‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 124 sur 731 · I^A MURÈNE · texte numérisé non relu

I^A MURÈNE

des rivages voisins de la source des rivières vers les embouchures des fleuves, et tantôt de la mer vers les sources ou les lacs. Mais, dans ces migrations régulières , elle suit quelquefois un ordre dilTérent de celui qu’observent la plupart des poissons voyageurs. Elle obéit aux mêmes lois ; elle est régie de même par les causes dont nous avons tâché d’indiquer la nature dans notre premier Discours. Mais tel est l’ensemble de ses organes extérieurs et de ceux que son intérieur renferme, que la température des eaux , la qualité des alimens , la tranquillité ou le tumulte des rivages, la pureté du fluide, exercent, dans certaines circonstances, sur ce poisson vif et sensible, une action très-différente de celle qu’ils font éprouver au plus grand nombre des autres poissons non sédentaires. Lorsque le printemps commence de régner, ces derniers remontent des embouchures des fleuves vers les points les plus élevés des rivières; quelques anguilles, au contraire , s’abandonnant alors au cours des eaux, vont des lacs dans les fleuves qui en sortent , et des fleuves vers les côtes maritimes.

Dans quelques contrées, et particuliérement auprès des lagunes de Venise, les anguilles remontent, dans le printemps, (OU à peu près, de la mer Adriatique vers les lacs et les marais, et notamment vers ceux de Commachio, que la pêche des anguilles a rendus célèbres. Elles y arrivent par le Pô, quoique très-jeunes; mais elles n’en sortent pendant l’automne pour retourner vers les rivages de la mer, que lorsqu’elles ont acquis un assez grand développement, et qu’elles sont devenues presque adultes. La tendance à l’imitation, cette cause puissante de plusieurs actions très-remarquables des animaux , et la sorte de prudence qui paroît diriger quelques-unes des habitudes des anguilles, les déterminent à préférer la nuit au jour pour ces migrations de la mer dans les lacs, et pour ces retours des lacs dans la mer. Celles qui vont, vers la fin de la belle saison, des marais de Commachio dans la mer de Venise , choisissent même pour leur voyage les nuits les plus obscures, et surtout celles Ront les ténèbres sont épaisses par la présence de nuages orageux. Une clarté plus ou moins vive, la lumière de la lune, des feux allumés sur le rivage, suffisent souvent pour les arrêter dans leur natation vers les côtes marines. Mais lorsque ces lueurs qu’elles redoutent ne suspendent pas leurs «nonvemens, elles sont poussées vers la

ANGUILLE

mer par un instinct si fort, ou , pour mieux dire , par une cause si énergique , qu’elles s’engagent entre des rangées de roseaux que les pécheurs disposent au fond de l’eau pour les conduire à leur gré, et que , parvenant sans résistance et par le moyen de ces tranchées aux enceintes dans lesquelles on a voulu les attirer, elles s’entassent dans ces espèces de petits parcs, au point de surmonter la surface de l’eau , au lieu de chercher à revenir dans l’habitation qu’elles viennent de quitter.

Pendant cette longue course , ainsi que pendant le retour des environs de la mer vers les eaux douces élevées, les anguilles se nourrissent, aussi bien que pendant qu’elles sont stationnaires, d’insectes, de vers , d’œufs et de petites espèces de poissons. Elles attaquent quelquefois des animaux un peu plus gros. M. Septfontaines en a vu une de quatre-vingt-quatre centimètres présenter un nouveau rapport avec les serpens, en se jetant sur deux jeunes canards éclos de la veille, et en les avalant assez facilement pour qu’on pût les retirer presque entiers de ses instestins. Dans certaines circonstances, elles se contentent de la chair de presque tous les animaux morts qu’elles rencontrent au milieu dès eaux ; mais elles causent souvent de grands ravages dans les rivières. M. Noël nous écrit que dans la basse Seine elles détruisent beaucoup d’éperlans, de dupées feintes, et de brèmes.

Ce n’est pas cependant sans danger qu’elles recherchent l’aliment qui leur convient le mieux : malgré leur souplesse , leur vivacité, la vitesse de leur fuite, elles ont des ennemis auxquels il leur est très-difficile d’échapper. Les loutres, plusieurs oiseaux d’eau et les grands oiseaux de rivage, tels que les grues, les hérons et les cigognes, les pêchent avec habileté et les retiennent avec adresse ; les hérons surtout ont dans la dentelure d’un de leurs ongles des espèces de crochets qu’ils enfoncent dans le corps de l’anguille, et qui rendent inutiles tous les efforts qu’elle fait pour glisseï au milieu de leurs doigts. Les poissons qui parviennent à une longueur un peu considérable , et , par exemple , le brochet et l’acipensére esturgeon, en font aussi leur proie ; et comme les esturgeons l’avalent tout entière et souvent sans la blesser, il arrive que, déliée, visqueuse et flexible, elle parcourt toutes les sinuosités de leur canal intestinal, sort par leur anus, ^t se dérobe , par une prompte na-

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