DES ESPÈCES
série naturelle de pas. faits par l’espèce vers sa disparition agissent dans un ordre différent de celui qu’elles observent ordinairement, elles dérangent la succession que nous venons d’exposer : les changemens subis par l’espèce sont les mêmes; mais les époques où ils se manifestent ne sont plus coordonnées de la même manière.
La dépendance mutuelle de ces époques est encore plus troublée , lorsque l’art se joint à la Nature pour altérer une espèce et en abréger la durée.
L’art, en effet, dont un des caractères distinctifs est d’avoir un but limité , pendant que la Nature a toujours des points de vue immenses, franchit tout intervalle inutile au succès particulier qu’il désire , et auquel il sacrifie tout autre avantage. Il est , pour ainsi dire , de l’essence de l’art , de tyranniser par des efforts violons les êtres que la Nature régit par des forces insensibles : et l’on s’en convaincra d’autant plus qu’on réfléchira avec quelque constance sur les différences que nous allons faire remarquer entre la manière dont la Nature fait succéder une espèce à une autre , et les moyens que l’art emploie pour altérer celle sur laquelle il agit ; ce qu’il appelle la perfectionner, et ce qui ne consiste cependant qu’à la rendre plus propre à satisfaire ses besoins.
Lorsque la Nature crée dans les espèces des rouages trop compliqués qui s’arrêtent, ou trop simples qui se dérangent; des ressorts trop foibles qui se débandent , ou trop tendus qui se rompent'; des organes extérieurs trop disproportionnés par leur nombre , leur division , ou leur étendue , aux fonctions qu’ils doivent remplir; des muscles trop inertes, ou trop irritables: des nerfs trop peu sensibles , ou trop faciles à émouvoir; des sens soustraits par leur place et par leurs dimensions à une assez grande quantité d’impressions, ou trop exposés par leur épanouissement à des ébranlemens violens et fréquemment répétés ; et enfin , des mouvemens trop lents ou trop rapides; elle agit par des forces foiblement graduées, par des opérations trèsprolongées, par des changemens insensibles.
L’art, au contraire, lorsqu’il parvient à faire naître des altérations analogues , les produit avec rapidité , et par une suite d’actions très-distinctes et peu nombreuses.
La Nature étend son pouvoir sur tous les indi'.idus; elle les modifie en même
DISCOURS
temps et de la même manière ; elle change véritablement l’espèce,
L’art ne pouvant soumettre à ses procédés qu’une partie de ces individus, donne le jour à une espèce nouvelle , sans détruire l’ancienne : il n’altère pas, à proprement parler, l’espèce ; il la double.
Il ne dispose pas, comme la Nature , de l’influence du climat. Il ne détermine ni les élémens du fluide dans lequel l’espèce est destinée à vivre, ni sa densité ni sa profondeur 2, ni la chaleur dont les rayons solaires ou les émanations terrestres peuvent le pénétrer, ni son humidité ou sa sécheresse ; en un mot , aucune des qualités qui, an, -.nentant ou diminuant l’analogie de ce fluide avec les organes de la respiration , le rendent plus ou moins projue à donner aux sucs nourriciers le mouvement vivifiant et réparateur
Lorsque la Nature fixe le séjour d’une espèce auprès d’un aliment particulier, la quantité que les individus en consomment
1 . Tout égal d’ailleurs , un fluide reçoit et perd la chaleur avec d’autant plus de facilité que sa densité est moindre.
2. Le savant et hahile physicien baron de Humholtz a trouvé que l’eau de la mer a, sur tous les has-fonds , une température plus froide de deux, trois ou quatre degrés, qii’au-dessus des profondeurs voisines. Celte observation est consignée dans une lettre adressée par ce célèbre voyageur , do Caraccas en Amérique , a mon confrère Lalande, et que cet astronome a bien voulu me communiquer.
3. Nous avons déjà hionlré , dans le premier Discours et dans plusieurs articles particuliers de celte Histoire, comment un fluide trèschaud, très-sec , ou composé de tel ou tel principe , pouvoit donner la mort aux animaux forcés de le respirer par un organe peu approprié , et par conséquentcomment, lorsque l’action de ce fluide n’étoit pas encore aussi funeste, elle pouvoit cependant altérer les facultés , diminuer les forces , vicier les formes des individus , modifier l’espèce, en changer les .caractères, en abréger la durée. Au reste, nous sommes bien aise de faire remarquer que l’opinion que nous avons émise en appliquant ces principes à la mort des poissons retenus hors de l’eau , est conforme aux idées de physique adoptées dans la Grèce et dans l’Asie mineure dès le temps d’Homère , et recueillies dans l’un des deux immortels ouvrages de ce beau génie. Ce père de la poésie européenne compare en effet , dans le vingt-deuxième livre de son Odyssée ^ les poursuivans de Pénélope, défaits par Ulysse, à des poissons entassés sur un sable aride , regrettant les ondes qu’ils viennent de qu lier , et palpitant par l’cflcl de la chaleur et de la sécheresse de Vait-j qui bientôt leui- ôtent la vie.
n’est déterminée que par les besoins qu’ils éprouvent.
L’art, en altérant les individus par la nourriture, contraint leur appétit , les sou- . met à des privations, ou les force à s’assimiler une trop grande quantité de substances alimentaires. La Nature ne commande que la qualité de ces mêmes alimens ; l’art en ordonne jusqu’à la masse.
Ce n’est qu’à des époques iiicertaiaes et éloignées, et par l’effet de Circonstances que le hasard seul paroît réunir, que la Nature rapproche des êtres qui , remarquables par un commencement d’altération dans leur couleur, dans leurs formes ou dans leurs qualités, se perpétuent par des générations, dans la suite desquelles ces traits particuliers, que de nouveaux Itasards maintiennent , fortifient et accroissent, peuvent constituer une espèce nouvelle.
La réunion des individus dans lesquels on aperçoit les premiers linéamens de la nouvelle espèce que l’on désire de voir paroîlre , leur reproduction forcée , et le rapprochement des produits de leur mélange , qui offrent le plus nettement les caractères de cette même espèce, sont au contraire un moyen puissant, piompt et assuré, que l’art emploie fréquemment pour altérer les espèces, et par conséquent pour en diminuer la durée.
La Nature change ou détruit les espèces en multipliant au-delà des premières proportions d’autres espèces prépondérantes, en propageant , par exemple , l’espèce humaine , qui donne la mort aux êtres qu’elle redoute et ne peut asservir,' et relègue du moins dans le fond des désçrls, dans les profondeurs des forêts ou dans les abîmes des mers , les animaux dangereux qu’elle ne peut ni enchaîner ni immoler.
L’art seconde sans doute cet acte terrible de la Nature en armant la main de l’homme de traits plus meurtriers ou de rets plus inévitables ; mais d’ailleurs il attire, au lieu de repousser; il séduit, au lieu d’effrayer; il trompe , au lieu dé combattre; il hâte par la l'use les effets d’une force qui n’acquerroit toute sa supériorité que par une longue suite de générations ' trop lentes à son gré ; il s’adresse aux besoins des espèces sur lesquelles il veut régner; il achète leur indépendance en satisfaisant leurs appétits; il affecte leur sensibilité ; il en fait des voisins constans . ou des cohabitans assidus, ou des serviteurs affectionnés et volontaires , ou des esclaves contraints et retenus par des fers, et dans