‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 256 sur 731 · LE SCOMBRE MAQUEREAU · texte numérisé non relu

LE SCOMBRE MAQUEREAU

Lorsque nous avons voulu parcourir, pour ainsi dire, toutes les mers habitéés par les légions nombreuses et rapides de thons, de germons, de Ihazarcls, de bonites, et des autres scombres que nous venons d’examiner, nous n’avons eu besoin de nous élever, par la force de la pensée, qu’au-dessus des poissons de l’Océan qu’environnent les zones torrides et tempérées. Pour connoîlre maintenant, observer et comparer tous les climats sous lesquels la Nature a placé le scombre maquereau, nous devons porter nos regards bien plus loin encore. Que notre vue s’étende jusqu’au pôle du globe, jusqu’à celui autour duquel scintillent les deux ourses. Quel spectacle nouveau, majestueux, terrible, va paroître à nos yeux 1 Des rivages couverts de frimas amoncelés et de glaces éternelles unissent, sans les distinguer, une terre qui disparoît sous des couches épaisses de neiges endurcies, à une mer immobile, froide, gelée, solide dans sa surface , et surchargée au loin d’énormes glaçons entassés en montagnes sinueuses, ou élevés en pics sourcilleux. Sur cet Océan endurci par le froid , chaque année ne voit régner qu’un seul jour; et pendant ce jour unique, dont la durée s’étend au-delà de six mois, le soleil, peu exhaussé au-dessus de la surface des mers, mais paroissant tourner sans cesse autour de l’axe du monde , élevant ou abais-

1. Auriol , verrat , sur plusieurs côtes méridionales de France ; makrill, en Suède et en IJanemarck ; makrel , en Allemagne ; inacarel, en Angleterre ; macarcllo , h Piome ; scombro, à Venise ; lacerioh. Naples; cavallo, en Espagne ; horreaUf dans quelques contrées européennes.

LE SGOMBRE MAQUEREAU.

sant perpétuellement ses orbes, mais enchaînant toujours ses circonvolutions, commençant , toutes les fois qu’il répond au même méridien , un nouveau tour de son immense spirale, ne lançant que des rayons presque horizontaux et facilement réfléchis par les plans verticaux des éminences de glace , illuminant de sa clarté mille fois répétée les sommets de ces monts en quelque sorte cristallins, resplendissant sur leurs innombrables faces, et ne pénétrant qu’à peine dans les cavités qui les séparent, rend plus sensible, par le contraste frappant d’une lumière éclatante et des ombres épaisses, cet étonnant assemblage de sommités escarpées et de profondes anfractuosités.

Cépendant la même année voit succéder une nuit presque égale à ce jour. Une clarté nouvelle en dissipe les trop noires ténèbres : les ondes congelées renvoient, dispersent et multiplient dans l’atmosphère la lueur argentée de la lune, qui a pris la place du soleil ; et la lumière boréale étalant, au plus haut des airs, des feux variés que n’elï'ace ou ne ternit plus l’éclat radieux de l’astre du jour, répand au loin ses gerbes, ses faisceaux, ses flots enflammés, ses tourbillons rapides, et, dans une sorte de renversement remarquable , montre dans un ciel sans nuages toute l’agitation du mouvement , pendant que la mer présente toute l’inertie du repos. Une teinte extraordinaire paroît et dans l’air, et sur les eaux, et sur de lointains rivages; un demi-jour, pour ainsi dire mystérieux et magique, J ègne sur un vaste espace immobile et glacé.. Quelle solitude profonde! tout se tait dans ce désert horrible. A peine , du moins*, quelques échos funèbres et sourds repètentiîs foiblement et dans le fond de l’étendue , les gémissemens rauques et sauvages des oiseaux d’eau égarés dans la nuit, aflbiblis par le froid, tourmentés par la faim. Ce théâtre du néant se resserre tout d’un coup ; des brumes épaisses se reposent sur l’Océan ; et la vue est arrêtée par de lugubres ténèbres. Cependant la scène va changer en-core. Une tempête d’un nouveau genre se prépare. Une agitation intestine commence ; un mauvement, violent vient de très-loin, se communique avec vitesse de proche en proche-, s’accroît, en s’étendant, soulève avec force les eaux des mers contre les voûtes qui les compriment; un craquement affreux se fait entendre ; c’est l’épouvantable ioîmene de ces lieux funestes ; les efforts des ondes boulevçjrsées .redoublent ; les

monts de glace se séparent , et , flottant sur l’Océan qui les repousse, errent, se choquent, s’entr’ouvrent, s’écroulent en ruines, ou se dispersent en débris.

C’est dans le sein même de cet Océan polaire, dont la surface vient de nous présenter l’effrayante image de la destruction et du chaos, que vivent, au moins pendant une saison assez longue, les troupes innombrables des scombres que nous allons décrire. Les diverses cohortes que forment leurs réunions renferment dans ces mers arctiques d’autant plus d’individus, que, moins grands que les thons et d’autres poissons de leur genre, n’atteignant guère qu’à une longueur de sept décimètres, et doués par conséquent d’une force moins considérable, ils sont moins excités à se livrer les uns aux autres des combats meurtriers. Et ce n’est pas seulement dans ces mers hyperboré ennes que leurs légions comprennent des milliers d’individus.

On les trouve également et même plus nombreuses dans presque toutes les mers chaudes ou tempérées des quatre parties du monde , dans le grand Océan , auprès du pôle antarctique, dans l’Atlantique, dans la Méditerranée, où leurs rassemblemens sont d’autant plus étendus, et leurs agrégations d’aulant plus durables, qu’ils paroissent obéir avec plus de constance que plusieurs autres poissons aux diverses causes qui dirigent ou modifient les mouvemens des liabitans des eaux.

Les évolutions de ces tribus marines sont rapides, et leur natation est très-prompte, comme celle de presque tous les autres scombres.

La grande vitesse qu’elles présentent lorsqu’elles se transportent d’une plage vers une autre n’a pas peu contribué à l’opinion adoptée presque universellement jusqu’à nos jours, au sujet de leurs changemens périodiques d’habitation. On a cru presque généralement, d’après des relations de pêcheurs rapportées par Anderson dans son Histoire naturelle de l’Islande, que le maquereau étoit soumis à des migrations régulières :.on a pensé que les individus do cette espèce qui passoient l’hiver dans un asile plus- ou moins sûr auprès des glaces polaires, voyageoient pendant le printemps ou l’été jusque dans la Méditerranée. Tirant de fausses conséquences de faits mal i vus et mal comparés, on a supposé la plus i grande précision et pour les temps et pour i les lieux , dans l’exécution de ce transport successif et péiiodiqtie de myriades dé ma-

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