‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 4)Chapitre 35 sur 198 · Discours sur la nature des poissons · texte numérisé non relu

Discours sur la nature des poissons

DES POISSONS. 71 les côtés et le dessous de l'animal présentent l'éclat de l'argent; le dessus a la nuance de l'acier poli; l'iris est argenté, et sa circonférence dorée; toutes les nageoires sont jaunes ou jaunâtres, excepté la première du dos, les thoracines et la caudale , dont le ton est d'un gris plus ou moins foncé.

Les anciens donnoient différents noms aux scombres qui sont l’objet de cet article, suivant l’âge, et par conséquent le degré de développement de ces animaux. Pline rapporte qu'on nommoit Cordÿles les thons très jeunes qui, venant d’éclore dans la mer Noire, repassoient, pendant l'automne, dans l’Hellespont et dans la Méditerranée , à la suite des légions nombreuses des auteurs de leurs jours. Arrivés dans la Méditerranée ils y portoient le nom de Pélamides pendant les premiers nrois de leur croissance ; et ce n’éloit qu'après un an que la dénomination de Thon leur étoit appliquée.

Nous avons cru d'autant plus utile de faire mention ici de cet antique usage des Grecs ou Romains, que ces expressions de Cordyle et de Pélamide ont été successivement employées par plusieurs auteurs anciens et modernes dans des sens très divers; qu’elles servent maintenant à désigner deux espèces de scombres, le Guare et la Bonite, très différentes du vérilable thon; et qu'on ne sauroit prendre trop de soin pour éviter la confusion, qui n'a régné que trop long-temps dans l'étude de l’histoire naturelle.

Des animaux marins très grands et très puissants, tels que des squales et des xiphias,sont pour les thons des ennemis dangereux, contre les armes desquels ieur nombre et leur réunion ne peuvent pas toujours

7e les défendre. Mais indépendamment de ces adversaires remarquables par leur force ou par leurs dimensions, le thon expire quelquefois victime d’un être bien petit et bien foible en apparence, mais qui, par les piqûres qu'il lui fait et les tourments qu'il lui cause, l’agite, l’irrite, le rend furieux, à peu près de la même manière que le terrible insecte qui règne dans les déserts brülants de l’Afrique , est le fléau le plus funeste des panthères, des tigres et des lions. Pline savoit qu'un animal dont il compare le volume à celui d’une araignée , et la figure à celle du scorpion, s’attachoit au thon, se plaçoit auprès où au dessous de l’une de ses nageoires pectorales, s’y cramponnoit avec force, le piquoit de son aiguillon , et lui causoit une douleur si vive, que le scombre, livré à une sorte de délire, et ne pouvant, malgré tous ses efforts, ni imwnoler ni fuir son ennemi, ni apaiser sa soufrance cruelle, bondissoit avec violence au dessus de la surface des eaux, la parcouroit avec rapidité , s’agitoit en tous sens, et ne résistant plus à son état affreux, ne connoissant plus d'autre danger que la durée de son angoisse, excédé , égaré, transporté par une sorte de rage , s'élançoit sur le rivage ou sur le pont d'un vaisseau, où bientôt il trouvoit dans la mort la fin de son tourment !.

C’est parce qu'on a bien observé dans les thons cette nécessité funeste de succomber sous les ennemis que nous venons d'indiquer, l'habitude du succès contre d’autres animaux moins puissants, ie besoin d’une grande quantité de nourriture , la voracité qui

1. Rondelet a fait représenter sur la figure du thon qu'il a publiée, le petit animal dont Pline a parlé.

DES POISSONS. 79 les précipite sur des aliments de différente nature, leur courage habituel, l’audace qu'ils montrent dans certains dangers, la frayeur que leur inspirent cependant quelques objets, la périodicité d’une partie de leurs courses, l'irrégularité de plusieurs de leurs voyages et pour les temps et pour les lieux, la durée de leurs migrations, et la facilité de traverser d’immenses portions de la mer, qu'on a très bien choisi les époques, les endroits et les moyens les plus propres à procurer une pèche abondante des scombres qui nous occupent dans ce moment.

En effet, on peut dire en général qu'on trouve le thon dans presque toutes les mers chaudes ou tempérées de l’Europe, de l'Asie, de l’Afrique et de l’Amérique ; mais on ne rencontre pas un égal nombre d'individus de celte espèce dans toutes les saisons , ni dans toutes les portions des mers qu'ils fréquentent. Depuis les siècles les plus reculés de ceux dont l’histoire nous a transmis le souvenir, on a choisi certaines plages et certaines époques de l’année pour la recherche des thons. Pline dit qu'on ne pêchoit ces scombres dans l’Hellespont, la Proponiide et le Pont-Euxin, que depuis le commencement du prin=temps jusque vers la fin de l’autoñne. Du temps de Rondelet, c’est-à-dire vers le milieu du seizième siècle , c'étoit au printemps, en automne, et quelquefois pendant l'été, qu’on prenoit une grande quantité de thons près des côtes d'Espagne, et particulièrement vers le détroit de Gibraltar !. On s'occupe de

1. On a quelquefois pris un assez grand nombre de thons auprès

de Conil, village voisin de Cadix, pour qu'on aït écrit que la pêche de ces animaux donnoit au duc de Medina Sidonia un revenu de

la pêche de ces animaux sur plusieurs rivages de France et d'Espagne voisins de l'extrémité occidentale de la chaîne des Pyrénées, depuis les prémiers jours de juin jusqu’en novembre; et on regarde comme assez assuré sur les autrés parties du territoire françois qui sont baignées par l'Océan, que l’arrivée des maquereaux annonce celle des thons qui les poursuivent pour les dévorer.

Ces derniers scombres montrent en effet une si grande avidité pour les maquereaux, qu'il suffit, pour les attirer dans un piége, de leur présenter un leurre qui en imite grossièrement la forme. Ils se jettent avec la même voracité sur plusieurs autres poissons, et particulièrement sur les sardines; et voilà pourquoi une image même très imparfaite d'un de ces derniers animaux est, entre les mains des marins, un appât qui entraîne les thons avec facilité. On s’est servi de ce moyen avec beaucoup d'avantage dans plusieurs parages, et principalement auprès de Bayonne, où un bateau allant à la voile traïnoit des lignes dont les haims éloient recouverts d'un morceau de linge, ou d’un petit sac de toile en forme de sardine, et ramenoit ordinairement plus de cent cinquante thons.

Mais ce n’est pas toujours une vaine apparence que l’on présente à ces scombres pour les prendre à la ligne : de petits poissons réels, ou des portions de poissons assez grands, sont souvent employés pour garnir les haims. On proportionne d’ailleurs la grandeur de ces haims, ainsi que la grosseur des cordes ou des lignes, aux dimensions et à la force des thons

Su.o0o ducats. Voyez les Lellres sur la Grèce de feu mon confrère ME. Guys, tome L°°, p. 298, troisième édition.

que l'on s'attend à rencontrer; et de plus , en se servant de ces haims et de ces lignes, on cherché à prendre ces animaux de diverses manières, suivant les différentes circonstances dans lesquelles on se trouve : on les prend au doigt!, à la canne?, au libouret?, au grand couplei.

Mais parlons rapidement de procédés plus compliqués dont se compose les pêches des scombres thons faites de concert par un grand nombre de marins. Exposons d'abord celle qui a lieu avec des fhonnaires; nous nous occuperons un instant, ensuite, de celle pour laquelle on construit des madragues.

1. On nomme péche au doigt celle qui se fait avec une ligne simple non suspendue à une perche.

2. On dit que l’on pêche à la canne, ou à la cannette, lorsqu'on se sert d’une canne ou perche déliée , au bout de laquelle on a empilé un haim, c’est-à-dire, attaché la ligne, etc.

5. Le libouret est un instrument composé d’une corde ou ligne principale , à l'extrémité de laquelle est suspendu un poids de plomb. La corde passe au travers d’un morceau de bois d’une certaine longueur, bommé avalette. Ce morceau de bois est percé dans un de ses bouts, de manière à pouvoir tourner librement autour de la corde. Cette avalette est d’ailleurs maintenue, à une petite distance du plomb, par deux nœuds que l’on fait à la corde, l’un au dessous et l’autre au dessus de ce morceau de bois. Au bout de l’avalette opposé à celui que la corde traverse, on attache une ligne garnie de plusieurs empiles ou petites lignes * qui portent des haims, et qui sont de différentes longueurs , pour ne point s’embarrasser les unes dans les autres. Cet instrument sert communément pour les pêches sédentaires, le poids de plomb portant toujours sur le fond de la mer ou des rivières.

4. Un couple est un fil de fer un peu courbé, dont chaque bout porte une pile ou empile, ou petite ligne garnie de haims, et qui est suspendu par Île milieu à une ligne principale assez longue, et tenue par des pêcheurs dont la barque va à la voile.

© Voyez, dans Particle de la Raie bouclée, la définition d'une empile.

On donne le nom de thonnaire ou tonnaire, à une enceinte de filets que l’on forme promptement dans la mer pour arrêter les T'hons au moment de leur passage. On a eu pendant long-temps recours à ce genre d'industrie auprès de Collioure , où on le pratiquoit, et où peut-être on le pratique encore, chaque année, depuis le mois de juin jusqu’à la fin de septembre. Pour favoriser la prise des thons , les habitants de Collioure entretenoient, pendant la belle saison , deux hommes expérimentés qui, du haut de deux promontoires, observoient l’arrivée de ces scombres vers la côte. Dès qu'ils apercevoient de loin ces poissons qui s’avançoient par bandes de deux ou trois mille , ils en avertissoient les pêcheurs en déployant un pavillon, par le moyen duquel ils indiquoient de plus l’endroit où ces animaux alloient aborder. À la vue de ce pavillon , de grands cris de joie se faisoient entendre, et annonçoient l'approche d’une pêche dont les résultats importants étoient toujours attendus avec une grande impatience. Les habitants couroient alors vers le port, où les patrons des bâtiments pêcheurs s’empressoient de prendre les filets nécessaires, et de faire entrer dans leurs bateaux autant de personnes que ces embarcations pouvoient en contenir, afin de ne pas manquer d’aides dans les grandes manœuvres qu'ils alloient entreprendre. Quand tous les bateaux éloient arrivés à l'endroit où les thons étoient réunis, on jetoit à l’eau des pièces de filets lestées et flottées , et on en formoit une enceinte demicirculaire . dont ja concavité étoit tournée vers le rivage, et dont l’intérieur étoit appelé Jardin. Les thons renfermés dans ce Jardin s’agitoient entre la

rive et les filets, et étoient si effrayés par la vue seule des barrières qui les avoient subitement environnés, qu'ils osoient à peine s’en approcher à la distance de six ou sept mètres.

Cependant, à mesure que ces scombres s’avançcoient vers la plage, on resserroit l'enceinte, ou plutôt on en formoit une nouvelle intérieure et concentrique à la première, avec des filets qu’on avoit tenus en réserve. On laissoit une ouverture à cette seconde enceinte jusqu'à ce que tous les thons eussent passé dans l’espace qu'elle embrassoit; et en continuant de diminuer ainsi, par des clôtures successives, et toujours d’un plus petit diamètre, l’étendue dans laquelle les poissons étoient renfermés, on parvenoit à les retenir sur un fond recouvert uniquement par quatre brasses d’eau : alors on jeloit dans ce parc maritime un grand bouliert, espèce de seine,

1. On appelle boulier, sur la côte voisine de Narbonne et sur plusicurs autres côtes de la Méditerranée, un filet semblable à l’aissaugue *, et formé de deux bras qui aboutissent à une manche. Son ensemble est composé de plusieurs pièces dont les mailles sont de différentes grandeurs. Pour faire les bras, on assemble, premièrement, douze pièces, dites atlas, dont les mailles sont de cinq centimètres en carré ; secondement, quatorze pièces, dites de deux doigts, dont les mailles ont irente-sept millimètres en carré; et troisèmement, dix pièces de pousal, pousaux , pouceaux, dont les mailles ont près de deux centimètres d'ouverture. Tout cet assemblage a depuis cent vingt jusqu’à cent quatre-vingts brasses de longueur. Quant au corps de la manche, qu'on nomme aussi bourse ou coup, il est composé de six pièces, dites de quinze-vingts, dont chaque maille a douze millimètres d'ouverture, et secondement, de huit pièces appelées de brassade, dont les mailles sont à peu près de huit millimètres.

* Aissaugue où essaugue, sorte de seine ou de filet en nappe, eu u:age dans la Méditerranée, el qui a , au milieu de sa largeur, une espèce de sac ou de peche. ; peur; P

dont le milieu est garni d'une manche. Les thons; après avoir tourné autour de ce filet, dont les ailes sont courbes, s’enfonçoient dans la poche ou manche : on amenoit, à force de bras, le boulier sur le rivage ; on prenoit les petits poissons avec la main, les gros avec des crochets; on les chargeoït sur les bateaux pêcheurs, et on les transportoit au port de Collioure. Une seule pêche produisoit quelquefois plus de quinze mille myriagrammes de thons; et pendant un printemps dont on a conservé avec soin le souvenir, on prit dans une seule journée seize mille thons, dont chacun pesoit de dix à quinze kilogramines.

Il est des parages dans la Méditerranée où l'on se sert, pour prendre des thons, d’un filet auquel on a donné le noim de scembrière, de combrière, de courantille, qu'on abandonne aux courants, et qui va pour ainsi dire au devant de ces scombres, lesquels s'engagent et s’'embarrassent dans ses mailles. Mais hâtons-nous de parler du moyen le plus puissant de s'emparer d’une grande quantité de ces animaux si recherchés ; occupons-nous d’une des pêches les plus importantes de celles qui ont lieu dans la mer; jetons les yeux sur la pèche pour laquelle on emploie la madrague. Nous en avons déjà dit un mot en traitant de la raie mobular ; tâchons de la mieux décrire.

On a donné le nom de madrague®! à un grand parc qui reste construit dans la mer, au lieu d’être établi

1. Le mot de madrague ou de mandrague doit avoir été employé par des Marseillais descendus des Phocéens , à cause du mot grec mandra, qui signifie parc, enclos, enceinte.

DES POISSONS. 59 pour chaque pèche, comme les thonnaires. Ce parc forine une vaste enceinte distribuée en plusieurs chambres, dont les noms varient suivant les pays : les cloisons qui forment ces chambres, sont soutenues par des flottes de liége, étendues par un lest de pierre, et maintenues par des cordes dont une extrémité est attachée à la tête du filet , et l’autre amarrée à une ancre.

Comme les madragues sont destinées à arrêter les srandes troupes de thons, au moment où elles abandonnent les rivages pour voguer en pleine mer, on établit entre la rive et la grande enceinte une de ces longues allées que l’on appelle chasses : les thons suivent celte allée, arrivent à la madrague, passent de chambre en chambre , parcourent quelquefois, de compartiment en compartiment, une longueur de plus de mille brasses, et parviennent enfin à la dernière chambre, que l’on nomme chambre de la mort ou corpon, ou corpou. Pour forcer ces scombres à se rassembler dans ce corpou qui doit leur être si funeste, on les pousse et les presse, pour ainsi dire, par un filet long de plus de vingt brassesi, que l'on tient tendu derrière ces poissons par le moyen de deux bateaux, dont chacun soutient un des angles. supérieurs du filet, et que l’on fait avancer vers la chambre de la mort. Lorsque les poissons sont ramassés dans ce corpou, plusieurs barques chargées de pècheurs s'en approchent; on soulève les filets qui composent cette enceinte particulière, on fait monter les scombres très près de la surface de Peau on les saisit avec la main, ou on les enlève avec des crocs,

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