RAYE
LE CYCLOPÏÈRE LOMPE
Qle ceux dont la douce sensibilité recherche avec tant d’intérêt, et trouve avec tant de plaisir, les images d’afleclions touchantes que présentent quelques cires heureux, au milieu de l’immense ensemble des produits de la création , sur lesquels la Nature a si inégalement répandu le souille de la vie et le feu du sentiment, écoulent un instant ce que plusieurs naturalistes ont raconté du poisson dont nous écrivons l’histoire. Qu’ils sachent que, parmi ces innombrables habitans des mers, qui ne cèdent qu’à un besoin du moment , qu’à un appétit grossier, qu’à une jouissance aussi peu partagée que fugitive, qui ne commissent ni mère, ni compagne , ni petits, on a écrit qu’il se trouvoit un animal favorisé , qui, par un penchant irrésistible, préféroit une femelle à toutes les autres, s’altachoit à elle, la suivoit dans ses courses, l’aidoit dans scs recherches, la secouroit dans ses dangers , en recevoil des soins aussi empressés que ceux qu’il lui donnoit , facilitoit sa ponte par une sorte de jeux amoureux et de frotlemens ménagés ; ne perdoit pas sa tendresse avec la laite destinée à féconder les œufs, mais étendoit le sentiment durable qui l’animoit jusqu’aux petits êtres prêts à éclore ; gardoit avec celle qu’il avoit choisie les fruits de leur union ; les défendoit avec un courage que la mère éprouvoit aussi, et déployoit même avec plus de succès , comme plus grande et plus forte; et, après les avoir préservés de la dent cruelle de leurs ennemis jusqu’au temps où, déjà un peu développés , ils pouvoient au moins se dé-
I Lïeure de mer^ lump ou sea-wol , en Angleterre ; cock-padd , en Ecosse; haff~podde^ en Irlande ; snottolff , dans la Belgique ; stenbeitj enDanemarck; sjurygQ-Jish , en Suède; rongAiegse , en Norwègc,
rober àla mort par la fuite, attendoit, toujours constant et toujours attentif, auprès de sa compagne , qti’un nouveau printemps leur redonnât de nouveaux plaisirs. Que ce tableau fasse goûter au moins un moment de bonheur aux âmes pures et tendres.
Mais pourquoi cette satisfaction, toujours si rare, doit-elle être pour eux aussi courte que le récit qui l’aura fait naître ? Pourquoi l’austère vérité ordonnc-t-clle à l’iiislorien de ne pas laisser subsister une illusion heureuse? Amour sans partage, tendresse toujours vive, fidélité conjugale, dévouement sans bornes aux objets de son affection, pourquoi la peinture attendrissante des doux effets que vous produisez n’a-t-elle été placée au milieu des mers que par un cœur aimant et une imagination riante ? Pourquoi fan! -il réduire ces habitudes durables que l’on s’est plu à voir dans l’espèce entière du lompe, et qui seroient pour l’homme une leçon sans cesse renouvelée de vertus et de félicité, à quelques faits isolés, à quelques qualités individuelles et passagères, aux produits d’un instinct un peu plus étendu, combinés avec les résultats de circonstances locales , ou d’autres causes fortuites?
Mais, après que la rigoureuse exactitude du naturaliste aura éloigné du lompe des attributs que lui avoit accordés une erreur honorable pour ses auteurs, le nom de ce cartilagineux rappellera néanmoins encore’ une supposition toujours chère à ceux qui ne sont pas insensibles ; il aura une sorte de charme secret qui naîtra de ce souvenir, et n’attirera pas peu l’attention de l’esprit même le plus désabusé.
Voyons donc quelles sont les formes et les habitudes réelles du lompe.
Sa tête est courte, mais son front est large. On ne voit qu’un orifice à chaque narine , et ce trou est placé très-près de l’ouverture de sa bouche, qui est tresgrandc. La langue a beaucoup d’épaisseur