‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 490 sur 731 · DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE

loppemens, ofirent bien plus que tous les autres produits de la création les diverses applications de cette loi suprême , les différons résultats de ce principe immuable.

Parmi ces êtres animés, deux classes très-nombreuses, dont la première a reçu les airs pour son domaine, et dont les eaux sont le partage de la seconde , peuvent , par les contrastes apparens de leurs habitudes, et par les analogies secrètes qui lient leurs mouvemens, iioüs dévoiler peut-être plus que toutes les autres, quelques faces de cet ensenable dé relations merveilleuses et nécessaires qui dérivent de la première des lois dictées par la Nature. L’une de ces classes , celle des poissons, est d’ailleurs maintenant le sujet principal de nos recherches. Comparons donc l’une à l’autre ; plaçons leurs principaux traits dans un même tableau, et qu’èL les soient l’objet d’une troisième vue de cette Nature dont la contemplation a tant de charmes et fait naître de si utiles vérités I

Dans toutes les classes d’animaux , il est une habitude principale qui influe sur toutes les autres , les produit , les modifie , ou les régi| de manière que chacun des actes particuliers de l’espèce présente l’empreinte de cet attribut général et prédominant qui distingue la classe. La manière de se mouvoir est le plus souvent cette habitude dominatrice à laquelle les autres sont liées et soumises. Nous le voyons évidemment dans la classe des oiseaux et dans celle des poissons, que nous allons comparer l’une à l’autre, pour mieux juger de leurs propriétés, et surtout pour mieux connoître les facultés distinctives des habitans des rivières et des mers.

Le vol influe sur toutes les actions des oiseaux ; la natation modifie toutes celles des poissons. Par ces deux attributs, les uns et les autres paroissent séparer leurs habitudes de celles des quadrupèdes et des autres animaux qui vivent sur la surface sèche du globe , autant que les premiers s’éloignent de l’empire des animaux terrestres en s’élévanl au plus haut des airs.

TROiSlÉME VUE

eï les secoinds en s’enfonçant dans les profondeurs de l’océan. On diroit du moins que , par le vol et la natation , les oiseaux et les poissons laissent, pour ainsi dire, entre leurs actions, une telle distance, qu’on ne pourroit en donner une idée qu’en la comparant à celle qui sépare le fond des mers , des plus hautes régions de l’atmosphère; et cependant, malgré cette grande dissemblance apparente , les habitudes les plus générales et les plus remarquables des poissons et des oiseaux montrent les rapports les plus frappans. La natation et le vol ne sont, pour ainsi dire , que le même acte exécuté dans des fluides différens. Les instrumens qui les produisent, les organes qui les favorisent, les mouvemens qui les font naître , les accélèrent , les retardent ou les dirigent ; les obstacles qui les diminuent, les détournent ou les suspendent , sont semblables ou analogues ; et d’après ce rapport si remarquable , nous ne serons pas étonnés de toutes les analogies secondaires que nous trouverons entre les mœurs des oiseaux et celles des poissons.

En effet , l’aile de l’oiseau et la nageoire du poisson différent l’une de l’autre bien moins qu’on ne le croiroit au premier coup d’œil ; et voilà pourquoi , depuis les anciens naturalistes grecs jusqu’à nous, le nom d’aile a été si souvent donné à celte nageoire. L’une et l’autre présentent une surface assez grande relativement au volume du corps, et que l’animal peut , selon ses besoins , accroître ou diminuer, en l’étendant avec force , ou en la resserrant en plusieurs plis. La nageoire , comme l’aile, se prête à ces différens déploiemens, ou à ces diverses contractions , parce qu’elle est composée, comme l’aile, d’une substance membraneuse , molle et souple ; et lorsqu’elle a reçu la dimension qui convient momentanément à l’animal , elle présente, comme l’aile, une surface qui résiste ; elle agit avec précision, elle frappe avec force, parce que , de même que l’instrument du vol, elle est soutenue par de petits cylindres réguliers ou irréguliers, solides, durs, presque inflexibles; et si elle n’est pas fortifiée par des plumes , elle est quelquefois consolidée par des écailles dont nous avons montré que la substance éioit la même que celle des plumes de l’oiseau.

La pesanteur spécifique des oiseaux est très-rapprochée de celle de l’air ; celle des poissons est encore moins éloignée de la pesanteur de l’easî, cî suripul ds celle de

DE LA NATURE. sss

l’eau salée que contiennent les bassins des mers.

Les premiers ont reçu une organisation très-propre à rendre un grand volume trèsléger ; leurs poumons sont trés-étendus ; de grands sacs aériens sont placés dans leur intérieur ; leurs os sont creusés et percés de manière à recevoir facilement dans leuis cavités les fluides de l’atmosphère. Les seconds ont presque tous une vessie particulière qui, en se gonflant à leur volonté, peut augmenter leur volume, et, bien loin d’accroître en même temps leur masse , la diminue en se remplissant de fluides ou de gaz d’une légèreté très-remarquable.

La queue des oiseaux leur sert de gouvernail, et leurs ailes sont de véritables rames. Les nageoires du dos et de l’anus peuvent être être aussi comparées à une puissance qui gouverne et dirige , pendant que la queue proprement dite , prolongée par la nageoire caudale, frappe l’eau comme une rame , et , communiquant à l’ensemble de l’animal l’impulsion qu’elle reçoit, lui imprime le mouvement et la vitesse.

Les oiseaux précipitent ou retardent les battemens de leurs ailes : mais lorsqu’ils leur laissent toute l’étendue qu’elles peuvent présenter, et qu’ils veulent s’en servir pour changer de place , ils ne leur font jamais éprouver deux mouvemens égaux de suite ; il les relèvent avec une vitesse bien moindre que celle avec laquelle ils les abaissent; ils donnent alternativement un coup très-fort, et une impulsion très-foible, afin que lorsqu’ils montent , par exemple , les couches supérieures de l’atmosphère, frappées moins vivement que les inférieures , opposent moins de résistance que ces dernières , et que l’animal soit repoussé de bas en haut.

Plusieurs nageoires des poissons donnent aussi très-souvent des coups alternativement égaux et inégaux ; et si la queue frappe avec la même rapidité à droite et à gauche, c’est pai’ce que les résistances égales des couches latérales, contre lesquelles l’animal agit obliquement, le poussent dans une diagonale qui est la véritable direction qu’il désire de recevoir.

On pourroit dire que les oiseaux nagent dans l’air, et que les poissons volent dans l’eau.

L’atmosphère est la mer des premiers :

la mer est l’atmosphère des seconds. Mais les poissons jouissent bien plus de leur domaine que les oiseaux- Ceux de ces derîfiers dont le vol est le plus hardi, les m-

TîlOISItME ^ UE DE LA NATURE.

gles et les frégates, ne s’élèvent que rarement dans les hautes régions aériennes ; ils ne parviennent jamais jusqu’aux dernières limites de ces régions clhérées, où un fluide trop rare ne pourroit pas suffire à leur respiration, où une température trop froide leur donneroit bientôt l’engourdissement et la mort. Le besoin de la nourriture, du repos et d’un asile, lesraméne sans cesse vers la terre.

Les poissons parcourent perpétuellement et traversent dans tous les sens l’immensité de l’océan , dont le fluide , presque également dense et également échauffé à toutes les hauteurs, ne leur oppose d’obstacles ni par sa rareté, nipar sa température. Ils en pénétrent tous les abîmes, ils en sillonnent toute la surface ; et, trouvant leur nourriture dans une grande partie de l’espace qui sépare les profondeurs des mers, des couches aéi iennes qui reposent sur les eaux, si la nécessité de suspendre tous leurs efforts et de se livrer à un calme parfait les entraîne jusqu’au fond des vallées sous-marines, leurs rapports avec la lumière les ramènent fréquemment vers les eaux supérieures qu’un soleil bienfaisant inonde de ses rayons.

Les vents réguliers favorisent, retardent, arrêtent ou dirigent vers de nouveaux points les voyages des oiseaux : les courans réguliers des eaux accélèrent, diminuent, suspent ou détournent les courses si variées et si souvent renouvelées des habitans des mers.

Les oiseaux que leur vol puissant a fait nommer grands voiliers, et qu’il faudroit plutôt nommer grands rameurs, résistent seuls aux grands mouvemens de l’atmosphère , bravent les orages , et surmontent les autans déchaînes ; les poissons que leurs larges nageoires, leur grande queue, leurs muscles vigoureux, doivent faire appeler nageurs ou rameurs par excellence , luttent seuls contre les flots soulevés, opposent leur force à celle des tempêtes , et poursuivent leur roule audacieuse au travers de ces tourmentes horribles qui bouleversent, pour ainsi dire, la masse entière des eaux.

Les oiseaux foibîes ou mal armés tremblent devant le bec redoutable ou la serre cruelle des tyrans de l’air : les poissons dénués d’armes, ou de grandeur, ou de puissance , fuient devant les dents sanglantes des squales et des autres animaux de leur classe, qui infestent les rivières ou fes mers,'

Auprès de la surface de la terre, au-dessus de laquelle s’élève son domaine aérien, l’oiseau reçoit souvent la mort des armes du chasseur, ou la trouve dans les pièges que tout son instinct ne peut parvenir à éviter.

Au plus haut de son empire aquatique , le poisson périt retenu par un hameçpn trompeur, ou enveloppé dans les filets que le pêcheur a tendus.

Le besoin de trouver l’aliment le plus convenable , ou le désir d’échapper à la poursuite d’un ennemi dangereux , déterminent les voyages irréguliers des oiseaux.

La nécessité de se dérober à la vue ou à l’odorat des féroces géans des mers, ou celle d’apaiser une faim plus cruelle encore , produisent les mouvemens irréguliers des poissons.

Lorsque la saison rigoureuse commence de régner dans les zones tempérées, et il particulièrement dans les portions de ces zones les moins éloignées du cercle polaire, les oiseaux recommencent leurs voyages réguliers et périodiques. Ils ne peuvent plus rester sur une terre que le froid en- i vahit , où la surface des eaux se durcit en croûte glacée , où les insectes meurent ou se cachent, où les champs sont dénués de moissons et les arbres de fruits ; ils partent; ils vont chercher vers les tropiques un séjour plus doux et plus heureux. Us suivent la direction de* méridiens; ils paicourent, par conséquent, la longueur des grands continens. Ils se réunissent en troupes nombreuses ; et, mâles, femelles jeunes ou vieux , tous rassemblés sans distinction ni de sexe ni d’âge, désertent l’empire des frimas , pour aller vers celui de soleil, jusqu’au moment où la chaleur, revenue dans leur patrie , les y ramène dans le même ordre et par la même route,

La diversité des saisons ne paroît pas produire dans la température, des diflérentes parties de l’océan des changemens assez grands pour obliger les poissons à se livrer chaque année à des migrations régulières; mais le besoin de se reproduiie, qu’ils ne satisfont qu’aiiprès des rivages, les contraint, toutes les fois que le printemps est de retour, à quitter la haute mer pour s’approcher des côtes. Ils ne nagent pas alors dant le sens des méridiens; mais, par une suite de la position des continens an milieu du grand océan, ils tâchent de suivre presque toujours une des parallèles du globe , poiH’ parvenir plus fpcilçracnt ej

TROISIÈME VÜE

plus ^romptémenl à la terre dont les bords doivent recevoir ou leurs œufs ou leur laite. Les femelles arrivent les premières, comme plus pressées de déposer un fardeau plus pesant ; les mâles accourent ensuite. Ils suivent le plus souvent ces mêmes parallèles, lorsqu’ils remontent les uns et les autres dans les fleuves et dans les grandes rivières, ou lorsqu’ils s’abandonnent à leurs couranspour regagner le séjour des tempêtes, parce que, à l’exception du Mississipi, de quelques rivières de la terre ferme d’Amérique, du Rhône, du Nil, du Borysthéne , du Don, du Volga , du Sinde, de l’Aval, de la rivière de Camboge, etc., les fleuves coulent d’orient en occident, ou d’o ccidcnt en orient.

Les oiseaux sont d’autant plus nombreux qu’ils fréquentent des continens plus vastes ; les poissons sont d’autant plus multipliés qu’ils habitent au milieu de rivages plus étendus.

11 n’est donc pas surprenant que, de même qu’il y a plus d’oiseaux dans l’hémisphère boréal que dans l’austral, à cause de la plus grande quantité de terre que présente la première de ces deux moitiés du globe , il y ait aussi beaucoup plus de poissons dans cet hémisphère du nord, parce que si les habitans de l’océan ont un séjour plus vaste dans l’hémisphère austral, dont les mers sont très-étendues, et les continens ou les îles très-peu nombreux , il y a peu de rivages où ils puissent aller déposer la laite ou les œufs destinés à leur multiplication. L’espace n’y manque pas aux individus , mais les côtes y manquent aux espèces.

Si l’on admet, avec plusieurs naturalistes, qu’à une époque plus ou moins reculée, les eaux de la iner^ plus élevées que de nos jours , couvroient une partie des continens actuels, de manière à les diviser dans une très-grande quantité d’îles , sans diminuer cependant beaucoup la totalité de leur surface , il faudra supposer, d’après les observations que nous venons de présenter, que, lors de cette séparation des continens en plusieurs parties isolées par les eaux de l’océan , il y avoit beaucoup moins d’oiseaux qu’à présent, ainsi qu’on peut s’en convaincre avec facilité , et que néamoins il y avoit beaucoup plus de poissons qu’aujourd’hui , parce que toutes les divisions opérées par la mer dans les terres, augmeiitoient nécessairement le nombre des rivages propres à recevoir les germes de leur reproduction.

LACÉrÈDE. II,

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