LE SCOMBRE MAQUER EAU
Scomber Scombrus, Linx., Guer., Lacer., Cuv.
Lorsque nous avons voulu parcourir, pour ainsi dire , toutes les mers habitées par des légions nom-
1. 7 rayons à la membrane branchiale du scombre atun. 20 rayons aiguillennés à la première dorsale. 10 rayons articulés à la seconde.
15 rayons à chaque pectorale.
6 rayons à chaque thoracine.
10 ou 15 rayons à l'anale.
22 rayons à la nagcoïire de la queue.
2. Auriol, sur plusieurs côtes méridionales de France. Verrat, ibid.
Makrill, en Suède.
Id., en Danemarck.
Makrel, en Allemagne.
Macarel, en Angleterre.
Macarello, à Rome.
Scombro, à Venise.
Lacerto, à Naples.
Cavallo, en Espagne.
Horreau, daus quelques contrées européennes.
Scombre maquereau , Daubenton, Encyclopédie méthodique. Id. Bonnaterre, planches de l'Encyclopédie méthodique.
breuses et rapides de thons, de germons, de thazards, de bonites, et des autres scombres œue nous venons d'examiner, nous n'avons eu besoin de nous élever par la force de la pensée, qu'au dessus des ® 2 (4 ? Q FRS portions de l'Océan qu'environnent les zones torrides et tempérées. Pour connoître maintenant , observer
Maquereau , DuhameÏ, Traité des pêches, part. 2, sect, 7, chap. 1, pl. 1, fig. 1.
« Scomber pinnulis quinque. » Faun. Suecic. 339.
Maüll. Prodrom. Zoolog. Danic., p. 47, n. 595.
« Scomber pinnulis quinque in extremo dorso, spina brevi adanum.» Artedi, gen, 80, spec. 68 , syn. 48.
O scombros, Arist., Bb. 6, cap. 17; lib. 8, cap. 12.
Ælian, lib. 14, cap. 1, p. 798.
Athen., lib. 3, p. 121.
Oppian. Halieut., lib. 1, fol. 108 et 109; et lib. 3.
Scomber, Ovid. Halieut., v. 94.
Scomber, Columell., lib. 8, cap. 17.
Scomber, Plin., Hib. 9, cap. 15; lib. 81, cap. 8; et lib. 52, cap. 12.
Maquereau , Rondelet, part. 1, liv. 8, chap. 7.
Scombrus , id., ibid.
Scomber, Gesner, 841, 1012; et (germ.) fol. 57.
Scombrus, id.
Schonev., p. 66.
Aldrov., lib. 2, cap. 55, p. 270.
Jonston, lib, 1, tit. 8, cap. 5, a. 1, punct. 6, p. 92, tab. 21, fig. 9, 11.
Willughby, p. 181.
Mackrell, Raï, p. 58.
Scomber, scombrus, Charlet., p. 147.
Wotton , lib. 8, cap. 188, p. 166, b.
Salvian., fol. 259, b, 241, 249.
« Pelamis corpore castigato , etc. » Klein, Miss. pisc. 5, p. 15, n. , tab. 4, fig. 1.
Gronov. Mus. 1, p. 54, n. 81; et Zooph., p. 93, n. 504.
Brit. Zoolog. 5, p. 221, n. 1.
et comparer tous ies climats sous iesquels la nature a placé le scombre maquereau, nous devons porter nos regards bien plus loin encore. Que notre vue s’étende jusqu'au pôle du globe, jusqu’à celui autour duquel scintillent les deux ourses. Quel spectacie nouveau, majestueux, terrible, va paroître à nos yeux ! Des rivages couverts de frimas amoncelés et de glaces éternelles, unissent, sans les distinguer, une terre qui disparoît sous des couches épaisses de neiges endurcies, à une mer immobile, froide, gelée, solide dans sa surface , et surchargée au loin d'énormes glacons entassés en montagnes sinueuses, ou élevés en pics sourcilleux. Sur cet Océan endurci par le froid , chaque année ne voit régner qu’un seul jour; et pendant ce jour unique, dont la durée s'étend au delà de six mois, le soleil, peu exhaussé au dessus de la surface des mers, mais paroissant lourner sans cesse autour de l’axe du monde, élevant ou abaissant perpétuellement ses orbes, mais enchaînant toujours ses circonvolutions, cominençant, toutes Îes fois qu'il répond au même méridien, un nouveau tour de son immense spirale, ne lançant que des rayons presque horizontaux et facilement réfléchis par les plans verticaux des éminences de glace, iiluminant de sa clarté mille fois répétée les sommets de ces monts en quelque sorte cristallins, resplendissant sur leurs innombrables faces, et ne pénétrant qu’à peine dans les cavités qui les séparent, rend plus sensible par le contraste frappant d’une lumière éclatante et des ombres épaisses, cet étonnant assemblage des sommités escarpées et de profondes anfracluosités.
Cependant la même année voit succéder une nuit
presque égale à ce jour. Une clarté nouvelle en dissipe les trop noires ténèbres : les ondes congelées renvoient, dispersent et multiplient dans l’atmosphère, la lueur argentée de la lune qui a pris la place du soleil ; et la lumière boréale étalant, au plus haut des airs, des feux variés que n’efface ou ne ternit plus l'éclat radieux de l’astre du jour, répand au loin ses gerbes , ses faisceaux, ses flots enflammés, ses tourbillons rapides, et, dans une sorte de renversement remarquable, montre dans un ciel sans nuages toute l’agilation du mouvement, pendant que la mer présente toute l’inertie du repos. Une teinte extraordinaire paroîl et dans l’air, et sur les eaux, et sur de lointains rivages ; un demi-jour, pour ainsi dire mystérieux et magique, règne sur un vasle espace immobile et glacé. Quelle solitude profonde ! tout se tait dans ce désert horrible. À peine, du moins, quelques échos funèbres et sourds répètent-ils foiblement et dans le fond de l’étendue , les gémissements rauques et sauvages des oiseaux d’eau égarés dans la nuit, afloiblis par le froid, tourmentés par la faim. Ce théâtre du néant se resserre tout d’un coup; des brames épaisses se reposent sur l'Océan; et la vue est arrêtée par de lugubres ténèbres. Cependant la scène va changer encore. Une tempête d’un nouveau genre se prépare. Une agitation intestine commence ; un mouvement violent vient de très loin, se communique avec vitesse de proche en proche, s'accroît en s’étendant, soulève avec force les eaux des mers conire les voûtes qui ies compriment; un craquement aflreux se fait entendre ; c’est l’épouvantable tonnerre de ces licux funestes ; les eMorts des ondes houlever-
sées redoublent ; les monts de glaces se séparent , et, flottant sur l'Océan qui les repousse , errent, se choquent, s’entr'ouvrent, s'écroulent en ruines, ou se dispersent en débris.
C'est dans le sein mème de cet océan polaire, dent la surface vient de nous présenter l’effrayante image de la destruction et du chaos, que vivent, au moins pendant une saison assez longue , les troupes innombrables des scombres que nous allons décrire. Les diverses cohortes que forment leurs réunions, renferment dans ces mers arctiques d'autant plus d’individus, que, moins grands que les thons et d’autres poissons de leur genre, n’atteignant guère qu’à une longueur de septdécimètres, et doués par conséquent d’une force moins considérable , ils sont moins excités à se livrer les uns aux autres des combats meurtriers. Et ce n’est pas seulement dans ces mers hyperboréennes que leurs légions comprennent des milliers d'individus.
On les trouve également et même plus nombreuses dans presque toutes les mers chaudes ou tempérées des quatre parties du monde , dans le grand Océan, auprès du pôle antarctique, dans l'Atlantique, dans la Méditerranée, où leurs rassemblements sont d’autant plus étendus, et leurs agrégations d'autant plus durables, qu'ils paroissent obéir avec plus de constance que plusieurs autres poissons, aux diverses causes qui dirigent ou modifient les mouvements des habitants des eaux.
Les évolutions de ces tribus marines sont rapides, et leur natation est très prompte, comme celle de presque tous les autres scombres.
DES POISSONS. lil
La grande vitesse qu'elles présentent lorsqu'elles se transportent d’une plage vers nne autre, n’a pas peu contribué à l'opinion adoptée presque universellement jusqu’à nos jours , au sujet de leurs changements périodiques d'habitation. On a cru presque généralement d’après des relations de pêcheurs rapportées par Anderson, dans son Histoire naturelle de l'Islande, que le maquereau étoit souinis à des migrations régulières ; on a pensé que les individus de cette espèce qui passoient l'hiver dans un asile plus ou moins sûr auprès des glaces polaires , voyageoient pendant le printemps ou l'été jusque dans la Méditerranée. Tirant de fausses conséquences de faits mal vus et mal comparés, on a supposé la plus grande précision et pour les temps et pour les lieux, dans l'exécution de ce transport successif et périodique de myriades de maquereaux depuis le cercle polaire jusqu'aux environs du tropique. On a indiqué l’ordre de leur voyage ; on a tracé leur route sur les cartes ; et voici comment la plupart des naturalistes qui se sont occupés de ces animaux, les ont fait s’avancer de la zone glaciale vers la zone torride , et revenir ensuite auprès du pôle, à leur habitation d'hiver.
On a dit que, vers le printemps, la grande armée des maquereaux côtoie l'Islande, le Hittland, l'Écosse , et l'Irlande. Parvenue auprès de cette dernière île, elle se divise en deux colonnes : l’une passe devant l'Espagne et le Portugal, pour se rendre dans la Méditerranée, où il paroît qu'on croyoit qu’elle terminoit ses migrations; l’autre paroissoit, vers le mois d'avril, auprès des rivages de France et d'Angleterre, s’enfoncçoit dans la Manche, se montroit en mai devant
la Hollande et la Frise, et arrivoit en juin vers les côtes de Jutland. C’étoit dans cette dernière portion de l’océan Atlantique boréal que cette colonne se séparoit pour former deux grandes troupes voyageuses : la première se jetoit dans la Baltique, d’où on n’avoit pas beaucoup songé à la faire sortir ; la seconde, moins déviée du grand cercle tracé pour la natation de l’espèce, voguoit devant la Norwége, et retournoit jusque dans les profondeurs ou près des rivages des mers polaires, chercher contre les rigueurs de l'hiver un abri qui lui étoit connu.
Bloch et M. Noël ont très bien prouvé qu’une route décrite avec tant de soin ne devoit cependant pas être considérée comme réellement parcourue; qu’elle étoit inconciliable avec des observations sûres, précises, rigoureuses et très multipliées, avec tes époques auxquelles les maquereaux se montrent sur les divers rivages de l’Europe, avec les dimensions que présentent ces scombres auprès de ces mêmes rivages , avec les rapports qui lient quelques traits de la conformation de ces animaux à la température qu'ils éprouvent, à ia nourriture qu'ils trouvent, à la qualité de l’eau dans laquelle ils sont plongés.
On doit être convaincu , ainsi que nous l'avons annoncé dans le Discours sur la nature des poissons, que les maquereaux (et nous en dirons autant, dans la suite de cet ouvrage, des harengs, et des autres osseux que l’an a considérés comme contraints de faire périodiquement des voyages de longs cours), que les maquereaux, dis-je , passent l'hiver dans les fonds de la mer plus ou moins éloignés des côtes dont ils s’approchent versle printemps; qu'au commencement
de la belle saison, ils s’'avancent vers le rivage qui leur convient le mieux , se montrent scuvent, comme les thons, à la surface de la mer, parcourent des chemins plus ou moins directs, ou plus ou moins sinueux, mais ne suivent point le cercle périodique auquel on a voulu les attacher, ne montrent point ce concert régulier qu'on leur à attribué , n’obéissent pas à cet ordre de lieux et de temps auquel on les à dits assujettis.
On n’avoit que des idées vagues sur la manière dont les maquereaux étoient renfermés dans leur asile soumarin pendant la saison la plus rigoureuse , et particulièrement auprès des contrées polaires. Nous allons remplacer ces conjectures par des notions précises. Nous devons cette connoissance cerlaine à l’observation suivante qui m'a été communiquée par mon respectable collègue, le brave et habile marin, le sénateur et vice-amiral Pléville-le-Peley. Le fait qu'il a remarqué est d'autant plus curieux, qu'il peut jeter un grand jour sur l’engourdissement que les poissons peuvent éprouver pendant le froid, et dont nous avons parlé dans notre premier Discours. Ce général nous apprend , dans une note manuscrite qu'il a bien voulu me remettre, qu'il a vérifié avec soin les faits qu’elle contient, le long des côtes du Groenland, dans la baie d'Hudson, auprès dés rivages de Terre-Neuve, à l’époque où les mers commencent à y être navigables, c’est-à-dire, vers le tiers du printemps. On voit dans ces contrées boréales , nous écrit le vice-amiral Pléville, des enfoncements de la mer dans les terres, nommées barachouus , et tellement coupés par de petites pointes qui
se croisent, que dans tous les temps, les eaux y sont aussi calmes que dans le plus petit bassin. La profondeur de ces asiles diminue à raison de la proximité du rivage , et le fond en est généralement de vase molle et de plantes marines. C’est dans ce fond vaseux que les maquereaux cherchent à se cacher pendant l'hiver , et qu'ils enfoncent leur tête et la partie antérieure de leur corps jusqu'à la longueur d’un décimètre ou environ , tenant leurs queues élevées verticalement au dessus du limon. On en trouve des milliers enterrés ainsi à demi dans chaque barachoua, hérissant , pour ainsi dire , de leurs queues redressées le fond de ces bassins, au point que des marins les apercevant pour la première fois auprès de la côte, ont craint d'approcher du rivage dans leur chaloupe , de peur de la briser contre une sorte particulière de banc ou d’écueil. M. Pléville ne doute pas que la surface des eaux de ces barachouas né soit gelée pendant l'hiver, et que l'épaisseur de cette croûte de glace , ainsi que celle de la couche de neige qui s’amoncelle au dessus, ne tempèrent beaucoup les effets de la rigueur de la saison sur les maquereaux enfouis à demi au dessous de cette double couverture , et ne contribuent à conserver la vie de ces animaux. Ce n’est que vers juillet que ces poissons reprennent une partie de leur activité, sortent de leurs trous, s’élancent dans les flots, et parcourent les grands rivages. Il semble même que la stupeur ou l’engourdissement dans lequel ils doivent avoir été plongés pendant les très grands froids, ne se dissipe que par degrés : leurs sens paroissent très afloiblis pendant une vingtaine de jours, leur vue est alors si débile, qu'on les
DES POISSONS. 115 croit aveugles, et qu’on les prend facilement au filet, Après ce temps de foiblesse , on est souvent forcé de renoncer à celte dernière manière de les pècher; les maquereaux recouvrant entièrement l'usage de leurs yeux, ne peuvent plus en quelque sorte être pris qu'à l’hameçon : mais comme ils sont encore très maigres, et qu'ils se ressentent beaucoup de la longue diète qu’ils ont éprouvée, ils sont très avides d'appâts, et on en fait une pêche très abondante.
C’est à peu près à la même époque qu’on recherche ces poissons sur un grand nombre de côtes plus ou moins tempérées de l’Europe occidentale. Ceux qui paroissent sur les rivages de France sont communément parvenus à leur point de perfection en avril et mai; ils portent le nom de Chevillés, et sont moins estimés en juillet et août, lorsqu'ils ont jeté leur laite ou leurs œufs,
Les pècheurs des côtes nord-ouest et ouest de la France sont de tous les marins de l'Europe ceux qui s'occupent le plus de la recherche des maquereaux, et qui en prennent le plus grand nombre. Ils se servent, pour pêcher ces animaux, de haims , de libourets ?, de manets? faits d’un fil très délié , et que l’on réunit quelquefois de manière à former avec ces filets une tessure de près de mille brasses ( deux mille cinq cents mètres) de longueur. Les temps orageux sont très souvent ceux pendant lesquels on prend avec le plus de facilité les scombres maquereaux, qui, agités par la tempête , s’'approchent beaucoup de la surface
1. Voyez l'explication du mot libouret, à l'article du Scombre thon.
2. J’arücle de la Trachine vive renferme une courte description du Manet.
de la mer, et se jettent dans les filets tendus à une très petite profondeur ; mais lorsque le ciel est serein et que l'Océan est calme, il faut les chercher entre deux eaux, et la pêche en est beaucoup moins heureuse.
C'est parmi les rochers que les femelles aiment à déposer leurs œufs; et commie chacun de ces individus en renferme plusieurs centaines de mille , il n’est pas surprenant que les maquereaux forment des légions très nombreuses. Lorsqu'on en prend une trop srande quantité pour la consommation des pays voisins du lieu de la pêche, on prépare ceux que lon veut conserver long-temps et envoyer à de grandes distances , en les vidant , en les mettant dans du sel, et en les entassant ensuite comme des harengs, dans des barils.
La chair des maquereaux étant grasse et fondante, les anciens l’exprimoient, pour ainsi dire, de manière à former une sorte de substance liquide ou de préparation particulière, à laquelle on donnoit le nom de garum. Pline dit! combien ce garum étoit recherché ron seulement comme un assaisonnement agréable de plusieurs mets, mais encore comme un remède efficace contre plusieurs maladies. On obtenoit du garum, dans le temps de Belon et dans plusieurs endroits voisins des côtes de la Méditerranée, en se servant des intestins des maquereaux ; et on en faisoit une grande consommation à Constantinople ainsi qu’à Rome, où ceux qui en vendoient étoient nominés
piscigaroles.