‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 61 sur 731 · LE TÉTRODON GROSSE-TÊTE · texte numérisé non relu

LE TÉTRODON GROSSE-TÊTE

LE

TÉTRODON GROSSE-ÏÊTE.

Voici encore un létrodon très-aisé à distinguer des autres espèces de sa famille. 11 en est, en effet, séparé par la grosseur de sa tête, beaucoup plus volumineuse, à proportion des dimensions du corps, que dans les autres cartilagineux de son genre. Il devient très-grand relativement à la longueur ordinaire de presque tous les autres tétrodons ; il est quelquefois long de deux pieds et demi. Il fait éprouver à ceux qui en mangent les mêmes accidens qu’un poison très-actif. Il se trouve dans les mers chaudes de l’Amérique et dans la mer Pacifique ; et l’on en doit la connoissance au voyageur Forster.

LE TÉTRODON LUNE'.

Ce poisson , un des plus remarquables par sa forme , habite non - seulement dans la Méditerranée, où on le trouve très-fréquemment, mais encore dans l’Océan , où on le pèche à piesque toutes les latitudes, depuis le cap de Bonne-Espérance, jusque vers l’extrémité septentrionale de la mer du Nord. Il est très-aisé de le distinguer d’un très-grand nombre de poissons , et particulièrement de ceux de son genre, par l’aplatissement de son corps , si comprimé latéralement , et ordinairement si arrondi dans le contour vertical qu’aperçoivent ceux qui regardent un de ses côtés , qu’on a comparé son ensemble à un disque ; et voilà pourquoi le nom de soleil lui a été donné , ainsi que celui de lune, qui a été cependant plus généralement adopté. lia d’ailleurs, sur celte grande surface presque circulaire que chaque côté présente , cet éclat blanchâtre qui distingue la lumière de la lune. En effet, si son dos est communément d’une nuance très-foncée et presque noire, ses côtés et son ventre brillent d’une couleur argentine très-resplendissante, surtout lorsque le tétrodon est exposé aux rayons du soleil. Mais ce n’est pas seulement pendant le

I. Molle, dans plusieurs de'partements mc'ridionaux ; meule, bout, dans plusieurs contrées d’Espagne ; mole bout ; lune de mer; poisson d’argent ; snnfish, en anglais*

jour qu’il répand ainsi cet éclat argentin qu’il ne doit alors qu’à la réflexion d’une clarté étrangère : pendant la nuit il brille de sa propre lumière ; il montre , de même qu’un très-grand nombre de poissons, et plus vivement que plusieurs de ces animaux, une splendeur phosphorique qu’il tient de la matière huileuse dont il est imprégné. Cette splendeur paroît d’autant plus vive que la nuit est plus obscure ; et lorsque le- poisson lune est un peu éloigné de la surface de la mer, la lumière qui émane de presque toutes les parties de son corps , et qui est doucement modifiée et rendue ondulante par les couches d’eau qu’elle traverse, ressemble beaucoup à cette clarté tremblante dont la lune remplit l’atmosphère , lorsqu’elle est un peu voilée par des nuages légers. Ceux qui s’approchent, au milieu de ténèbres épaisses, des rivages de la mer auprès desquels nage le tétrodon dont nous nous occupons, éprouvent souvent un moment de surprise en jetant les yeux sur ce disque lumineux, et en le prenant , sans y songer, pour l’image de la lune , qu’ils cherchent cependant en vain dans le ciel. Plusieurs indivi- .dus de cette espèce très-phosphorique, voguant assez près les uns des autres, multiplient cette sorte d’image ; et les figures lumineuses, nombreuses et très-mobiles, que présentent ces poissons, composent un spectacle d’autant plus étendu , que ces tétrodons peuvent être vus de très-loin. Ils parviennent, en effet, à la longueur de quatre mètres, ou un peu plus de douze pieds; et comme leur hauteur est à peu prés égale à leur longueur, on peut dire qu’ils peuvent montrer de chaque côté une surface resplendissante de plus de cent pieds carrés. On assure même qu’en 1735 on prit, sur les côtes d’Irlande, un tétrodon lune qui avoit vingt-cinq pieds anglais de longueur, et qui , par conséquent , paroissoit pendant la nuit comme un disque lumineux de plus de quatre cents pieds carrés de surface.

Tout le monde sait que les objets opaques et non resplendissans ne disparoissent pendant le jour, et n’échappent à une bonne vue , qu’à peu prés à la distance de trois mille six cents fois leur diamètre. Le tétrodon lune pêché sur les côtes d’Irlande auroit donc pu être aperçu, pendant le jour, à la distance au moins de quatorze mille toises , s’il avoit été placé hors de l’eau de la manière la plus favorable.

Mais, pendant la nuit, dans quel éloigne*

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ment bien plus grand à proportion ne voiton pas lé corps lumineux le plus petit ! Cependant , comme l!eau , et surtout les vagues agitées de la mer, interceptent une très-grande quantité de rayons lumineux , on ne doit \oir de très-loin les plus grands tétrodons lunes, malgré toute leur phosphorescence, que lorsqu’ils sont trés-prés de la surface des mers, et que l’on est placé sur des côtes, ou d’autres points trésé'ievés, cette double position ne laissant aux rayons de lumière qui partent de l’animal et aboutissent à l’œil de l’observateur qu’un court trajet à faire au travers de» couches d’eau.

Lorsque le tétrodon lune est parvenu à de grandes dimensions, lorsqu’il a atteint la longueur de plusieurs pieds, il pèse quelquefois jusqu’à cinq cents livres; et on a pris, en ellel , auprès de Plymouth, il n’y a pas un très-long temps, un poisson de cette espèce, dont le poids étoit de cinq cents livres, ou prés de vingt-cinq myriagrammes.

Les tétrodons lunes peuvent donc , relalivement à la grandeur, être placés à côté des cartilagineux dont les dimensions sont les plus prolongées ; et comme leurs deux surfaces latérales sont très-étendues à proportion de leur masse totale , on peut particuliérement les rapproclier des grandes raies , dont le coips est également comprimé de manière à présenter un déploiement très-considérable, quoique dans lin sens différent. Mais s’ils ofl’rent la longueur des grands squales, s’ils les surpassent même en hauteur, ils n’en ont reçu ni la force, ni la férocité. Leurs muscles sont bien moins puissans que ceux de ces squales très-allongés; et leur bouche , quoique garnie de quatre dents larges et fortes, montre une ouverture trop petite pour qu’ils aient jamais pu contracter l’iiabitude de poursuivre un ennemi redoutable , et de livrer des combats hasardeux L

Les nageoires pectorales sont assez éloignées de l’extrémité du museau, et leur mouvement se fait de haut en bas, beaucoup plus que d’avant en arriére, (lelle du dos et celle de l’anus sont très-allongées, et composées de rayons très-inégaux , dont les [)liis antérieurs sont les plus longs. La nageoire de la queue peut être comparée à

1, Le plus grand diamètre de la bouche n’e'lalt que d’un pouce et demi dans un individu long de trois pieds un pouce. (Note coimminuntée ÿar il/. Cnoier.')

une bande étroite placée à la partie postérieure de l’animal , que l’on scroit tenté de regarder comme tronquée ; et elle est étroitement liée avec les nageoires du dos et de l’anus par une membrane commune ■à ces trois organes, ce qui distingue particuliérement le tétrodon lune de tous les autres cartilagineux de son genre *.

La hauteur de ce poisson est presque égale à sa longueur. 11 est cependant dans cette espèce une vai’iété plusieurs fois observée, et dans laquelle la longueur est double de la hauteur. Indépendamment de cette diflèrence très-notable dans les dimensions, cette variété présente une petite bosse ou saillie au-dessus de ses yeux, et à une distance plus ou moins grande de l’extrémité du museau. Au reste, je me suis assuré, par l’observation de plusieurs tétrodons lunes , qüe des individus de l’espèce que nous examinons présentoient différentes figures intermédiaires entre celle qui donne la hauteur égale à la longueur , et celle qui produit une longueur double de la hauteur.

Mais cette espèce ne varie pas seulement dans sa forme, elle varie aussi dans ses couleurs; et nous avons trouvé parmi les manuscrits de Commerson le dessin d’une lune, dont la longueur est presque double de la hauteur, qui n’a pas cependant d’élévation particulière au-dessus du museau, et qui, au lieu des nuances que nous avons déjà exposées, est peinte de couleurs disposées dans un ordre remarquable. Un grand nombre de taches irrégulières, les unes presque rondes, les autres allongées, sont distribuées sur chaque face latérale de l’animal, et s’y réunissent plusieurs ensemble de manière à y former, surtout vers la tête et vers les nageoires pectorales, des bandelettes qui , serpentant dans le sens de la longueur ou dans celui de îa largeur de la lune, se séparent en bandelettes plus petites, ou se rapprochent et se touchent dans plusieurs endroits, et sont presque toutes couvertes de petits points d’une couleur très-foncée. Mais quelles que soient les couleurs dont la lune soit peinte, sa peau est épaisse, tenace, et revêtue le plus souvent de tubercules assez sensibles pour donner un peu de rudesse à ce tégument.

Immédiatement au-dessous de la peau

I. Au\ nagooires pectorales, il ou rayons, à celle du dos. ... 11 oul2 à celle de l’anus. . . 11

» celle de la gneue. , 17 oui S

LE TÉTLODON LUISE.

proprement dite, fee trouve une couche assez considérable d’une substance qui a été très-bien observée par mon confrère M. Cuvier, dans une lune qu’il a disséquée. Cette matière est d’une grande blancheur, assez semblable au lard du cochon, mais plus compacte et plus homogène : lorsqu’on la presse, elle laisse échapper beaucoup d’eau limpide ; elle se desséche sans se fondre , quand on l’expose à la chaleur ; et si on la fait bouillir dans l’eau , elle se ramollit et se dissout en partie.

M. Cuvier a vu. aussi dans la cavité de l’orbite de l’œil , et contre cet organe , un tissu remarquable, composé de vésicules, lesquelles sont formées de membranes molles et un peu distinctes, et sont remplies d’une substance semblable à du blanc d’œuf par la couleur et parla consistance. Ce tissu a un très-grand nombre de vaisseaux et de nerfs propres, et cède à la moindre impression.

L’ouverture de la peau , au travers de laquelle on aperçoit en partie le globe de l’œil, n’a ordinairement, dans son plu# grand diamètre , que la moitié de celui de ce globe. Elle est garnie intérieurement d’une sorte de membrane molle et ridée ; et autour de celte ouverture on découvre , immédiatement au-dessous de la peau , un anneau charnu, derrière lequel l’animal peut retirer son œil, qui est alors caché par la membrane ridée comme par une paupière.

L’on doit encore observer, dans l’organe de la vue d»i tétrodon lune, deux parties qui ont été très-bien décrites par M. Cuvier, ainsi que celles dont nous venons de parler. Premièrement, on peut voir une glande rougeâtre, un peu cylindrique, irrégulièrement placée autour du nerf optique, jf l’endroit où il a déjà pénétré dans le globe de l’œil , recouverte par la membrane intérieure de cet organe, à laquelle le nom de choroïde a été donné, et tenant à la membrane plus intérieure encore de ce même organe par un très-grand nombre de petits vaisseaux blancs, qui serpentent de manière à former un sorte de réseau.

Secondement il y a une espèce de poche ou bourse conique , composée d’une membrane très-mince , d’une couleur brune , et qui va depuis le nerf optique jusqu’au cristallin, en paroissant occuper un sillon de l’humeur vitrée.

Au reste , les nerfs optiques se croissent au-dessous du cerveau , sans se confondre : ie droit passe au-dessus du gauche pour

aller jusqu’à l’œil; et ils sôbt l’uü èl l’autre très-renflés, et comme divisés en plqsieurs filets , à l’endroit du croisement.

La cavité du crâne est près de dix fois plus grande qu’il ne le faut pour contenir le cerveau. Elle forme un triangle isocèle dont la pointe est vers le museau , et dont les côtés sont courbés irrégulièrement. A chaque angle de la base , cette cavité s’a^ grandit pour renfermer l’organe de l’ouïe.

Le diamètre de l’estomac n’est guère plus grand que celui du reste du canal intestinal. Ses membranes, ainsi que celles du duodénum et du rectum, sont fortes et épaisses ; et ce canal alimentaire renferme souvent, ainsi que celui d’un très-grand nombre de poissons, une quantité considérable , de vers intestinaux de différentes espèces.

Les reins sont situés dans la partie supérieure de la cavité abdominale ; ils se terminent vers la tête par deux longs prolongemens; ces prolongations sont reçues dans deux sinus de la cavité de l’abdomen ; ces sinus sont séparés l’un de l’autre par une cloison musculeuse, et ils s’étendent horizontalement jusqu’auprès des yeux.

Le péritoine contient une grande quantité d’eau salée et limpide, qui a beaucoup de rapports avec celle que l’on trouve dans la cavité abdominale des raies , des squa^ les, des acipenséres, et d’autres poissons cartilagineux ou osseux , et qui doit y par- . venir au travers des membranes assez perméables des intestins et d’autres parties intérieures du tétrodon lune.

Le foie est très-grand : il occupe presque la moitié de la-cavité abdominale , et est situé dans la partie supérieure de cette cavité, au-dessous des reins. Il est d’ailleurs demi-sphérique, jaune, gras, mou, parsemé de vaisseaux sanguins; il ne paroît pas divisé en lobes , et on le dit assez bon à manger.

La chair de la lune n’est pas aussi agréable au goût que le foie de cet animal ; elle déplaît non-seulement par sa nature en quelque sorte trop gluante et visqueuse , mais encore par l’odeur assez mauvaise que répand le tétrodon pendant sa vie, et qu’elle conserve souvent après avoir été préparée ; elle fournit par la cuisson une quantité assez considérable d’huile bonne à brûler, mais dont on ne se sert presque pas pour les alimens : aussi la lune est-elle peu . recherchée. Lorsqu’on veut la saisir, elle fait entendre, de même que la plupart des télrodons, et plusieurs autres poissons osseux et cartilagineux, un bruissement Irés-

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marqué ; et comme cette sorte de bruit est et voilà pourquoi la lune a été nommée souvent assez grave dans le tétrodon lune , porc, même dès le temps des anciens O» l’a comparé au grognement du cochon ; Grecs.

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