‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 35 sur 731 · ÉTOILÉ · texte numérisé non relu

ÉTOILÉ

Le museau un peu recourbe', c'iargi vers son extrémité, et cinq ou six fois plus long que le grand diamètre de l’ouverture de la bouche.

lieure leur donne d’ailleurs beaucoup de rapports ; s’ils voguent, au milieu des ondes, leurs égaux en grandeur, ils sont bien éloignés de partager leur puissance. Ayant reçu unechair plus délicate et des muscles moins fermes, ils ont été réduits à une force bien moindre ; et leur bouche , plus petite , ne présente que des cartilages plus ou moins endurcis , au lieu d’être armée de plusieurs rangs de dents aiguës, longues et menaçantes. Aussi ne sont-ils le plus souvent dangereux que pour les poisssons mal défendus par leur taille ou par leur conformation ; et , comme ils se nourrissent assez souvent de vers , ils ont même des appétits peuviolens, des habitudes douces, et des inclinations paisibles. Extrêmement féconds , ils sont répandus dans toutes les

l’AClPENSERE ESTURGEON.

mers et dans prcsq[ue tous les grands fleuves qui arrosent la surface du globe, comme autant d’agens pacifiques d’une Nature créatrice et conservatrice , au lieu d’être , comme les squales, les redoutables ministres de la destruction. Et comment l’absence seule des dents meurtrières dont la gueule des squales est hérissée ne détermineroit-elle pas cette grande difl'érence ? Que l’on arrache ses armes à l’espèce la plus féroce , et bientôt la nécessité aura amorti cette ardeur terrible qui la dévoroit ; obligée- de renoncer à une proie qu’elle ne pourra plus vaincre, forcée d’avoir recours à de nouvelles allures, condamnée à des précautions qu’elle n’avoit pas connues, contrainte de chercher des asiles qui lui étoient inutiles, imprégnée de nouveaux sucs, nourrie de nouvelles substances, elle sera, au bout d’un petit nombre de générations, assez profondément modifiée dans toute son organisation , pour n’olFrir plus que de la foiblessc dans ses appétits, delà réserve dans ses habitudes, et même de la timidité dans son caractéie.

Parmi les différentes espèces de ces acipenséres , qui attirent l’attention du philosophe, non-seulement par leurs formes, leurs dimensions , leurs afl’ections, et leurs manières de vivre, mais encore par la nourriture saine, agréable , variée et abondante qu’elles fournissent à l’homme, ainsi que par les matières utiles dont elles enrichissent les arts, la mieux connue et la plus anciennement observée est celle de l’esturgeon , qui se trouve dans presque toutes les contrées de l’ancien continent. Elle ressemble aux squales, comme les autres poissons de sa famille , par l’allongement de son corps, la forme de la nageoire caudale qui est divisée en deux lobes inégaux, et celle du museau, dont rextrémité, plus ou moins prolongée en avant, est aussi plus ou moins arrondie.

L’ouverture de la bouche est placée , comme dans le plus grand nombre de squales , au-dessous de ce museau avancé. Des cartilages assez durs garnissent les deux mâchoires et tiennent lieu de dents : la lèvre supérieure est , ainsi que l’inférieure , divisée au moins en deux lobes ; et l’animal peut les avancer l’une et i’aulr^ , ou les retirer à volonté.

Entre cette ouverture de la bouche et le bout du museau , on voit quatre fîlamens déliés rangés sur une ligne transversale, aussi éloignés de cette ouverture que de l’extrémité de la tête . et même quelque-

fois plus rapprochés de cette dernière partie que de la première. Ces barbillons, très-menus, très-mobiles, et un peu semblables à de petits vers, attirent souvent de petits poissons imprudens jusqu’auprès de la gueule de l’esturgeon, qui avoil caché presque toute sa tête au milieu des plantes marines ou fluviatiles.

Au-devant des yeux sont les narines , dont l’intérieur présente une organisation un peu différente de celle que nous avons vu dans le siège de l’odorat des raies et des squales, mais qui offre une assez grande étendue de surface pour donner à ranimai un grand nombre de sensations plus ou moins vives. Dix-neuf membranes doubles s’y élèvent en forme de petits feuillets, et aboutissent à un centre commun, comme autant de rayons.

L’ouverture des branchies est fermée de chaque côté par un opercule , dont la surface supérieiire montre un grand nombre de stries plus ou moins droites, et réunies presque toutes dans un point commun et à peu prés central.

Des stries disposées de même et plus ou moins saillantes paroissent le plus souvent sur les plaques dures que l’on voit former plusieurs rangées sur le corps de l’esturgeon. Ces plaques rayonnées et osseuses, que l’on a nommées de petits boucliers , sont convexes par-dessus, concaves pardessous , un peu arrondies dans leur contour, relevées dans leur centre, et terminées, dans cette partie exhaussée, par une pointe recourbée et tournée vers la queue. Elles forment cinq rangs longitudinaux qui parlent de la tète, et qui s’étendent jusqu’auprès de la nageoire de la queue , excepté celui du milieu , qui se termine à la nageoire dorsale. Cette rangée du milieu est placée sur la partie la plus élevée du dos , et composée des plus grandes pièces ; lesdeuxrangéeslesplus voisines sont situées un peu sur les côtés de l’esturgeon, et les deux les plus extérieures bordent d’un bout il l’autre le dessous du corps de ce cartilagineux. Ces cinq séries de petits boucliers sont assez élevées pour faire paroître l’ensemble de l’animal comme une sorte de prisme à cinq faces, et par conséquent à cinq arêtes.

Le nombre de ces plaques varie dans chaque rang ; il est quelquefois de onze ou douze dans la rangée du dos, et il n’est pas rare de voir la plus grande de ces pièces avec un diamètre de quatre ou cinq pouces, sur des esturgeons, déjà parvenus à la

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longueur de dix ou on^e pieds. L’épaisseur des boucliers répondant à leur volume , et leur dureté étant très-grande, les cinq rangées qu’ils composent seroient donc une excellente défense pour l’esturgeon, et le rendroient un des mieux cuirassées des poissons, si ces rangées n’étoient pas séparées l’un de l’autre par de grands intervalles.

La nageoire dorsale commence par un rayon très-gros et très-fort, et est située plus loin de la tête que les nageoires ventrales; celle de l’anus est plus éloignée encore du museau ; et le lobe inférieur de la nageoire caudale est en forme de faux , plus long et surtout plus large que le supérieur.

L’esturgeon aune conformité déplus avec les raies , par deux trous garnis chacun d’une valvule mobile à volonté, et qui , placés dans le rectum , très-près de l’anus, l’un à droite et l’autre à gauche, font communiquer cet intestin avec la cavité de l’abdomen. L’eau de la mer, ou celle des rivières, pénétre dans cette cavité par ces deux ouvertures ; elle s’y mêle avec celle que les vaisseaux sanguins y déposent , ou que d’autres parties du corps peuvent y laisser filtrer, et parvient ensuite jusque dans la vessie.

La couleur de l’esturgeon est bleuâtre , avec de peti tes taches brunes sur le dos , et noires sur la partie inférieure du corps. Sa grandeur est très-considérable , ainsi que nous l’avons déjà annoncé ; et lorsqu’il a atteint tout son développement , il a plus de dix-huit pieds , ou de six mètres , de longueur.

Cet énorme cartilagineux habite non-seulement dans l’Océan , mais encore dans la Méditerranée , dans la mer Rouge , dans le Pont-Euxin , dans la mer Caspienne. Mais, au lieu de passer toute sa vie au milieu des eaux salées, comme les raies, lés squales, les lophies, les balistes et les chimères, il recherche les eaux douces comme le pétromyzon lamproie , lorsque le printemps arrive , qu’une chaleur nouvelle se fait sentir jusqu’au milieu des ondes, y ranime le sentiment le plus actif, et que le besoin de pondre et de féconder ses œufs le presse et l’aiguillonne. Il s’engage alors dans presque tous les grands fleuves. II remonte particulièrement dans le Wolga, le Tanaïs, le Danube, le Pô, la Garonne, la Loire, le Rhin, l’Elbe, l’Oder. On ne le voit même le plus souvent que dans les fleuves larges et profonds, soit qu’il y trouve avec plus

de facilité l’aliment qu’il préfère , soit qu’il obéisse dans ce choix à d’autres causes presque aussi énergiques , et que , par exemple, ayant une assez grande force dans ses diverses parties, dans ses nageoires , et particuliérement dans sa queue, quoique celte puissance musculaire soit inférieure , ainsi que nous l’avons dit, à celle des squales, il se plaise à vaincre, en nageant, des courans rapides, des flots nombreux, des masses d’eau volumineuses, et ressente, comme tous les êtres, le besoin d’exercer de temps en temps, dans toute sa plénitude , le pouvoir qui loi a été départi. D’ailleurs l’esturgeon présente un grand volume : il lui faut donc une grande place pour se mouvoir sans obstacle et sans peine ; et cette place étendue et favorable , il ne la trouve que dans les fleuves qu’il préfère.

Il grandit et engraisse dans ces rivières fortes et rapides , suivant qu’il y rencontre la tranquillité, la température et les aiimens qui lui conviennent le mieux; et il est de ces fleuves dans lesquels il est parvenu à un poids énorme, et jusqu’à celui de mille livres, ainsique le rapporte Pline de quelques-uns de ceux que l’on voyoit de son temps dans le Pô.

Lorsqu’il est encore dans la mer, ou prés de l’embouchure des grandes l iviéres , il se nourrit de harengs, ou de maquereaux et de gades ; et lorsqu’il est engagé dans les fleuves, il attaque les saumons, qui les remontent à peu près dans le même temps que lui, et qui ne peuvent lui opposer qu’une foible résistance. Comme il arrive quelquefois dans les parties élevées des rivières considérables avant ces poissons, ou qu’il se mêle à leurs bandes, dont il cherche à faire sa proie, et qu’il paroît semblable à un géant au milieu de ces légions nombreuses, on l’a comparé à un chef, et on l’a nommé le conducteur des saumons.

Lorsque le fond des mers ou des rivières qu’il fréquente est trés-limoneux, il préfère souvent les vers qui peuvent se trouver dans la vase dont le fond des eaux est recouvert, et qu’il trouve avec d’autant plus de facilité au milieu de la terre grasse et ramollie , que le bout de son museau est dur et un peu pointu . et qu’il sait fort bien s’en servir pour fouiUei dans le limon et dans les sables mous.

Il dépose dans les fleuves une immense quantité d’œufs ; et sa chair y présente un dégré de délicatesse très-rare , surtout dans les poissons cartilagineux. Ce goût fin et exquis est réuni dans l’esturgeon avec une

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iorte de compacité que l’on remarque dans ses muscles, et qui les rapproche un peu des parties musculaires des autres cartilagineux : aussi sa chair a-t-elle été prise trèssouvent pour celle d’un jeune veau, el a-t-il été de tous les temps très -recherché.

Non-seulement on le mange frais, mais, dans tous les pays où l’on en prend un grand nombre , on emploie plusieurs sortes de préparations pour le conserver et pouvoir l’envoyer au loin. On le fait sécher, ou on le marine, ou on le sale. La laite du mâle est la poi’tion de cet animal que l’on préfère à toutes les autres. Mais quelque prix qu’on attache aux diverses parties de l’esturgeon, et même à sa laite , les nations modernes qui en font la plus grande consommation et le paient le plus cher, n’ont pas pour les poissons en général un goût aussi vif que plusieurs peuples anciens de l’Europe et de l’Asie, et particulièrement que les Romains enrichis des dépouilles du globe. N’étant pas d’ailleurs tombés encore dans ces inconcevables recherches du luxe, qui ont marqué les derniers degrés de l’asservissement des habitans de Rome , elles sont bien éloignées I il’avoir de la bonté et de la valeur de l’esturgeon une idée aussi extraordinaire que ( celle qu’on en avoit dans la capitale du I monde , au milieu des temps de corruption qui ont précipité sa ruine. On n’a pas encore vu, dans nos temps modernes, des esturgeons portés en triomphe sur des tables fastueusement décorées , par des ministres couronnés de fleurs , et au son des instrumens , comme on l’a vu dans Rome ; avilie, esclave de ses empereurs, et expirant sous le poids des richesses excessives I des uns , de l’affreuse misère des autres ,

: des vices ou des crimes de tous.

L’esturgeon peut être gardé hors de l’eau I pendant plusieurs jours, sans cependant I périr; et l’une des causes de cette faculté i qu’il a de se passer, pendant un temps asi sez long, d’un fluide aussi nécessaire que l’eau à la respiration des poissons, est la I conformation de l’opercule qui ferme de I chaque côté l’ouverture des branchies, et i qui , étant bordé dans presque tout son I contour d’une peau assez molle , peut s’ap- 1 pliquer plus facilement à la circonférence I de l’ouverture , et la clore plus exacte- I ment L

I Nous pensons que l’acipensère décrit sous le nom de schypa par Guldenstaedt, et qui

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