LE POLYODON FEUILLE
L’on conserve depuis long-temps , dans les galeries du Muséum d’histoire naturelle , plusieurs individus de cette espèce , qui ont été apportés sous le nom de chiens de mer feuilles, et qui ont même été indiqués sous ce nom dans V'Encyclopédie méthodique, par M. Bonnaterre , qui ne les a vus que de loin, au travers de verres épais, et sans pouvoir en donner aucune description. Ayant examiné de près ces poissons, je me suis aperçu sans peine qu’ils étoient
de la sous -classe des cartilagineux, el qu’ils avoient de très-grands rapports de conformation avec les squales ou chiens de mer, mais qu’ils dévoient être placés dans un genre très-différent de celui de ces derniers animaux. En effet, les squales ont, de chaque côté du corps , au moins quatre ouvertures branchiales; et ces poissons nommés feuilles n’en ont qu’une de chaque côté. D’ailleurs les branchies des squales et celles des poissons feuilles ne sont pas organisées de même, ainsi qu’on va le voir; et de plus les cartilagnieux dont il est question dans cet article ont un très-grand opercule sur les ouvertures de leurs branchies ,
LES POLYODONS.
et les squales ii’en présentent aucun, ^’ai donc séparé les polyodons des squales ; et comme leurs ouvertures branchiales sont garnies d’un opercule, et que cependant elles n’ont pas de membrane , j’ai dû les placer dans la seconde division des cartilagineux. Les nageoires véritablement ventrales , placées sur l’abdomen de ces animaux, déterminent d’ailleurs leur position dans l’ordre des abdominaux de cette seconde division, et cet ordre n’ayant encore rentermé que le genre des acipensères, ces derniers poissons sont les seuls avec lesquels on pourroit être tenté de confondre les polyodons. Mais les acipensères n’ont pas de dents proprement dites ; et les polyodons en ont un très-giand nombre. J’ai donc été obligé de rapporter à un genre particulier les poissons feuilles ; et c’est à ce genre , que l’on n’avoit pas encore reconnu, que je donne le nom de pobjudoii, qui désigne le grand nombre de ses dents , et le caractère qui le distingue le plus de tous les animaux placés dans l’ordre auquel il appartient.
La feuille est la seule espèce de poisson déjà connue qui doive faire partie de ce genre. Elle est très-aisée à distinguer par l’excessive prolongation de son museau, dont la longueur égale presque celle de la tête, du corps et de la queue. Ce museau, très-allongé, seroit aussi trés-étroit, etressembleroit beaucoup à celui du xiphias espadon , dont nous parlerons dans un des articles suivans , s’il n’étoit pas élargi de chaque côté par une sorte de bande membraneuse. Ces deux bandes sont légèrement arrondies, de manière à donner un peu à l’ensemble du museau la forme d’une spatule; elleslaissent voir, à leurs surfaces, une très-grande quantité de petitsvaisseaux lamifiés dont l’assemblage peut être comparé au réseau des feuilles, et voilà d’où vient le nomde feuille, que nous avonscru devoir laisser à ce polyodon.
L’ouverture de la bouche est arrondie par devant , et située dans la partie inférieure de la tête. La mâchoire supérieure est garnie de deux rangs de dents fortes, serrées et crochues ; la mâchoire inférieure n’en présente qu’une rangée ; mais on en voit sur deux petits cartilages arrondis qui font partie du palais, et il y en a d’autres très -petites sur la partie antérieure des deux premières branchies de chaque côté.
Les narines sont doubles, et placées audevant et très-près des yeux. Chacim des deux opercules est très-grand ; i! recouvre
le côté de la tête , s’avance vers le bout du museau jusqu’au-delà des yeux qu’il entoure, et se termine, du côté delà queue, par une portion triangulaire et beaucoup plus molle que le reste de cet opercule. Lorsqu’on le soulève, on aperçoit une large ouverture , et l’on voit au-delà cinq branchies cartilagineuses demi-ovales , et garnies de franges sur leurs deux bords. La frange extérieure de la quatrième est à demi engagée, et celle de la cinquième est entièrement renfermée dans une membrane qui s’attache à la partie de la tête la plus voisine ; mais celles des trois premières sont libres, ce qu’on ne voit pas dans les squales.
Les deux ouvertures branchiales se réunissent dans la partie inférieure de la tête , et s’y terminent à une peau molle qui joint ensemble les deux o))ercules.
Les nageoires pectorales sont petites. 11 n’y en a qu’une sur le dos ; elle est un peu en forme de faux, et le commencement de sa base est à peu prés au-dessus des nageoires ventrales. La nageoire de l’anus est assez grande , et celle de la queue se divise en deux lobes. Le supérieur garnit les deux côtés de la queue proprement dite qui se dirige vers le haut ; et l’inférieur se prolonge de manière à former, avec le premier, une sorte de grand croissant.
On voit une ligne latérale trés-marquée qui s’étend depuis l’opercule jusqu’à la nageoire caudale ; mais la peau ne présent e ni tubercules ni écailles visibles.
Les individus que j’ai examinés ayant été conservés dans de l’alcool , je n’ai pu juger qu’imparfaitement de la couleur du polyodon feuille. Le corps ne paroissoit avoit été varié par aucune raie, tache, ni bonde; mais les opercules étoient encore parsemés de petites taches rondes et assez régulières.
L’intérieur du polyodon feuille que j’ai disséqué ne m’a montré aucun trait de conformation remarquable , excepté la présence d’une vessie aérienne assez grande, qui rapproche le genre dont nous nous occupons de celui des acipensères, et l’éloigne de celui des squales.
Le plus grand des polyodons feuilles que j’ai vus n’avoit guère que dix ou onze pouces (un peu plus de troi'« décimètres ) de longueur ; mais ils avoient tous les caractères qui appartiennent , dans les poissons, aux individus très-jeunes. On peut donc présumer que l’espèce que nous décrivons parvient a une grandeur plus considérable que