Rondelet, première partie, liv. 12, pag
pas regardé ces poches ou bourses comme des œufs de poissons, qu'ils les aient considérées comme des productions marines particulières, qu'ils aient cru même devoir les décrire comme une espèce d'animal. Et ce qui prouve que cette opinion assez naturelle a été pendant long-temps très répandue, c'est que l’on a donné un nom particulier à ces œufs, et que plusieurs auteurs ont appelé une poche ou coque de raie Mus marinus, Rat marin.
Ces œufs ne sont pas en très grand nombre dans le corps des femelles, et ils ne s’y développent pas tous à la fois. Ceux qui sont placés le plus près de l’ouverture de l'ovaire , sont les premiers formés au point de pouvoir être fécondés; lorsqu'ils sont devenus, par cette espèce de maturité, assez pesants pour gèner la mère et l’avertir, pour ainsi dire, que le temps de donner le jour à des petits approche, elle s’avance ordinairement vers les rivages , et y cherche, ou des aliments particuliers, on des asiles plus convenables, ou des eaux d'une température plus analogue à son état. Alors le mâle la recherche, la saisit, la retourne pour ainsi dire, se place auprès d'elle de manière que leurs côtés inférieurs se correspondent, se colle en quelque sorte à son corps, s'accroche à elle par le moyen des appendices particuliers que nous avons décrits, la serre avec toutes ses nageoires ventrales et pectorales, la retient avec force pendant un temps
1. Les Grecs modernes, les Turcs, et quelques autres Orientaux, regardent, dit-on, la fumée qui s'élève d'œufs de batis et d’autres raies jetés sur des charbons, et qui parvient, par le moyen de certaines précautions, dans la bouche et dans le nez, comme un très bon rewède contre les fèvres intermittentes,
plus ou moins long, réalise ainsi un véritable accouplement; et, se tenant placé de nanière que son : anus soit très voisin de celui de sa femelle, il laisse échapper la liqueur séminale, qui, pénétrant jusqu’à l'ovaire de celle contre laquelle il se presse, y féconde les deux ou trois premiers œufs que rencontre cette liqueur active, et qui sont assez développés pour en recevoir l'influence.
Cependant les coques fécondées achèvent de grossir; et les œufs moins avancés, recevant aussi de nouveaux degrés d’accroissement, deviennent chaque jour plus propres à remplacer ceux qui vont éclore, el à être fécondés à leur tour.
Lorsque enfin les fœtus renfermés dans les coques qui ont recu du mâle le principe de vie, sont parvenus au degré de force el de grandeur qui leur est nécessaire pour sortir de leur enveloppe, ils la déchirent dans le ventre même de leur mère, et parviennent à la lumière tout formés, comme les petits de plusieurs serpents et de plusieurs quadrupèdes rampants qui n’en sont pas moins ovipares Î,
D’autres œufs, devenus maintenant trop gros pour pouvoir demeurer dans le fond des ovaires, sont, pour ainsi dire, chassés par un organe qu'ils compriment; et, repoussés vers l'extrémité la plus large de ce même organe, ils y remplacent les coques qui viennent d'éclore , et dont l’enveloppe déchirée est rejetée par l'anus à la suite de la jeune raie. Alors une seconde fécondation doit avoir lieu ; la femelle souffre de nouveau l’approche du mâle ; et toutes les opéra-
1. Voyez l'Histoire nalurelle des serpents et celle des quadrupèdes
oyipares.
DES POISSONS. 217 tions que nous venons d'exposer se succèdent Jusqu’au moment où les ovaires sont entièrement débarrassés de bourses ou de coques trop grosses pour la capacité de-ces organes.
L'on a écrit que cet accouplement du mâle et de la femelle se répétoit presque tous les mois pendant la belle saison; ce qui supposeroit peut-être que près de trente jours s’écoulent entre le moment où Fœuf est fécondé et celui où iléclot, et que par conséquent il ya, dans l’espèce de la batis, une sorte d’incubation intérieure de près de trente jours.
Au reste, dans tous ces accouplements successifs, le hasard seul ramène le même mâle auprès de la même femelle; et si les raies ou quelques autres poissons nous montrent au milieu des eaux l'image d’une sensibilité assez active, que nous offrent également au sein des flots les divers cétacées, les phoques, les lamantins, les oiseaux aquatiques, plusieurs quadrupèdes ovipares, et particulièrement les tortues marines, avec lesquelles l’on doit s’apercevoir fréquemment que les raies ont d’assez grands rapports, nous ne verrons au milieu de la classe des poissons, quelque nombreuse qu’elle soit, presque aucune apparence de préférence marquée, d’attachement de choix , d'affection pour ainsi dire désintéressée , et de constance même d’une saison.
Il arrive quelquefois que les œufs non fécondés grossissent trop promptement pour pouvoir demeurer aussi iong-temps qu'à l’ordinairé dans la portion antérieure des ovaires. Poussés alors contre les coques déjà fécondées, ils les pressent et accélèrent leur sortie ; et, lorsque leur action est secondée par d’au-
tres causes, il arrive que la batis mère est obligée de se débarrasser des œufs qui ont recu la liqueur vivifiante du mâle, avant que les fœtus en soient sortis. D’autres circonstances analogues peuvent produire des accidents semblables; et alors les jeunes raies éclosent comme presque tous les autres poissons, c'est-à-dire hors du ventre de la femelle : les coques, dont elles doivent se dégager, peuvent même être pondues plusieurs jours avant que le fœtus ait assez de force pour déchirer l'enveloppe qui le renferme; et, pendant ce temps plus ou moins long, il se nourrit, comme s'il étoit encore dans le ventre de sa mère , de la substance alimentaire contenue dans son œuf, dont l'intérieur présente un jaune et un blanc très distincts l’un de l’autre.
L'on n'a pas assez observé les raies batis pour savoir dans quelle proportion elles croissent relativement à la durée de lear développement, ni pendant combien de us elles continuent de grandir : mais il est bien prouvé par les relations d’un très grand nombre de voyageurs dignes de foi, qu’elles parvien-
nent à une grandeur assez considérable pour peser plus de dix myriagrammes ( deux cents livres ou environ }!, et pour que leur chair sullise à rassasier plus de cent personnes?. Les plus grandes sont celles qui
1. On peut voir dans Labat et dans d’autres voyageurs ce qu’ils disent de raies de quatre mètres (environ douze pieds) de fongueur ; mais des observalions récentes et assez mullipliées attribuent aux batis une longueur plus étendue. On peut voir aussi daus l'Histoire naturelle de la France équinoxiale, par Barrère, la description du mouvement communiqué aux eaux de la mer par les grandes raies, et dont nous avons parlé au commencement de cel axigle.