‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 267 sur 731 · L’HOMME · texte numérisé non relu

L’HOMME

DES POISSONS

pour mieux dire, avec ceux de tous les siècles qui ont le plus réuni l’amour de l’humanité à la connoissance des productions de la Nature , la possession des poissons les plus analogues aux besoins de l’homme.

Deux grands moyens [meuvent procurer ces poissons que l’on a toujours recherchés, mais auxquels , dans certains siècles et dans certaines contrées , on a attaché un si grand prix.

Le premier de ces moyens, résultat remarquable du perfectionnement de la navigation, multipliant chaque jour le nombre des marins audacieux, etaccroissant les progrès de l’admirable industrie sans laque'lle il n’auroit pas existé, obtiendra toujoui’s les plus grands enrouragemens des chefs des nations éclairées : il consiste dans ces grandes pêches auxquelles des hommes entreprenans et expérimentés vont se livrer sur des mers lointaines et oi'ageuses.

Mais l’usage de ce moyen , limité par les vents, les courans et les frimas, et troublé fréquemment par les innombrables accidensde l’atmosphère et des mers, exige sans cesse une association constante , prévoyante et puissante, une réunion difficile d’instrumens variés, une sorte •d’alliance entre un grand nombre d’hommes que l’on ne peut rencontrer que très-rarement et rapprocher qu’avec peine. 11 ne donne à nos ateliers qu’une partie des produits que l’on pourroit retirer des animaux poursuivis dans ces pêches éloignées cl fameuses, et ne procure pour la nourriture de l’homme q iîc des pré[>aralions peu substantielles, peu agréables , ou peu salubres.

Le second moyen convient à tous les temps, à tous les lieux, à tous les bom*

EFFETS

jnes. Il ne demande que peu de précautions, que peu d’efforts, que peu d’instans, que peu de dépenses. IJ ne commande aucune aJjsence du séjour que l’on affectionne, aucune interruption de ses habitudes, aucune suspension de ses affaires ; il se montre avec l’apparence d’un amusement varié , d’une distraction agréable , d’un jeu plutôt que d’un travail ; et cette apparence n’est pas trompeuse. Il doit plaire à tous les âges ; il ne peut être étranger à aucune condition. Il se compose des soins par lesquels on parvient aisément à transporter dans les eaux que l’on veut rendre fertiles les poissons que nos goûts ou nos besoins réclament, à les y acclimater, à les y conserver, à les y multiplier, à les y améliorer.

Nous traiterons des grandes pêches dans un discours particulier.

Occupons-nous dans celui-ci de cet ensemble de soins qui nous rappelle ceux que les Xénopbon, les Oppien, les^ arron, les Ovide, les Golumelle, les Ausone, se plaisoient à proposer aux deux peuples les l)lus illustres de l’antiquité, que la sagesse de leurs préceptes, le charme de leur éloquence , la beauté de leur poésie et l’autorité de leur renommée inspiroient avec tant de facilité aux Grecs et aux Romains,, et qui étoient en très-grand honneur chez ces vainqueurs de l’Asie et de l’Europe, que la gloire avoit couronnés de tant de lauriers.

L’bomtne d’état doit les encourager, comme une seconde agriculture : l’homme des champs doit les adopter, comme une nouvelle source de richesses et de plaisirs.

En rendant en effet les eaux plus productives que la terre, en répandant les semences d’une abondante et utile récolte, dans tous les lacs, dans les rivières, dans les ruisseaux, dans tous les endroits que la plus foiJ)le source arrose , ou qui conservent sur leur surface le produit des rosées et des pluies, ces soins que nous allons tâciier d’indiquer n’augmenteroient-ils pas beaucoup cette surface fertile et nourricière du globe, de laquelle nous tirons nos véritables trésors? et l’accroissement que nous devrons à ces procédés simples et peu noml)reux ne sera-t-il. pas d’autant ]'lus considérable , que- ces eaux dans lesquelles on portera , entretiendra et multipliera le mouvement et la vie, offriront une profondeur bien plus grande que la couche sèche fécondée par la charrue,, et à laquelle

nous confions les graines des végétaux précieux ?

Et dans ces momens de loisir, lorsque l’ami de la Nature et des champs portera ses espérances, ses souvenirs, ses douces rêveries, sa mélancolie même, sur les rives des lacs, des ruisseaux ou des fontaines , et que , mollement étendu sur une herbe fleurie, à l’ombre d’arbres élevés et touffus, il goûtera cette sorte d’extase, celte quiétude touchante , celte volupté du repos, cet abandon de toute idée trop forte, cette absence de toute afl’ection trop vive , dont le charme est si grand pour une ame sensible , n’éprouvera-t-il pas une jouissance d’autant plus douce qu’il aura sous ses yeux , au lieu d’une onde stérile , déserte, inanimée, des eaux vivifiées, pour ainsi dire , et embellies par la légèreté des formes, la vivacité des couleurs, la variété des jeux , la rapidité des évolutions ?

Voyons donc comment on peut transporter, acclimater, multiplier, perfectionner les poissons ; ou , ce qui est la même chose , montrons comment l’art modifie leur nature.

Tâchons d’éclairer la roule élevée du physiologiste par les lumières de l’expérience , et de diriger l’expérience par les vues du physiologiste.

Disons d’abord comment on transporte les poissons d’une eau dans une autre.

De toutes les saisons, la plus favorable au transport de ces animaux est l’hiver, à moins que le froid ne soit trés-rigoureux. De printemps et l’automne le sont beaucoup moins que la saison des frimas ; mais il faut toujours les préférer à l’été. La chaleur auroit bientôt fait périr des individus accoutumés à une température assez douce ; et d’ailleurs ils ne résisteroient pas à l’influence funeste des orages qui régnent si fréquemment pendant l’été.

C’est en elï'et un beau sujet d’observation pour le physicien, que l’action de l’électricité de l’atmosphèic sur les habitans des eaux ; action à laquelle ils sont soumis non seulement lorsqu’on les force à changer de séjour, mais encoi’e lorsqu’ils vivent indépendans dans de larges fleuves, ou dans des lacs immenses, dont la profondeur ne peut les dérober à la puissance de ce feu électrique.

Il ne faut exposer au danger du transport que des poissons assez forts pour résister à la fatigue, à la contrainte, et aux autres inconvéniens de leur voyage. A un an , ces animaux scrolcnt encore trop jeunes; l’âge

DE L’ART DE L’HOMME Süli LES POISSONS.

îè plus convenable pour les faire passer d’une eau dans une autre, est celui de trois ou quatre ans.

On ne remplira pas entièrement d’eau les tonneaux dans lesquels on les renfermera. Sans cette précaution, les poissons, montant avec rapidité vers la surface de l’eau, blesseroient leur tête contre la partie supérieure du vaisseau dans lequel ils seront placés. Ces tonneaux devront d’ailleurs présenter un assez grand espace.

Bloch, qui a écrit des observations trèsutiles sur l’art d’élever les animaux dont nous nous occupons, demande qu’un tonneau destiné à transporter des poissons du poids de cinquante kilogîarames (cent livres, ou à peu prés) contienne trois cent vingt litres ou pintes d’eau.

11 est même nécessaire que vers la fin du printemps, ou au commencement de l’automne, c’est-à-dire, lorsque la chaleur est vive au moins pendant plusieurs heures du jour, celte quantité d’eau soit plus grande, et souvent double; et, quelle que soit la température de l’air, il faut qu’il y ait toujours une communication libre entre l’atmosphère et l’intérieur du tonneau, soit pour procurer aux poissons, suivant l’opinion de quelques physiciens, l’air qui peut leur être nécessaire , soit pour laisser échapper les miasmes malfaisans et les gaz funestes qui , ainsi que nous l’avons déjà dit dans cette histoire , se forment en abondance dans tous les endroits où les habitans des eaux sont réunis en très-grand nombre, même lorsque la chaleur n’est pas trèsforte, et leur donnent la mort souvent dans un espace de temps extrêmement court.

Mais comme ces soupiraux si nécessaires aux poissons que l’on fait voyager pourroient, s’ils étoient faits sans attention, laisser à l’eau des moiivemens trop libres et trop violons qui la feroient jaillir, pousseroient les poissons les uns contre les autres, les froisseroient et les blesseroient mortellement, il sera bon de suivre, à cet égard, les conseils de Bloch, qui iecommande de prévenir la trop grande agitation de l’eau par une couronne de paille ou de petites planches minces introduites dans le tonneau ou en adaptant à l’orifice qu’on laisse ouvert un tuyau un peu long, terminé en pointe , et percé vers le haut de plusieurs trous qui établissent une communication suffisante entre l’air extérieur et l’intérieur du vaisseau.

Toutes les fois que la distance îe per-

mettra , on emploiera aussi dés bêles de somme tranquilles, ou même des porteurs attentifs, plutôt que des voitures exposées à des cahots rudes et à des secousses brusques et fréquentes.

On prendra encore d’autres précautions, suivant les circonstances dans lesquelles on se trouvera , et les espèces dont on voudra porter des individus vivans à un assez grand éloignement de leur premier séjour.

Si l’on veut, par exemple, conserver en vie, malgré Un long trajet, des truites, des loches, ou d’autres poissons qui périssent facilement, et qui se plaisent au milieu d’une eau courante, on change souvent celle du tonneau dans lequel on les renferme , et on ne cesse de communiquer à celle dans laquelle on les tient plongés un mouvement doux, mais sensible, qui subsiste lors même que la voiture qui les porte s’arrête, et qui, bien inférieur à une agitation dangereuse , représente les courans naturels des rivières ou des ruisseaux.

Pour peu que l’on craigne les effets de la chaleur, on voyagera la nuit; et l’on évitera avec le plus grand soin , en maniant lès poissons , de les presser, de les froisser, de les heurter.

On ne les laissera hors de l’eau que pendant le temps le plus court possible , surtout lorsqu’un soleil sans nuages pourroit, en desséchant promptement leurs organes et particuliérement leurs branchies , les faire périr trés-promptement. Cependant, lorque le temps sera froid , on pourra transporter des anguilles, des carpes, des brèmes et d’autres poissons qui vivent assez long temps hors de l’eau , sans employer ni tonneau ni voiture , en les enveloppant dans de la neige et dans des feuilles grandes, épaisses et fraîches, telles que celles du chou ou de la laitue. Un moyen presqué semblable a réussi sur des brèmes que l’on a portées vivantes à plus de dix myriamètres (vingt lieues). On les avoit entourées de neige , et on avoit mis dans leur bouche un morceau de pain trempé dans de l’eaude-vie.

C’est avec des précautions analogues que dés le seizième siècle on a répandu, dans plusieurs contrées de l’Europe, des espèces ]>récieuses de poissons, dont on y étoit privé. C’est en les employant, qu’il paroît ({ue àîaschal a introduit la carpe en Angleterre en 15!î4, que Pierre Oxe l’a donnée au Banemarck en 1550 ; qu’à une époque plus rapprochée on a natursJisé l’acîpensére slieîet en Suède, ainsi qu’en Poméranie,

EFFETS

et qu’on a peuplé de cyprins dorés de la Chine les eaux non seulement de France, mais encore d’Angleterre , de Hollande et d’Allemagne.

Mais il est un procédé par le moyen duquel on parvient à son but avec bien plus de sûreté , de facilité et d’économie , quoique beaucoup plus lentement.

Il consiste à transporter le poisson, non pas développé et parvenu à une taille plus ou moins grande, mais encore dans l’état d’embryon et renfermé dans son œuf. Pour réussir plus aisément , on prend les herbes ou les pierres sur lesquelles les femelles ont déposé leurs œufs, et les mâles leur laite, et on les porte dans un vase plein d’eau , jusqu’au lac , à l’étang, à la rivière , ou au bassin que l’on désire de peupler. On apprend facilement à distinguer les œufs fécondés, d’avec ceux qui n’ont pas été arrosés de la liqueur prolifique du mâle, et que l’on doit rejeter : les premiers paroissent toujours plus jaunes, plus clairs, plus diaphanes. On remarque celle diflerence dès le premier jour de leur fécondation, si l’on se sert d’une loupe ; et dès le troisième ou le quatrième jour on n’a plus besoin de cet instrument pour voir que ceux qui n’ont pas été fécondés par le mâle deviennent à chaque instant plus troubles, plus opaques, plus ternes : ils perdent tout leur éclat, s’altèrent, se décomposent; et dans cet état de demi-putréfaction, ils ont été comparés à de petits grains de grêle qui commencent à se fondre.

Pour pouvoir employer ce transport des œufs fécondés d’une eau dans une autre, il faudra s’attacher à connoître dans chaque pays le véritable temps de la ponte de chaque espèce , et du passage des mâles audessus des œufs : et comme dans presque toutes les espèces de poissons on compte trois ou quatre époques du frai, les jeunes individus pondant leurs œufs plus lard que les femelles plus avancées en âge , et celles ci plus tard que d’autres femelles plus âgées encore ; que ces époques sont ordinairement séparées par un intervalle de neuf ou dix jours, et que d’ailleurs il s’écoule toujours au moins prés de neuf jours enire l’instant de la fécondation et celui où le fœtus brise sa coque et vient à la lumière , on pourra chaque année , pendant un mois ou environ , chercher avec succès des œufs fécondés de l’espèce qu’on voudra introduire dans une eau qui ne l’aura pas flncore nourrie.

j5i le trajet est long, pn change souvent

l’eau du vase dans lequel les œufs sont | transportés. Cette précaution a paru nécessaire même dans les premiers jours de la ponte , où l’embryon contenu dans l’œuf ne peut être supposé respirer en aucune manière, puisque, dans ces premiers jours, non seulement le petit animal est renfermé dans ses enveloppes et dans la membrane | qui entoure l’œuf, mais encore montre au microscope le cours de son sang, dirigé de manière à circuler sans passer par des bran- I chies qui ne sont ni développées ni visibles. | Elle ne sert donc dans ce premier temps qu’à préserver les œufs et les embryons de l’action des gaz ou miasmes qui se produiroient dans une eau que l’on ne renouvelleroit pas, et qui, pénétrant au travers de la membrane de l’œuf, agiroient d’une manière funeste sur les nerfs ou sur d’autres organes encore extrêmement délicats des jeunes poissons. La nécessité de ce changement d’eau est donc une nouvelle preuve de ce que nous avons dit dans ce Discours, et dans celui que nous avons publié sur la nature dos poissons, au sujet du besoin que l’on a, pour conserver ces animaux en vie , d’entretenir une communication très-libre entre l’atmosphère et le fluide dans lequel ils sont plongés.

On favorise le développement de l’œuf et la sortie du fœtus en les plaçant après le transport dans un endroit éclairé par le i soleil. On les hâte même par celte attention; et Bloch nous apprend, dans l’Introduction que nous avons déjà citée, qu’ayant fait quatre paquets d’herbes chargées d’œufs de la môme espèce , ayant exposé le premier au soleil du midi , le second au soleil levant , le troisième au couchant , et ayant fait mettre le quatrième à l’abri du soieil , les œufs du premier paquet furent ouverts par le fœtus deux jours avant ceux du quatrième , et les œufs du second et du troisième un jour plus tôt que ceux du quatrième paquet , que la chaleur du soleil n’avoit pas pénétrés.

Cependant les eaux dans lesquelles vivent les poissons peuvent être salées ou douces, troubles ou limpides, cha«ides ou froides, tranquilles ou agitées par des courans plus ou moins rapides. Elles doivent toujours présenter ces qualités combinées quatre à quatre, la même eau devant être nécessairement courante ou tranquille , froide ou chaude , claire ou limoneuse , douce ou salée. Mais ces huit modifications réunies quatre à quatre peuvent produire ^cize combinaisons ; l’eau qui nourril les

DE L’ART DE L’HOMME SUR LES POISSONS

poissons peut donc oflrir seize manières d’être très-différentes Tune de l’autre , et très-faciles à distinguer. Nous en trouverions un nombre immense si nous voulions faire attention à toutes les nuances que chacune de ces modifications peut montrer, et à toutes les combinaisons qui peuvent résulter du mélange de tous ces degrés. Néanmoins ne tenons compte que des seize caractères bien distincts qui peuvent appartenir à l’eau ; et voyons l’influence de la nature des dilïérentes eaux sur la conservation des poissons que l’çn veut acclimater.

Il est évident que , si l’on jette les yeux au hasard sur une des seize combinaisons que nous venons d’indiquer, on ne la verra pas séparée des quinze autres par un égal nombre de différences.

Que l’on dépose donc les poissons que l’on viendra de transporter, dans les eaux les plus analogues à celles dans lesquelles ils auront vécu : et loisqu’on sera embarrassé pour trouver de ces eaux adaptées aux individus que l’on voudra conserver, que l’on préfère de les placer dans des lacs, où ils jouiront à leur volonté des eaux courantes qui s’y jettent ou en sortent, et des eaux paisibles qui y séjournent; où ils rencontreront des touffes de végétaux aquatiques et des rochers nus, des fonds de sable et des terrains vaseux ; où ils jouiront d’une température douce en s’enfonçant dans les endroits les plus profonds, et où ils pourront se réchauffer aux rayons du soleil, en s’élevant vers la surface.

Que l’on choisisse néanmoins les lacs dont les rives sont unies , plutôt que ceux dont les rivages sont très-hauts; et si l’on est obligé de se servir de ces lacs à bords trés-exhaussés , et où par conséquent les œufs déposés sur des fonds trop éloignés de l’atmosphère ne peuvent pas recevoir l’heureuse influence de la lumière et de la chaleur, qu’on supplée aux côtes basses et aux pentes douces, en faisant construire dans ces lacs et auprès de leurs bords des espèces de parcs ou de viviers en bois, qui présenteront des plans inclinés très-voisins de la surface de l’eau, et que l’on garnira, dans la saison convenable , de branches et de rameaux sur lesquels les femelles puissent frotter leur ventre et se débarrasser de leurs œufs.

Aura-t-on à sa disposition des eaux thermales assez abondantes pour remplir de vastes réservoirs, et y couler constamment Lacf.pède, II^

en si grand volume , que dans toutes les saisons la chaleur y soit très-sensible ; on ea profilera pour acclimater des espèces étran* gères , utiles par la bonté de leur chair, ou agréables aux yeux par la vivacité de leurs couleurs , la beauté de leurs formes et l’agilité de leurs mouvemens, et qui n’auront vécu jusqu’à ce moment que dans les contrées renfermées dans la zone torride ou très-voisines des tropiques.

Lorsque les poissons ne sont pas délicats , ils peuvent néanmoins supporter très-facilement le passage d’une eau à une eau trèsdifférente de la première. On l’a remarqué particulièrement sur l’anguille, et M. de Septfontaines, observateur très-éclairé, que nous avons eu le plaisir de citer ti’ès-souvent dans nos ouvrages, nous a écrit, dans le temps , qu’il avoit fait ü-ansporter des anguilles d’une eau bourbeuse dans le vivier le plus limpide , d’une eau froide dans une eau tempérée , d’une eau tempérée dans une eau froide, d’un vivier très-limpide dans une eau limoneuse, etc.; qu’il avqit fait supporter ces transmigrations à plus de trois cents individus; qu’il les y avoit soumis dans différentes saisons ; qu’il n’en étoit pas mort la vingtième partie , et que ceux qui avoient péri n’avoient succombé qu’a la fatigue et à la gêne que leur avoit fait éprouver un séjour très-long dans des vaisseaux très-étroits.

On pourroit croire , au premier coup d’œil, qu’une des habitudes les plus difficiles à donner aux poissons seroit celle de vivre dans l’eau douce après avoir vécu dans l’eau salée , ou celle de n’être entourés que d’eau salée après avoir été continuellement plongés dans de l’eau douce.

Cependant on ne conservera pas longtemps cette opinion , si l’on considère qu’a la vérité l’eau salée , comme plus pesante . soutient davantage le poisson qui nage . et dés-Iors lui donne , tout égal d’ailleurs , plus d’agilité et de vitesse dans ses mouvemens; mais que lorsqu’elle se décompose dans les branchies pour entretenir par son oxygène la circulation du sang, ou seulement dans le canal intestinal pour servir par son hydrogène à la nourriture de l’animal, le sel dont elle est imprégnée n’altère ni l’un ni l’autre produit de cette décomposition. L’oxygène et l’hydrogène retirés de l’eau salée, ou obtenus par le moyen de l’eau douce , offrent les mêmcî propriétés, produisent les mêmes efîels. Si le poisson est plus gêné dans ses mouvemens au milieu d’un lac d’eau douce que

EFFETîî

dans le sein de Focéan , ii tire de Feau de la mer et de celle du lac la même nourriture ; et il peut, au milieu de l’eau douce, n’être privé que de cette sorte de modification qu’impriment la substance saline et peut-être une matière particulière bitumineuse ou de toute autre nature , contenues dans l’eau de l’océan , et qui , l’environnant sans cesse lorsqu’il vit dans la mer, peuvent traverser ses tégumens , pénétrer sa masse , et s’identifier avec ses organes.

De plus, un très-grand nombre de poissons ne passent-ils pas la moitié de l’année dans l’océan , et l’autre moitié dans les rivières ainsi que dans les fleuves ? et ces poissons voyageurs ne paroissent-ils pas avoir absolument la même organisation que ceux qui , plus sédentaires , n’abandonnent dans aucune saison les rivières ou la mer ?

Quant à la température , les eaux , au moins les eaux profondes , présentent presque la même , dans quelque contrée qu’on les examine. D’ailleurs les animaux s’accoutument beaucoup plus aisément qu’on ne le croit à des températures trés-diflerentes de celle à laquelle la Nature les avoit soumis. Ils s’y habituent même lorsque , vivant dans une très-grande indépendance, ils pourroient trouver, dans des contrées plus chaudes ou plus froides que leur nouveau séjour, une sûreté aussi grande , nu espace aussi libre, une habitation aussi adaptée à leur organisation , une nourriture aussi abondante. Nous en avons un exemple frappant dans Fespèce du cheval. Lors de la découverte de l’Amérique méridionale , plusieurs individus de cette espèce , amenés dans cette partie du nouveau continent, furent abandonnés , ou s’échappèrent dans des contrées inhabitées voisines du rivage sur lequel on les avoit débarqués ; ils s’y multiplièrent , et de leur postérité sont descendues des ti'oupes très-nombreuses de chevaux sauvages , qui se sont répandus à des distances trés-considérables de la mer, ■•'.e sont très-éloignés de la ligne équinoxiale, sont parvenus très-près de l’extrémité australe de l’Amérique , y occupent de vastes déserts, n’y ont perdu aucun de leurs attributs, ont été plutôt améliorés qu’altérés par leur nouvelle manière de vivre , y sont (‘xposés à un froid assez rigoureux pour qu’ils soient souvent obligés de chercher leur nourriture sous la neige qu’ils écartent avec leurs pieds ; et néanmoins on ne peut guère disconvenir que le cheval ne soit originaire du climat brûlant de l’Arabie.

il n’y a que les animaux nés dans les en-

virons des cercles polaires, qui ont dés leurs premières années supporté le poids des hivers les plus rigoureux , et dont la nature, modifiée par les frimas, non seulement dans eux, mais encore dans plu-sieurs des générations qui les ont précédés, ^ est devenue, pour ainsi dire, analogue à tous les effets d’un froid extrême, qui neparoissent pas pouvoir résister à une température très-différente de celle à laquelle ils ont toujours été exposés. Il semble que la raréfaction produite dans les solides et dans les liquides par une grande élévation dans la température, est pour les animaux un changement bien plus dangereux que l’accroissement de ton , d’irritabilité et de force, que les solides peuvent recevoir de l’augmentation du froid ; et voilà pourquoi on n’a pas encore pu parvenir à faire vivre pendant long-temps dans le climat tempéré de la France les rennes qu’on y avoit amenés des contrées boréales de l’Europe.

On doit donc, tout égal d’ailleurs, essayer de transporter les poissons du midi dans les lacs ou les rivières du nord , plutôt que ceux des contrées septentrionales dans les eaux du midi. Lors même que les rivières ou les lacs, dans lesquels on aura transporté les poissons méridionaux, seront situés de manière à avoir leur surface glacée pendant une partie plus ou moins longue de l’année, ces animaux pourront y vivre. Ils se tiendront dans le fond de leurs habitations pendant que l’hiver régnera ; et si, dans cette retraite profonde, ils manquent d’une communication suffisante avec l’air de l’atmosphère , ou si la gelée , pénétrant trop avant , leur fait subir son influence, descend jusqu’à eux et les saisit, ils tomberont dans cette torpeur plus ou moins prolongée , qui conservera leur existence en en ralentissant les principaux ressorts i. Combien d’individus et même combien d’espèces cet engourdissement remarquable ne préserve- 1 -il pas de la destruction en concentrant la vie dans l’intérieur de l’animal, en l’éloignant de la surface où elle seroit trop fortement attaquée, en la renfermant, pour ainsi dire, dans une enveloppe qui ne conserve de la vitalité que ce qu’il faut pour ne pas éprouver de grandes décompositions, et en la réduisant, en quelque sorte, à une circulation si lente et si limitée , qu’elle peut être indépendante des objets extérieurs 2 1 S’il ne

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