‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 354 sur 731 · LA SCORPÈNE HORRIBLE · texte numérisé non relu

LA SCORPÈNE HORRIBLE

On diroit que c’est dans les formes trèscomposées, singulières, bizarres en apparence, monstrueuses, horribles, et, pour ainsi dire , menaçantes , de la plupart des scorpènes, que les poètes, les romanciers, les mythologues et les peintres ont cherché les modèles des êtres fantastiques, des larves, des ombres évoquées et des démons, dont ils ont environné leurs sages enchanteurs, leurs magiciens redoutables et leurs sorciers ridicules; ce n’est même qu’avec une sorte de peine que l’imagination paroît être parvenue à surpasser ces modèles, à placer ses productions mensongères audessus de ces réalités , et à s’étonner encore plus des résultats de ses jeux que des combinaisons par lesquelles la Nature a donné naissance au genre que nous examinons.

Mais si, en façonnant les scorpènes, la Nature a donné un exemple remarquable de l’infinie variété que ses ouvrages peuvent présenter, elle a montré d’une manière bien plus frappante combien sa manière de procéder est toujours supérieure à celle de l’art ; elle a imprimé d’une manière éclatante sur ces scorpènes, comme sur tant d’autres produits de sa puissance créatrice , le sceau de sa prééminence sur l’intelligence humaine : et cette considération n’est-elle pas d’une haute importance pour le philosophe ? Le génie de l’homme rapproche ou sépare, réunit ou divise, anéantit, pour ainsi dire , ou reproduit tout ce qu’il conçoit ; mais de quelque manière qu’il place à côté les uns des autres ces êtres qu’il transporte à son gré , il ne peut pas les lier complètement par cette série infinie de nuances insensibles, analogues et intermédiaires, qui ne dépendent que de la Nature ; le grand art des transitions appartient par excellence à cette Nature féconde et merveilleuse. Lors même qu’elle associe les formes que la première vue considère comme les plus disparates, soit qu’elle en revête ces monstruosités passagères auxquelles elle refuse le droit de se reproduire, soit qu’elle les applique à des sujets constans qui se multiplient et se perpétuent sans manifester de changement sensible , elle les coordonne , les groupe et les modifie d’une telle manière, qu’elles montrent facilement à une attention un peu soutenue une sorte d’air général de famille , et que d’habiles dégradations ne laissent que des

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