Le spare roügf.or
Neuf rayons aiguillonnés et sept rayons articulés à la nageoire du dos ; un ou deux rayons aiguillonnés et neuf rayons articulés à la nageoire de l’anus; la mâchoire inférieure plus courte que la su2:)érieure , et garnie de douze incisives fortes et rapprochées ; la tête et les opercules dénués d’écailles semblables à celles du dos ; la couleur de presque toute la surface de l’animal d’un rouge plus ou moins foncé; chaque écaille grande , arrondie , bordée d’or, et marquée, dans son centre , d’une petite tache d’un rouge Jjrunâtre.
Ja queue et sur l’opercule, avec l’argent des écailles ; et une troisième tache d’un beau rouge , se montrant de chaque coté audessus de la pectorale , et mêlant le ton et la vivacité du rubis à l’heureux mélange du bleu et du blanc éclatant, termine la réunion des couleurs les plus simples, et en même temps les mieux ménagées, les plus riches , et cependant les plus agréables. Les Grecs, qui ont admiré avec complaisance ce charmant assortiment, et qui cherchoient dans la Nature la règle de leur goût, le type de leurs arts, et même l’origine de leurs modes, l’ont choisi sans doute plus d’une fois pour le modèle des nuances destinées à parer la jeune épouse , au moment où s’allumait pour elle le flambeau de l’hyménéc. Ils avoient du moins consacré la dorade à Vénus. Elle étoit pour eux l’emblème delà beauté féconde : elle étoit donc celle de la Nature ; elle étoit le symbole de celte puissance admirable et viviliante, qui crée et qui coordonne, qui anime et qui embellit, qui enflamme et qui enchante, et qu’un des plus célèbres poètes de l’antique Rome, pénétré de l’esprit mythologique qu’il cberchoit cependant à détruire , et lui rendant hommage même en le combattant , invoqiioit sous le nom de la déesse des grâces et de la reproduction, dans un desplus beaux poèmes que les anciens nous aient transmis. Mais celte idée tenoit , sans doute, à une idée pins élevée encore. Cette sorte d’hiéroglyphe de la beauté céleste n’avoit pas été empruntée sans intention du sciu des eaux. Ce n’étoit pas seulement la Nature créatrice et réparatrice qui devoit in
LE SPAEE BORADE.
diquer cette consécration de la dorade.
Les idées religieuses des Grecs n’étoient qu’une traduction poétique des dogmes sacrés des premiers Égyptiens. L’origine des myslèrcs de Thèbes , liée avec la doctrine sacerdotale de l’Asie, remonte, comme cette doctrine, aux derniers grands bouleversemens que le globe a éprouvés.
Ils ne sont que le récit allégorique des pliénomènesqui ont distingué lesdilTérens âges de la terre et des deux. Cette histoire des dieux de l’Orient et du Midi est tracée sur un voile sacré , derrière lequel la vérité a gravé les fastes de la Nature. Et cet emblème , qui n’étoit pour les Grecs que le signe de la beauté productive , doit avoir été pour les anciens habitans de l’Inde , de la Perse et de l’Egypte , le symbole de la terre sortant du milieu des flots , et recevant sur sa surface vivifiée par les rayons du dieu de la lumière tous les germes de la fécondité et tous les traits de la beauté parfaite. Cette époque où la mer a cessé de couvi'ir nos îles et nos continens pouvoit d’autant plus être rappelée à l’imagination , dans une langue mythologique , par l’habitant de l’océan dont nous tâchons de dessiner l’image, que des dépouilles trés-reconnaissables d’un grand nombre d’individus de l’espèce de la dorade, gisent à dilférentes profondeurs au milieu des couches du globe , où les courans et les autres différentes agitations des ondes les ont accumulées avant que les eaux ne se retirassent de dessus ces couches maintenant plus exhaussées que les rivages marins , et où elles se trouvent , pour ainsi dire , déposées comme autant de médailles propres à constater l’important événement de la dernière formation des continens et des îles. Celte espèce étoit donc contemporaine de l’apparition des montagnes et des plateaux élevés au-dessus de la surface de l’océan ; elle existoit même long-temps avant , puisque des débris de plusieurs des individus qu’elle renfermoit font partie des couches de ces plateaux et de ces montagnes. Il faut donc la compter parmi celles qui habitoient l’antique océan, lorsqu’au moins une grande portion de l’Eurôpe , et même de l’Afrique et de l’Asie , n’étoit que le fond de cette mer, dont les marées. les courans et les tempêtes, élaboroieiit les grandes inégalités de la surface actuelle du globe. Elle appartient donc à des périodes de temps bien plus reculées que les terribles catastrophes qui ont successivement agité et bouleversé les continens,
depuis que les. esftix de îa mer se sont éloignées de leurs sommets ; elle est donc bien plus âgée que l’espèce humaine ; et , ce qui est bien plus remarquable , elle a traversé et les orages de destruction qui ont laissé sur le globe de si funestes empreintes , et les siècles de réparation et de reproduction qui ont rempli les intervalles de ces convulsions horribles , sans éprouver aucune grande altération, sans perdre les principaux traits qui la distinguent : le^ fragmens de dorade que Fou rencontre dans l’intérieur des montagnes sont entièrement semblables à ceux que l’on voit dans des alluvions plus récentes ■*, et même aux parties analogues des individus qui vivent dans ce moment auprès dé nos rivages. Des milliers d’années n’ont pu agir que superficiellement sur l’espèce que nous examinons ; elle jouit, pour ainsi dire , d’une jeunesse éternelle ; et pendant que le temps moissonne par myriades les individus qu’elle a compris ou qu’elle renferme , pendant qu’ils tombent dans la mort comme les feuilles sèches sur la surface de la terre vers la fin de l’automne , elle reste à l’abri de la destruction, et brave la puissance des siècles, comme un témoin de cette merveilleuse force de la Nature, qui partout mêle l’image consolante de la durée aux dégradations du dépérissement , et élève les signes brillans de l’immortalité sur les bords du néant.
Celte antiquité de l’espèce de la dorade doit, au reste, d’autant moins étonner, qu’on auroit du la deviner par une observation un peu attentive de ses habitudes actuelles. Elle vit dans tous les climats. Toutes les eaux lui conviennent : les flots des rivières , les ondes de la mer, les lacs , les viviers , l’eau douce , l’eau salée, Feau trouble et épaisse , l’eau claire et légère , entretiennent son existence et conservent ses propriétés, sans les modifier, au moins profondément. La diversité de température paroît n’altérer non plus , ni ses qualités , ni ses formes : elle supporte le froid du voisinage des glaces flottâmes, des rivages neigeux et congelés , et de la croûte endurcie de la mer du Nord ; elle n’y succombe pas du moins, lorsqu’il n’est pas cx-
i. Il n’est presque aucun ouvrage de géologie ou d’oryctologie qui ne renferme quelque preuve de cette assertion. On peut consulter particulièrement, h ce sujet, le grand ouvrage que publie , sur la montagne de Saint-Pierre de Maeslricht , mon savant collègue M. Faiijas Saint- Fond.
LE SPARE DORADE
cessif. Elle résiste à la chaleur des mers des tropiques ; et nous verrons , en par ourant l’histoire des animaux de sa famille , qui peut-être sont des races plus ou moins anciennes, lesquelles lui doivent leur origine , que le spare auquel nous avons donné le nom de notre savant ami Desfontaines , se plaît au milieu des eaux thermales de la Barbarie. Celte analogie avec les eaux thermales ne pourroil-elle pas être considérée d’ailleurs comme un reste de cette convenance de l’organisation, des besoins et des habitudes, avec des fluides plus échautfés que l’eau des fleuves ou des mers de nos jours, qui a dû exister dans les espèces contemporaines des siècles où nos continens étoient encore cachés sous les eaux ; au moins si nous devons penser avec les Leibnitz, les BulTon et les Laplace, que la température générale de notre planète , et par conséquent celle des mers de notre globe, étoit beaucoup plus élevée avant le commencement de l’ére de l’existence de nos continens , que dans les siècles qui viendent de s’écouler ?
Quoi qu’il en soit de cette dernière conjecture , faisons remarquer que parmi ces dépouilles de dorade qui attestent en même temps et plusieurs des révolutions qui ont changé la face de la terre et de l’ancienneté de l’espèce dont nous écrivons l’histoire , les fragmensles plus nombreux et les mieux conservés appartiennent à ces portions des animaux dont la conformation, toujours la même, prouve le mieux la durée des principaux caractères de l’espèce, parce que de la constance de leur manière d’être on doit conclure la permanence -de la manière de vivre de l’animal , et de ses autres principales habitudes, toujours liées avec les formes extérieures et les organes intérieurs les plus importans. Ces restes d’anciennes dorades qui habitoient l’océan il y a des milliers d’années, sont des portions de mâchoire, ou des mâchoires entières garnies de leurs dents incisives et de leurs rangées nombreuses de dents molaires. Pour comparer avec soin ces antiques dépouilles avec les dents des dorales actuellement vivantes, il ne faut pas perdre de vue qu’indépendamment de six incisives arrondies et séparées les unes des autres , que l’on trouve sur le devant de chaque mâchoire de ces spares, la mâchoire supérieure est armée ordinairement de trois rangs de molaires. Le premier de ces rangs contient dix mâchelières de chaque côté. Le se cond et le troisième n’en comprennent pas
un aussi grand nombre ; mais celles de la troisième rangée, et particulièrement les plus éloignées du bout du museau, sont plus grandes et plus fortes que les autres On remarque, le plus souvent , dans la mâchoire inférieure, des linéamens d’un quatrième rang de molaires, ou une quatrième rangée intérieure très-bien conformée ; et, en général, la quantité de rangées et de molaires paroît augmenter avec la grandeur et par conséquent avec l’ùge du poisson. La configuration de ces mâchelières varie aussi vraisemblablement avec les dimensions de l’animal ; mais e fond de celte configuration reste , et ces dents destinées à broyer ont le plus fréquemment une forme ovale ou demi-sphérique , plus ou moins régulière , convexe ou aplatie, et même quelquefois un peu concave, peutêtre suivant le nombre et la résistance des corps durs que le spare a été contraint d’écraser, et qui par leur réaction ont usé ces instrumens de nutrition ou de défense journalière.
Ce sont ces molaires fossiles, ou arrachées à une dorade morte depuis peu de temps, mais particuliérement les fossiles les plus grandes et les plus régulières, que l’on a nommées cvnpaiidincs ou bufoniies, de même que les mâchelières de Vana~ rinque loup, et celles de quelques autres poissons , parce qu’on les a crues , comme ces dernières , des pierres produites dans la tête d’un crapaud. On les a recherchées, achetées assez cher , enchâssées dans des métaux précieux , et conservées avec soin, soit comme de petits objets d’un luxe particulier, soit comme douées de qualités médicinales utiles. On a surtout attaché un assez grand prix , au moins à certaines époques, aux molaires de dorade que l’on trouve dans l’intérieur des couches de la terre , et qui , plus ou moins altérées dans leur couleur par leur séjour dans ces couches, olTrenl différentes nuances de gris, de brun , de roux , de rouge brunâtre. On a estimé encore davantage ces mâchelières dont on ignoroit la véritable nature , lorsque leurs teintes, distribuées par zones, ont montré dans leur centre une tache presque ronde et noirâtre. On a comparé cette biche foncée à une prunelle; on a vu dans ces molaires ainsi colorées une grande ressemblance avec un œil , on leur a donné le nom d^œil de serpent ; on les a supposées des yeux de serpent pétrifiés ; on leur a dès-lors attribué des vertus plus puissantes ; on les a vendues plus cher; et , en consé-