‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 4)Chapitre 117 sur 198 · Manuscrits déjà cités · texte numérisé non relu

Manuscrits déjà cités

DES POISSONS. 245 tous les marins le disent , et comme Commerson luimème l’a cru vraisemblable. Au reste, il demeure collé avec tant de constance à son conducteur, que lorsque le requin est pris, et que ce squale, avant d’être jeté sur le pont, éprouve des frottements violents contre les bords du vaisseau, il arrive très souvent que le rémora ne cherche pas à s'échapper, mais qu'il demeure cramponné au corps de son terrible compagnon jusqu’à la mort de ce dernier et redoutable animal.

Commerson dit aussi que lorsqu'on met un rémora dans un récipient rempli d'eau de mer plusieurs fois renouvelée en très peu de temps, on peut le conserver en vie pendant quelques heures, et que l’on voit presque toujours cet échénéis, privé de soutien et de corps étranger auquel il puisse adhérer, se tenir renversé sur le dos, et ne nager que dans cette position très extraordinaire. On doit conclure de ce fait très curieux, et qui a été observé par un naturaliste des plus habiles et des plus dignes de foi, que lorsque le rémora change de place au milieu de l'Océan par le seul effet de ses propres forces, qu'il se meut sans appui, qu'il n’est pas transporté par un squale , par un cétacé ou par tout autre moteur analogue, et qu’il nage véritablement, il s’avance le plus souvent couché sur son dos, et par conséquent dans une position contraire à celle que presque tous les poissons présentent dans leurs mouvements. L’inspection de la figure générale des rémoras , et particulièrement la considération de la grandeur, de la forme, de la nature et de la situation de leur bou-

clier, doivent faire présumer que leur centre de gra- LACÉPÈDE. VIII. 16

2/6 HISTOIRE NATURELLE vité est placé de telle sorte qu’il les détermine à voguer sur le dos plutôt que sur le ventre; et c’esbainsi que leur partie inférieure étant très fréquemment exposée, pendant leur natation, à une quantité de lumière plus considérable que leur partie supérieure, et d’ailleurs recevant également un très grand nombre de rayons lumineux, lorsque l'animal est attaché par son bouclier à un squale ou à un cétacé, il n’est pas surprenant que le dessous du corps de ces échénéis présente une nuance aussi foncée que le dessus de ces poissons.

: Lorsque les rémoras ne sont pas à portée de se coller contre quelque grand habitant des eaux, ils s’accrochent à la carène des vaisseaux; et c’est de cette habitude que sont nés tous les contes que l’antiquité a imaginés sur ces animaux, et qui ont été transmis avec beancoup de soin, ainsi que tant d’autres absurdités, au travers des siècles d’ignorance.

Du milieu de ces suppositions ridicules, il jaillit cependant une vérité : c'est que dans les instants où la carène d’un vaisseau est hérissée , pour ainsi dire, d’un très grand nombre d'échénéis, elle éprouve, en cinglant au milieu des eaux , une résistance semblable à celle que feroient naître des animaux à coquille très nombreux et attachés également à sa surface , qu’elle glisse avec moins de facilité au travers d’un fluide que choquent des aspérités, et qu’elle ne présente plus la même vitesse. Et il ne faut pas croire que les circonstances où les échénéis se trouvent ainsi accumulés contre la charpente extérieure d’un navire, soient extrêmement rares dans tous les parages : ilest des mers où l’on a yu ces poissons nager

DES POISSONS. 247 en grand nombre autour des vaisseaux , et les suivre ainsi en troupes pour saisir les matières animales que lon jette hors du bâtiment, pour se nourrir des substances corrompues dont on se débarrasse, et mème pour recueillir jusqu'aux excréments. C’est ce qu'on a observé particulièrement dans le golfe de Guinée ; et voilà pourquoi, suivant Barbott, les Hollandois qui fréquentent la côte occidentale d'Afrique, ont nommé les rémoras Poissons d’ordures. Des rassemblements semblables de ces échénéis ont été aperçus quelquelois autour &es grands squaies, et surtout des requins, qu'ils paroissent suivre, environner et précéder sans crainte, et dont on dit qu'ils sont alors les pilotes; soit que ces poissons redoutables aient, ainsi qu'on l’a écrit, une sorte d’antipathie contre le goût ou l'odeur de leur chair, et dès lors ne cherchent pas à les dévorer; soit que les rémoras aient assez d’agilité, d'adresse ou de ruse, pour échapper aux dents meurtrières des squales, en cherchant, par exemple, un asile sur la surface mème de ces grands animaux, à laquelle ils peuvent se coller dans les instants de leur plus grand danger, aussi bien que dans les moments de leur plus grande fatigue. Ce sont encore des réunions analogues et par conséquent nombreuses de ces échénéis, que l'on a remarquées sur des rochers auxquels ils adhéroient comme sur la carène d’un vaisseau, ou le corps d’un requin , surtout lorsque l'orage avoit bouleversé la mer, qu'ils craignoient de se livrer à la fureur des ondes, et que d’ailleurs la tempête avoit déjà brisé leurs forces.

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