‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 111 sur 731 · DES ESPÈCES. 4Ô · texte numérisé non relu

DES ESPÈCES. 4Ô

leur masse , par l’ensemble de leurs dimensions , dans le rapport de 343 à 27. Leur grandeur a donc été réduite au douzième au moins de son état primitif. Une réduction plus frappante encore a été opérée dans l’espèce de la roussette, puisque nous avons donné les moyens de voir que des dents de ce squale , découvertes dans des couches plus ou moins profondes du globe, dévoient avoir appartenu à des individus d’un volume dix-neuf cent cinquante-trois fois plus grand que celai des roussettes qui infestent maintenant les rivages de l’Europe. Et relativement à ces deux exemples des altérations dans les dimensions que peuvent offrir les espèces d’animaux , nous avons deux considérations à proposer. Premièrement , la diminution subie par la roussette a été à proportion cent soixantesix fois plus grande que celle du requin , et cependant , au point où cette dégradation a commencé , le volume du requin n’étoit pas trois fois plus considérable que celui de la roussette. Il est à présumer que si, à celle époque, ü avoit été six ou huit fois supérieur, la modification imposée à la roussette auroit été plus grande encore , proportionnellement à celle du requin. En général , on ne sauroit faire trop d’attention à un principe très-important , que nous ne cesserons de rappeler : les forces de la Nature , celles qui détruisent comme celles qui produisent, celles qui troublent cornme celles qui maintiennent, agissent trèssouvent, et tout égal d’ailleurs, en raison dos surfaces, soit extérieures, soit intérieures , des corps qu’elles attaquent ou régissent; mais tout le monde sait quf plus les corps sont petits, et plus à proportion leurs surfaces sont étendues. Il ne faut donc pas être élonpé de voir les grands volumes opposer une résistance bien plus longue proportionnellement que celle des petits, aux causes qui tendent à restreindre leurs dimensions dans- des limites plus rapprochées. Secondement , il est curieux d’observer que les deux espèces qui ont perdu, l’une les onze douzièmes, et l’autre une portion bien plus étonnante encore de ces dimensions primitives , sont des espèces marines, et par conséquent ont dû être ex-posées à un nombre de causes altérantes d’autant moins grand, qug la température et la nature des eaux des fleuves sopt bjeni plus variables que celles de l’océan, et que, s’il faut adp}ettre les conjectures les plus généralement adoptées, toutes les espèces de poissons ayant commencé par apparte-

tJISCOÜRS

nir à la mer, les fluviatiles ont été exposées il une sorte de crise assez forte et à des cbaiîgemens très-marqués , lorsqu’elles ont abandonné les eaux salées pour aller séjourner au milieu des eaux douces.

Les exemples des proportions changées et des formes altérées , soustraites ou introduites dans une espèce , à mesure qu’elle se dégrade et s’avance vers le terme de sa <!urée , peuvent être saisis avec facilité dans ïes diverses empreintes qu’ont laissées des individus de dilférens genres , enfouis par des catastrophes subites.

11 n’en est pas de même de la sixième et de la septième modification générale : des isasards très-rares peuvent seuls conserver des individus dans un tel état d’intégrité , ou de destruction commencée et de dissection naturelle , qu’on puisse reconnoître la forme de leurs organes intérieurs , et celle des parties de leur corps dans lesquelles résidoienl les sens dont ils avoient été doués.

II est encore plus difficile de remonter à la conuoissance des qualités , de la force , des habitudes, desmœuis, quidistinguoient une espèce à une époque plus ou moins enfoncée dans les âges écoulés. Ces propriétés ne sont que des résult ts dont l’existence peut sans doute être l’objet de conjectures plus ou moins vraisemblables , inspirées par l’inspection des formes qui les ont produits, mais sur la nature desquels nous n’avons cependant de notions précises que lorsque des observateurs habiles ont recueilli ces notions et les ont transmises avec fidélité.

La détermination des endroits dans lesquels habitoit une espèce dans les temps anciens est au contraire plus facile que celle de tofttes les modifications dont nous venons de parler. Les traces que des individus laissent de leur existence doivent être distinctes jusqu’à un certain degré , pour qu’on puisse , en les examinant , reconaoître dans leiirs détails les dimensions et les formes de ces individus ; mais un trèsfüible vestige suffît pour constater la place où ils ont péri, et par conséquent celle où ils avoient vécu.

Cette douzième modification des espèces, cette limitation de leur séjour à telle ou telle portion de la surface de la terre, peut être liée avec une ou plusieurs des autres altérations dont nous avons tâché d’exposer l’ordre ; et elle peut en être indépendante. Il en résulte, premièrement, des espèces altérées dans leurs qualités , dans leurs formes ou dans leurs dimensions , et reléguées dans telle ou telle contrée , seconde-

ment , des espèces modifiées trop peu pro- j fondement dans leur conformation pour que leurs propriétés aient éprouvé un chan- | gement sensible , non altérées même dans | leurs formes ou dans leurs dimensions , et j cependant confinées sous tel ou tel climat ; et troisièmement , des espèces dégradées dans leurs qualités, ou seulement dans leurs formes, mais habitant encore dans lesmêmes parties du globe qu’avant le temps où leur métamorphose n’avoit pas commencé.

Nous avons assez parlé de ces dernières.

Quant aux autres espèces, combien ne pourrions-nouspasen citer! Ici les exemples nous environnent. Le seul mont volcanique i de Bolca, auprès de Vérone, a déjà montré sur ses couches entr’ouvertes des fragmetis très-bien conservés et très-rcconnoissables d’une ou deux raies, de deux gobies , et . de plusieurs autres poissons qui ne vivent [ aujourd’hui que dans les mers de l’Asie , de l’Afrique , ou de l’Amérique méridionale , dont plusieurs traits sont altérés , et . qui cependant oifrent les caractères qui i constituoienl leur espèce , lorsque , réunis en troupes nombreuses vers le fond de la mer Adiiatique , une grande catastrophe les surprit au milieu de leurs courses , de i leurs poursuites , de leurs combats , et , leur dormant la mort la plus prompte, les , ensevelit au - dessous de produits volca- , niques, de substances préservatrices, et de , matières propres à les garantir des elTcls t de l’humidité ou de tout autre principe corrupteur

De plus , parmi les espèces qui n’ont subi, au moins en apparence, aucune mo- i dification dans leurs formes, ni dans leurs j proportions , ni dans leur grandeur, ni dans ! leurs tégumens , nous comptons une fistu- ; laire du Japon ou de l’Amérique équato- i riale, enfouie sous des couches schisteuses

I. Nous avons dit plus d’une fois que M. le I comte de Gazolaa commence' de donner au public un grand ouvrage sur les poissons pétrifies, r conservés ou empreints dans les couches du ' mont Bolca. Si ce savant recommandable, auquel je suis heureux de pouvoir témoigner souvent mon estime, ne termine pas son importante entreprise , je tâcherai d arranger mes Ira- t vaux de manière à le supjrléer en partie , en pu- : hliant la figure, la description et la. comparaison des poissons fossiles , ou des empreintes de poissons, trouvés dans ce même mont Bolca, recueil- ' lis à Vérone avec un soin très-éclairé , apportés i au IViuséum d’histoire naturelle de Paris , et for- . mant aujourd’hui une des parties les plus pré- i cieuses de l’immense et riche collection delà France.

SUR LA DUR1':E des ESPfiCES.

du centre de l’Europe, un pégase de l’Inde, deux ou trois ciiétodons de l’Inde ou du Rrésil , et des individus de plus de trente autres espèces de l’Asie , de l’Afrique , ou des rivages les plus chauds de l’Amérique , saisis entre les lits solidifiés de ce même mont Bolca , si digne d’attirer notre attention.

Nous venons de porter rapidement nos regards , premièrement , sur les espèces altérées dans leurs organes, et repoussées loin du séjour qu’elles avoient autrefois préféré ; secondement, sur les espèces non altérées, niais reléguées; troisièmement, sur les espèces altérées , et non confinées dans une portion du globe différente de celle qu’elles avoient occupée : il nous reste à considérer un instant celles qui n’ont été ni dégradées , ni chassées de leur ancienne patrie , dont nous trouvons des individus , ou des fragmens , ou des empreintes tfésreconnoissables , au-dessous des mêmes couches terrestres que l’une des dernières catastrophes du globe a étendues au-dessus des espèces que nous avons déjà indiquées, et qui , par conséquent , ont résisté , avec plus de facilité que ces dernières, aux diverses causes qui modifient les espèces et en précipitent la durée.

Contentons-nous cependant, pour ne pas entrer dans des discussions particulières que les bornes de ce Discours nous interdisent , et sur lesquelles nous reviendrons un jour, de jeter les yeux sur deux de ces endroits remarquables du globe qui ont fourni à l’étude du naturaliste les empreintes les plus nettes ou les restes les mieux conservés d’un grand nombre d’espèces de poissons. Ne citons que les environs du Bolca Véronais, et ceux d’yEningen auprès du lac de Constance b

I. Voyez ce que le ce'lèhre Saussure a écrit au sujet do ia carrière d’Æningen ; et des poissons dont l’intérieur de cette carrière renferme les restes ou les images, on trouvera la description qu’en donne -cet liabile nalui’aliste , au paragraphe 1533 du. tome III de son Voyage dans les Jlpes. Le nom de ce grand géologue rappelle à mon âme affligée les travaux , la gloire et les malheurs de son illustre ami, de son savant émule, mon collègue Dolomieu, qui, depuis dis-huit mois, lutte avec une constance héroïque contre une affreuse captivité que n’ont pu faire cesser encore les pressantes réclamations de notre partie qu’il honore, de notre gouvernement qui l’estime, de plusieurs puissances étrangères qui partagent pour lui l’intérêt des Français, du roi d’Espagne, qui manifeste ses senlimens à cet égard de la manière la plus di^ne

Nous trouvons dans les carrières d’Æningen ou de Bolca le pétromyzon priclcà , le squale requin , la murène anguille , le scombre thon , le caranx trachure , le cotte chabot, la trigle malarmat, la tfigle milan, le pleuronecte carrelet , le cobite loche , le cobite barbotte , le salmone fario , l’ésoce brochet, l’ésoce bélone, la dupée alose, la dupée hareng, le cyprin carpe, le cyprin goujon, le cyprin tanche, et douze autres cyprins, î’hamburge, le céphale , le vaudois, la dobule, legrislagine, le spirlin, le bouvier, Table, la brème , le véron , le roux et le nez.

Tous ces poissons vivent encore dans les diverses mers européennes qui entourent, pour ainsi dire, et le lac de. Constance et le territoire vénitien ; et la comparaison là plus exacte ne feroit remarquer entre lés individus que Ton pêcheroit dans ces mers européennes, et ceux qui sont encore gisans sous les couches d’Æningen ou du Bolca, aucune différence plus grande que celles qui séparent souvent des produits de la même ponte.

La limite de toutes les altérations que nous venons de décrire est Tanéantissement de l’espèce.

Pendant que nous avons sous les yeux un si grand nombre de poissons qui ont résisté aux causes perturbatrices de leurs formes, de leurs qualités et de leurs habitudes, n’avons-nous pasaussi à considérer des exemples de leurs'extrêm'es, c’est-à-dire , d’espèces qui , par une suite de dégradations , se sont entièrement éteintes ?

Il paroît qu’on peut citer quelques-unes de ces espèces perdues. Les voyageurs, lés naturalistes, les pêcheurs, ne retrouvent, du moins dans aucune mer , ni dans aucune rivière , ni dans aucun lac , quelquês pQis-> sons dont le corps presque tout entier a frappé les regards des observateurs qui ont examiné avec attention les pierres extraites des environs du Bolca, ou d’autres contrées du globe. Il semble qu’on doit particuliérement indiquer deux espèces décrites pkr le savant Gazola , dans le bel ouvrage qu’il a commencé de publier sur les poissons pétrifiés du Véronais, et dont nous avons déjà eu occasion de faire mention. Ces deux espèces sont , premièrement , celle qiTiJ nomme nranoscope râteau ( uranoscùpus rastrum) , et secondement, celle qu’il désigne par la dénomination de kiirte porter

(le la nation qu’il gouverne ; et d’un si grand nombre de ceux qui , en Europe , chérissent et font vénérer Tanlique loyauté, les vertus et leS grands lalens.

ii2 DISCOURS

voile (kurtus vetifer ). Après les avoir examinées avec beaucoup de soin, j’ai même cru qu’elles différoient assez des espèces connues et actuellement vivantes , pour qu’on ne dût les rapporter à aucun de leurs genres ; et en conséquence ce râieaii et ce porte-voile ne sont à mes yeux ni un véritable aranoscope , ni un véritable kurte.

Je ne balancerois pas non plus à regarder comme espèce éteinte celle de quelques autres animaux conservés dans l’intérieur des pièces de la collection ichtyolitliologique de Vérone qui ont été adressées au Muséum d’histoire naturelle de France , et notamment un chétodon (à filament dorsal, double et très-long) dont j’ai vu plusieurs exemplaires conservés d’une manière très-curieuse.

Cependant ce n’est qu’avec une grande réserve que nous devons dire qu’une espèce a terminé sa durée ; nous ne connoissons pas assez la surface du globe , ni les mers qui l’environnent , pour prononcer formellement qu’on ne trouvera dans aucune eau douce, ni dans aucun parage, des analogues très - ressemblans des individus fossiles que nous n’avons pu encore inscrire dans aucune espèce décrite et vivante.

En effet, il nous reste à découvrir d’immenses contrées situées à des distances plus ou moins grandes de la ligne , dans l’im et l’autre hémisphère , et, notamment l’inlèrieur de la Nouvelle - Hollande et de la terre de Diémen , celui de la Nouvelle- Guinée et de la Louisiane, le vaste plateau du milieu de l’Afrique ; compris entre le tropique du capricorne et le dixième degré de latitude boréale, et celte longue bande qui s’étend dans la partie occidentale de l’Amérique septentrionale, aunord duNouvpau - Mexique , commence près du quarantième degré de latitude , s’avance pendant un grand nombre de degrés vers le nord , et régne sur une largeur de plus de soixante-dix myriamétres entre la lisière encore très-peu connue qui touche le rivage de la mer , et cette chaîne de montagnes très-élevées , nommées maintenant stoiiy mountaîns , dont nous avions conjecturé l’existence , la position , la direction et la hauteur % et qui vont depuis Gattana Ho-

it Dans un Mémoire sur les parties du glolie encore inconnues , que je lus clans la se'ance pulilique de la société Philotechniquc, le 20 lloréal de la même anne'e , et que mon célèbre collègue, M,- Füurcroy , voulut Jiien lire quelques jours après dans la séance puldique dq Lvcée de Paris.

wes, où le voyageur anglais M. Fidler est parvenu er. 1792 , jusqu’au bord occidental de l’emboucliure dans l’Océan glacial arctique , de la rivière vue par M. Kensie , le 12 juillet 1789 U

Mais n’avons - nous pas encore à reconnoître presque toute la côte occidentale et une partie de la côte du nord de la Nouvelie-llollande , plusieurs rivages du nordest de l’Asie et des îles qui en sont voisines, presque tous les points de la côte orientale et de la côte occidentale de l’Afrique , depuis une distance assez petite du cap de Bonne-Espérance jusque auprès de la ligne équinoxiale, et par conséquent dans une étendue de plus de sept cents myriamétres?

Combien de fleuves, combien de lacs, combien de parages inconnus! Combien ces habitations qui se sont jusqu’à présent dérobées à nos recherches, peuvent renfermer d’espèces plus ou moins analogues à celles dont les individus vivans , ou des restes fossiles, ont été l’objet de nos descriptions !

Cependant élevons-nous encore plus haut au-dessus des objets que nous venons de contempler.

Avons-nous quelque moyen de juger de l’ancienneté de ces modifications dont nous venons d’examiner les caractères et d’indiquer la succession ? Ne pouvons -nous pas du moins déterminer cpielques époques pendant lesquelles subsistoient encore ou existoient déjà une ou plusieurs de ces modifications? L’espèce humaine, trop récente sur le globe , n’a pas pu observer les durées des diverses nuances de ces altérations, et compter pendant le cours de ces durées le nombre des périodes lunaires ou solaires qui se sont succédé. Mais la Nature n’at-elle pas gravé sur le globe quelques ères auxquelles nous pourrions au moins rapporter une partie de ces manières d’être des espèces ?

Nous ne mesurerons pas le temps par le retour d’un corps céleste au même point du ciel , mais par ces bouleversemens terribles qui ont agi sur notre planète plus ou moins profondément.

Nous n’appliquerons pas l’existence des dégradations des espèces à des temps réguliers et déterminés comme les années ou les

I. Consultez une carte très-intéressante d’une grande partie de l’Amcrique septentrionale, présentée à la compagnie anglaise d'Hudson par M. Arrowsmilh , et dont la guerre nous a empêché d’avoir connoissaucc avant l’année der^ nière.

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