‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 614 sur 731 · FRISSONS · texte numérisé non relu

FRISSONS

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LE SPARE DORADE

qiience , on les a contrefaites dans quelques endroits voisins des parages fréquentés par les dorades et particulièrement dans l’île de Malte, en faisant avec de l’acide nitreux une marque noire au centre des molaires de spare dorade non fossiles, et prises sur un individu récemment expiré.

Les mâchoires qui sont garnies de ces dents molaires ou incisives dont nous venons de parler n’avancent pas l’une plus que l’autre. Chaque lèvre est charnue ; l’ouverture de la bouche un peu étroite ; la tête comprimée , très-relevée à l’endroit des yeux , et dénuée de petites écaillés sur le devant ; la langue épaisse , courte et lisse ; l’espace compris entre les deux orifices de chaque narine, marqué par un sillon ; l’opercule revêtu d’écailles semblables à celles du dos , et arrondi dans son contour; le corps élevé; le dos caréné; le ventre convexe ; l’anus plus voisin de la caudale que de la tête ; et l’ensemble du corps et de la queue couvert d’écailles tendres et lisses , qui s’étendent sur une portion de la dorsale et de la nageoire de l’anus.

Telles sont les formes principales de la dorade. Sa grandeur est ordinairement considérable. Si elle ne pèse communément que cinq ou six kilogrammes dans certains parages, elle en pèse jusqu’à dix dans d’autres , particuliérement auprès des rivages de la Sardaigne ; et le voyageur suédois Hasselquist en a vu dans l’Archipel, et notamment auprès de Smyrne , qui avoient plus de douze décimètres de longueur. Ce spare , suivant son âge et sa grandeur , reçoit , des pêcheurs de quelques côtes maritimes , des noms différens que l’on trouvera dans la synonymie placée au commencement de cet article , et qui seuls prpuveroient combien on s’est occupé de ce poisson , et combien on a cherché à reconnoî tre et à distinguer ses diverses manières d’être.

L’estomac de la dorade est long ; le py- Jore garni de trois appendices ou cæcums ; le canal intestinal proprement dit, trois fois sinueux , le péritoine noir ; et la vessie natatoire placée au-dessous du dos.

Indépendamment du secours que ce spare lire de cette vessie pour nager avec facilité, il reçoit delà force de scs muscles , et de la vitesse avec laquelle il agite scs nageoires , une grande légèreté dans ses mouvemens, et une grande rapidité dans ses évolutions ; aussi peut-il , dans un grand noînbre de circonstances , satisfaire

la voracité qui le distingue ; il le peut d’autant plus, que la proie qu’il préfère ne lui échappe ni par la fuite . ni par la nature de l’abri dans lequel elle se renferme. La dorade aime à se nourrir de crustacées et d’animaux à coquille, dont les uns sont constamment attachés à la rive ou au banc de sable sur lequel ils sont nés , et dont les autres ne se meuvent qu’avec une lenteur assez grande. D’ailleurs, ni le têt des crustacées, ni même l’enveloppe dure et calcaire des animaux à coquille , ne peuvent les garantir de la dent de la dorade : ses mâchoires sont si «fortes , qu’elles plient les crochets des haims lorsque le fer en est doux , et les cassent s’ils ont été fabriqués avec du fer aigre ; elle écrase avec scs molaires les coquilles les plus é.paisscs ; elle les brise assez bruyamment pour que les pêcheurs reconnoissent sa présence aux petits éclats de ces enveloppes concassées avec violence ; et afin qu’elle ne manque d’aucun moyen d’apaiser sa faim, on prétend qu’elle est assez industrieuse pour découvrir, en agitant vivement sa queue, les coquillages enfouis dans le sable ou dans la vase.

Ce goût pour les crustacées et les animaux à coquille détermine la dorade à fréquenter souvent lesrivages comme les lieux où les coquillages et les crabes abondent le plus. Cependant il paroît que , sous plusieurs climats , l’habitation de ce spare varie avec les saisons : il craint le très-grand froid; et lorsque l’hiver est très rigoureux, il se retire dans les eaux profondes, où il peut assez s’éloigner de la surface, au moins de temps en temps , pour échapper à l’influence des gelées très-fortes.

Les dorades ne sont pas les seuls poissons qui passent la saison du froid dans les profondeurs de la mer , qu’ils ne paroissent quitter, pour venir à la surface de l’eau , que lorsque la chaleur du printemps a commencé de se faire sentir, et qui , bien loin d’y être engourdis, y poursuivent leur proie , s’y agitent en dilférens sens, y conservent presque toutes leurs habitudes ordinaires, quoique séparés, par des couches d^eau très-épaisses , de l’air de l’atmosphère , et même de la lumière , qui ne peut du moins parvenir jusqu’à leui's yeux qu’extrêmement aifoiblie. Si ce grand phénomène étoit entièrement constaté , il donneroit l’explication des observations particulières, en apparence , contraires à ce fait très-remarquable , et qui ont été publiées par des physiciens très-estimables. Il mon-

LE SPARE DORADE

îreroit peut-êfrc quG si quelques espèces de poissons , soiLuaises à des circonstances extraordinaires , et placées, par exemple, dans de très-petits volumes d’eau, paroissent forcées, pour consener leur vie, devenir de temps en temps à la surface du fluide dansjequel elles se trouvent plongées, elles y sont quelquefois moins contraintes par le besoin de respirer l’air de l’atmosphère , que parla nécessité d’échapper à des émanations délétères produites dans le petit espace qui les renferme et lesrelient captives.

On a écrit que la dorade craignoit le chaud , aussi bien que le li és -grand froid. Cette assertion ne nous paroîl fondée en aucune manière, à moins qu’on n’ait voulu parler d’une chaleur très-élevée, et, par exemple , supérieure à celle qui paroît très-bien convenir au spare des fontaines. Si en général une température chaude étoit contraire à la dorade , on ne trouveroit pas ce poisson dans les mers très-voisines de la ligne ou des tropiques. En eflel , quoique la dorade habile dans la mer du Nord, et dans toute la jiarlie de la mer Atlantique qui sépare l’Amérique de l’Europe , on la pèche aussi dans la Méditerranée , non seulement auprès des cotes de France, mais encore auprès de celles de la Campagne de Rome, de Naples, de la Sardaigne, de la Sicile , de Malte , de la Syrie, de la Barbarie. Elle est abondante au cap de Bonne-Espérance, dans les mers du Japon , dans celles des. Crandes- Indes , et lorsque dans quelques-unes de ces dernières contrées, comme, par exemple, auprès des rochers que l’on voit sur une grande étendue des bords de la Méditerranée , la dorade passe une partie assez considérable du jour dans les creux et les divers asiles que ces rochers peuvent lui présenter, ce n’est pas , au moins le plus souvent, pour éviter une chaleur trop importune produite par la présence du soleil sur l’horizon, mais pour se livrer avec plus de calme au sommeil, au.quel elle aime à s’abandonner pendant que le jour luit encore , et oui, suivant Ronde- 'el, est quelquefois si profond quand la üit , préférée presque toujours par la dole pour la recherche de sa proie, n’a pas minencé de régner, qu’on peut alors rendre facilement ce spareenle harponiiant, ou en le perçant avec une fourche atlachée à une longue perche.

Dans le temps du h-ai, et par conséquent dans le pi intemps, les dorades s’approchent, non-seulement des rivages, mais encore

des embouchures des rivières, dont Beau douce paroît alors leur être au moins trèsagréable. Elles s’engagent souvent à cette époque, ainsi que vers d’autres mois, dans les étangs ou petits lacs salés qui communiquent avec la mer : elles s’y nourrissent des coquillagesqui y abondent ; elles y grandissent au point qu’un seul été siiflît pour que leur poids y devienne trois fois plus considérable qu’auparavant ; elles y parviennent à des dimensions telles, qu’elles pèsent neuf ou dix kilogrammes ; et en y engraissant, elles y acquièrent des qualités qui les ont toujours fait rechercher beaucoup plus que celles qui vivent dans la mer proprement dite. On a préféré surtout, dans les départemens méridionaux de la France, celles qui avoient vécu dans les étangs d’ÏIières, de Martigues, et de Latte, prés du cap de Cette. Les anciens Romains les plus difficiles dans le choix des objets du luxe des tables estimoient aussi les dorades des étangs beaucoup plus que celles :de la Méditerranée : voilà pourquoi ils en faisoient transporter dans les lacs intérieurs qirîls possédoient, et particuliérement dans le fameux lac Lucrin. Cohtmelle môme, dans ses ouvrages sur l’économie rurale, conscilloit de peupler les viviers de ces spares; ce qui prouve qu’il n’ignoroit pas la facilité avec laquelle on peut accoutumer les poissons marins à vivre dans l’eau douce, et les y faire multiplier. Cette convenance des eaux des lacs non salés, des rivières et des fleuves , avec l’organisation des spares dorades, et la supériorité de goût que leur chair contracte au milieu de ces rivières, de ces lacs et des viviers, n’ont pas échappé à Duhamel; et nous partageons bien vivement le désir que Bloch a exprimé en conséquence, de voir l’industrie de ceux qui aiment les entreprises utiles , se porter vers l’acclimatation oü plutôt le transport et la multiplication des dorades au milieu de ces eaux douces qui perfectionnent leurs qualités.

Au reste, lorsqu’on veut jouir de ce goût agréable de la chair des dorades, il ne suffit pas de préférer celles de certaines mers, et particuliérement de la Méditerranée, à celles de l’Océan, comme Rondelet et d’autres écrivains l’ont recommandé ; de rechercher plutôt celles des étangs salés que celles qui n’ont pas quitté la Méditerranée ; et d’estimer, avant toutes les autres, les dorades qui vivent dans de l’eau douce : il faut encore avoir l’attention de rejeter ceux de ces spares qui ont été pêches dans

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des eaux trop bourbeuses et sales, les dorades trop grandes, et par conséquent trop vieilles et trop dures; et enfin d’attendre, pour s’en nourrir, l’automne, qui est la saison où les propriétés de ces poissons ne sont altérées par aucune circonstance. C’est pour n’avoir pas usé de cette précaution que l’on a souvent trouvé des dorades difficiles à digérer, ainsi que Gelse l’a écrit; et c’est, au contraire, parce que les anciens Romains ne la négligeoient pas, qu’ils a voient des dorades d’un goût exquis, et d’une chair légère et très-salubre ; aussi en ont-ils donné de très-grands prix, et un Romain nommé Serge attachoit-il une sorte d’honneur à être surnommé Orata, à cause de sa passion pour ces spares.

Les qualités médicinales qu’on a attribuées à ces poissons, et particulièrement la vertu purgative, et la faculté de guérir de certaines indigestions, ainsi que de préserver des mauvais effets de quelques substances vénéneuses, ont de même , pendant quelques siècles, fait rechercher ces osseux. Du temps d’Élien , on les prenoit en formant, sur la grève que la haute mer devoit couvrir, une sorte d’enceinte composée de rameaux plantés dans la vase ou dans le sable. Les dorades arrivoient avec le flux ; et, arrêtées par les rameaux lorsque la mer baissoit et qu’elles vouloient suivre le reflux , elles étoient retenues dans l’enceinte, où môme des femmes et des enfans les saisissoient avec facilité. Rondelet dit qu’on employoit , à l’époque où il écrivoit, un moyen à peu près semblable pour se .;w''"!;iirer des dorades dans l’étang de Laite, ourles bords duquel on se servoit aussi de filets pour les pêcher; et il y a peu d’années qu’on usoit dans différentes mers, pour la pêche des dorades, du bregia', du vcrveiix'^, du tremaiL"^, et des haims garnis de chair de scombres et de crustacées, ou d’animaux à coquille.

Lorsqu’on prend une très-grande quantité de dorades, on en fait saler, pour pouvoir en envoyer au loin, et lorsqu’on a voulu les manger fraîches, on les a préparées d’un très-grand nombre de manières, que Rondelet a eu l’attention de décrire avec beaucoup d’exactitude.

Mais comme l’histoire de la Nature n’est

1. On nomme bregin ou bourgtn , h Marseille , un filet qui ressemble beaucoup au petit boulier dont nous avons parle à l’article du scombre thon.

■ 2. Voyez l’article du gacle colin

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