‹ Œuvres du comte de Tressan, précd́ées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 16 sur 16 · FLEUR · texte numérisé non relu

FLEUR

flacon du divin baume était attaché ; et bientôt Charlemagne vit Ogier presser sans relâche son ennemi, le faire tomber sur les genoux, lui arracher son casque, et faire voler sa tête d'un revers de son épée.

Après sa victoire, Ogier prend quelques gouttes du baume ; elles ferment ses blessures : il saisit Marchevallée ; et, s'élançant sur lui, il en devient le maître ainsi que du flacon; et Içs chevaliers français viennent le joindre après leur délivrance.

Ogier victorieux prit l'épée de Bruhier pour la porter aux pieds de Charlemagne, et lui présenta le flacon d'or comme le prix le plus précieux de sa victoire. L'empe^reur le reçut à genoux , et le remit ^tre les mains de Turpin , pour qu'il le plaçât à coté de la sainte amppule; mais Turpin l'ayant posé sur un autel, un nuage brillant y descendit, l'ekiveloppa,. répandit des parfums célestes, et le fit disparaître pour toujours.

Toute la cour de Charlemagne, qui n'était point encore descendue de Montmartre, lui fit remarquer le trouble et l'agitation qui régnaient en ce moment dans l'armée de Bruhier , rangée en bataille sous les remparts de Saint-Denis : il l'attribua d'abord à la mort de leur amiral ; mais bientôt le bruit des armes, les cris des combattants, et de nouvelles enseignes qui parurent sortir de Saint- Denis et s'étendre dans la plaitie , lui firent ju- , ger qu'une nouvelle armée attaquait celle de Bruhier.

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L'empereur ne se trompait point; c'était le firère d'armes d'Ogier, c'était le brave Caraheu, qui , formant deux divisions de son armée , s'était embarqué , portant ses voiles sur les côtes de France. Le commandant de la flotte avait abordé dans le port du Havre; mais , poussé par un vent plus violent , Caraheu n'ayait pu débarquer qu'à Dieppe; et, chemin faisant, il avait délivré la belle Clarice, reine d'Angleterre,* de quelques corsaires, du nord qui l'avaient enlevée.

Les deux divisions de l'armée de Caraheu s'étaient rejointes sous Pontoise ; d'où Caraheu , se portant siir Saint-Denis, avait appris par ses espions qu'il envoyait en avant tout ce qui se passait alors sous les murs de Paris.

Étaiït sûr de la délivrance de son ami , et de la mort de Bruhier, Caraheu ne balança pas à rendre un signalé service à l'empereur, en attaquant l'armée de Bruhier , dans la consternation que lui causait la perte de son amiral.

Ogfier reconnut bientôt l'étendard royal de son ami; et, le montrant à Charlemagne, il s'élança sur Marchevallée , et vola dans la plaine à son secours : Charlemagne le suivit à la tête de son armée; et celle de Bruhier, enveloppée de toutes parts , fut obligée de mettre bas les armes , après avoir inondé de son sang la plaine de Saint-Denis.

L'entrevue d'Ogier et de Caraheu fut telle qu'elle devait l'être entre deux aussi tendres amis , et les deux chevaliers les plus estimables de leur temps:

Charlemagne les joint, les embrasse, et plaçant le roi de Tunis à sa droite et le brave Ogier à sa gauche, il rentre avec eux triomphant dans Paris^

L'impératrice Berthe vient au-devant d'eux , les couronne tous trois de lauriers; et le savant et galant Eginard , chambellan et secrétaire privé de l'empereur, écrit toutes les grandes actions de cette célèbre journée dans ses fastes.

Berthe reçoit et traite comme sa fille la belle Clarice d'Angleterre , que Caraheu met sous sa garde ; Ogier et Caraheu sont honorés et caressés par toute la cour de Berthe. L'auteur prétend que les dames de cette cour crurent ne pouvoir trop faire pour ces deux héros ; que les unes réussirent à faire oublier, pendant quelques nuits, la belle Qloriande au sensible Caraheu; et qu'Ogier, dans la fleup de son âge , et doué dès l'instant de sa naissance par de belles et jeunes fées, fit convenir les dames qu'il aimait mieux en peu de jours que tous les hauts barons de la cour, voire^ dit-il, ceux de Montmorency ^ n'eussent aimé^dans tout un mois.

Quelques jours après, le duc Guy on de Mayence, roi, de Daneraarck, ayant pénétré dans la France par la Lorraine, et s'étant avancé jusqu'à Charenton, envoya le comte de Lœvendal à Charlemagne, pour lui dire que, quoiqu'il fût entré dans S-ÇS états comme son ennemi , il n'aspirait plus qu'à l'honneur de son alliance, et à lui rendre son hommage, comme au plus brave chevalier de son temps , et

comme au chef du monde chrétien. Charlemagne ne donna d'autre réponse au comte , que de l'embrasser, de monter à cheval avec lui , et de marcher au-devant du roi de Danemarck.

Tous ces grands princes réunis dans la cour de Charles tinrent conseil entre eux , et les plus anciens barons y furent appelés.

Il fut arrêté que les armées danoises et mauritaniennes se réuniraient ensemble pour traverser la mér, et pour porter la guerre chez les Sarrasins; et que mille chevaliers choisis parmi les plus braves de la cour de Charlemagne se rangeraient sous la bannière d'Ogier le Danois , qui , quoiqu'il ne fut plus roi, marcherait cependant comme leur égal.

L'archevêque Turpin ne perdit pas cette occasion de prêcher , et de faire tous ses efforts pour convertir à la foi chrétienne plusieurs des seigneurs payensdu nord qui suivaient le roi de Danemarck. Il parvint, en effet, à faire recevoir le baptêmie à plusieurs de ces chevaliers, et Turpin leur fit présent d'une robe blanche tout unie : mais ces chevaliers du nord , peu contents de n'avoir reçu que des robes de lin très simples, reprochèrent à Turpin sa lézinerie, et surent très bien lui dire que, toutes les autres fois qu'ils s'étaient fait baptiser sur les côtes de la Gliienne et de la Neustrie, ils avaient été revêtus dé robes infiniment plus riches que la dernière qu'ils venaient de recevoir de sa main.

Nous croyons ne devoir pas fatiguer nos lecteurs par la multiplicité des combats qu'Ogier, le duc Guyon et Caraheu livrèrent ensemble contre les Sarrasins : il leur suffira de savoir que ces braves princes furent toujours vainqueurs ; que la Ptolémaïde , la Judée , le royaume d'Acre et Babylone devinrent leur çon'quéte ; qu'Ogier fVit cpuronné roi de ces belles et riches contrées; que la belle Gloriande vint joindre son cher Caraheu, lorsqu'il entrait dans Jérusalem avec Ogier le Danois ; et que ce prince les ayant engagés à venir visiter avec lui le saint Sépulcre , un trait de la grâce pénétra le cœur de Gloriande et de Caraheu , que leurs vertus rendaient dignes de recevoir la lumière.

Tous les deux, de concert, demandèrent le baptême ; tous les deux le reçurent dans les eaux du Jourdain, et ce fut Ogier qui les présenta de sa main au pontife , qui leur imprima le sceau de la rédemption. Ce fut leur parrain et leur meilleur ami, qui leur donna le nom d'Euphrasie et d'Acaire , qui sont encore honorés aujourd'hui dans la légende. Nous ne suivrons pas l'auteur dans le récit des grands démêlés que le duc Guyon et son frère Ogier eurent avec beaucoup de diables, qui , furieux du bien que les deux frères avaient fait, s'efforcèrent de leur faire tout le mal qu'un pouvoir supérieur permit pour éprouver leur constance et leur foi ; les deux frères furent toujours , vainqueurs; mais le temps de leur séparation était

arrivé , et ce temps était celui que la fée Morgane desirait depuis long-temps, et dont la longue attente la faisait souvent soupirer.

Ogier venait de marier son neveu , Gaultier le Danois , fils du duc Guyon , à la belle Clairette , fille du puissant Murgalant, tombé sous le tranchant de Courtain : il fit reconnaître Gaultier pour son successeur; et, peu touché de l'éclat des couronnes accumulées sur sa tête, Ogier regrettait souvent la cour de Charlemagne, le duc Naymes, et Salomon de Bretagne, pour lesquels il avait le respect et l'attachement d'un fils. Ennuyé des honneurs paisibles dont il jouissait, et peut-être entraîné par sa destinée, et parla nécessité d'exercer les dons qu'il avait reçus des fées au moment de sa naissance , Ogier fit secrètement préparer un esquif, et , suivi d'un seul écuyer , il sortit la nuit de son palais , s'embarqua pour repasser en France, et fit diriger ses voiles vers les côtes de ce royaume (i).

(i) Nous avons cru devoir passer sous silence toutes les trahisons atroces que Tauteur dit qu'Ogier et le duc Guyon son frère essuyèrent delà part des chevaliers du Temple, qui s'étaient établis sur les côtes du royaume d'Acre et de la Ptolémaïde. Les Templiers, ayant surpris les deux frères dans leur lit, les avaient jetés dans un noir cachot; ils étaient prêts à les vendre comme leurs esclaves au roi Murgalant , lorsque la valeur de Gaultier le Danois et de Caraheu délivra les deux frères, qui, voyant Tabus que les coupables Templiers

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Les exploits guerriers et galants d'Ogier n'étaient point «ïieore à leur terme; une tempête furieuse emporta l'esquif, et le fit aborder sur des côtes inconnues. Le prince Ogier trouva souvent encore des géants à vaincre, des châteaux à renverser, et de belles princesses à remettre en liberté. Toutes ces princesses , tendres et reconnaissantes, éprouvèrent l'effet des dons dont il avait été comblé ; et c'est ainsi qu'Ogier atteignit le temps où la tendre Mcorgane se promettait de les éprouver à son tour, et d'en jouir pour toujours.

L'esquif, poussé par un vent frais , fendait un jour la mer avec la vitesse d'un oiseau. Tout-àcoup cet esquif dérive, il change de route malgré le gouvernail, et parait attiré. vers une grande montagne noire,- dont la pente s'étendait jusqu'à la mer. .Le pilote effrayé reconnut alors , mais trop tard , qu'il avait eu l'imprudence de ne pas se détourner assez de la sphère d'attraction. de la redoutable montagne d'aimant : cette attraction augmentant de moments en moments, l'esquif, emporté plus rapidement qu'une flèche, joint les

faisaient de k religion et de leur puissance, crurent rendre un service à la chrétienté par leur destruction. »

Cet anachronisme de Fauteur prouve que le roman d'Ogier le Danois ne peut être plus ancien que le règne de Philippe-le-Bel , ou qu'en traduisant l'ouvrage d'un auteur plus ancien il s'est permis de l'accommoder au temps où sa traduction a paru.

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bordé escarpés du pied de la montagne, se brise; et le seul Ogier, à l'aide de quelques débris, se sauve et parvient à s'élancer sur les rochers.

Lé sort d'Ogier était de trouver sans cesse de nouveaux ennemis à combattre , ou des aventures agréables à mettre à fin. A peine s'est-il avancé sur cette côte inconnue , qu'il est attaqué par deux lions furieux : deux revers de Courtain les terrassent. Il aperçoit de loin un vieux château ruiné , dont il ne paraît que quelques tours; il en voit sortir des flammes , et ce château retentit de longs mugissements.

Rien he pouvait ébranler le courage du héros danois; il assure son casque sur sa tête; il se couvre de son bouclier ; armé de la redoutable Courtain , il marche avec intrépidité vers ce château. Mille spectres horribles s'opposent en vain à sa marche; il les écarte avec son épée : bientôt il voit redoubler les flammes^ et 'deux monstres hideux, couverts d'écaillés vertes, se présentent avec un superbe cheval pour lui disputer l'entrée du château. Les monstres, armés de grandes nageoires qui leur servent d'ailes pour s'élever, et de griffes tranchantes , ainsi que le cheval qui lance un torrent de feu par la bouche et par les naseaux , veulent tous trois s'élancer sur lui : le , Danois se préparait à les combattre , lorsqu'il voit les feux s'éteindre , les monstres tombent à ses pieds ; le cheval tombe sur ses genoux , et semble l'inviter

Tristan de Léonais , etc. v) I

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à monter sur sou dos. Je suis Carpalus, lui dit l'un des monstres; je suis le roi des luitons(.i)de la mer : tu vois à mes côtés Malembrun, autre luiton de mer," et Papillon., luiton de teiTe; tous les trois punis par Oberon, roi de féerie, et par Morgane sa sœur, nous ne pouvons espérer de reprendre notre première figure , qu'en exécutant leurs ordres pendant deux cents ans, et nous avons celui de te, conduire à l'agréable et resplendissant château d'Avalon. A ces mots, le luiton Papillon semble redoubler ses instances pour l'engager à le monter. Ogier déjà ne balailce plus à voir la suite àe cette aventure ; il monte sur Papillon qui se met à courir avec rapidité, et qui franchit en peu d'instants lès précipices et les rochers qui bordaient et cachaiçpt une belle prairie.

A peine Papillon en eut-il touché l'herbe de ses pieds légers, qu'Ogier se vit environné d'une lumière brillante, qui semblait tracer la route qu'il allait suivre pour arriver au château d'Avalon, brillant d'une lumière encore plus vive et plus pure. ' '

L'auteur, dont l'imagination nous paraît être également religieuse et proiane, n'hérite pas à comparer la trace de lumière dans laquelle Ogier marchait alors , au char de feu dans lequel Enoch et Élie furent enlevés ; il paraît soupçonner même que ces deux grands prophètes résident

(i) Lutins.

dans^ k château d'Avalon, qui faisait partie du paradis terrestre*

Ce que nous pouvons assurer, c'est que l'imagination exaltée de l'auteur fait de ce château la description la plus propre à nous donner l'idée de ce paradis; fnais nous croyons devoir la supprimer, pour conduire Ogier plus promptement au sort que la tendre Morgan« lui: marqua dès le moment de sa naissance. x

Papillon ayant porté rapidement Ogier dans ce château brillant, ne lui laissa qu'à peine le temps de l'admirer; et, traversant un grand péristile, il entra dans les jardins; puis, s'enfonçant entre des bosquets de myrtes fleuris^ il finit sa course, et baissa les genoux sur le bord émaillé de fleura d'une fontaine, où ce beau cheval parut rester immobile.

Ogier descend, fait quelques pas, en suivant le cours de la fontaine ; mais il eçt bientôt arrêté par uue jeune, beauté, telle que l'on peint les Grâces, et presque aussi légèrement vêtue qu'elles. Il çM bien surpris de voirji l'instant tomber toutes ses armes; il semble qu'une main inconnue les rassemble pour en former un trophée. Ogier sent allumer dans ses veines un feu qu'il n'avait jamîtis senti si brûlant, même en se baignant avec Bf^icèpe» lia jeune beauté s'avance d'un air tendre i et lui pose sur la tête une couronne d'or entrelacée de fleurs; et dès cet instant le héros danois perd la mémoire. Ses combats, Charlema-

gne et l'amour de la gloire ne le touchent plus ; il ne voit plus que Morgane, il n'a plus d'autre désir que de soupirer sans cesse à ses genoux. Nous abrégeons la galante histoire de toutes les espèces de bonheur dont Ogier jouit pendant près de deux cents ans entre les bras de Morgane ; ce temps heureusement ne fat pas absolument perdu , puisque , dès la première année , leur amour heureux fit naître le brave Meurvin , dont la vie fat trop belle et trop brillante pour que tious négligions d'en parler.

L'enchantement et les délices* dans lesquels Ogier et Morgane passaient leur vie eût plus longtemps duré, si le soir d'un beau jour Morgane, en folâtrant avec son amant, n'eût pas fait tomber au fond de la fontaine la couronne qu'elle lui faisait porter sans cesse. Ogier à l'instant reprend toute sa mémoire : il n'en est pas moins épris, mais il en devient moins heureux. Le souvenir de Charlemagne, de ses prodies et de ses amis, trouble les moineiits qu'il passe près de Morgane. Cette fée ne pouvait plus, par la loi du destin, retirer la couronne plongée dans la fontaine, qu'au boiit d'une année révolue. Elle vojrait avec la plus vive douleur son amant la regarder quelquefois tendrement, mais avec tristesse. Il n'osait lui découvrir ses peines, et lé désir dont il brûlait d'aller près de Charles au moins pour quelque temps. Morgane elle-même sut enfin arracher cet aveu. Hélas!* lui dit -elle, qu'espérez-

VOUS?... Depuis longniemps Charlemagne et ceux qui vous étaient chers ne sont plus. Dieu ! s'écria le prince danois, il me semble que ce n'est que depuis peu d'années que je goûte le bonheur le plus pur avec vous. Êtes- vous donc surpris, répondit Morgane, qu'on oublie la longueur du temps que l'on passe avec ce qu'on aime? Vous l'oublieriez encore , cruel que vous êtes,, si mes faibles charmes avaient autant de pouvoir que la couronne qui vousi ôtait tout souvenir : mais allez, je ne vous arrête plus; allez remplir vos grandes destinées, et délivrer la France des cruels ennemis de la loi divine qui la ravagent. Conservez précieusement l'anneau que vous portez à votre doigt; montez sur Papillon, dont l'instinct et la force vous seront souvent utiles : partez , mon cher Ogier, et souvenez- vous sans cesse que Morgane, baignée de pleurs, ne soupire qu'après votre retour.

Ogier se jette à ses genoux, baise ses. belles mains qu'elle retire pour lui présenter et même pour attacher ses armes. Papillon s'approche de lui-même couvert d'un harnois propre aux combats. Ogier s'élance dessus , regarde en soupirant Morgane qui détourne les yeux et se jette éperdue de douleur entre les bras ; des nymphes de sa suite. Ogier part enfin , s'éloigrie , et Papillon lui fait franchir de nouveau les précipices et le porte sur les bords de la mer. '

Les luitons de mer, Carpalus et Malembruu

Tattendaient sur le rivage; l'un d'eux charge Ogier sur son dos , et l'autre passant sous Papillon, tous les deux déploient leurs grandes nageoires, traversent en peu d'heures le long espace de mer qui sépare l'île d'Avalôn de la France : ils le déposent sur la rive de Cette, se repion*gent dans la mer, et disparaissent.

Ogier remonté sur Papillon qui lui feit traver* ser la France presque aussi rapidement qu'il a traversé la mer. Il arrive sons les murs de Paris, qu'il eût eu peine à reconnaître, si les hautes tours de Sainte- Geneviève n'eussent frappé ses yeux. Il va droit au palais de Charlemagne , dont il ne reconnaît plus la structure. Sa surprise est extrême; elle augmente encore plus en ne pouvant entendre qu'à peine le langage dont les gardes du palais se servent pour répondre à ses questions , et en les voyant rire et trèà embarrassés pour expliquer celui dont il se sert avec eux. Une légère rmneur qu'excite la surprise des gardes fait arrêter quelques barons qui se rendaient à la cour. Ogier, qui reconnaît leur dignité de chevaliers au mortier qui leur couvrait la tête, demande k ces barons si le duc Naymes et Salomon de Bretagne sont auprès de l'empereur. A cette demande ils le regardent avec étonnement; l'un des plus vieux enfin dit aux autres : Quatid ce chevalier serait l'ombre de mon arrière grand-oncle Ogier le Danois, mieux ne pourraitelle ressembler au portrait que nous en avons

conservé dans la famille. Eh! ipon cher neveu, je suis ce même Ogier, dit-il, en sq souvenant alors que Morgane l'avjit assuré qu'il avait passé près de deux cents ans avec elle.

Les barons, plus étonnés que jamais, se consultent entre eux , et prennent le parti de le conduire au grand Hugues, que l'auteur dit qui régnait alors.

Le brave Ogier monte au palais sans crainte, accompagné des barons; mais lorsqu'entré dans la chambre royale, les barons l'avertissent de rendre hommage au monarque français, il est très étonné de ne voir qu'un homme de petite stature avec une grosse tête, dont l'air cependant était noble et martial, assis sur le même trône où si souvent il a vu Charlemagne, le plus élevé de stature et le plus beau prince de son temps.

Ogier lui raconte naïvemtent son histoire, et ce n'est qu'à peine qu'Hugues Capet peut la croire ; mais Ogier lui rapporte tant de preuves et de circonstances suivie^ , qu'à la fin il est forcé de reconnaître l'ancien chevalier qui se présente, pour être le célèbre Ogier le Danois. C'est de ce prince qu'Ogier apprend* que déjà la lignée de Charlemagne ne subsiste plus; que celle de Robert-le-Fort commence une nouvelle dynastie; que, depuis qu'il est sur le trône, il est obligé de combattre éans cesse contre les Sarrasins , qui passent souvent la mer pour rentrer dans le^^

belles provinces dont ils s'ëtaiept emparés autrefois. Il lui apprend qu'une des armées les plus formidables de ces mécréants assiège la forte ville de Chartres , et qu'il doit partir dans peu de jours pour tâcher de la secourir. Ogier, toujours enflammé d'amour pour la religion et pour la gloire, offre son bras au grand Hugues, qui l'embrasse, et le conduit chez la reine. L'étonnement d'Ogier redoubla lorsqu'il aperçut les nouveaux ornements et les coiffures dont les dames de la cour étaient parées. Cependant les beaux cheveux qui s'élevaient sur leur front , et les plumes entrelacées qui flottaient en l'air avec grâce, leur donnaient à ses yeux un air noble dont il fut enchanté. Son admiration augmenta, lorsqu'au lieu de la vieille Berthe il vit une jeune reine réunissant l'air majestueux aux grâces de son âge, à la taille de Galatée, et ài cet air ouvert et charmant, qui, sans se compromettre, sait Étalement s'attacher tous les cœurs. Ogier aborda la jeune reine avec un respect si profond, que beaucoup de courtisans le prirent pour un étranger, ou du moins pqur un homme élevé dans son château par quelque bisaïeul de ceux qu'on nommait la vieille cour, en parlant de celle de^ descendants de Charlemagne.

Lorsque la reine apprit du roi son époux que celui qu'il lui présentait était le célèbre Ogier le Danois, dont elle avait lu quelquefois tant de faits mémorables, racontés dans les chroniques

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de ce temps, sa surprise fut extrême; et cette surprise augmenta, lorsqu'en admirant la hauteur et la noblesse de sa taille elle vit encore la force, la jeunesse et même la beauté imprimées sur sont front

Cette reine avait trop d'esprit pour croire légèrement ; l'évidence l'eptraîna seule à se rendre ; et , loin de se moquer du vieux langage d'Ogier, toutes les questions qu'elle lui fit sur la cour de Charlemagne furent assez intéressantes et sensées, pour qu'elle en reçût les réponses instructives qu'elle desii^it.

Ogier se remit bientôt au ton de la nouvelle cour qu'il voyait pour la première fois; il sut même se prêter à toutes les questions qu'on eut l'indiscrétion de lui faire.

Hugues lui ayant fait préparer dans son palais un appartement où il avait fait porter de riches habillements, Ogier alla s'y désarmer, et revint au cercle de la reine , couvert d'un manteau de pourpre , doublé d'hermine et de marte zibeline; il excita l'admiration de toutes les dames de la cour, et surtout de la vieille comtesse de Senlis. Cette dame , qui possédait à fond la connaissance des chroniques françaises, se rappelait avec émotion toutes les aventures galantes dont elle savait qu'Ogier s'était toujours tiré d'une manière aussi brillante que de tous ses combats. Elle se plaisait à les rappeler souvent au prince danois ; et , lui serrant affectueusement les mains ,

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elle lie se lassait point de lui faire des questions souvent embarrassantes. L'aventure du bain avec Bélicène ne fut pas oubliée : Ogier ne pouvait en parler sans être vivement ému ; et la vieille comtesse , partageant son émotion , lui serra dans le moment dé son récit assez fortement la main, pour que l'anneau qu'il tenait de Morgane coulât de

* son doigt dans la main de la comtesse, qui, par une vieille galanterie pour Ogier, mit cette bague au sien. Mais quel ^st Fétonnement de toute la cour, lorsqu'on voit Ogier tomber sur un sopha presque sans force? Ses yeux s'éteignent, ses joues se creusent; il ne peut s'exprimer que d'une voix rauque et cassée pour redemander son anneau : la surprise redouble en voyant la

• comtesse de Senlis reprendre en un instant la fraîcheur, les grâces et la folie de la jeunesse.

La jeune reine avait trop de luîtiières pour ne pas connaître qu'un -pouvoir surnaturel agissait sur l'un et sur l'autre : touchée de l'état présent d'Ogier, blessée de l'air avantageux que prenait déjà la comtesse rajeunie, elle soupçonna que ces deux divers changements pouvaient être opérés par l'anneau d'Ogier.

La reine le redemande à la comtesse, qui dispute longttemps pour le lui rendre; mais la jeune reine, bien éloignée encore du temps où cet anneau pouvait lui devenir précieux , n'écouta que la justice , et pressa la comtesse avec tant de hauteur et de fermeté de le lui remettre , que celle-ci

fut forcée d'obéir. La reine sur-le-champ le remet au doigt d'Ogier, qui paraissait depuis quelques instants écrasé par le poids des années. Sur-lechamp il se ranime ; la pauvre comtesse de Senlis enlaidit et se raflaisse, et tous les deux se retrouvent dans leur premiei^^ état.

Cette aventure acheva de convaincre toute la cour française de la fidélité duWcit qu'Ogier avait fait de tout le cours de sa vie : il n'en devint que plus recommandable. Le grand Hugues crut ne , pouvoir trop faire pour honorer un aussi grand prince et le héros le plus célèbre. Dès ce moment il lui donna le commandement de son armée , et ne douta plus qu'Ogier ne le fît triompher de ses ennemis- Hugues, ayant reçu le même soir des courriers des habitants de Chartres qui commençaient à se trouver pressés, n'attendit pas que toutes les troupes fussent rassemblées podr voler avec Ogier à leur secours.

Ogier termina cette guerre aussi promptement que celles dont autrefois il était laorti si souvent vainqueur. Les Sarrasins ayant osé lui présenter la bataille , Ogier se chargea lui-même de l'oriflamme qu'il porta jusque dans leurs derniers rangs. L'amiral, le voyant presque seul au centre de son armée, rassembla Fétite de ses chevaliers pour l'attaquer; mais Papillon, le bon cheval d'Ogier, lança sur eux de ses naseaux et de sa bouche des torrents de feu qui les mirent en

désordre; et le bras de son maître, artné de la redoutable Courtain, eut bientôt achevé leur défaite.

Hugues, vainqueur des Sarrasins taillés en pièces , ramena le prince danois dans Paris , où ce libérateur de la France reçut les honneurs et les acclamations dues à sa valeur. Ogier resta quelque temps dans la cour de France, où l'amitié de la reine et celle du grand Hugues le retenaient : mais il eut bientôt la douleur de voir mourir ce dernier ; et c'est alors qu'enchanté de toutes les perfections qu'il avait trouvées dans la reine , il ne put se refuser au tendre hommage qu'il osa lui faire de sa main. La reine l'eût peut-être acceptée, et même elle devait le lendemain assembler les hauts baronis pour leur faire part de la proposition d'Ogier ; mais ce même lendemain , au moment où Ogier lui présentait à genoux ses gants, elle aperçut une couronne d'or qu'une main invisible posait sur sa tête; et dans l'instant un nuage brillant enveloppant Ogier le fit disparaître pour toujours à ses yeux. Ce moment était celui où le destin avait permis à Morgane de retirer la couronne de la fontaine ; c'était celui de l'expiration de l'année qu'elle venait de passer sans lui. Cette tendre fée, toujours occupée de son amour, ne perdit pas un instant pour remettre son amant en sa puissance; et le brave Ogier rentra pour toujours dans le premier enchantement , qui pendant deux cents ans avait fait déjà son bonheur.

DKS BATAILLES. 49^

MEURVIN.

' Nous espérons que nos lecteurs n'auront pas oublié, que , dès la première année de Fenchantement d'Ogier le Danois par Morgane, un fils avait été le fruit de leurs amours. Nous avons cru devoir ne pas interrompre l'histoire d'Ogier le Danois par le récit des hauts faits de SQn fils Meurvin pendant les dernières années du règne de Charlemagne, te^lps où ce grand prince avait perdu, par le long enchantement d'Ogier, le plus ferme appui de la religion et de son sceptre. Le fils d'Ogier se montra bientôt digne de remplacer un si brave père, et nous allons reprendre l'histoire de son enfance et de sa vie.

L'auteur de cette vie prétend l'avoir traduite en i533, d'un très ancien manuscrit conservé dans la bibliothèque de Saint-Denis. Nous sommes très portés à croire qu'en effet le roman de Meurvin doit avoir été forgé dans un cloître ; le peu d'invention qu'on y trouve , toutes les aventures qui paraissent calquées, sur celles de Doolin de Mayencé et d'Ogier le Danois , nous font présumer que quelque moine de Saint-Denis a profité dé l'espèce de passion que nos pères avaient pour les romans de chevalerie au commencement du seizième siècle, pour rassembler dans celui de Meurvin une quantité d'aventures peu vraisemblables qui ne sont liées p^ aucun ordre , qui

s'éloignent absolument de l'histoire, et que le goût n'embellit jamais.

Ce n'est donc presque qu'à regret que nous en allons donner un léger extrait; mais l'honneur qu'on accorde à ce Meurvin d'être le fils du celèbre Ogier ne nous a pas permis de le passer sous silence.

Au moment où les cris de Morgane annoncèrent qu'elle allait mettre un enfant au jour, Artus son frère, le petit roi Oberon, et les fées d'Ava- Ion se réunirent auprès d'elle. La plus considérable de ces fées se nommait Meurvine; ce fut elle qui reçut un beau prince , que l'instant d'après elle remit dans les bras de sa mère. Morgane le baise, et, le soulevant dans ses bras, elle s'écrie : O Dieu puissant! faîtes qu'il jouisse du don que je lui fais de ressembler k son père. Les principales fées ne purent que s'unir aux vœux de Morgane : qu'eussent-elles pu donner de plus à cet enfant? Mais daps ce moment décisif, une fée du dernier ordre , et mécontente de Morgane, dit en murmurant : Et moi je le doue de subir une longue prison, dont, il ne pourra sortir que par le secours d'un hermite dont la nai8Sanç.e aura coûté la vie à sa mère. Meurvine, ne pouvçint plus réparer ce que la ipéchaneçté de cette fée venait de faire , la frappa fortement dans sa colère , et la chassa , le visage couvert de sang et de larmes , de l'appartement de Mordue. Cette fée nommée Gratienne n'étaifpas assez puissante

pour se venger sur Meurvine d'une aventure aussi cruelle; mais elle jura d'en tirer vengeance sur l'enfant. Les préparatifs de baptême étant faits, l'enfant fut présenté sur les fonts par le grand Artus et Oberon qui lui servirent de parrains, et par Meurvine qui demanda que cet enfant portât son nom.

Le soir même Gratienne, profitant d'un moment où les fées s'étaient absentées pendant que Morgane dormait profondément , entre sans être vue dans la chambre de cette fée ; elle se saisit du petit Meuryin, et, l'étreignant dans ses bras, elle fait le souhait de se trouver sur le bord de la mer : elle s'y voit en effet; mais à l'inçtant elle sent qu'elle a perdu le peu du pouvoir d'une fée qu'elle avait, et qu'elle est réduite à l'état des autres femmes.

La beauté de Meurvin , $es innocentes caresses, et ses cris que la faim excitait, la firent repentir, mais trop tard, de l'avoir enlevé sans pouvoir lui procurer les secours nécessaires, Heureusemejat un villageois prêt à s'embarquer pour une île voisine arriva dans ce moment avec trois chèvres, dont une pleine de lait avait perdu son chevreau : attirée par les cris de l'enfant , cette chèvre accourt près de lui, le lèche; et le villageois approchant la petite bouche de l'enfant des mamelles de la chèvre, il les saisit et tette cette nourrice de nouvelle espèce.

Le villageois était un homme religieux; et,

croyant reconnaître la protection de la providence divine sur cet enfant, il l'emmène avec Gratienne, et les embarque tous deux pour les conduire dans l'île qu'il habitait.

Un coup de vent furieux que la barque essuie dans le trajet l'entraîne, l'île disparaît; et, pendant trois jours la barque est le jouet des vents et de la mer irritée. Elle aborde enfin sur une terre inconnue, dont les habitants suivent la loi de Mahomet : l'hospitalité que cette religion recommande leur fait trouver des secours ; un riche marchand les reçoit dans sa maison; mais le villageois étant mort, peu de jours après, de la fatigue qu'il avait essuyée , Gratienne n'ose déclarer qu'elle et l'enfant ont reçu le baptême, et Meurvin est élevé dans le musulmanisme.

Nous passons sous silence les longs détails de son enfance, dont un des plus vraisemblables événements , c'est que la jeune et jolie Clarisse , fille de Meurmont , Soudan de ce pays , voit Meurvin à l'école , le trouve charmant , et devient éperdue d'amour pour lui. Meurvin , frappé du même trait , dédaigne l'état de marchand que Barbin son père d'adoption lui propose ; il ne s'occupe qu'aui exercices de la chevalerie: et les amants ne croyant rien d'impossible , et ne mettant aucune borne à leurs espérances , Meurvin croit pouvoir s'élever par sa valeur jusqu'à se rendre digne de la main de la princesse qu'il aime , et dont il savait déjà qu'il était aimé.

C'est dans un tournoi qu'après s'être couvert des armes d'un chevalier qui venait de s'en retirer étant blessé, Meurvin commence à se signaler : il remporte le prix du tournoi; il le reçoit de la main de Clarisse; et c'est en baisant avec ardeur cette main qui le lui présente , qu'il se fait secrètement connaître de celle qu'il adore.

Meurvin, sans hausser sa visière , se dérobe aux applaudissements, s'échappe, se désarme, et revient chez le marchand.

Peu de jours après , Murgalant , Soudan de Damas , déclare la guerre au Soudan Meurmont , et dévaste ses frontières. Meurmont rassemble ses troupes , livre bataille à son ennemi : près de la perdre , renversé déjà de son cheval et ne se défendant plus qu'à peine, un cavalier inconnu, couvert d'armes simples et rouillées, le délivre, le remonte; et, chargeant ses ennemis, il les enfonce et prend Murgalant prisonnier.

, Cet inconnu , c'est Meurvin qui ne peut plus échapper à la curiosité comme à la reconnaissance de Meurmont : il en est reconnu sur la fin du combat. Meurmont l'arme chevalier; et tenant Murgalant en sa puissance , il fait entendre à ce Soudan qu'ils se sont tous deux rendus coupables en faisant couler le sang des vrais croyants: il lui donne la liberté ; tous les deux jurent une paix dont les conditions sont d'unir leurs armes contre les chrétiens , et d'attaquer ensemble l'empereur Charlemagne.

Tristan de Léonais, etc. vi2

Meurviti est employé dans cette guerre, et, victorieux dans tous les combats ; il devient le plus redoutable ennemi des chrétiens , et leur fait regretter Ogier le Danois, duquel depuis vingt ans on n'avait aucune nouvelle. Dans l'intervalle d'une trêve, Gharlemagne croit pouvoir accomplir le vœu d'un pèlerinage qu'il avait juré de faire au saint Sépulchre avec les pairs de sa cour. Gharlemagne, arrêté par la dévotion en visitant les lieux saints , veut trop tard rejoindre son armée: la trêve venait d'expirer; et Meurvin, à la tète d'une troupe d'élite, l'entoure, le fait prisonnier, et le conduit à Damas.

C'est dans cette ville que Meurvin reçoit un message et des lettres de Gratienne, qui se trouve forcée par un pouvoir supérieur à lui découvrir sa naissance , et le crime qu'elle a commis. Meurvin, pénétré d'horreur contre lui-même de tout le sang chrétien qu'il a versé , et surtout d'avoir arraché la vie au duc Guyon de Danemarck son oncle, remet Gharlemagne en liberté, lui présente à genoux son épée, et le conjure de lui trancher la tête. Les faits s'éclaircissent. Gharles, touché de son repentir, non-seulement lui pardonne, mais lui remet lui-même les armes à la main, pour qu'il puisse venger sur les Sarrasins le sang chrétien dont il s'est couvert en les servant.

Meurvin fait des exploits sans nombre , mais il est pris dans un combat inégal , et jeté dans une

prison obscure. Le redoutable Robastre vient l'en délivrer. Robastre était fils de Malembrun luiton de mer. Avant d'avoir été puni par Morgane, Malembrun était un chevalier aussi beau qu'il était brave; et c'est alors qu'amoureux d'une jeune nymphe de la suite de Morgane, et sa favorite , il s'en était fait aimer : ils s'étaient mariés secrètement ; et M organe n'en fiit informée que par les cris de sa favorite , qui mourut en donnant le jour à Robastre, dont l'éducation fut confiée au saint hermite du rocher de Damiète. C'est de là , qu'âgé de dix-huit ans, Robastre fut envoyé par l'hermite à Guérin de Montglave qui l'arma chevalier. Nous avons vu plus haut avec quelle valeur et quelle utilité Robastre et Guérin servirent Charlemagne dans la guerre contre Dannemont. Robastre avait contracté près de l'hermite le dégoût du monde et l'amour de la solitude : dès que la guerre de Danemarck fut finie, il revint pour rejoindre l'hermite qui l'avait élevé; mais, n'en trouvant plus que la cendre et les habits; il se revêtit des marques de la pénitence, et jura de ne sortir de cette solitude, que par un ordre exprès du Très-Haut.

Meurvin s'était rendu trop utile au service de la religion, pour périr dans une prison obscure. Ce fut Malembrun, père de Robastre, que la puissance céleste envoya dans Thermitage pour le conduire au secours de Meurvin. Robastre, l'ayant délivré, retourna passer ses jours sur le

5oO LA FLEUR

rocher de Damîète avec Malembrun, qui reprit sa première forme dès que Meurvin fut délivré.

Charlemagne , à la fin de cette guerre , dut à la valeur de Meurvin de se trouver maître d'une grande partie de l'Asie; il ne pouvait mieux reconnaître tant de services signalés, qu'en unissant Meurvin à la belle Clarisse, baptisée par l'archevéque Tiu*pin, qui ne la baptisa pas par immersion, dit l'auteur, le pape ayant décidé que cette cérémonie avait quelque indécence et quelque danger même, quand les prosélytes étaient jeunes et jolies.

Nous aurions autant de plaisir que nos lecteurs en auraient peut-être à voir finir ici l'histoire sans intérêt et sans invention de Meurvin; mais l'esprit de ces extraits ne nous permet pas d'en supprimer la fin , et nous devons montrer jusqu*ou les auteurs de ce temps osaient porter le mauvais goût, la superstition et la démence.

L'auteur dit donc qu'à peine Meurvin jouissait du fi:*uit de tant de vicaires , assis sur le trône de Syrie avec la belle. Clarisse, que le bonheur de son règne fut troublé par l'arrivée d'un monstre affreux qui ravageait ses états; et c'est ainsi qu'il raconte l'étrange naissance de ce monstre.

La coupable Gratienne avait déjà reçu dans son cœur deux des principaux démons qui président aux sept péchés mortels. L'envie et la colère lui firent enlever Meurvin : point ne s en estait ai^ee^ et touiours estait elle restée entachée ez

Googre

DES TBATAILLES. 5oi

lac^s et suàiecticfn des susdic^ démons. Leurs compagnons voulurent les rejoindre , et l'espèce de démon qu'on peint souvent avec des ailes couleur de rose fut très piqué de ne s'être pas encore logé dans le cœur de Gratienne, comme le premier que ieunesfilletêes sont disposées à rece%H^ir. Ce démon fut des plus ardents à tendre des pièges à Graticnne; et voici comment il s'y prit.

Il prend l'habit d'une jeune fille; et/ portant un pâté sous son bras et deux boutieilles d'un vin fort et fumeux , il vient sur le soir frapper à la porte de Gratienne , qui s'était retirée pauvre et délaissée dans une chaumière, où quelques fèves et de l'eau faisaient toute sa nourriture.

Dame, dit le démon en entrant, je suis fille étrangère jetée par la tempête sur cette côte : ne trouvant point d'asyle et pressée paf la faim, j'ai pendant trois jours cherché vainement du secours. J'étais près de périr, lorsque je rencontrai hier dans un bois deux grands clercs qiii revenaient avec d'abondantes provisions d'un prieuré voisin. Je les priai de soulager ma misère ; ils m'en donnèrent l'espérance : mais auparavant ils exigèrent que je répondisse à leurs questions multipliées.

La dernière fut de me demander si j'étais vierge ; je mis la main sur mon cœur , et je leur jurai que je l'étais* Bien, dit aussitôt l'un d'eux, vous êtes donc digne de nos secours. Sur cela, l'autre ouvre un panier, couvre le gazon de vivres et de

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flacoBS de vin, et tous les deux m'encouragoet à manger. Tout en mangeant, ils pandssaient toudiés de mon état, et se disaient l'un à l'autre, bien dommage est que si doulce et gente créature soit en voye de perdition éternelle. Hélas! pourquoi donc , mes chers seigneurs ? m'écriai-je. Quoi ! ne savez-vous pas qu'il est écrit que tout arbre qui n'aura pas porté de fruit sera Jeté dans le feu , et que le sens de cette parabole est que toute femme qui n'aura pas accordé le don d'amoureuse mercy ne verra pas le royaume des cieux? Je voulus d'abord disputer; mais ces grands clercs étaient si habiles, leur vin était si bon, leurs raisons étaient si fortes et si séduisantes, qu'ils me convainquirent. Las! offx a bien de la peine à trouver sans ciesse de nouveaux moyens de se défendre au fond d'un bois. Je me rendis donc à leurs raisons; et deux heures après les deux clercs se levèrent, en rn'assurant que ma conscience ne courait plus de risque, et qu'ils prenaient . sur eux tout le mal du péché qu'ils venaient d'effacer. J'aurais bien voulu les retenir encore , je me sentais bien émue par des doutes qui me restaient à leur proposer ; mais ils s'éloignèrent en me laissant ces provisionsique.je vous apporte. On m'a dit que vous étiez pauvre ; mais je ne vous demande asyle que pour une nuit, et je vous prie de me laisser partager cette couchette avec vous.

La pauvre Gratienne fut ainsi déçue par le dé-

DES BATAILLES. 5o3

mon le plus fin de tous, et dont souvent on a du plaisir à se laisser surprendre. Elle permit tout à la voyageuse; elle mangea le pâté, but le vin, perdit la tête, et le malin esprit fut le maître d'elle. A peine les autres démons virent -ils la porte du cœur de Gratienne ouverte, qu'ils s'y jetèrent en foule; et à son réveil la malheureuse Gratienne se trouva grosse , dit l'auteur , des sept péchés mortels; et qui pis est, d'un monstre qui, dans trois mois , devint d'une grosseur si énorme que le corps de Gratienne éclata. L'ame pénitente ne fut plongée que dans les flammes expiatoires pour achever de s'y épurer; et le corps, resté sans vie , fut jeté d'un coup de pied dans un abyme par le monstre à trois têtes, auquel Gratienne avait donné le jour.

C'est ce monstre qui désolait les états de Meurvin; et le diable Mutafier qui l'avait engendré s'était cru fort habile en douant cet étrange fils de ne pouvoir mourir de la main d'aucun homiye qui eût été nourri de lait de femme. Meurvin, comme nos lecteurs l'ont vu, se trouvait dans le cas d'avoir eu pour nourrice une chèvre. Il combattit le monstre dont il coupa les trois têtes, et que Mutafier aussitôt emporta, menant grande nojrse et grand deuil. Meurvin revint triomphant dans les bras de la belle Clarisse; ils firent fleurir la sainte loi dans leurs états; ils rendirent sans cesse la race de Doolin de Mayence et d'Ogier le Danois et plus nombreuse et plus célèbre. Les

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sujets de Meurvin furent heureux ; et nous crai-* gnons un peu que nos lecteurs ne croient l'être presque autant que nous d'être parvenus à la fin de cette dernière et ridicule histoire.

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