‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 48 sur 113 · pl Get · texte numérisé non relu

pl Get

2. Voyez, dans le tome septième des Mémoires des savants étrangers, présentés à l'Académie des Sciences de Paris, ceux de Vicq d’Azyr, qu'une mort prématurée a enlevé à l'anatomie et à l’histoire naturelle, pour la gloire et Le progrès desqueiles il avait commencé d'élever un des plus vastes monuments que l'esprit humain eüt encore conçus, el à la mémoire duquel j'aime à rendre un hommage public d'estime et de regrets.

DES POISSONS. 207 périorité de forces musculaires, el voilà pourquoi elles ont la faculté d'imprimer à leur museau différents mouvements exéculés souvent avec beaucoup de promptitude.

Mais, non seulement le museau de la batis est plus mobile que celui de plusieurs poissons osseux ou carlilagineux, il est encore le siége d’un sentiment assez délicat. Nous avons vu que. dans les poissons, un rameau de la cinquième paire de nerfs étoit le véritable nerf acoustique. Üne petite branche de ce rameau pénètre de chaque côté dans l'intérieur de la narine , et s'étend ensuite jusqu'à l'extrémité du museau !, qui, dès lors, doué d’une plus grande sensibilité, et pouvant d’ailleurs par sa mobilité s’appliquer, plus facilement que d’autres membres de ja batis, à la surface des corps dont elle s'approche, doit être pour cet animal un des principaux siéges du sens du toucher. Aussi, lorsque les batis veulent reconnoître les objets avec plus de certitude, et s’assurer de leur nature avec plus de précision, en approchent-elles leur museau, non seulement parce que sa partie inférieure contient l'organe de l’odorat, mais encore parce qu'il est l’un des principaux et peut-être le plus aelif des organes du toucher.

Cependant une considéralion d’une plus haute‘importance et d’une bien plus grande étendue dans ses conséquences se présente ici à notre réflexion. Ce toucher plus parfait dont la sensation est produite dans la batis par une petite branche de la cinquième paire de nerfs, cinquième paire dont à la vérité un

1. Consultez l'ouvrage de Scarpa sur les sens des animaux, et particulièrement sur ceux des poissons.

rameau est le nerf acoustique des poissons, mais qui dans l’homme et dansles quadrupèdes est destinée à s'épanouir dans le siége du goût, ne pourroit-il pas être regardé par ceux qui savent distinguer la véritable nature des objets d'avec leurs accessoires accidentels, ne pourroit-il pas, dis-je, être considéré comme une espèce de supplément au sens du goût de la batis? Quoi qu'il en soit de cette conjecture, l’on peut voir évidemment que la partie antérieure de la tête de la batis, non seulement présente l'organe de l’ouie, celui de l’odorat, et un des sièges principaux de celui du toucher, mais encore nous montre ces trois organes intimement liés par ces rameaux du nerf acoustique, qui parviennent jusque dans les narines, et vont ensuite être un siége de sensations délicates à r'extrémilé du museau. Ne résulte-t-il pas de cette distribution du nerf acoustique, que, non seulement les trois sens de l’ouie, de l’odorat, et du toucher, très rapprochés par une sorte de juxta-position dans la partie antérieure de la tête, peuvent être facilement ébranlés à la fois par la présence d’un objet extérieur dont ils doivent dès lors donner à l'anime! une sensation générale bien plus étendue, bien plus vive, et bien plus distincte, mais encore que, réunis par les rameaux de la cinquième paire qui vont de l’un à l'autre, et les enchaînent ainsi par des cordes sensibles, ils doivent recevoir souvent un mouvement indirect d’un objet qui sans cette communication nerveuse n’auroit agi que sur un ou deux des trois sens, et tenir de cette commotion intérieure la faculté de transmettre à la batis un sentiment plus fort, etmème de céder à des impressions extérieures dont l'effet

DES POISSONS. 200 auroit été nul sans cette espèce d’agitation interne due au rameau du nerf acoustique? Maintenant, si Von se rappelle les réflexions profondes et philosophiques faites par Buffon dans l’histoire de l'éléphant, au sujet de la réunion d’un odorat exquis et d’an toucher délicat à l’extréinité de la trompe de ce grand animal, très digne d’atlention par la supériorité de son instinct; si l’on se souvient des raisons qu'il a exposées pour établir un rapport nécessaire entre l'intelligence de l'éléphant et la proximité de ses organes du toucher et de l’odorat, ne devra-t-on pas penser que la batis et les autres raies, qui présentent assez près l’un de l’autre non seulement les sièges de l’odorat et du toucher, mais encore celui de l’ouie, et dont un rameau de nerf lie et réunit intimement tous ces organes, doivent avoir un instinct très remarquable dans la classe des poissons? De plus, nous venons de voir que l’odorat de la batis, ainsi que des autres raies, étoit bien plus actif que celui de la plupart des habitants de la mer; nous savons, d’un autre côtél, que le sens le plus délicat des poissons, et celui qui doit influer avec le plus de force et constance sur leurs affections, ainsi que sur leurs habitudes, est celui de l’odorat ; et nous devons conclure de cette derrière vérité, que le poisson dans lequel l'organe de l’odorat est le plus sensible doit, tout égal d’ailleurs, présenter le plus grand nombre de traits d’une sorte d'intelligence. En réunissant toules ces vues, on croira donc devoir attribuer à la batis, et aux autres raies conformées de mème, une assez grande supé-

1, Discours sur la nature des poissons.

riorite d'instinct; et en effet, toutes les observations prouvent qu'elles l’'emportent parles procédés de leur chasse, l’habileté dans la fuite, la finesse dans les embuscades , la vivacité dans plusieurs affections, et une sorte d'adresse dans d’autres habitudes, sur presque toutes les espèces connues de poissons el particulièrement de poissons osseux.

Mais continuons l'examen des différentes portions du corps de la batis.

Les parties solides que l’on trouve dans l’intérieur du corps, et qui en forment comme la charpente, ne sont ni en très grand nombre, ni très diversifiées dans leur conformation.

Elles consistent premièrement dans une suite de vertèbres cartilagineuses qui s'étend depuis le derrière de la tête jusqu’à l'extrémité de la queue. Ces vertèbres sont cylindriques, concaves à un bout, convexes à l’autre, emboîtées l’une dans l’autre, cependant mobiles, et d’ailleurs flexibles ainsi qu’élastiques par leur nature, de telle sorte qu'elles se prètent avec facilité, surtout dans la queue, aux divers mouvements que l'animal veut exécuter. Ces vertèbres sont garnies d’éminences où apophyses supériedres et latérales, assez serrées contre les apophyses analogues des vertèbres voisines. Comme c'est dans l’intérieur des bases des supérieures qu'est située }4 moelle épinière, elle est garantie de beancoup de biessures dans des éminences cartilagineuses ainsi pressées l’une contre l’autre; et voilà une descauses quirendent la vie de la batis plus indépendante d’un grand nombre d'accidents que celle de plusieurs autres espèces de

poissons.

On voit aussi un diaphragme cartilagineux, fort, et préseutant quatre branches courbées, deux vers la partie antérieure du corps, et deux vers la postérieure. De ces deux arcs où demi-cercles, l’un embrasse et défend une partie de la poitrine, l’autre enveloppe et maintient une portion du ventre de la batis. On découvre enfin dans l’intérieur du corps un cartilage transversal assez gros, placé en decà et très près de l'anus, et qui, servant à maintenir la cavité du bas-ventre, ainsi qu’à retenir les nageoires ventrales, doit être, à cause de sa position et de ses usages, comparé aux os du bassin de l’homme et des quadrupèdes. Ce qui ajoute à cette analogie, c’est qu'on trouve de chaque côté, et à l’extrémité de ce grand cartilage transversal, un cartilage assez long et assez gros, articulé par un bout avec le premier, et par l’autre bout avec un troisième cartilage moins long et moins gros que le second. Ces second et troisième cartilages font partie de la nageoire ventrale, de cette nageoire que l’on regarde comme faisant l'office d’un des pieds du poisson. Attachés l’un au bout de l’autre, ils forment, dans cette disposition, le premier et le plus long des rayons de la nageoiré : mais ils ue présentent pas la contexture que nous avons remarquée dans les vrais rayons cartilagineux ; ils ne se divisent pas en rameaux; ils ne sont pas composés de petits cylindres placés les uns au dessus des autres : ils sont de véritables cartilages ; et ce qui me paroît tres digne d'attention dans ceux des poissons qui se rapprochent le plus des quadrupèdes ovipares, et particulièrement des tortues, on pourroit à la rigueur, et surtout en considérant la manière

dont ils s'inclinent l’un sur l’autre, trouver d'assez grands rapports entre ces deux cartilages et le fémur et le tibia de l’homme et des quadrupèdes vivipares.

L'estomac est long, large et plissé ; le canal intestinal court et arqué. Le foie, gros et divisé en trois lobes, fournit une huile blanche et fine; il y a une sorte de pancréas et une rate rougeâtre. Cette réunion d'une rate, d’un pancréas et d’un foie huileux et volumineux, est une nouvelle preuve de l’existence de cette verta très dissolvante que nous avens reconnue dans les différents sucs digestifs des poissons ; verlu très active, utile à plusieurs de ces animaux pour corriger les effets de la brièveté du canal alimentaire; et nécessaire à tous pour compenser les suites de la température ordinaire de leur sang, dont la chaleur naturelle est très peu élevée.

Le corps de la batis renferme trois cavités, que nous retrouverons en Lout ou en partie dans un assez grand nombre de poissons, et que nous devons observer un moment avec quelque altention. L'une est située dans la partie antérieure du crâne, au devant du cerveau ; laseconde est contenue danse péricarde; et la troisième occupe les deux côtés de l'abdomen. Cette dernière cavité communique à l'extérieur par deux trous placés lun à droîte et l’autre à gauche vers l'extrémité du rectum; et ces trous sont fermés par une espèce de valvule que l’animal fait jouer à volonté.

On trouve ordinairement dans ces cavités, et particulièrement dans la troisième, une eau salée, mais qui renferme le plus souvent beaucoup moins de sel marin ou de muriate de soude , que l'eau de la mer n'en tient communément en dissolution. Cette

DES POISSONS. M 3 eau salée, qui remplit la cavité de l'abdomen, peut ètre produite dans plusieurs circonstances par l’eau de ia mer, qui pénètre par les trous à valvule dont nous venons de parler, et qui se mêle dans la cavité avec une liqueur moins chargée de sel, filtrée par les organes et les vaisseaux que le ventre renferme. Nous pouvons aussi considérer cette eau que l’on observe dans la cavité de l’abdomen, ainsi que celle que présentent les cavités du crâne et du péricarde, comme de l’eau” de mer, transmise au travers des enveloppes des organes et des vaisseaux voisins, ou de la peau et des muscles de l'animal, et qui a perdu dans ce passage, au milieu de ces sortes de cribles, et par une suite des affinités auxquelles elle peut avoir été soumises, une partie du sel qu’elle tenoit en dissolution. Il est aisé de voir que cette eau, à demi dessalée au moment où elle parvient à l’une des trois cavités, peut ensuite se répandre dans les vaisseaux et les organes qui l’avoisinent, en suintant, pour ainsi dire, par les petits pores dont sont criblées les membranes qui composent ces organes et ces vaisseaux; mais voilà tout ce que l’état actuel des observations faites sur les raies, et particulièrement sur la batis, nous permet de conjecturer relativement à l’usage de ces trois cavités de l’abdomen, du péricarde et du crâne, et de cette eau un peu salée qui imprègne presque tout l’intérieur des poissons marins dont nous nous occupons, de même que l’air pénètre dans presque toutes les parties des oiseaux dont l'atmosphère est le vrai séjour.

Nous ne devons pas répéter ce que nous avons

déjà dit sur la nature et la distribution des vaisseaux LACÉPÈDE, V. 1 À

lymphatiques des poissons, et particulièrement des raies; mais nous devons ajouter à l'exposition des parties principales de la batis, que les ovaires sont cylindriques dans les femelles de cette espèce : les deux canaux par lesquels les œufs s’avancent vers l’anus à mesure qu'ils grossissent, sont le plus souvent jaunes; et leur diamètre est d'autant plus grand qu'il est plus voisin de l'ouverture commune par laquelle les deux canaux communiquent avec l'extrémité du

rectum.

Ces œufs ont une forme singulière, très différente de celle de presque tous les autres œufs connus, et particulièrement des œufs de presque tous les poissons osseux ou Cartilagineux. Îls représentent des espèces de bourses ou de poches composées d’une membrane forte et demi-transparente, quadrangulaires, presque carrées, assez semblables à un coussin , ainsi que l'ont écrit Aristote et plusieurs autres auteurs!, un peu aplaties , et terminées dans chacun de leurs quatre coins par un petit appendice assez court que l’on pourroit comparer aux cordons de la bourse. Ces petits appendices un peu cylindriques et très déliés sont souvent recourbés l’un vers l’autre; ceux d’un bout sont plus longs que ceux de l’autre bout; et la poche à laquelle ils sont attachés, a communément six ou neuf centunètres (deux ou trois pouces ou environ ) de largeur. sur une longueur à peu près égale. Il n’est pas surprenant que ceux qui n'ont observé que superficiellement des œufs d’une forme aussi extraordinaire , qui ne les ont pas ouverts, et qui n’ont pas vu dans leur intérieur un fœtus de raie, n'aient

Page 1