‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 319 sur 731 · I. Manuscrits déjà pilêsj · texte numérisé non relu

I. Manuscrits déjà pilêsj

L’ÉGHÉNÉIS RÉMORA.

autre moteur analogue , et qu’il nage vériîablement , il s’avance le plus souvent couché sur son dos, et par conséquent dans une position contraire à celle que presque tous les poissons présentent dans leurs mouvemens. L’inspection de la figure générale des rémoras, et particuliérement la considération de la grandeur, de la forme , de la nature et de la situation de leur bouclier, doivent faire présumer que leur centre de gravité est placé de telle sorte qu’il les détermine à voguer sur le dos plutôt que sur le ventre; et c’est ainsi que leur partie inférieure étant très-fréquemment exposée , pendant leur natation , à une quantité de lumière plus considérable que leur partie supérieure , et d’ailleurs recevant également un très-grand nombre de rayons lumineux, lorsque l’animal est attaché par son bouclier à un squale ou à un cétacée, il n’est pas surprenant que le dessous du corps de ces échénéis présente une nuance aussi foncée que le dessus de ces poissons.

Lorsque les rémoras ne sont pas à portée de se coller contre quelque grand habitant des eaux , ils s’accrochent à la carène des vaisseaux; et c’est de cette habilude que sont nés tous les contes que l’antiquité a imaginés sur ces animaux , et qui ont été transmis avec beaucoup de soin , ainsi que tant d’autres absurdités au travers des siècles d’ignorance.

Du milieu de ces suppositions ridicules, il jaillit cependant une vérité : c’est que dans les instans où la carène d’un vaisseau est hérissée , pour ainsi dire , d’un grand nombre d’échénéis , elle éprouve , en cinglant au milieu des eaux , une résistance semblable à celle que feroient naître des animaux à coquille très-nombreux et attachés également à sa surface, qu’elle glisse avec moins de facilité au travers d’un fluide que choquent des aspérités, et qu’elle ne présente plus la même vitesse. Et il ne faut pas croire que les circonstances où les échénéis se trouvent ainsi accumulés contre la charpente extérieure d’un navire, soient extrêmement rares dans tous les parages : il est des mers où l’on a vu ces poissons nager en giand nombre autour des vaisseaux , et les suivre ainsi en troupes pour saisir les matières animales que l’on jette hors du bâtiment , pour se nourrir des substances corrompues dont on se débarrasse, et même pour recueillir jusqu’aux excrémens. C’est ce qu’on a observé parliculièrement dans le golfe de Guinée; et voilà

pourquoi, suivant Barbot, les Hollandais qui fréquentent la côte occidentale d’Afrique ont nommé les rémoras poissons d’ordures. Des rassemblemens semblables de ces échénéis ont été aperçus quelquefois autour des grands squales, et surtout des requins, qu’ils paroissent suivre, environner et précéder sans crainte, et dont on dit qu’ils sont alors les pilotes; soit que ces poissons redoutables aient, ainsi qu’on l’a écrit , une sorte d’antipathie contre le goût ou l’odeur de leur chair, et dès-lors ne cherchent pas à les dévorer; soit que les rémoras aient assez d’agilité, d’adresse ou de ruse , pour échapper aux dents meurtrières des squales, en cherchant, par exemple, un asile sur la surface même de ces grands animaux, à laquelle ils peuvent se coller dans les instans de leur plus grand danger, aussi bien que dans les momens de leur plus grande fatigue. Ce sont encore des réunions analogues et par conséquent nombreuses de ces échénéis, que l’on a remarquées sur des rochers auxquels ils adhéroient comme sur la carène d’un vaisseau, ou le corps d’un requin, surtout lorsque l’orage avoit bouleversé la mer, qu’ils craignoient de se livrer à la fureur des ondes, et que d’ailleurs la tempête avoit déjà brisé leurs forces.

L’ÉCHÉNÉIS NAÜCRATE.

On trouve dans presque toutes les mers, i et particuliérement dans celles qui sont comprises entre les deux tropiques, cette espèce d’échénéis, qui ressemble beaucoup au rémora , et qui en düTére cependant , non-seulement par sa grandeur, mais encore parle nombre des paires de lames que| son bouclier comprend, et par quelques!

autres traits de sa conformation. On lui ai donné le nom de naucrate, ou de naucrates, qui, en grec, signifie pilote , ou conA ducteur de vaisseau. Les individus qui la composent parviennent quelquefois jus-j qu’a la longueur de vingt-trois décimètres, suivant des mémoires manuscrits cités par le professeur Bloch, et rédigés par le prince Maurice de Nassau, qui avoit fait quelque ! séjour dans plusieurs contrées maritimes de l’Amérique méridionale. Le bouclier placé au-dessus de leur tête présente toujoui'S! plus de vingt-deux et quelquefois vingt-! six paires de lames transversales et dentelées. D’ailleurs la nageoire de la queue du

I^^GHÉNÉIS

naucraîe , au ïieu d^'être fourchue comme celle du rémora, est arrondie ou rectiligne. De plus, les nageoires du dos et de l’anus, plus longues à proportion que sur le rémora, montrent un peu la forme d’une faux^.

La figure de ces deux nageoires est semblable à celle de l’autre. L’ouverture de l’anus, est allongée , et située, à peu prés, vers le milieu de la longueur totale de l’échénéis;et la ligne latérale, composée de points très-peu sensibles, s’appioche d’abord du dos, change ensuite de direction, et tend vers le queue, à l’extrémité de laquelle elle parvient.

Le naucrate offre des habitudes très-analogues à celles du rémora ; on le rencontre de même en assez grand nombre autour des requins. Ses mouvemens ne sont pas toujours faciles: mais comme il est plus grand et plus fort que le rémora, il se nourrit quelquefois d’animaux à coquille et de crabes ; et lorsqu’il adhère à un corps vivant ou inanimé , il faut des efforts bien plus grands pour l’en détacher que pour séparer un rémora de son appui.

Gommerson, qui l’a observé sur les rivages de l’Ile-de-France, a écrit que ce poisson fréquentoit très-souvent la côte de Mozambique, et qu’auprès de cette côte on employoit pour la pêche des tortues marines , et d’une manière bien remarquable , la facilité de se cramponner dont jouit cet échénéis. Nous croyons devoir rapporter ici ce que Gommerson a recueilli au sujet de ce fait très-curieux, le seul du même genre que l’on ait encore observé.

On attache à la queue d’un naucrate vivant un anneau d’un diamètre assez large pour ne pas incommoder le poisson, et assez étroit pour être retenu par la nageoire caudale. Une corde très-longue tient à cet anneau. Lorsque l’échéisest ainsi préparé , on le renferme dans un vase plein d’eau salée, qu’on renouvelle très-souvent; et les pêcheurs mettent le vase dans leur barque. Ils voguent ensuite vers les parages fréquentés par les tortues marines. G es tortues ont l’habitude de dormir souvent à la surface de l’eau sur laquelle elles flottent; et leur sommeil est alors si léger, que l’approche la moins bruyante d’un ba-

1. Â la membrane des branchies. 9 rayons, à la nageoire du dos ... 40

à chacune dos pectorales . . 20

à chacune des ihoracînes. ... 4 ou 5

h celle de l’anus ..... 40

il cefle .de la queue . , , . 36

NAUCRATE. sfg

teau pêcheur sufïîroit pour îes réveiller et les faire fuir à de grandes distances , ou plonger à de grandes profondeurs. Mais voici le piège que l’on tend de loin à la première tortue que l’on aperçoit endormie.

On remet dans îa mer le naucrate garni de sa longue corde : l’animal , délivré en partie de sa captivité, cherche à s’échapper en nageant de tous les côtés. On lui lâche une longueur de corde égale à la distance qui sépare la tortue marine de la barque des pêcheurs. Le naucrate, retenu par ce lien , fait d’abord de nouveaux efforts pour se soustraire à la main qui le maîtrise.; sentant bientôt cependant qu’il s’agite en vain , et qu’il ne peut se dégager, il parcourt tout le cercle dont la corde est en quelque sorte le rayon, pour rencontrer un point d’adhésion, et par conséquent un peu de repos. 11 trouve cette sorte d’asile sous le plastron de la tortue flottante , s’y attache fortement par le moyen de son bouclier, et donne ainsi aux pêcheurs, auxquels il sert de crampon, le moyen de tirer à eux la tortue en retirant la corde.

On voit tout de suite la différence remarquable qui sépare cet emploi du naucrate , de l’usage analogue auquel on fait servir plusieurs oiseaux d’eau ou de rivage, et particuliérement des Cormorans, des hérons et des butors. Dans la pêche des tortues faite par le moyen d’un échénéis, on n’a sous les yeux qu*un poisson contraint dans ses mouvemens , mais conservant la même tendance, faisant les mêmes efforts, répétant les mêmes actes que lorsqu’il nage en liberté , et n’étant qu’un prisonnier qui cherche à briser ses chaînes, tandis que les oiseaux élevés pour la pêche sont altérés dans leurs habitudes, et modifiés par l’art de l’homme, au point de servir en esclaves volontaires ses caprices et ses besoins. On a pu entrevoir dans deux de nos Discours généraux S la cause de cette différence , qui mérite toute l’attention des physiciens.

L’ÉCHÉNÉIS RAYÉ.

Le naturaliste anglais , Archibald Menzies, a donné , dans le premier volume des Transaciions de la société Linnéenne de Londres, la description de ce poisson, qui diffère des deux échénéis dont nous venons

1. Discours sur la nature des poissons^ Dîîf ours sur la durée des espèces.

L’ECIIKNÉIS NAÜGRATÉ.

de parler par le nombre des lames qui composent sa plaque ovale. En effet, cet osseux n’a que dix paires de stries transversales dans l’espèce de bouclier dont sa tête est couverte. D’ailleurs sa nageoire caudale , au lieu d’être fourchue comme celle du rémora , ou rectiligne , ou arrondie comme celle du naucrate, se termine en pointe. Sa mâchoire inférieure est plus longue que la supérieure. Les dents des deux mâchoires sont petites , ainsi que les écailles qui revêtent l’animal. La couleur générale est d’un brun foncé , et relevée

de chaque côté par deux raies blanches qui s’étendent depuis les yeux jusque vers le bout de la queue. L’échénéis rayé.se trouve dans le grand Océan, connu sous le nom de mer Pacifique : on l’y a vu adhérer à des i tortues, ij’individu décrit par l’auteur an- I glais avoit treize centimètres de long L

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