‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 404 sur 731 · LE MULLE ROUGET · texte numérisé non relu

LE MULLE ROUGET

Avec quelle mag^nifîcence la nature n’atelle pas décoré ce poisson! Quelle souvenirs ne réveille pas ce mulle dont le nom se trouve dans les écrits de tant d’auteurs célébrés de la Grèce et de Rome ! De quelles réflexions, de quels mouvemens , de quelles images son histoire n’a-l-elle pas enrichi la morale, l’éloquence et la poésie ! C’est à sa brillante parure qu’il a dû sa célébrité. Et en efîet, non-seulement un rouge éclatant le colore en se mêlant à des teintes argentines sur ses côtés et sur son ventre ; non-seulement ses nageoires resplendissent des divers reflets de l’or ; mais encore le rouge dont il est peint, appartenant au corps proprement dit du poisson, etparoissant au travers des écailles trés-transparentes qui revêtent Fanimal, reçoit par sa transmission et le passage que lui livre une substance diaphane, polie et luisante, toute la vivacité que l’art peut donner aux nuances qu’il emploie , par le moyen d’un vernis habilement préparé. Voilà pourquoi le rouget montre encore la teinte qui le distingue lorsqu’il est dépouillé de ses écailles ; et voilà pourquoi encore les Romains , du temps de Varron, gardoient les rougets dans leurs viviers, comme un ornement qui devint bientôt si recherché, que Cicéron reproche à ses compatriotes l’orgueil insensé auquel ils selivroient, lorsqu’ils pouvaient montrer de beaux mulles dans les eaux de leurs habitations favorites.

La beauté a donc été l’origine delà captivité de ces mulles; elle a donc été pour eux, comme pour tant d’autres êtres dignes d’un- intérêt bien plus vif, une cause de contrainte, de gêne et de malhiur. Mais elle leur a été bien plus funeste encore par un clTet bien éloigné de' ceux qu’elle fait naître le plus souvent; elle les a condamnés à toutes les angoisses d’une mort lente et douloureuse ; elle a produit dans l’âme de leurs possesseurs une cruauté d’autant plus révoltante , qu’elle étoit froide et vaine. Sénèque et Pline rapportent que les Romains, fameux par leurs richesses, et

1. Barbet, petit surmulet, dans plusieurs con Irées de France; red surmulet , smalller red-beard, en Angleterre ; der kleine rotli-bart , die rotke see barbe , en Allemagne ; nagarey , par les Tamules; i'ekyr, par les Turcs ; triglia, en Italie ; triglia verace , sur les rivages de la Ligurie ; barboni , à Yenise ; barburin . en Portugal,

abrutis par leurs débauches, méloient à leurs dégoûtantes orgies le barbare plaisir de faire expirer entre leurs mains un des mulles rougets, afin de jouir de la variété des nuances pourpres , violettes ou bleues, qui se succédoîent depuis le rouge du cinabre jusqu’au blanc le plus pâle, à mesure que Fanimal passant par tous les degrés de la diminution de la vie , et perdant peu à peu les forces nécessaires pour faire circuler dans les ramifications les plus extérieures de ses vaisseaux le fluide auquel il avoit dû ses couleurs en même temps que son existence*, parvenoit enfin au terme de ses souffrances longuement prolongées. Des mouvemens convulsifs marquoient seuls, avec les dégradations des teintes , l’approche de la fin des tourmens du rouget. Aucun son , aucun cri plaintif, aucune sorte d’accent touchant , n’annonçoient ni la vivacité des douleurs , ni la mort qui alloit les faire cesser. Les mulles sont muets comme les autres poissons ; et nous aimons à croire , pour l’honneur de l’espèce humaine , que ces Romains , malgré leur avidité pour de nouvelles jouissances qui échappoient sans cesse à leurs sens émoussés par l’excès des plaisirs , n’auroient pu résister à la plainte la plus foible de leur malheureuse victime : mais ses tourmens n’en étoient pas moins réels ; ils n’en étoient pas. moins les précurseurs de la mort. Et cependant le goût de ce spectacle cruel ajouta une telle fureur pour la possession des mulles, au désir raisonnable, s’il eût été modéré, de voir ces animaux animer par leurs mouvemens et embellir par leur éclat les étangs et les viviers, que leur prix devint bientôt excessif : on donnoit quelquefois de ces osseux leur poicTs en argent*. Le Coliodore, objet d’une des satires de Juvénal, dépensa 400 sesterces pour quatre de ces mulles. L’empereur Tibère vendit 4000 sesterces un rouget du poids de deux kilogrammes, dont on lui avoit fait présent. Un ancien consul, nommé Célère, en paya un 8000 sesterces; et selon Suétone, trois mulles furent vendus 30,000 sesterces. Les Apicius épuisèrent les ressources de leur art pour parvenir à trouver la meilleure manière d’assaisonner les mulles rougets et c’est au sujet de ces animaux que Pline s’ecrie î « On s’est plaint de voir des cuisi-

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