‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 268 sur 731 · Voyez l’article du scombre maquereau · texte numérisé non relu

Voyez l’article du scombre maquereau

2. Voyez le Discours sur la nature des quadru* pldcs ovipares.

DE L’ART DE L’HOMME SUR LES POISSONS. m

répare pas, comme le sommeil journalier, des organes usés par la fatigue, il maintient '■ ces organes ; s’il ne donne pas de nouvelles . forces ; il garantit de l’anéantissement ; s’il ne ranime pas le souffle de la vie , il brise les traits de la mort. Quelles que soient la cause , la force ou la durée du sommeil , il est donc toujours un grand bienfait de la Nature ; et pendant qu’il charme les ennuis de l’être pensant et sensible , non seulement il guérit ou suspend les douleurs, mais il prévient et écarte les maux de l’ani- , mal , qui , réduit à un instinct borné , j n’existe que dans le présent , ne rappelle aucun souvenir, et ne conçoit aucun espoir.

La qualité et l’abondance de la nourriture , ces grandes causes des migrations volontaires de tous les animaux qui quittent leur pays, sont aussi les objets auxquels on doit faire le plus d’attention, lorsqu’on cherche à conserver des animaux en vie dans un autre séjour que leur pays natal , et par conséquent lorsqu’on veut acclimater des espèces de poisson.

L’aliment auquel le poisson que l’on vient de dépayser est Te plus habitué , est celui qu’il faudra lui procurer ; il retrouvera sa patrie partout où il aura sa nourriture familière. Par le moyen d’herbes , de feuilles, d’amas de végétaux, de fumiers de toute sorte , on donnera un aliment trésconvenable aux espèces qui se nourrissent de débris de corps organisés ; on cherchera, on rassemblera des larves et des vers pour celles qui les préfèrent ; et lorsqu’on aura transporté des brochets ou d’autres poissons voraces , il faudra mettre dans les eaux qui les auront reçus ceux dont ils aiment à faire leur proie , qui se plaisent dans les mêmes habitations que ces animaux carnassiers, ou qui sont peu recherchés par les pêcheurs, comme des éperlans, des cyprins goujons, des cyprins gibéles , des cyprins bordeliéres, etc.

On ti’ouvera, en parcourant les différens articles de cette histoire , un grand nombre d’espèces remarquables par leur beauté , par leur grandeur et par le goût exquis de leur chair, qui manquent aux eaux douces 1 de notre patrie, et qu’on pourroit aisément j acclimater en France, avec les précautions j ou par les moyens que nous venons d’indiquer, ou en employant des procédés ana- I loguesà ceux que nous venons de décrire,

' et qu’on préféreroit d’après la longueur du trajet, la nature do voyage , le climat que ' les poissons auroient quitté , la saison que l’on auroit été obligé de choisr, et plusieurs

autres circonstances. De ce nombre seroient, par exemple, le centropome saudat de la Prusse, l’holocentre postdes contrées septentrionales de l’Allemagne ; et on ne devroit même pas être effrayé par là grandeur de la distance , surtout lorsque le transport pourroit avoir lieu par mer, ou par des rivières, ou des canaux. On peut en effet , lorsqu’on navigue sur l’océan , sur des canaux ou sur des fleuves , attacher à l’arrière du bâtiment une sorte de vaisseau, ou , pour mieux dire , de grande caisse , que l’on rend assez pesante pour qu’elle soit presque entièrement plongée dans l’eau , et dont les parois sont percées dé manière que les poissons qui y sont renfermés reçoivent tout le fluide qui leur est nécessaire ^ et communiquent avec l’atmosphère de la manière la plus avantageuse , sans pouvoir s’échapper et sans avoir rien à craindre de la dent des squales ou des autres animaux aquatiques et féroces. Nous indiquons donc à la suite du post et du sandat, et entre plusieurs autres que les bornes de ce discours ne nous permettent pas de rappeler ici , l’osphronème goramy, déjà apporté de la Chine à l’île de France , le bodian aya des lacs du Brésil, et l’holocentre sogo des grandes Indes , de l’Afrique et des Antilles.

Quand on n’aura pas une eau courante à donner à ces poissons arrivés d’une terre étrangère , et principalement lorsque ces nouveaux hôtes auront vécu, jusqu’à leur migration , dans des fleuves ou des rivières , on compensera le renouvellement perpétuel du fluide environnant que le courant procure, par une grande étendue donnée à l’habitation. Ici, comme dans plusieurs autres phénomènes, un grand volume en repos tiendra lieu d’un petit volume en mouvement; et dans un espace de temps déterminé , l’animal jouira de la même quantité de molécules de fluide, différentes de celles dont il aura déjà reçu l’influence.

Sans cette précaution , les poissons qùe l’on voudroit acclimater éprouveroient les mêmes accidens que ceux de nos contrées que l’on enlève aux petites rivières, et particulièrement à la partie de ces rivières la plus voisine de la source, et qu’on veut conserver dans des vaisseaux ou même dans des bassins, très-étroits. On est obligé de renouveler très-souvent l’eau qui les entoure ; sans cela les diverses émanations de leur corps , et l’effet nécessaire du rapprochement d’une grande quantité desubstau-

EFFETS

ces animales , vicient ^eau , la corrompent par la production de gaz que l’on voit s’élever en petites bulles > et la rendent si funeste pour eux, qu’ils périssent s’ils ne viennent pas à la surface chercher le voisinage de l’atmosphère, et respirer, pour ainsi dire , des couches de fluide plus pures.

Ces faits sont conformes à de belles expériences faites par mon confrère M. Sylvestre le fils, et ii celles qui furent dans le tqmps communiquées à Bufl’on par une note que ce grand naturaliste me remit quelques années après , et qui avoient été tentées sur des gades lotes , des cottes chabots , des cyprins goujons , et d’autres cyprins, tels que des gardons, des vèrons et des vaudoises.

Les poissons que l’on veut acclimater sont plus exposés que les anciens habitans des eaux dans lesquelles on les a placés, non seulement aux altérations dont nous venons de parler, mais encore à toutes les maladies auxquelles leurs diverses tribus sont sujettes.

Ces maladies assaillent ces tribus aquatiques , même lorsque les individus sont encore renfermés dans l’œuf. On a observé que des embryons de saumon , de truite et de beaucoup d’autres espèces, périssoient lorsque des substances grasses, onctueuses, et celles que l’on désigne par le nom de saletés et d’ordures, s’altachoient à l’enveloppe qui les contenoit , et qu’une eau courante ne nettoyoit pas promptement cette membrane.

On suppléera facilement à cette eau courante par une attention soutenue et divers petits moyens que les circonstances suggéreront.

Lorsque les poissons sont vieux , ils éprouvent souvent une altération particulière qui se manifeste à la surface de l’animal : les canaux destinés à entretenir ou renouveler les écailles s’obstruent ou se déforment , les organes qui filtrent la substance nourricière et réparatrice de ces lair.es s’oblitèrent ou se dérangent ; les écailles changent dans leins dimensions; la matière qui les compose n’a plus les mêmes propriétés ; elles ne sont plus ni aussi luisantes , ni aussi transparentes , ni aussi colorées ; elles sont clair-semées sur la peau de l’animal vieilli ; elles se détachent avec facilité ; elles ne sont pas remplacées par de aiouvelles lames , ou elles cèdent la place , en tombant , à des excroissances diflbrmes-, produites par une matière écailleuse de mauvaise qualité , mélangée avec des élé-

mens hétérogènes , et mal élaborée dans des parties sans force , et dans des tuyaux qui ont perdu leur première figure. Cette altération est sans remède : il n’y a rien à opposer aux elfets nécessaires d’un âge trèsavancé. Si dans les poissons , comme dans les autres animaux , l’art peut reculer l’époque de la décomposition des fluides , de l’alïbiblissement des solides, de la diininution de la vitalité, il ne peut pas détruire l’influence de ces grands changemens, lorsqu’ils ont été opérés. S’il peut retarder la rapidité du cours de la vie , il ne peut pas la faire remonter sa source.

Mais les maux irréparables de la vieillesse ne sont pas à craindre pour les poissons que l’on cherche à acclimater : dans la plupart des espèces de ces animaux , ils ne se font sentir qu’après des siècles , et l’éducation des individus que l’on transporte d’un pays dans un autre est terminée long temps avant la fin de ces nombreuses années.

Leurs habitudes sont d’autant plus modifiées, leur nature est d’autant plus changée , avant qu’ils approchent du terme de leur existence, qu’oîi a commencé d’agir sur eux pendant qu’ils étoient encore trèsjeunes.

C’est d’autres maladies que celles de la décrépitude qu’il faut chercher à préserver ou à guérir les poissons que l’on éléve. E: maintenant nous agrandissons le sujet de nos pensées; et tout ce que nous allons dire doit s’appliquer non seulement aux poissons que l’on veut acclimater dans telle ou telle contrée , mais encore à tous ceux que la Nature fait naître sans le secours de l’art.

Ces maladies qui rendent les poissons languissans et les conduisent à la mort, proviennent quelquefois de la mauvaise qualité des plantes aquatiques ou des autres végétaux qui croissent prés des bords des fleuves ou des lacs , et dont les feuilles, les fleurs ou les fruits sont saisis par l’animal qui se dresse , pour ainsi dire , sur la rive, ou tombent dans l’eau , y flottent, et vont ensTiite former au fond du lac ou de la rivière un sédiment de débris de corps organisés. Ces plantes peuvent être, dans certaines saisons de l’année, viciées au point de ne fournir qu’une substance malsaine , non seulement aux poissons qui en mangent, mais, encore à ceux qui dévorent les pelits animaux dont elles ont composé la nourriture. On prévient ou on arrête les suites funestes de la décomposition de ces végétaux en dé! misant ces plantes auprès

DE L’ART DE L’HOx\ÎMÈ SUR LES POISSONS.

des mes de rîiabitation des poissons, ei en les remplaçant par des herbes ou des fruits choisis que i’on jette dans Peau peuplée de ces animaux.

La plus terrible des maladies des poissons est celle qu’il faut rapporter aux miasmes produits dans le fluide qui les environne.

C’est à ces miasmes qu’il faut attribuer la mortalité qui régna parmi ces animaux dans les grands et nombreux étangs des environs de Bourg, chef-lieu du département de l’Ain, lors de l’hiver rigoureux de la fin de 1788 et du commencement de 1789, et dont l’estimable Varenne de Feuille donna une notice très-bien faite dans le Journal de Physique de novembre 1789.

Dés le 26 novembre 1788, suivant ce trèsbon observateur, la surface des étangs fut profondément gelée ; la glace ne fondit que vers la fin de janvier. Dans le moment du dégel, les rives des étangs furent couvertes d’une quantité prodigieuse de cadavres de poissons, rejetés par les eaux. Parmi ces animaux morts, on compta beaucoup plus de carpes que de perches , de brochets et de tanches. Les étangs blancs^ c’est-à-dire, ceux dont les eaux reposoient sur un sol dur, ferme et argileux , n’offrirent qu’un petit nombre de signes de cette mortalité ceux qu’on avoit récemment réparés et nettoyés montrèrent aussi sur leurs bords très-peu de victimes : mais presque tous les poissons renfermés dans des étangs vaseux, encombrés de joncs ou de roseaux , et surchargés de débris de végétaux , périrent pendant la gelée. Ce qui prouve évidemment que la mort de ces derniers animaux n’a pas été l’effet du défaut de l’air de l’atmosphère, comme le penseroient plusieurs physiciens, et qu’elle ne doit être rapportée qu’à la production de gaz délétères qui n’ont pas pu s’échapper au travers de la croûte de glace , c’est que la gelée a été aussi forte à la superficie des étangs blancs et des étangs nouvellement nettoyés , qu’à celle des étangs vaseux. L’air de l’atmosphère n’a pas pu pénétrer plus aisément dans les premiers que dans les derniers ; et cependant les poissons de ces étangs blancs ou récemment réparés ont vécu , parce que le fond de leur séjour, n’étant pas couvert de substances végétales , n’a pas pu produire les gaz funestes qui se sont développés dans les étangs vaseux. Et ce qui achève , d’un autre côté, de prouver l’opinion que nous exposons à ce sujet, et qui est impoiiante

pour la physique des p'oiâsons, c’est que des oiseaux de proie , des loirps ,- des chiens et des cochons mangèrent les restes des animaux rejetés après le dégel sur. les rivages des étangs remplis de joncs , sans éprouver les inconvéniens auxquels ils auroient été exposés s’ils s’étoient nourris d’animauf. morts d’une maladie véritablement pestilentielle.

Ce sont encore ces gaz malfaisans que nous devons regarder comme la véritable origine d’une maladie épizootique qui fit de grands ravages , en 1757, dans les environs de la forêt de Grécy. M. de Chaignebrun, qui a donné dans le temps un très-bon traité sur cette épizootie, rapporte qu’elle se manifesta sur tous les animaux ; qu’elle atteignit les chiens , les poules , et s’étendit jusqu’aux poissons de "plusieurs étangs. Il nomme cette maladie fièvre . épidémique contagieuse, inflammatoire, putride et gangréneuse. Un médecin d’un excellent esprit , dont Içs connoissances sont très- variées , et qui sera bientôt célèbre par des ouvrages importans, M. Chavassieu-Daudebert , lui donne , dans sa Nosologie compârée , le nom de charbon symptomaîi^ que. Je pense que cette épizootie ne seroit pas parvenue jusqu’aux poissons, si elle n’avoit pas tiré son origine de gaz délétères. Je crois, avec Aristote, que les poissons revêtus d’écailles, se nourrissant presque toujours de substances lavées par de grands volumes d’eau , respirant par un organe particulier, se servant , pour cet acte de la respiration, de Foxygéne de l’eau bien plus fréquemment que de celui de l’air, et toujours environnés du fluide le plus propre à arrêter la plupart des contagions, ne peuvent pas recevoir de maladie pestilentielle des animaux qui vivent dans l’atmosphère. Mais les poissons des environs de Grécy n’ont pas été à l’abri de l’épizootie , au-dessous des couches d’eau qui les re courroie nt , parce qu’en même temps que les marais voisins de la forêt exhaloient les miasmes qui donnoient la mort aux chiens, aux poules, et à, d’autres espèces terrestres, le fond des étangs produisoit des gaz aussi funestes que ces miasmes. Il n’y a pas eu de communication de maladie ; mais deux causes. analogues, agissant en même temps, Fune sous Feau, et l’autre dans l’atmosphère , ont produit des effets semblables.

On peut prévenir presque toutes ces mortalités que causent des gaz destructeurs, en ne laissant pas , dans le fond des étangs

EFFETS

ou des rivières , des tas de corps organisés qui puissent , en se décomposant , produire des émanations pestilentielles, en les entraînant par de l’eau courante que l’on introduit dans ces étangs, et par de l’eau tréspure ettrès-rapide que l’on conduit dans ces rivières pour en renouveler le fluide , de la même manière que l’on renouvelle celui des temples, des salles de spectacle et d’autres grands édifices par les couraiis d’air que l’on y dirige , et enfin en brisant pendant l’hiver les glaces qui se forment sur la surface des étangs et des rivières , et qui reliendroient les gaz pernicieux dans l’habitation des poissons.

Il paroît que lorsque la chaleur est trèsgrande , elle agit sur les poissons indépendamment des fermentations, des décompositions et des exhalaisons qu’elle peut faire naître. Elle influe directement sur ces animaux, surtout lorsqu’ils sont renfermés dans des réservoirs qui ne contiennent qu’un petit volume d’eau. Elle parvient alors jusqu’au fond du réservoir, qu’elle pénètre, ainsi que les parois ; et, réfléchie ensuite par ce fond et ces paroistrès-échauffés , elle attaque de toutes parts les poissons, qui se trouvent dés-lors placés comme dans un foyer, et elle leur nuit au point de leur donner des maladies graves. C’est ainsi qu’on a vu des anguilles, mises pendant l’été dans des bassins trop peu étendus , gagner une maladie qu’elles se communiquoient , et qui se manifesloit par des taches blanches. On dit qu’on les a guéries par le moyen du sel , et de la plante nommée stratioïdes aloldes. Mais , quoi qu’il en soit , il vaut mieux empêcher cette maladie de naître , en préservant les poissons de l’excès de la chaleur, en pratiquant dans leur habitation des endroits profonds où ils puissent trouver un abri contre les feux de l’astre du jour, en plantant sur une partie du rivage des arbres toulfus qui leur donnent une ombre salutaire.

Et comme il est très-rare que tous les extrêmes ne soient pas nuisibles, parce qu’ils sont le plus éloignés possible de la combinaison la plus commune et par conséquent la plus naturelle des forces et des résistances, pendant que les eaux trop échauffées ou trop impures donnent la mort à leurs habitans, celles qui sont trop froides et trop vives les font aussi périr, ou du moins- les soumettent à diverses incommodités, et particulièrement les rendent aveugles, Nous trouvons à ce sujet, dans les Mémoires de V Académie des Sciences

pour 1748, des observations curieuses du général Montalembert , faites sur des brochets; et le comte d’Achard en adressa d’analogues à Buffon, en 1779, dans une lettre , dont mon illustre ami m’a remis dans le temps un extrait : « Dans une terre » que j’ai en Normandie, dit le comte d’A- »chard, il existe une fontaine abondante »dans les plus grandes sécheresses. Je suis » parvenu, au moyen de canaux de terre «cuite, à amener l’eau de cette source » dans trois bassins que j’ai dans mon par- » terre. Ces bassins sont murés et pavés à » chaux et à sable ; mais on n’y a mis l’eau » qu’aprés qu’ils ont été parfaitement secs. » Après les y avoir bien nettoyés et fait » écouler la première eau , on y a laissé sé- «journer celle qui y est venue depuis, et «qui coule continuellement. Dans les deux «premiers bassins, j’ai mis des carpes de «la plus grande beauté, avec des tanches ; « dans le troisième, des poissons de la Chine » (des cyprins dorés) ; tout cela existe de- «puis trois ans. Aujourd’hui les carpes, «précieuses par leur beauté et leur gran- «deur vraiment prodigieuse, sont attaquées «d’une maladie cruelle et dont elles meu- «rent journellement. Elles se couvrent peu » à peu d’un limon, sur tout le corps, et » surtout sur les yeux , où il y a en sus une » espèce de laie blanche qui se forme peu à «peu, comme le limon, jusqu’à l’épaisseur «de deux ou trois lignes. Elles perdent «d’abord un œil, puis l’autre, et ensuite

«crèvent Les tanches et les poissons

«chinois ne sont pas attaqués de cette ma- «ladie. Est-elle particulière aux carpes? «quel en est le remède? d’où cela peut-il «venir? de la vivacité de l’eau , etc. »

Cette dernière conjecture nous paroît très-fondée; et ce que nous venons de dire devra faire trouver aisément le moyeu de garantir ces poissons de cette cécité que la mort suit souvent.

Ces poissons sont aussi quelquefois menacés de périr , parce qu’un de leurs organes les plus essentiels est attaqué, Lc^ branchies par lesquelles ils respirent , et que composent des membranes si délicates et des vaisseaux sanguins si nombreux et si déliés , peuvent être déchirées par des insectes ou des vers aquatiques qui s’y attachent, et dont ils ne peuvent pas se débarrasser. Peut-être, après avoir bien reconnu l’espèce de ces vers ou de ces insectes, parviendra -t- on à trouver un moyen d’en empêcher la multiplication dans les étangs, et dans plusieurs autres habitations des pois-

DE L’ART DE L’HOMME SUR LES POISSONS

sons que l’on voudra préserver de ce fléau.

Les poissons, étant presque tous revêtus d’écailles dures et placées en partie les unes au - dessus des autres , ou couverts d’une peau épaisse et visqueuse, ne sont sensibles que dans une très -petite étendue de leur surface. Mais lorsque quelque insecte , ou quelque ver, s’acharne contre la portion de cette surface qui n’est pas défendue , et qu’il s’y place et s’y accroche de manière que le poisson ne peut , en se frottant contre des végétaux , des pierres , du sable , ou de la vase , l’écraser , ou le détacher et le faire tomber, la grandeur, la force , l’agilité , les dents du poisson , ne sont plus qu’un secours inutile. En vain il s’agite , se secoue , se contourne , va , revient , s’échappe, s’enfuit avec la rapidité de l’éclair; il porte toujours avec lui l’ennemi attaché à ses organes ; tous ses eflbrts sont impuissans ; et le ver ou l’insecte est pour lui au milieu des flots ce que la mouche du désert est dans les sables brûlans de l’Afrique , non seulement pour la timide gazelle, mais encore pour le tigre sanguinaire et le fier lion , qu’elle perce , tourmente et poursuit de son dard acéré , malgré leurs bonds violons , leurs mouvemens impétueux et leur rugissement terrible.

Mais ce n’est pas assez pour l’intelligence humaine de conserver ce que la Nature produit : que , rivale de cette puissance admirable, elle ajoute à la fécondité ordinaire des espèces ; qu’elle multiplie les ouvrages de la Nature.

On a remarqué que , dans presque toutes les espèces de poissons, le noinbre des mâles étoit plus grand et même quelquefois double de celui des femelles; et comme cependant un seul mâle peut féconder des millions d’œufs , et par conséquent le produit de la ponte de plusieurs femelles , il est évident que l’on favorisera beaucoup la multiplication des individus , si l’on a le soin , lorsqu’on pêchera , de ne garder que les mâles, et de rendre à l’eau les femelles. On distinguera facilement , dans plusieurs espèces, les femelles des mâles, sans risquer de les blesser , ou de nuire à la reproduction, et sans chercher, par exemple, dans le temps voisin du frai , à faire sortir de leur corps quelques œufs plus ou moins avancés. En effet , dans ces espèces , les femelles sont plus grandes que les mâles; et d’ailleurs elles offrent dans les proportions de leurs parties, dans la disposition de leurs couleurs, ou dans la nuance de leurs teintes, des signes distinctifs qu’il faudra

tâcher de bien connoître, et que nous ne négligerons jamais d’indiquer en écrivant l’histoire de ces espèces particulières.

Lorsqu’on ne voudra pas rendre à leur séjour natal toutesles femelles que l’ottpê chera , on préférera de conserver pour la reproduction les plus longues et les plus grosses, comme pondant une plus grande quantité d’œufs.

De plus , et si des circonstances impérieuses ne s’y opposent pas, que l’on entoure les étangs et les viviers de claies ou de filets qui, dans le temps du frai, retiennent les herbes ou les branches chargées d’œufs, et les empêchent d’être entraînées hors de ces réservoirs par les débordemens fréquens à l’époque de la ponte.

Que l’on éloigne, autant qu’on le pourra, les friganes , et les autres insectes aquatiques voraces , qui détruisent les œufs et les poissons qui viennent d’éclore.

Que l’on construise quelquefois dans les viviers différentes enceintes, l’une pour les œufs, et les autres pour les jeunes poissons, que l’on séparera en plusieurs bandes , formées d’après la diversité de leurs âges , et renfermées chacune dans un réservoir particulier.

Il est des viviers et des étangs dans lesquels des poissons très-recherchés, et, par exemple , des truites, vivroient très-bien, et parviendroient à une grosseur considérable : mais le fond de ces étangs étant trésvaseux, c’est en vain que les femelles le frottent avec leur ventre avant d’y déposer leurs œufs; la vase reparoît bientôt , salit les œufs, les altère, les corrompt, et les fœtus périssent avant d’éclore.

Cet inconvénient a fait imaginer une manière de faire venir à la lumière ces poissons, et particuliérement les saumons et les truites, qui d’ailleurs ne servira pas peu, dans beaucoup de circonstances, à multiplier les individusdes espèces les plus utiles ou les plus agréables. M. de Marolle , capitaine dans le régiment delà Marine, tempérant les austérités des camps par le charme de l’étude des sciences utiles à l’humanité, écrivit la description de ce procédé à Hameln en Allemagne , pendant la guerre de sept ans. Il rédigea cette description sur les Mémoires de M. J. L. Jacobi, lieutenant des miliciens du comté de Lippe-Detmold, et l’envoya à Buffon , qui me la remit lorsqu’il voulut bien m’engager à continuer l’Histoire naturelle.

On construit une grande caisse à laquelle on donne ordinairement quatre mètres de

EFFETS

longueur ^ un demi - mètre de largeur , et seize centimètres de hauteur.

A un bout ce cette longue caisse , on pratique un trou carré, que l’on ferme avec un treillis de fer , dont les fils sont éloignés les uns des auti es de cinq ou six millimétrés.

On ménage un trou à peu prés semblable dans la planche du bout opposé , et vers le fond de la caisse.

Et enfin on en perce un troisième dans le couvercle de la caisse ; et on le garnit , ainsi que le second , d’un treillis pareil à celui du premier.

Ces trous servent et à soumettre les fœtus ou les jeunes poissons à l’influence des rayons du soleil, et à les préserver de gros insectes et de campagnols aquatiques, qui mangeroienlet les œufs et les poissons éclos.

Un petit tuyau fait entrer l’eau d’un ruisseau ou d’une source par le premier treillis; et celle eau courante s’échappe par la seconde ouverture.

On couvre tout le fond de la caisse d’un gravier bien lavé de la hauteur de deux ou trois centimètres, et on étend sur ce gravier de petits cailloux bien serrés , de dimensions semblables à celles d’une noisette, et paiTiii lesquels on place d’autres cailloux de la grosseu.- d’une noix.

A l’époque du frai de l’espèce dont on veut multiplier les individus, on se procure un mâle et une femelle de cette espèce , et, par exemple, de celle du saumon.

On prend un vase bien net, dans lequel on met deux outroislitres d’eau bien claire. On tient le saumon femelle dans une- situation verticale, et la tête en haut au-dessus du vase. Si les œufs sont déjà bien développés , ou bien mûrs , ils coulent d’euxmêmes; sinon on facilite leur chute en frottant le ventre de la femelle doucement de haut en bas, et avec la paume de la main.

Dans plusieurs espèces de poissons , on peut voir un organe particulier que nous avons remarqué avec soin, qui n’a été ol)servé que par un petit nombre de naturalistes, dont très-peu de zoologues ontconim le véritable usage , et que le savant Bloch a nommé nombril. Cet organe est une sorte d’appendice d’une forme allongée et un peu conique , et dont la place la plus ordinaire est auprès et au-delà de l’anus. Ce t appendice , creux et percé par les deux bouts , communique avec les réservoirs de la laite dans les mâles, elles ovaires dans les femelles. Ce petit tuyau est le conduit par lequel les œufs sortent et la liqueur sémiaale s’échappe : nous le nommons en con-

séquence appendice génital. L’urine du poisson sort aussi par cet appendice; ce qui donne à cet organe une analogie de plus avec les parties sexuelles et extérieures des mammifères. 11 ne peut pas servir à distinguer les sexes, puisqu’il appartient au mâle aussi bien qu’à la femelle : mais sa présence ou son absence , et ensuite ses proportions et sa figure particulière, peuvent être employées avec beaucoup d’avantage pour établir une ligne de démarcation exacte et constante entre des espèces voisines, ainsi que nous le montrerons dans la suite de l’histoire que nous écrivons.

C’est par cet appendice génital que, dans la méthode de reproduction , en quelque sorte artificielle, que nous décrivons, les femelles qui sont pourvues de cet organe extérieur laissent couler leurs œufs.

Lorsque les œufs sont tombés dans l’eau, on prend le mâle, on le tient verticalement au - dessus de ces œufs ; et pour peu que cela soit nécessaire , on aide par un léger frottement l’épanchement de la liqueur prolifique , dont on peut arrêter l’écoulement au moment où l’eau est devenue blanchâtre par son mélange avec cette liqueur spermatique.

11 est des espèces de poissons, et notamment de cyprins, comme le nase , le roethens , dans lesquelles on peut choisir avec facilité un mâle pour la fécondation des œufs que l’on a obtenus. Dans ces espèces, les mâles, surtout lorsqu’ils sont jeunes, présentent des taches, de petites protubérances, ou d’autres signes extérieurs qui annoncent qu’ils sont déjà surchargés d’une laite abondante.

On met dans la grande caisse les œufs fécondés ; on les y distribue de manière qu’ils soient toujours couverts par l’eau courante; on empêche que le mouvement de cette eau ne soit trop lapide , afin qu’il ne puisse pas entraîner les œufs. On écarte soigneusement avec des plumes, ou par tout autre moyen, les saletés qui pourroieut s’introduire dans la caisse ; et au bout d’un temps qui varie suivant les espèces , la température de l’eau , et la chaleur de l’atmosphère, on voit éclore les poissons que l’on désiroit.

Au reste , la sorte de fécondation artificielle opérée avec succès par M. Jacobi peut avoir lieu sans la présence de la femelle : il suffit de ramasser les œufs qu’elle dépose dans son séjour naturel ; il seroil même possible de connoître , à l’instant où on les recueilleroit . s’ils auroicnl été déjà

DE L’ART DE L’HOMME SUR LES POISSONS

fécondés par le mâle , ou s’ils n’auroient pas reçu sa liqueur prolifique. M. Jacobi assure en efl’et que , lorsqu’on observe avec un bon microscope des œufs de poisson arrosés de la liqueur séminale du mâle , on peut apercevoir très-distinctement dans ces œufs une petite ouverture qui ne paroissoit presque pas , ou étoit presque insensible avant la fécondation , et dont il rapporte l’extension à l’introduction dans l’œuf d’une portion du fluide de la laite.

Quoi qu’il en soit, on peut aussi, en suivant le procédé de M. Jacobi , se passer de Ja présence du mâle. On peut n’employer la liqueur prolifique que quelque temps après sa sortie du corps de l’animal, pourvu qu’un froid excessif ou une chaleur violente ne desséchent pas promptement ce fluide vivifiant; et même la mort du mâle, pourvu qu’elle soit récente , n’empêche pas de se servir de sa laite pour la fécondation des œufs.

On a écrit que les digues par le moyen desquelles on retient les eaux des petites rivières diminuoient la multiplication des poissons dans les contrées arrosées par ces -eaux.- Cela n’est vrai cependant que pour les poissons qui ont besoin, à certaines époques, de remonter dans les eaux courantes jusqu’à une distance très-grande des lacs ou de la mer , et qui ne peuvent pas, comme les saumons, s’élancer facilement à de grandes hauteurs, et franchir l’obstacle que les digues opposent à leur voyage périodique. Les chaussées transversales doivent, au contraire , être très-favorables à la multiplication des poissons sédentaires, qui se plaisent dans des eaux peu agitées. Au-dessus de chaque digue , la rivière forme naturellement une sorte de vivier ou de grand réservoir , dont l’eau tranquille , quoique suffisamment renouvelée , pourra donner à un grand nombre d’individus d’espèces très-utiles le volume de fluide , l’abri, l’aliment et la température le plus convenables.

Quelle est , en effet , la pièce d’eau que l’art ne puisse pas féconder et vivifier ?

On a vu quelquefois des poissons remarquables par leur grosseur vivre dans de petites mares. Nous avons déjà dit dans cet ouvrage ^ que M. de Sepifontaines s’étoit assuré qu’une grande anguille avoit passé un lems assez long , sans perdre non seulement la vie , mais même une partie de sa graisse, dans une fosse qui ne contenoit pas

Page 1