CONGRE
Le museau un peu pointu ; deux petits appendices un peu cylindriques à la lèvre supérieure; la nageoire du dos toute cendrée , ou hianche , et lisérée de noir.
Deux appendices un peu cylindriques à la lèvre ■supérieure ; la ligne latérale blanche.
LA MURÈNE ANGUILLE ■
Il est peu d’animaux dont on doive se retracer l’image avec autant de plaisir que celle de la murène anguille. Elle peut être
, ^^ui'œnn ang-nille ‘ mat'g'aiynox (angmWe mâle'), Jt ne (anguille femelle), dans plusieurs départemens méridionaux de France ; pnglietane , gru'onchi , Tnusini ^ dans plusieurs contrées d’Italie; miglioramenti , lorsqu’elle pèse
offerte, cette image gracieuse, et à l’em i fance folâlre, que la variété des évolutions amuse, et à la vive jeunesse , que la rapi- ,
six kilogrammes, auprès des lacs ou marais de Commachio , d’Orbitello, etc., en Italie) cqpitoni , lorsqu’elle a le même poids; vocche , i; lorsque son poids est de deux kilogrammes,; anguillacci , lorsque son poids n’est que d’un kilogramme et demi ; lorsqu’elle pst i
très-petite, ydhl ^ en allemand en suédois; ecl , en anglais.
LA MURÈNE ANGUILLE
dite des mouvemens enflamme , et à la beauté , que la grâce , la souplesse , la légèreté , intéressent et séduisent , et à la sensibilité, que les aflections douces et constantes touchent si profondément , et à la philosophie même , qui se plaît à contempler et le principe et l’effet d’un instinct supérieur. Nous l’avons déjà vu, cet instinct supérieur, dans l’énorme et terrible requin : mais il y étoit le ministre d’une voracilé insatiable , d’une cruauté sanguinaire, d’une force dévastatrice. Nous avons trouvé dans les poissons électriques une puissance , pour ainsi dire , magique ; mais ils n'ont pas eu la beauté en partage. Nous avons eu à représenter des formes remarquables; presque toujours leurs couleurs étoient ternes et obscures. Des nuances éclatantes ont frappé nos regards ; rarement elles ont été unies avec des proportions agréables ; plus rarement encore elles ont servi de parure à un être d’un instinct élevé. Et cette sorte d’intelligence , ce mélange de l’éclat des métaux , et des couleurs de l’arc céleste , cette rare conformation de toutes les parties qui forment un même tout et qu’un heureux accord a rassemblées, quand les avons-nous vus départis avec des habitudes , pour ainsi dire , sociales , des affections douces, et des jouissances, en quelque sorte, sentimentales? C’est cette réunion si digne d’intérêt que nous allons cependant montrer dans l’anguille. Et lorsque nous aurons compris sous un seul point de vue sa forme déliee , ses proportions sveltes, ses couleur» élégantes, ses flexions gracieuses , ses airconvolutions faciles , ses élans rapides , sa natation soutenue , ses mouvemens semblables à ceux du serpent, son industrie , son instinct , son affection pour sa compagne , son espèce de sociabilité , et les avantages que l’homme en retire chaque jour, on ne sera pas surpris que les Grecques et les Romaines les plus fameuses par leurs charmes aient doimé sa forme à un de leurs ornemens les plus recherchés, et que l’on doive en reconnoître les traits , de même que ceux des murénophis , sur de riches bracelets antiques, peut-être aussi souvent que ceux des couleuvres venimeuses dont on a voulu pendant long-temps retrouver exclusivement l’image dans ces objets de luxe et de parure ; on ne sera pas même étonné que ce peuple ancien et célébrep qui adoroit tous les objets dans lesquels il voyoit quelque empreinte de la beauté, de la bonté, de la prévoyance, du pouvoir ou du courroux célestes, et qui se
prosternoit devant les ibis et les crocodiles , eût aussi accordé les honneurs divins à l’animal que nous examinons. C’est ainsi que nous avons vu l’énorme serpent devin obliger, par l’effroi , des nations encore peu civilisées des deux continens, à courber une tête tremblante devant sa force redoutable , que l’ignorance et la terreur avoient divinisée ; et c’est ainsi encore que par l’effet d’une mythologie plus excusable sans doute, mais bien plus surprenante, car, fille cette fois de la réconnoissance et non pas de la crainte , elle consacroit l’utilité et non pas la puissance , les premiers habitans de l’île Saint-Domingue , de même que les Troglodytes dont Pline a parlé dans son Histoire naturelle , vénéroient leur dieu sous la forme d’une tortue L
On ne s’attehdoit peut-être pas à trouver dans l’anguille tant de droits à l’attention. Quel est néanmoins celui qui n’a pas vu cet animal ? Quel est celui qui ne croit pas être bien instruit de ce qui concerne un poisson que l’on pêche sur tant de rivages , que l’on trouve sur tant de tables frugales ou somptueuses , dont le nom est si souvent prononcé , et dont la facilité à s’échapper des mains qui le retiennent avec trop de force est devenue un objet de proverbe pour le sens borné du vulgaire , aussi bien que pour la prudence éclairée du sage?
Mais, depuis Aristote jusqu’à nous, les naturalistes, les Apicius, les savans, lesignorans, les têtes fortes, les esprits foibles, sç sont occupés de l’anguille ; et voilà pourl quoi elle a été le sujet de tant d’erreur? séduisantes, de préjugés ridicules, de contes puériles, au milieu desquels très-peu d’observateurs ont distingué les formes et les habitudes propres à inspirer ainsi qu’à satisfaire une curiosité raisonnable.
Tâchons de démêler le vrai d’avec le faux; représentons l’anguille telle qu’elle est.
Ses nageoires pectorales sont assez petites, et ses autres nageoires assez étroites pour qu’on puisse la confondre de loin avec un véritable serpent : elle a de même le corps très-allongé et presque cylindrique.
I. M. François (de Neiifcliâteau), membre de l’Institut national , m’ccrivoit le 16 germin l de l’an 6 , pendant qu’il e'toit encore membre du Directoire exécutif, et dans une lettre savante et philosophique: «J’aivü à Saint-Do- » mingue des vases qui servoient dans les céré- » monies des premiers habitans de l’île. Ces ») vases, composés d’une sorte de lave grossiè- M rement taillée , figurent des tortues, »
LA MURÈNE ANGUILLE
AfS
Sa tête est menue ^ îe museau un peu pointu , et la mâchoire inférieure plus avancée que la supérieure.
L’ouverture de chaque narine est placée au bout d’un très-petit tube qui s’élève audessus de la partie supérieure de la 'tête; et une prolongation des tégumens les plus extérieurs s’étend en forme de membrane au-dessus des yeux , et les couvre d’un voile demi-transparent comme celui que nous avons observé sur les yeux des gymnotes, des ophisures et des aptéronotes.
Les lèvres sont gainies d’un grand nombre de petits orifices par lesquels se répand une liqueur onctueuse ; une rangée de petites ouvertures analogues compose , de chaque côté de l’animal , la ligne que l’on a nommée latéi'ale; et c’est ainsi que l’anguille est perpétuellement arrosée de cette substance qui la rend si visqueuse. Sa peau est, sur tous les points de son corps, enduite de cette humeur gluante qui la fait paroître comme vernie. Elle est pénétrée de cette sorte d’huile qui rend ses mouvemens trés-souples ; et l’on voit déjà pourquoi elle glisse si facilement au milieu des mains inexpérimentées qui, la serrant avec trop de force, augmentent le jeu de ses muscles, facilitent ses efforts, et , ne pouvant la saisir par aucune aspérité , la sentent couler et s’échapper comme un fluide A la vérité, cette même peau est garnie d’écailles dont on se sert même , dans plusieurs pays du Nord , pour donner une sorte d’éclat argentin au ciment dont on enduit les édifices : mais ces écailles sont si petites, que plusieurs physiciens en ont nié l’existence ; et elles sont attachées de manière que le toucher le plus délicat ne les fait pas reconnoître sur l’animal vivant, et que même un œil perçant ne les découvre que lorsque l’anguille est morte, et la peau assez desséchée pour que les petites lames écailleuses se séparent facilement.
On aperçoit plusieurs rangs de petites dents , non-seulement aux deux mâchoires, à la partie antérieure du palais, et sur deux os situés au-dessus du gosier, mais encore sur deux autres os un peu plus longs, et placés à l’origine des branchies.
L’ouverture de ces branchies est petite , très-voisine de la nageoire pectorale, verticale , étroite , et un peu en croissant.
I. Lo mot miircena J qui vient du mot grec fxxjjXtv J lequel signilie couler, s’échapper j désigne celle facullé de l’anguilte et des autres poissons de son genre.
On a de la peine à distinguer les dix rayons que contient communément la membrane destinée à fermer cette ouverture ; et les quatre branchies de chaque côté sont garnies de vaisseaux sanguins dans leur partie convexe , et dénuées de toute apophyse et de tout tubercule dans leur partie concave.
Les nageoires du dos et de l’anus sont si basses, que la première s’élève à peine audessus du dos d’un soixantième de la longueur totale. Elles sont d’ailleurs réunies à celle de la queue, de manière qu’on a bien de la peine à. déterminer la fin de l’ime et le commencement de l’autre ; et on peut les considérer comme une bande très- | étroite qui commence sur le dos à une certaine distance de la tète, s’étend jusqu’au bout de la queue, entoure cette extrémité, y forme une pointe assez aiguë, revient au-dessous de l’animal jusqu’à l’anus, et présente toujours assèz peu de hauteurpour laisser subsister les plus grands rapports entre le corps du serpent et celui de l’anguille.
L’épaisseur de la partie membraneuse de ces trois nageoires réunies fait qu’on ne compte que très- diflicilement les petits l’ayons qu’elles renferment, et qui sont ordinairement au nombre de plus de mille, depuis le commencement de la nageoire dorsale jusqu’au bout de la queue.
Les couleurs que l’anguille présente sont toujours agréables, mais elles varient assez fréquemment; et il paioît que leurs nuances dépendent beaucoup .de l’âge de l’animal et de la qualité de l’eau au milieu de laquelle il vil. Lorsque cette eau est limoneuse, le dessus du corps de la murène que nous décrivons est d’un beau noir, et le dessous, d’un jaune plus ou moins clair. Mais si l’eau est pure et limpide , si elle coule sur un fond de sable , les teintes qu’offre l’anguille sont plus vives et plus riantes : sa partie supérieure est d’un vert nuancé, quelquefois même rayé d’un brun qui le fait ressortir ; et le blanc du lait, ou la couleur de l’argent, brillent sur la partie inférieure du poisson. D’ailleurs la nageoire de l’anus est communément lisérée de blanc, et celle du dos de rouge. Le blanc, le rouge et le vert, ces couleurs que la Nature sait marier avec tant de grâce et fondre les unes dans les autres par
I. Voyage de Spallan-.ani dani les Deux- Siciles , Iracluction du savant et êléganl écrivain
M. Toscan , bibliolhécaire du Muséum national d’histoire naturelle.
LA MUKENE ANGUILLE.
ies nuances si douces , composent donc l’une des parures élégantes que î’espéce de l’anguille a reçues, et celle qu’elle déploie lorsqu’elle passe sa vie au milieu d’une eau claire, vive et pure.
Au reste , les couleurs de l’anguille paroissent quelquefois d’autant plus variées j)ar les différens reflets rapides et successifs de la lumière plus ou moins intense qui parvient jusqu’aux diverses parties de l’animal, que les mouvemens très-prompts et trés-multipliés de cette murène peuvent iaire changer à chaque instant l’aspect de ces mêmes portions colorées. Cette agilité est secondée par la nature de la charpente osseuse du corps et de la queue de Fanimal. Ses vertèbres - un peu comprimées et par conséquent un peu étroites à proportion de leur longueur, pliantes et petites, peuvent se prêter aux diverses circonvolutions qu’elle a besoin d’exécuter. A ces vertèbres, qui communément sont au nombre de cent seize, sont attachées des côtes trèscourtes , retemies par une adhérence trèslégère aux apophyses des vertèbres , et trèspropres à favoriser les sinuosités nécessaires à la natation de la murène. De plus, les muscles sont soutenus et fortifiés dans leur action par une quantité très-considérable de petits os disséminés entre leurs divers faisceaux, et connus sous le nom arêtes proprement dites , ou de 'petites arêtes. Ces os intermusculaires, que l’on ne voit dans aucune autre classe- d’animaux que dans celle des poissons, et qui n’appartiennent même qu’à un certain nombre de poissons osseux, sont d’autant plus grands qu’ils sont placés plus près de la tête ,• et ceux qui occupent la partie antérieure de l’animal sont communément divisés en deux petites branches.
Un instinct relevé ajoute aussi à la fréquence des mouvemens; et nous avons déjà indiqué ^ que raiiguille, ainsi que les autres poissons osseux et serpetiiiformes , avoitle cerveau plus étendu, plus allongé, composé de lobes moins inégaiîs, plus développés et plus nombreux, que le cerveau de la plupart des poissons dont il nous reste à parier, et particuliérement de ceux qui ont le coips îrès-aplati , comme les pleuronectes.
Le cœur est quadrangulaire ; raoile grande ; le foie rougeâtre , divisé en deux lobes , dont le gauche est le plus volumineux ; la vésicule du fiel séparée du foie
I, Discours sur la nature des poissons, Lacépède. îî.
iiû
comme dans plusieurs espèces de serpens i la rate allongée et triangulaire; la vessie natatoire très-grande , attachée à Fépine et garnie par-devant d’un long conduit à gaz ; le canal intestinal dénué de ces appendices que Fon remarque auprès du pylore de plusieurs espèces de poissons, et presque sans sinuosités , ce qui indique la force des sucs digestifs de Fanguille, et en général l’activité de ses humeurs et l’Intensité de son principe vital.
Les murènes anguilles parviennent à une grandeur très-considérable ; il n’est pas trèsrare d’en trouver ©n Angleterre , ainsi qu’en Italie , du poids de huit à dix kilogrammes. Dans l’Albanie, on en a vu dont on a comparé la grosseur à celle de h cuisse d’un homme; et des observateurs trés-dignes de foi ont assuré que, dans les lacs de la Prusse , on en avoit pêché qui éîoient longues de trois à quatre mètres. On a même écrit que le Gange en avoit nourri de plus de dix mètres de longueur; mais ce ne peut être qu’une erreur, et Fon aura vraisemblablement donné le nom ëê anguille à quelque grand serpent, à quelque boa devin que l’on aura aperçu de loin , nageant au-dessus de la surface du grand fleuve de l’Inde.
Quoi qu’il en soit , la croissance de Fanguille se fait très-lentement; et nous avons sur la durée de son développement quelques expériences précises et curieuses qui m’ont été communiquées par un très-bon observateur, M. Septfontaines, auquel j-’ai eu plusieurs fois, en écrivant cette Histoire naturelle, l’occasion de témoigner ma juste reconnoissance.
Au mois de Juin 1779 , ce naturaliste mit soixante anguilles dans un réservoir; elles avoient alors environ dix-neuf centimètres. Au mois de septembre 1783 , leur longueur n’étoit que de quarante à quarante-trois centimètres ; au mois d’octobre 1786 , cette même longue urn’é toit que de cinquante-un pentimétres ; et enfin , en juillet 1788 , ces ■ anguilles n’étoient longues que de du-' quante-cinq centimètres au plus. Elles ne s’éloient donc allongées en neuf ans que de vingt-six centimètres.
Avec de Fagilité , de la souplesse , de la force dans les muscles, de la grandeur dans les dimensions, il est facile à la 'murène que nous examinons de parcourir des espaces étendus, de surmonter plusieurs obstacles, de faire de grands voyages, de remonter contre des courans rapides. Aussi va-t-elle périodiquement , tantôt des lacs au