Pline, Liv. 9, chap
chons rien au delà , n'en espérons pas d’égale ni de semblable : ici la nature se surmonte elle-même, et le déclare par des effets nombreux. Qu’y a-t-il de plus violent que la mer, les vents, les tourbiilons et les tempêtes? Quels plus grands auxiliaires le génie de l’homme s'est-il donnés que les voiles et les rames? Ajoutez la force inexprimable des flux alternatifs qui font un fleuve de tout l'Océan. Toutes ces puissances et toutes celles qui pourroient se réunir à leurs eforts , sont enchaînées par un seul et très petit poisson qu’on nomme Échénéis. Que les vents se précipitent, que les tempêtes bouleversent les flots, ilcommande à leurs fureurs, il brise leurs efforts, il contraint de rester immobiles des vaisseaux que n’auroit pu retenir aucune chaîne, aucune ancre précipitée dans la mer, et assez pesante pour ne pouvoir pas ên être retirée. Il donne ainsi un frein à la violence, il dompte la rage des éléments, sans travail, sans peine, sans chercher à retenir, et seulement en adhérant : il lui suffit, pour surmonter tant d'impétuosité, de défendre aux navires d'avancer. Cependant les flottes armées pour la guerre se chargent de tours et de remparts qui s'élèvent pour que l’on combatte au milieu des mers comme du haut des murs. O vanité humaine ! un poisson très petit contient leurs éperons armés de fer et de bronze, etles tient enchaînées! On rapporte que , lors de la bataille d’Actium, ce fut un échénéis qui, arrêtant le navire d'Antoine au moment où il alloit parcourir les rangs de ses vaisseaux et exhorter les siens, donna
à la flotte de César la supériorité de la vitesse et
DES POISSONS. 259 l’avantage d’une attaque impétueuse. Plus récemment, le bâtiment monté par Caïus, lors de son retour d’Andura à Antium, s'arrêta sous l'effort d’un échénéis : et alors le rémora fut un augure; car à peine cet empereur fut-il rentré dans Rome, qu’il périt sous les traits de ses propres soldats. Au reste, son étonnement ne fut pas long, lorsqu'il vit que, de toute sa flotte, son quinquérème seul n’avançoit pas : ceux qui s'élancèrent du vaisseau pour en rechercher la cause , trouvèrent l’échénéis adhérent au gouvernail , et le montrèrent au prince indigné qu'un tel animal eût pu l'emporter sur quatre cents rameurs, et très surpris que ce poisson, qui dans la iner avoit pu retenir son navire, n’eût plus de puissance jeté dans le vaisseau. Nous avons déjà rapporté plusieurs opinions, continue Pline, au sujet du pouvoir de cet échénéis que quelques Latins ont nommé Remora. Quant à nous, nous ne doutons pas que tous les genres des habitants de la mer n'aient une faculté semblable. L'exemple célèbre et consacré dans le temple de Gnide ne permet pas de refuser la même puissance à des conques marines!. Et de quelque manière que tous ces effets aient lieu , ajoute plus bas l’éloquent naturaliste que nous citons, quel est celui qui, après cet exemple de la faculté de retenir des navires, pourra douter du pouvoir qu'exerce la nature par tant d'effets spontanés et de phénomènes extraordinaires ? »
Combien de fables et d’erreurs accumulées dans
1. Voyez, au sujet de ces coquilles, le chapitre 25 du livre 9 de
Pline.
ces passages, qui d'ailleurs sont des chefs-d’œuvre de style! Accréditées par un des Romains dont on a le plus admiré la supériorité de l'esprit, la variété des connoissances et la beauté du talent, elles ont été presque universellement accueillies pendant un grand nombre de siècles. Mais l’on n'attend pas de nous une mythologie; c'est l’histoire de la nalnre que nous devons tâcher d'écrire. Cherchons donc uniquement à faire connoître Îles véritables formes et les habitudes du rémora. Nous allons réunir, pour y parvenir, les observations que nous avons faites sur un grand nombre d'individus conservés dans des collections , avec celles dont des individus vivants avoient été l’objet, et que Commerson a consignes dans les manuscrits qui nous ont été confiés dans le temps par Buffon.
La longueur totale de l’animal égale trés rarement trois décimètres. Sa couleur est brune et sans lache ; et ce qu'il faut remarquer avec soin, la teinte en est la même sur la partie inférieure et sur la partie supérieure de l'animal. Ce fait est une nouvelle preuve de ce que nous avons dit au sujet des couleurs des poissons, dans notre Discours sur la nature de ces animaux : en eflet, nous allons voir, vers la fin de cet article, que, par une suite des habitudes du rémora, et de la manière dont cet échénéis s'attache aux rochers, aux vaisseaux ou aux grands poissons, son ventre doit être aussi souvent exposé que son dos aux rayons de la lumière.
Les nageoires présentent quelques nuances de bleuâtre. L'iris est brun, et montre d’ailleurs un cercle doré.
Une variété que l’on rencontre assez fréquemment,
suivant Commerson, et que l’on voit souvent attachée au même poisson, et, par exemple, au même squale que les individus bruns, est distinguée par sa couleur blanchâtre.
Le corps et la queue sont couverts d’une peau molle et visqueuse, sur laquelle on ne peut apercevoir aucune parcelle écailleuse qu'après la mort de l'animal , et lorsque les téguments sont desséchés ; et l’ensemble formé par la queue et le corps proprement dit, est d’ailleurs très allongé et presque conique.
La tête est très volumineuse , très aplatie , et chargée dans sa partie supérieure d’une sorte de bouclier ou de grande plaque.
Cette plaque est allongée, ovale, amincie et membraneuse dans ses bords, Son disque est garni ou plutôt armé de petites lames placées transversalement et attachées des deux côtés d’une arête ou saillie longitudinale qui partage le disque en deux. Ces lames transversales et arrangées ainsi par paires , sont ordinairement au nombre de trente-six, ou de dix-huit paires : leur longueur diininue d’autant plus qu’elles sont situées plus près de l’une ou de l’autre des deux extrémités du bouclier ovale. De plus, ces lames sont solides, osseuses, presque parallèles les unes aux autres , très aplaties, couchées obliquement , susceptibles d’être un peu relevées, hérissées, comme une scie, de très petites dents, et retenues par une sorte de clou articulé. | |
Le museau est très arrondi, et la mâchoire inférieure beaucoup plus avancée que celle d’en haut, qui d’ailleurs est simple, et ne peut pas s'alionger à
la volonté de l’animal : l’une et l’autre ressemblent à une lime, à cause d’un grand nombre de rangs de dents très petites qui y sont attachées.
D'autres dents également très petites sont placées autour du gosier , sur une éminence osseuse faite en forme de fer-à-cheval et attachée au palais, et sur la langue, qui est courte, lärge , arrondie par devant, dure , à demi cartilagineuse, et retenue en dessous par un frein assez court.
Au reste , l’intérieur de la bouche est d’un incarnat communément très vif, et l'ouverture de cet organe a beaucoup de rapports, par sa forme et par sa grandeur proportionnelle, avec l'ouverture de la bouche de la lophie baudroie.
L'orifice des narines est double de chaque côté.
Les yeux, placés sur les côtés de la tête, et séparés par toute la largeur du bouclier, ne sont ni voilés ni très saillants.
Deux lames composent chaque opercule des branchies, et une peau légère le recouvre.
La membrane branchiale est soutenue par neuf rayons”.
Les branchies sont au nombre de quatre de chaque côté , et la partie concave de leurs arcs est denticulée.
Les nageoires thoracines offrent la mème longueur, mais non pas la même largeur, que les pectorales :
1. À la nageoïre du dos. : . - : . . - . “Ciel M2DITAyOns À chacune des pectorales. . . . . ... . . . . . 25 Afchacunedes thoracines. Vence cer 6 Afcelletdelianuses TEE PE UE 29 A celle de la queue. . +: . . . . . ÉRONR A UG
Vertèbres dorsales, 12 Verièbres caudales, 15
elles comprennent chacune six rayons; le plus extérieur cependant touche de si près le rayon voisin, qu’il est très difficile de l’apercevoir.
La nageoire du dos et celle de l'anus présentent à peu près la même figure, la même étendue et le même décroissement en hauteur, à mesure qu'elles sont plus près de celle de la queue, qui est fourchue.
L’orifice de l’anus consiste dans une fente dont les bords sont blanchâtres.
La ligne latérale est composée d’une série de points saillants ; elle part de la base des nageoires pectorales, s'élève vers le dos; descend auprès du milieu du corps, et tend ensuite directement vers la nageoire de la queue.
Telle est la figure du rémora, tracée d’après le vivant par Commerson, et dont j'ai pu vérifier Îles traits principaux, en examinant un grand nombre d'individus de cette espèce conservés avec soin dans diverses collections.
Ce poisson présente les mêmes formes dans les diverses parties, non seulement de la Méditerranée, mais encore de l'Océan, soit qu'on l’observe à des latitudes élevées , ou dans les portions de cet Océan comprises entre les deux tropiques.
Il s'attache souvent aux cétacés et aux poissons d'une très grande taille, tels que les squales, et particulièrement le squale requin. Il y adhère très fortement par le moyen des lames de son bouclier, dont les petites dents lui servent, comme autant de crochets, à se Lenir cramponné. Ces dents, qui hérissent le bord de toutes les James , sont si nombreuses, et multiplient à un tel degré les points de contact et
d'adhésion du rémora, que toute la force d’un homme très vigoureux ne peut pas suffire pour arracher ce petit poisson du côté du squale sur lequel il s’est accroché, tant qu'on veut l’en séparer dans un sens opposé à la direction des lames. Ce n’est que lorsqu'on cherche à suivre cette direction et à s’aider de l'inclinaison de ces mêmes lames, qu'on parvient aisément à détacher l’échénéis du squale, ou plutôt à le faire glisser sur la surface du requin et à l’en écarter ensuite.
Commerson rapporte! qu'iyant voulu approcher son pouce du bouclier d’un rémora vivant qu'il observoit, il éprouva une force de cohésion si grande, qu'une stupeur remarquable et mème une sorte de paralysie saisit son doigt, et ne se dissipa que longtemps après qu'il eut cessé de toucher l’échénéis.
Le même naturaliste ajoute, avec raison, que, dans cette adhésion du rémora au squale, le premier de ces deux poissons n’opère aucune succion, comme on l’avoit pensé; et la cohérence de l’échénéis ne lui sert pas immédiatement à se nourrir, puisqu'il n'y a aucune communication proprement dite entre les lames de la plaque ovale et l'intérieur de ia bouche ou du canal alimentaire, ainsi que je m'en suis assuré, après Commerson, par la dissection attentive de plusieurs individus. Le rémora ne s'attache, par le moyen des nombreux crochets qui hérissent son bouclier, que peur naviguer sans peine, profiter, dans ses déplacements , de mouvements élrangers , et se nourrir des restes de la proie du requin, comme presque