‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 117 sur 731 · VINGT-HUITIÈME GENRE · texte numérisé non relu

VINGT-HUITIÈME GENRE

LES TRIERES.

La nageoire de la queue très-courte ; celle du dos et celle de l'anus étendues jusqu'au^ dessus et au-dessous de celle de la queue; le '^^useau avancé en forme de tube; une seule dent à chaque mâchoire.

Îüne valvule, en forme -à croissant, et fermant, la volonté' de l’animal ; la partie de l’ouve.’-tui'^ des branchies laissée ü bre par la membran; brancliiale qui est attachée à la tête ou au corps dans presque tout son contour.

LE

TRIÜRÈ BOUGAINYILLIEN.

Nous venons d’écrire l’histoire des poissons apodes renfermés dans la première division des osseux, et qui sont dénués de nageoire caudale : examinons maintenant ceux du même ordre qui en sont pourvus ; et commençons par ceux qui, n’en ayant qu’une assez courte , lient, par une nuance intermédiaire , les premiers avec les seconds. Plaçons ici, en conséquence, ce que nous avons à dire d’un poisson, du premier ordre des osseux, dont les manuscrits du savant Gommerson nous ont présenté la description , qui n’a été encore observé par aucun autre naturaliste , et que nous avons dû inscrire dans un genre particulier.

Nous avons déjà donné le nom de Commersoii à une lophie ; donnons au poisson que nous allons décrire le nom de notre fameux navigateur et mon respectable confrère Bougainville, avec lequel Gommerson voyageoit dans la mer du Sud , lorsqu’il eut occasion d’examiner le triure dont nous allons parler.

Ge fut entre le 26 et 27® degré de latitude australe, et près du 103 ou du 104® degré de longitude, qu’un hasard mit Commerson à même de voir cette espèce, très-, digne d’attention par scs formes extérieures. On venoit de prendre plusieurs pois-

sons du genre des scombres. Gommerson les ayant promptement disséqués, trouva dans 1 estomac d’un seul de ces animaux cinq triures très-entiers , et que la force digestive du scombre n’avoit encore altérés en 'aucune manière. Leur forme extraordinaire frappa , dit Gommerson , les gens de l’équipage, qui s’écrièrent tous qu’ils n’àvoient jamais vu de semblables poissons. Quant à lui, il crut bientôt après avoir retiré ces cinq triures de l’estomac du. scombre , en voir plusieurs de la même espèce se jouer sur la surface de la mer. Il étoit alors dans le mois de février de 1768. Quoi qu’il en soit, voici quels sont les traits de cette espèce d’osseux apode, dont les individus examinés par le trèsexact et trés-éclairé Gommerson, avoient à peu près la grandeur et l’aspect d’un hareng ordinaire.

La couleur du triure bougainvillien est d’un brun rougeâtre qui se change en argenté sous la tête, et en incarnat, ou plutôt en vineux blanchâtre , sur les côtés , ainsi que sur la partie inférieure du corps et de la queue , et qui est relevé par une tache d’ùn blanc très-éclatant derrière la base des nageoires pectorales.

L’ensemble du corps, et de la queue est comprimé , et allongé de manière que la longueur totale de l’animal, sa plus grande hauteur et sa plus grande largeur, sont dans le même rapport que 71 , 18 et

LA TRIÜKE BOUGAINVILLIEN,

40. Ce même ensemble est d’ailleurs enlièremenl dénué de piquans, et revêtu d’écailles si petites et si enfoncées, pour ainsi dire , dans la peau à laquelle elles sont attachées, qu’à la première inspection on pourroit croire l’animal entièrement sans écailles.

La tête, qui est comprimée comme le corps, et qui de plus est un peu aplatie pardessus, se termine par un museau trésprolongé, fait en forme de tube assez étroit, et dont l’extrémité présente pour toute ouverture de la bouche un orifice rond , et que l’animal ne peut pas fermer.

Dans le fond de cette sorte de luvau sont les deux mâchoires osseuses, composées chacune d’une seule dent incisive et triangulaire. On n’aperçoit pas. d’autres dents ni sur le palais , ni sur la langue, qui est très-courte, cartilagineuse, et cependant un peu charnue dans son bout antérieur, lequel est arrondi.

Les ouvertures des narines sont très-petites et placées plus prés des orbites que de l’extrémité du museau. Les yeux sont assez grands, un peu convexes, dépourvus de ce voile membraneux que nous avons fait remarquer sur ceux des gymnotes, des ophisures , et d’autres poissons ; et l’iris brille des couleurs de l’or et de l’argent.

C’est au-dessous de la peau qu’est placé chaque opercule branchial, qui d’ailleurs est composé d’une lame osseuse, longue, et en forme de faux. La membrane branchiale renferme cinq rayons un peu aplatis et courbés , qu’on ne peut cependant apercevoir qu’à l’aide de la dissection: Cette membrane est attachée à la tête ou au corps dans presque tout son contour, de manière qu’elle ne laisse pour toute ouverture des branchies qu’un très-petit orifice situé dans le point le plus éloigné du museau. Nous avons vu line conformation analogue en traitant' des syngnathes; nous la retrouverons sur les çallionymes et sur quelques autres poissons : mais ce qui la rend surtout très-remarquable dans le triure que nous faisons connoître , c’est qu’elle offre un trait de plus dont nous ne connoissons pas d’exemple dans la classe entière des poissons; et voilà pourquoi nous en avons tiré le caractère distinctif du bougainvillien. Celte particularité: consiste dans une valvule en forme décroissant, charnue, mollasse , et qui , : attachée au bord antérieur de l’orifice branchial, le ferme à la volonté de l’animal , en se rabattant sur le côté postérieur. Le triure bougainvillien est donc

de tous les poissons^onuus celui qui a reçu l’appareil le plus compliqué pour empêcher l’eau d’entrer dans la cavité branchiale, ou de sortir de cette cavité en passant par l’ouverture des branchies ; il a un opercule, une membrane et une valvule; et la réunion, dans cet animal, de ces trois moyens d’arrêter l’entrée ou la sortie de l’eau, est d’autant plus digne d’attention, que, d’après les expressions de Commcrson , il paroît que ce triure ne peut pas fermer à sa volonté l’orifice placé à l’extrémité du long tube formé par son museau , et que ce tube peut servir de passage à l’eau pour entrer par la bouche dans la véritable cavité branchiale ou pour en sortir.

Mais nous avons assez parlé des organes du triure relatifs à la respiration.

On ne voit pas de ligne latérale bien sensible. Le bas du ventre se termine en carène aiguë dans presque toute .sa longueur; et l’anus, qui est situé à l’extrémité de l’abdomen, consiste dans une ouverture un, peu allongée.

Les nageoires pectorales sont petites, dé licates, transparentes, paroissent presque triangulaires lorsqu’elles sont déployées, et renferment douze ou treize rayons.

La nageoire de l’anus, composée de quinze rayons mous , ou environ , se dirige en arriére , et sa pointe aiguë s’étend ■presque aussi loin que le bord postérieur de la nageoire dp la queue , dont elle représente un supplément , et paroît même former une partie.

La nageoire dorsale ne se montre pas moins comme une auxiliaire de la nageoire de la queue. Formée d’un égal nombre de rayons que celle de l’anus , partant d’un point plus éloigné de la tête , et ayant un tiers de longueur de plus, elle s’étend en arrière non-seulement presque autant que la nageoire caudale , mais encore plus loin que cette dernière. Et comme les deux nageoires dorsale et de l’anus touchent d’ailleurs la nageoire de la queue, cette nageoire caudale semble, au premier coup d’œil, être composée de trois parties bien distinctes ; on croit voir trois queues à l’animal ; et de là viennent les dénominations de triurus , de triplurus , de frècat/rf, c’est-àdire , l’animal d trois queues, de hacha de la mer, etc., employées par G ommerson, et dont nous avons conservé le nom générique de triurus, triure.

Au reste, la nageoire caudale proprement dite est si courte, que, quoique composée d’une vingtaine de rayons, elle rcs-

LA TRiüJKE BOUGAINVILLIEN.

semble beaucoup plus à l’ébauche d’un organe qu’à une partie entièrement formée.

Elleparoît frangée, parce que les rayons qu’elle renferme sont mous, articulés, et trés-divisés vers leur extrémité.

La triure bougaivillien n’auroit donc pas vraisemblablement une grande force pour nager au milieu des eaux de la mer, si la nature et le peu de surface de sa véritable nageoire caudale n’étoient compensés par la forme, la position et la direction de la nageoire du dos et de celle de l’anus ; mais nous pensons, avec Commerson, que, par le secours de ces deux nageoires accessoires, le triure doit se mouvoir avec facilité , et s’élancer avec vitesse dans le sein des mers qu’il habite.

Telle est l’image que nous pouvons former du triure bougainvillien, en réunissant les traits précieux transmis par Commerson.

Quant à l’organisation intérieure de ce

poisson , voici ce qu’en a écrit notre voyageur.

Le foie est d’un rouge trés-pâle,. parsemé de points sanguins et composé de deux lobes convexes, inégaux, et dont le droit est le plus grand.

Le canal intestinal est étroit, diminue insensiblement de grosseur depuis le py lore , se recourbe et se replie sur sa direction quatre ou cinq fois.

Commerson n’a trouvé qu’une matière liquide et blanc^iftre dans l’estomac , qui est petit, et placé transversalement.

Le cœur est presque triangulaire ,. d’un rouge pâle , avec une oreillette trés-rouge»

Commerson n’a pas vu de vésicule natatoire ; mais il ne sait pas si son scalpel ne l’a pas détruite.

Le poids du plus gmnd des triurés bougainvilliens examinés par ce naturaliste étoit , à très-peu prés , de 132 grammes.

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