‹ Œuvres du comte de Tressan, précd́ées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 15 sur 16 · LA FLEUR DES BATAILLES · texte numérisé non relu

LA FLEUR DES BATAILLES

Ou Histoire des hauts faits de Doolin de Mayence ; de Geoffroy son fils, duc de Mayence et de Danemarck; du célèbre Ogier le Danois , duc de Mayence et de Danemarck, l'un des douze pairs et preux de la cour de Charlemagne ; et du duc et preux Meryin , fils d'Ogier > le Danois.

AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR

»oa«

JMous trouvons dans les trois romans qui traitent de la famille d'Ogier le Danois (i), plusieiu's actes de félonie et de trahison commis par les Templiers ; il est même parlé de leur destruction. On retrouve dans ces romans, dont nous allons donner l'extrait, Huon de Bordeaux jouant un personnage. On y retrouve de même Oberon , ce roi de féerie qui commence à paraître dans. IsaïeJe-Triste , et qui joue le rôle principal dans Huon de Bordeaux.

La citation de la destruction des Templiers pourrait fixer l'époque de la traduction en prose de ces trois romans au règne de Philippe-le-Bel , ou de l'un de ses trois fils qui se succédèrent sur le trône : mais l'époque de leur composition en vers paraît devoir être beaucoup plus ancienne , et nous fondons nos conjectures sur les remarques suivantes.

L'esprit dans lequel ces romans sont écrits nous porte à croire qu'ils ont été composés dans la cour des rois d'Angleterre , descendants de Guillaume-le-Conquérant.

(i) Doûlin de Mayence, Ogierle Danois et Mervin, réunis tous trois sous le titre de Fleur des Batailles. P.

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On trouve dans ceux de la Table ronde une affectation marquée à parler de tout ce qui peut contribuer à la gloire du trône et de la cour d'Angleterre, dont les princes et les cHevaUers jouent toujours le principal et le plus beau rôle. Dans ceux dont nous allons donner l'extrait, les princes du Nord, les descendants d'Odin et de Frëa, de même race que Guillaume-le-Conquérant, y paraissent supérieurs en vertus, et même en courage, aux chevaliers des autres nations.

On ne peut même , âans une espèce d'indignation , voir le plus grand des hommes, peint comme étant très inférieur à ce qjaen rapporte l'histoire. Charlemagne y paraît souvent fort au-dessous d'un héros. On le voit presque sans autorité dans sa cour, et ne pouvant rien exécuter sans le consentement de ses douze pairs. Cependant l'histoire nous apprend que jamais monarque n'eut un pouvoir plus absolu que Charlemagne. Elle nous apprend de même que les hauts barons , qualifiés du titre de comtes palatins ou du palais , et de celui de pairs , n'eurent une autorité particulière et prépondérante que lorsqu'ils eurent usurpé des droits régaliens sur l'autorité royale, et lorsque le droit de faire la guerre, de battre monnaie, d'avoir une cour composée à l'instar du roi régnant, fût établi par la force et la rébellion , sous le règne des faible^ et fainéants successeurs de Charlemagne.

.On peut doi^q distinguer dans ces romans -ci deux époques , et même deux esprits différents : la première est leur composition en vers , sous les règnes des successeurs de Guillaume-le-Conquérant , princes toujours intéressés à répandre de l'ombre sur la splendeur de la cour et de la monarchie françaises ; la seconde est celle

DE l'auteur. 383

où ces romans, remis en prose, ont été accommodés au tetnps où les traducteurs éoî'ivaient. Dans la première de ces époques, les auteurs ne devaient point donner aiix prîttOes et aux bai*ons de la cour de Charlémagne le titre de pairs, qui ne signifiait encore alors que la parité des personnes et des états. Le titre de pair ne devint une dignité éminente , que sous les successeurs de Charlemagne. Ce fut alors que quelques seigneurs puissants en terres et en armes , ayant usurpé les droits régaliens , se traitèrent de pairs entre eux , au nombre de douze. A Timitation du gouvernement du Nord , ces douze seigneurs pairs rendaient la justice , et décidaient des grandes affaires de la nation. M. Mallet (i) prétend même qu il existe encore en Danemarck plusieurs espèces de champs-de-mars où Ion voit douze rochers qui servaient de sièges à ces douze pairs , et qui entourent un rocher plus élevé que le souverain occupait. C'est à rinstar de ces pairs du Nord, que la pairie dignitaire s'établit dans l'Angleterre que les Normands avaient conquise , et dans la Neustrie à laquelle ils donnèrent leur nom après l'avoir soumise. Il n'est pas étonnant de trouver de pareilles erreurs dans nos anciens romanciers, dont l'ignorance en tout point paraît extrême : leur superstition l'égale. L'amour du merveilleux, je le répète , paraît être un faible inné dans les hommes , et souvent il conserve encore bien du pouvoir dans les

(i) Mallet de Genève, auteur d'une histoire de Danemarck estimée. Mallet-du-Pan , qui rédigeait la partie politique du Mercure , dans les premières années de la révolution , était son parent.

384 AVERTISSEMENT DE l'aITTEUR.

siècles les plus éclairés. Quant à tout ce qui tient à la pairie et à l'état des personnes e» France sous les première et seconde races, nous ne pcmyons faire rien de mieux pour les lecteurs , que de les renvoyer à la dissertation lumineuse de M. Fabbé de Gourcy, couronnée par rAcadémie des Inscriptions.

DE DOOLIN , COMTE DE MATENCE.

VTUY, sire et comte de Mayence, api rendu célèbre comme chevalier, se faisa comme souverain dans ses états de May< rié depuis sept ans, la belle et jeune de Mayence lui avait donné trois princes manquait à son bonheur; mais rarement il en est un qui soit durable. Guy passionné pour la chasse s'arrachait le matin des bras de la belle comtesse, poursuivait un cerf, et devançait souvent ses piqueurs. Un jour, se trouvant seul à la queue des chiens, dans l'endroit le plus sauvage de la forêt, le cerf qu'il poursuivait se jeta dans la cabane d'un hermite : au moment où le cerf cherchait un asyle, le comte Guy lance son dard; il entend le cri d'un homme. Saisi de crainte, il entre ; il voit qu'il a frappé le saint hermite, habitant de cette cabane.

Guy cherche en vain à rappeler l'hermite à la vie; une troupe d'anges enlevait déjà l'ame au ciel, après avoir rempli la cabane de lumière et de parfums. Le comte, désespéré de ce crime in-

Tristan de Léonais , etc. 2D

volontaire, crut ne pouvoir l'expier qu'en consacrant le reste de ses jours à la pénitence. Il se dépouUle de ses armes, en gémissant; il rend les honneurs funèbres à l'hermite ; il se revêt de ses habits, chasse le peu de chiens qui l'avaient suivi; et s'enfermant dans cette solitude , ignoré de sa cour, élevant ses cris et ses bras vers le ciel, il demandait la rémission du sang innocent qu'il avait versé,

La jeune comtesse et les seigneurs de sa cour faisaient depuis trois jours des recherches inutiles pour retrouver le comte Guy, lorsqu'un baron de cette cour, nommé Herchambault , homme féroce et traître, osa troubler le cours de ses larmes et de sa douleur, en lui disant: Bien sçay que mallement à mort ai^z pourchassé et mis le tomte; mais se à baron et seigneur veniez me prendre y consentant suis te de celer votre fbrfmC' ture. On imagine sans peine avec quelle horreur et quel mépris la comtesse* reçut Herchambault : mais le traître l'avait bien prévu; son ame atroce, qui ne désirait vivement que de s'emparer des états de Mayence , avait su préparer la plus noire des trahisons. Ayant trouvé la veille un bon pèlerin dans la forêt, il l'avait massacré, l'avait défiguré , et l'avait enterré au pied d'un ari^re : c*cst là que le traître Herchambault dit aux autres barons qu'il avait trouvé le corps du comte; et, le leur ayant fait voir, il accusa la comtesse de haute trahison, demanda qu'elle fôt brûlée, et défia au

combat à toute outrance quiconque oserait la défendre.

Une partie des chevaliers craignant le redoutable Herchambault) et les autres étant séduits par les fausses apparences, la comtesse fut condam* née; et bientôt elle eût subi cette sentence, si le comte Baudouin n'en eût suspendu l'exécution, en leur représentant que le crime n'était point assez avéré, et qu'il était plus sage que la comtesse fût mise en prison sous sa garde , jusqu'à ce qu'on eût de nouvelles preuves ^^ontre elle. Herdiambault, voyant qu'il s'opposerait vainement à cet avis dicté par l'équité , demanda que la régence des états de Mayence et la garde des trois jeunes princes lui fussent remises; les barons le lui accordèrent. Baudouin s'empara de la comtesse, qu'il conduisit et traita honorablement dans un de ses châteaux ; et le méchant Herchambault se saisit de la régence et des trois jeunes princes, dont l'aîné nommé Doolin n'avait encore que sept ans au plus.

Six mois étaient à peine écoulés, lorsque les jeunes princes s'étant allé promener sans autre garde que les femmes de leur suite, une troupe armée les entoura, massacra leurs gouvernantes, et les enleva. Le chef de ces brigands était un scélérat gagné par Herchambault : il conduit les trois princes sur les bords du Rhin; il revoie sa suite, et s'emb£u*que avec eux dans une chaloupe : bientôt entraînés par la rapidité du fleuve, le bri-

gand, ne voyant plus que des bords solitaires^ tue le plus jeune des enfants, et le jette dans le fleuve. Cependant , ému par les cris de l'enfant , et par le sang de ses maîtres qu'il avait fait couler avec une sorte d'horreur, il saisit le second, il lui attache une pierre au cou pour le jeter dans le Rhin: cet enfant, plus fort que le premier, fait quelque résistance en embrassant ses jambes, Doolin, l'aîné des trois, qui connaît que le même sort lui est préparé, aperçoit vm couteau qui pend à la ceinture du brigand; il s'élance sur lui, saisit ce couteau , et d'un même temps il lui perce le cœur: le brigand tombe mort dans le Rhin. Doolin coupe la corde qui serrait le cou de son jeune frère. Le fleuve continue à les entraîner; et formant plusieurs détours dans ce pays solitaire et sauvage, un ôourant porte la chaloupe contre la pointe d'une forêt où des racines l'arrêtent, et mettent les enfants à portée de gagner la terre. Mais le plus jeuiîe, blessé par la corde, atténué par la faim , jette bientôt des cris douloureux, tend les bras à son frère, et l'instant d'après il expire. Doolin baigne de larmes le visage déjà glacé de son frère : il pousse les cris les plus aigus; ces cris sont à la fin entendus. Un hermite accourt ; c'était le comte de Mayence lui-même. Le malheureux Guy reconnaît ses enfants; il pleure sur celui qu'il couvre de terre; il serre l'aîné ^ans ses bras, et l'emmène à son hermitage. C'est là que Doolin apprend à son père

rhorrible trahison d'Herchambault , ràccusation portée contre la mèrjî , l'enlèvement et la fin de ses deux autres ef^fants. Dans un premier moment de fureur, le comte se saisit de ses armes; il veut voler à Mayence pour punir le traître Herchambault : mais à peine est-il sorti de Ten* ceinte de son hermitage, que le ciel, irrité de ce qu'il manque à son vœu , le frappe d'aveuglement. Il s'humilie sous le coup qu'il reçoit ; il se fait reconduire dans sa cabane par son 61s : l'un et l'autre se mettent en prières : bientôt une ro* sée céleste descend et baigne les paupières de Guy, qui recouvre la vue; mais, reconnaissant que le ciel, toujours juste, destine un autre vengeur à tant de crimes, il renonce à l'idée de les punir lui-même, et tous ses soins se portent à élever Doolin , et à le rendre digne de défendre sa mère et de recouvrer ses états.

Tout annonçait dans le jeune Doolin un héros naissant : plus grand que les enfants de sou âge , une force surnaturelle, un courage intrépide le portèrent bientôt à ne pas craindre les bêtes les plus féroces de la forêt; et souvent il apportait leurs dépouilles à son père, qui n'aspirait qu'à voir son fils en état de punir son ennemi.

Huit ans s'étaient à peine écoulés, lorsque la duchesse de Finlande, sœur de Guy, vint à Mayence pour savoir quel était l'état de la famille d'un fi^ère qu'elle adorait. Cette princesse, prévenue par le perfide Herchambault , fut surprise

Sgo LA FLEUR

d'apprendre que la comtesse de Mayence était encore en vie : elle fait assembler le conseil des barons; elle joint sa plainte à* celle qu'Herchambault avait portée : la comtesse est condamnée; on assemble les communes, et Ton entoure le château de Baudouin qui la tenait sous sa garde.

La comtesse n'avait d'autre ressource que de présenter un champion qui voulût soutenir seul son innocence contre Herchambault et son frère Drouart. Inspirée par le ciel, elle n'hésita pas k prom^tr#de présenter un chevalier; mais le con* seil, animé par la duchesse de Finlande, ne lui donna que quinze jours pour le trouver, et secrètement on lui ôta les moyens d'y réussir. Herchambault et Drouart son frère étaient, trop redoutés pour qu'aucun chevalier mayençais osât entreprendre de les combattre ; et le comte Bau* douin, accablé par les ans et par de longs travaux guerriers, était dans l'impuissance de porter les armes. I^a malheureuse comtesse de Mayence n*attendait plus que la mort; le jour fatal appro* chait; on préparait déjà le bûcher. Elle croyait élever vainement ses cris au ciel, mais ceux de l'innocence en sont toujoiïrs écoutés.

Dans ce même temps, le jeune Doolin ftit éclairé sur le sort de sa mère et sur son devoir par un songe si frappant, qu'il s'éveilla brusquetnent, et courut se jeter aux pi^ds de son père en le conjurant de lui permettre de voler à Mayence, et de défendre Fhônneur et la vie de

DES BAT4ILI.es. 391

celle dont il tenait le jour. Le comte Guy ne put apprendre sans douleur et s^qs efïroi le généreux desseip de son fils; il lui en représentait encore tous les périls , lorsqu'il fut interrompu par le hennissement d'un cheval qui frappait la terre de son pied à la porte de sa cabane : il court à cette porte avec Doolin; ce cheval, d'une force et d'une beauté sans égales, n'avait rien de farouche, et semblait caresser le jeune comte. Cet événement, joint au songe de son fils, acheva de le persuader qu'un pouvoir surnaturel le protégeait : il n'hésite plus à l'armer chevalier ; il le couvre lui - même de ses armes , il lui donne les kistructions les plus sages sur la conduite qu'il doit t^^r. Le cheval docile est bientôt chargé par ses mains, du harnois qu'il avait conservé. Il embrasse son fils les larmes aux. yeux. Doolin essaie, pour la pi^emière fois, à monter sur ce cheval qui plie les genoux pour lui donner plus d'aiêwce ; et, après avoir reçu la bénédiction de son père, il part comme ^n trait, et suit la route que Le ccHnte Guy lui prescrit de tenir.

L'auteur fait éprouver au jeune Doolin , avant de le feâre arriver à Mayence, plusieurs aventures périlleuses dont il ?e tire avec gloire. Le grand in&éipet qui appelle Dqohn au secours de sa mère nous les ferait supprimer toutes, si l'une d'entre elles ne peignait assez vivement la candeur des moeurs de ce temps, pour ne devoir pas être omise.

392 LA JPLEUA

Doolin n'était plus qu'à demi -journée de Mayence, lorsqu'il rencontre une espèce de géant suivi cl'un grand nombre de chevaliers qui s'exerçaient à la joute : il est provoqué par l'un d'eux; Doolin lui fait perdre les arçons. Plusieurs autres chevaliers lui succèdent; ils éprouvent tous le même sort. Le géant, indigné du déshonneur de ses chevaliers, prend une forte lance, défie Doolin, et court rapidement sur lui. Le cheval de Doolin semble redoubler de force , ainsi que son maître ; et l'atteinte des deux chevahers est si violente, que Doolin en perd un étrier : mais le géant et son cheval paraissent être foudroyés ; ils tombent et roulent siu* le sable : une roche qui s'y trouve brise la tête du géant qui reste mort sur la place ; et , tandis que ses chevaliers courent à son secours, Doolin s'éloigne, poursuit sa route, et arrive dans un château bien fortifié, où le seigneur châtelain le reçoit avec politesse,

Il§ étaient près de se mettre à table, lorsque six chevaliers de la suite du géant arrivèrent ail même château. Hsreconnurent Doolin à sesarmeSi Apprendre au châtelain que ce chevalier venait de tuer son seigneur suzerain , et attaquer Doolin,. fut l'ouvrage du même moment ; mais presque en aussi peu de temps le jeune comte en pourfend deux, et jette les quatre autres par la fenêtre dans les fossés du château. Le châtelain effrayé se sauve dans une tour d'où il appelle ses gens à sa défense : ils attaquent vainement le jeune cheva-

DES BATAILLES. SqS

lier, qui, sans daigner se servir de son épée, les terrasse; et bientôt il en débarrasse le château, en les jetant par- dessus les créneaux. Il court ensuite au châtelain qui lui crie merci : Doolin se contente de lui prendre sa ceinture et ses clefs, et de l'enfermer. Il retourne se mettre tranquillement à table; il fait bonne chère, et ferme ensuite toutes les portes du château, lève les ponts-levis , se désarme , et s'endort dans un bel appartement, qui d'abord avait été préparé pour lui.

L'aube du jour commençait à peine à paraître, lorsque Doolin fat réveillé par le^ sons d'une voix aussi douce que légère : il n'en avait jamais entendu de pareille. Il est vivement ému, il se lève, il vole vers la chambre d'où cette voix paraît sortir : il regarde par le trou de la serrure ; il y reste immobile et éperdu.

L'auteur a soin de rappeler ici que Doolin n'avait encore que quinze ans, dont il venait de passer les huit dernières années dans un pays sauvage, où il n'avait pu voir que son père et les bêtes de la forêt : il ne lui restait qu'une idée confuse des femmes aimables qui ornaient la cour de sa mère. L'auteiu* a soin aussi de nous apprendre que celle dont Doolin entendait la voix était la charmante Nicolette, fille du châtelain : elle était sortie depuis huit jours d'une abbaye de nonnains, et n'avait jamais vu d'hommes que son père, et le sénéchal auquel elle était desti-

née^ Toiis les deux étaient vieillarids chenus et portant longue barbe fioHe^ blanche. Nicolette n'avait que quatorze ans; elle avait toute l'innocence de cet âge : mais souvent elle avait entendu de vieilles nonnes dire bien du mal de l' Atoout , et les jeunes en parier eti soupirant, et le peindre comme un en&nt charmait qu'elles regrettaient, et qui souvent faisait des miracles «n £eiveur de la jeunesse et de la beauté. Pleine de cette idée, Nicolette chantait alors :

Hélas! chétive Nicolette , Jà n'auras de bien par amottrs :

A la vieillesse, à la retraite , On veut sacrifier tes jours.

Si dolente et déconfortée,

Mon père voit couler mes pleurs;

Par lui sans cesHe rebutée ,

Pas n'est touché de mesnalliears.

Voit-on l'orfraie à la fauvette S'unir au fond des antres sourds?

Voit^on la jeune brebiette Passer dans les bras d'un vieHK ours ?

Hélas ! quoique je n'aie encore Rien vu qui puisse me charmer , Je désire un bicfn que j'ignore; Mon «cenr sent le besôim d'aimer.

Ou te dit faiseur de miracles, Et père des plus doux plaisirs , A.tnoiu>! viens rotule les ol>staoIes; iApprends-moi quels sovt wes désirs^

DES BATAILLES. 3g5

Nicdette fut interrompue à ces xnots par le bruit de la porte qui s'ouvrit, et par le cri de sur* prise et . d'admiration que poussa Doolin en la voyant. Nicolette , quoique bien surprise , lui sourit doucement, et lui tendit les bras en «'écriant: Ah! seriez •vous l'Amour? Vous êtes bien assez beau pour que je le croie; mais vous êtes bie^ plus grand que lui, car on dit que c'^st un enfeint Non, charmante Nicolette», lui répandit Doolin, je ne suis point l'AtiKHir; mais c'est lui qui me conduit à vos genoux pour vous délivrer.. •• En même temps il s'y jeta. La jeune Nicolette, ne lui trouvant presque rien de semblable aux deux seuls hommes qu'^Ue avait vus, s'inoagtna que oe devait être une jeune fille à-peu-près de son âge. «Que vous êtes bonne, ma belle amie, d'être venue à mon seooars ! lui dit-elle en l'embrassant. Doolin la serrait tendrement dans ses bras ; mais il n'osait encore lui rendre les bais^t^ qu'elle lui prodiguait. Que vk» <dieveux sont beaux ! lui disait*elle; que vos jeues sont douces, fraîches et vermeilles! Que ce déguisement vous sied bien ! Ah ! quand vous seriez l'Amour même^ vous ne pourriez me plaire davantage et me paraître plus charmant. Maîsoomment avez^vouspu twtoiper la vigilance de mon père? Que vois-je? voici sa ceinture et ses clefs ! expliquez-moi donc ce mystère. Doolin fut d'abord bien embarrassé; plus d'une espèce de trouble qu'il n'avait point encore éprouvé l'agitait dans oe moment : mais

de tout temps l'amour donne de l'esprit, et celte sorte d'esprit donne presque toujours l'art de feindre. En regardant Nicolette au-travers de la serrure , il s'était bientôt rappelé l'idée d'un sexe enchanteur dont le pouvoir sur nous commence avec l'usage de nos sens et de notre intelligence ; l'un et l'autre, en lui, parlaient alors trop impérieusement pour qu'il pût prendre d'abord d'autre parti que d'entretenir Nicolette dans son erreur : il craignait trop de perdre ses caresses, qui, de moment en moment , devenaient encore plus tendres. Ce ne fut donc que lorsque Nicolette, s'apercevant que ses bras, et jusqu'à son cou, étaient souillés du sang qu'il avait répandu la veille , lui proposa d'entrer avec elle dans un bain qu'elle venait de préparer; ce ne fut que dans ce moment si dangereux, que Doolin se ressouvint qu'il était chevalier. Ah! charmante Nicolette, s'écria-t-il en se jetant une seconde fois à ses genoux, je vous aime trop pour vous tromper: ce n'est point une de vos compagnes, qui veut donner sa vie pour vous délivrer; c'est un prince qui ce^se d'être malheureux en. vous voyant; c'est Doolin, fils du souverain de ce pays, qui ne désire plus que de venger sa mère et de vous voir comtesse de May^ncé. — Haa! se dict Nicolette à part soj-y bien-nicette (i) estais ie de à femme prendre

(i) Le mot Nicettc iie peut être rendn que par celui de niaise , qui ne le vaut pas.

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cil dont les chaulds baisers bruslent mes lèvres et mon cueur.

Nicolette fait un soupir, délace ses beaux bras du4;ou de Doolin, qu'elle voulait d'abord entraîner vers une grande cuve; elle le regarde avec plus d'attention; elle rougit, et n'en devient que plus belle : timide alors, mais toujours aussi tendre, elle lui prend la main, la lui serre doucement, sans toutefois s'en douter; et le faisant asseoir auprès d'elle : Dites-moi donc, monseigneur, s'écria -t- elle, paj* quelle aventure vous vous trouvez dans ce château.

Nous avons prévenu nos lecteurs que la vraisemblance est rarement observée dans les anciens romans. Doolin conta rapidement ses aventures à Nicolette : elle s'attendrissait à chaque nouveau malheur qu'il lui racontait ; elle s'approchait tendrement de lui; leurs genoux se touchaient, leurs mains étaient entrelacées, Doolin interrompait souvent son récit pour serrer dans ses bras la jeune Nicolette. Oui, s'écriait41, vous serez comtesse de Mayence. Ah! répondait-elle, que ne le suis-je déjà! Eh bien! disait Doolin, vous l'êtes donc, puisque nous le desirons tous deux. Recevez et ma main et ma foi, Nicolette : je prends le ciel à témoin de mes serments.

Les chevaliers de ce temps n'étaient pas trop éclairés, mais ils étaient pleins d'honneur et fidèles à leurs serments. Doolin lui jura de l'aimer toujours : Nicolette le crut, lui donna sa foi; et cette

mutueUe assurance' fui scettée par le baisai le plus doux. Leur innocence extrême, le& quinze ans de Doolin, les quatorze de Nicolette furent alors les seuls embarras qui retardèrent quelques moments leur parfait bonheur; mais Fauteur assure que, quelques- instants après, Nicolette ac* quk des droits bien légitimes à la couronne de Mayence., Les jeux et les caresses, de ces charmants enfants furent trop tôt interrompus par un bruit d'armes et par des cris qu ils entendirent à la porte et même aux fenêtres du château; c'était une troupe de nouveaux ennemis qui venaient l'assiéger. Quelques-uns de ceux que Doolin avait jetés la veille dans le fossé l'avaient traversé à la nage; ils avaient porté l'alarme dans quelques châteaux voisins, dont les maîtres s'étaient armés avec leurs vassaux pour venger la mort de leurs parents. Doolin s'arrache des bras de Nicolette, et court à ses armes ; bientôt il renverse les échelles et précipite des fenêtres ceux qui les avaient escaladées ; il barricade les portes du château ; et , bien sûr qu'il ne peut ^être surpris, il vole auprès de sa nouvelle épouse qui délace elle-même son casque et sa cuirasse. Il sem* blait, dit l'auteur, qu'ils eussent peur d'oubUer les nouvelles leçons qu'ils tenaient de l'amour; ils ne pouvaient cesser de se rassurer sur cette crainte : c'est ainsi qu'ils passèrent le reste du jour et la nuit suivante. L'aurore rougissait déjà l'horizon, lorsque Doolin se rappela qu'il n'avait

plus qu'un jour pour aller au secours de sa mère.

Ce ne fut qu'après avoir admiré les charmes de Nicolette endormie dans ses bras, ce ne fîit qu-'en leur rendant un nouvel hommage , qu'il la réveilla, pour lui dire en soupirant, qu'il serait le plus lâche et le plus cruel des enfants , et qu'il serait indigne de sa tendresse, s'il ne partait pour défendre la vie et l'honneur outragé de la comtesse sa mère. Nicolette l'avoue en soupirant; ses beaux yeux baignent Doolin de leurs larmes, mais ellermême l'aide à s'armer.

Doolin selle son cheval ; il ouvre la porte de la tour où le père de Nicolette était enfermé, en lui défendant , sous peine de la vie , d'en sortir avant qu'il soit parti de son château. Doolin observe des créneaux ce qui se passe autour des fossés ; et , n'apercevant point d'ennemis, il baisse le ponllevis. Nicolette monte en croupe derrière lui, le serre étroitement , et Doolin suit le chemin qui conduit à Mayence. Hélas! qui pourra lire sans verser des larmes le malheUr affreux qui devait

rompre une union si douce? Doolin n'avait

point aperçu le ravin profond qui bordait le chemin de Mayence ; ses ennemis s'y étaient embusqués. Ils se lèvent en jetant de grands cris : ils fcmt voler une grêle de flèches et de dards. Doolin couvre en vain sa chère Nicolette de son bouclier: une flèche cruelle vient frapper son beau sein, et perce ce cœur si tendre, qui commençait seulement depuis deux jours à sentir le bonheur d'aï-

4oO LA FLEUR

mer. Nicolette jette un cri douloureux , ses bras se desserrent : Doolin veut en vain la retenir; elle tombe, et les lâches qui lui donnent la mort profitent du trouble et du désespoir de son amant pour l'attaquer de toutes parts.

Doolin , furieux et désespéré , tire son épée , et fait un massacre affreux d'une partie de ces traîtres : bientôt il achève de mettre le reste en fuitç. Il veut aussitôt porter du secours à Nicolette : it la voit dans les bras de son malheureux père; mais sa pâleur mortelle , ses yeux fermés , la flèche plongée dans son sein, tout ne lui fait que trop connaître que déjà son épouse n'est plus. Ah! s'écria-t-il à son père , je suis plus malheureux que vous; reconnaissez en moi Doolin, comte de Mayence, le malheureux époux de votre fille; et croyez que je ne lui survivrais pas , si je ne devais mes jours à défendre l'honneur de ma mère.

A ces mots, Doolin baigné de larmes, et poussant des cris douloureux , presse son cheval des éperons, et vole vers Mayence : bientôt il en aperçoit les tours ^ et l'instant d'après il arrive dans une prairie que quelques corps séparés de troupes environnent , et dans le milieu de laquelle un grand bûcher est élevé. Il s'approche d'un vieux chevalier dont la longue barbe blanche tombait sur sa poitrine , et qui commandait la troupe la plus proche de lui ; il lui demande quel est ce lugubre appareil : il apprend qu'il parle au comte Baudouin , et que ce vieillard , hors d'état de dé-

fendre Thonneur de la comtesse, s'est mis à la tête de ses vassaux, pour pouvoir du moins donner protection et assurer le camp au chevalier qui se présentera pour la défendre. Ah ! seigneur, s'écria Doolin , c'est moi qui me présente et qui veux combattre pour elle : trop heureux de lui sacrifier une vie que je lui dois , et que mes malheurs me rendent si odieuse! Le comte Baudouin ambrasse le défenseur de la comtesse ; il le fait entourer par ses chevaliers , et marche avec lui au devant de la troupe qui sortait déjà de Mayence , conduisant la comtesse au bûcher , et que les traîtres Herchambault etDrouart son frère commandaient : la duchesse de Finlande , convaincue par les apparences du^ crime de sa belle-sœur, suivait cette troupe , entourée des principaux barons mayençais.

Ce fut à cette princesse et à sa suite que le comte Baudouin présenta le chevalier de la comtesse , et demanda pour lui le combat à toute outrance contre les deux traîtres qui l'avaient accusée. La loi de cette espèce de combat , qu'on nommait alors le jugement de Dieu , ne permettait pas de le différer. L'archevêque apporte le livre sacré , fait prêter serment aux deux frères , qui maintiennent leur accusation. Doolin, à son tour, ôte son gantelet et son casque pour prêter le même serment; et la duchesse et tous les spectateurs sont surpris de sa jeunesse et de sa beauté. La duchesse de Finlande est émue ; elle le ques-

Tristan de Léonais, etc. ^O

tionne en vain sur son état et sa naissance. Madame , lui dit-il , qu'il vous suffise de savoir que je suis chevalier ; permettez-moi seulement d'aller aux pieds de la comtesse lui demander si elle m'avoue. Si je meurs dans ce combat , mon nom doit rester dans un éternel oubli ; si la justice du ciel me fait remporter la victoire ^ ce n'est qu'après la mort de ces deux traîtres , que ce nom sera digne d'être connu de vous. La duchesse de Finlande, plus attendrie que jamais, conduit ellemême le jeune Doolin^à la comtesse; il pâlit en la voyant abattue et couverte de voiles funèbres; ses yeux se remplissent de larmes : il se jette à ses genoux, et s'exprime à peine pour lui demander si elle l'avQue pour son chevalier. La comtesse s'écrie qu'elle l'accepte; et, par un mouvement involontaire, elle lui tend les bras. Doolin saisit avec transport une de ses mains qu'il baigne de ses larmes ; il élève les yeux au ciel , auquel il adresse une courte prière; il remet son casque, s'élance sur son destrier ; et , saisissant une forte lance , il vole au bout de la lice et défie ses deux ennemis.

Us courent tous les deux rapidement contre lui, baissent leurs lances et les brisent sans l'ébranler. Herchambault frappé de celle de Doolin roule sur la poussière percé d'un coup mortel : Drouart empêche Doolin de l'achever, en le chargeant à coups d'épée ; mais bientôt Doolin lui fait voler la tête, descend de cheval, et va l'épée haute sur Her-

DES BATA.ILL£$. /^o'i

chambault qui s'était à peine relevé sur ses genoux, et qui, jetant son épée, lui demanda de l'entendre avant de lui arracher un reste de vie.

La duchesse de Finlande et les barons s'approchent ; ils entourent les combattants ; et le cou* pable Herchambault, touché trop tard d'un repentir douloureux, avoue sa trahison et son crime. C'est alors que le jeune comte, jetant son casque: Reconnais, perfide, lui cria-t-il, le fils du comte Guy dont le ciel a conservé les jours ; reconnais ce Doolin que ta main criminelle et barbare a voulu faire périr comme ses malheureux fi^ères. A ces mots, qui frappèrent tous ceux qui les entoin^ent d'une terreur et d'un saisissement mêlés de joie et d'horreur, Herchambault s'écria : O ciel ! je reconnais ta puissance et ta justice :

ô mon prince! pardonnez-moi A ces mots, il

tombe , et il expire la face sur la terre; on enlève son corps et celui de Drouart; on les précipite dans le bûcher.

Pendant ce temps, Doolin avait déjà volé dans les bras de sa mère que la duchesse de Finlande soutenait, et qui, d'une voix entrecoupée, pouvait à peine s'écrier : O mon cher fils !

Ce spectacle attendrissant fut accompagné d'une acclamation générale des chevaliers, du son des trompettes et des cris de joie du peuple. Tous les barons accourent baiser- les mains victorieuses de DooUn, lèvent la leur, en jurant de. lui être à jamais fidèles ; et le jeune comte de Mayence ,

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élevé sur un char entre sa mère et la duchesse de Finlande, rentre triomphant dans Mayence.

Le changement subit de l'état de la comtesse, mère de Doolin , lui causa peut-être une révolution mortelle; peut*- être aussi, comme Fauteur du roman paraît le croire , le ciel crut ses vertus assez éprouvées, ses mérites remplis, et voulut les récompenser. La comtesse, en arrivant à Mayence, courut se jeter au pied des autels; c'est là que, dans l'acte d'amour et de reconnaissance qu'elle offrait à l'être suprême , sa belle ame fut enlevée. Doolin ,' qui la voit tomber , la relève et veut en vain la rappeler à la vie. L^archevêque , frappé par une inspiration soudaine, s'avance : Ne pleurez point, s'écrie -t- il, celle qui désormais doit être l'objet de notre vénération. Doolin, pénétré de douleur, mais soumis aux décrets du ciel, se souvient alors de sa chère Nicolette : il envoie en diligence chercher ses restes précieux; il réunit dans le même tombeau celles qu'il avait le plus ten-' drement aimées : il baigne ce tombeau de ses larmes ; mais le souvenir du comte Guy son père ne lui permet pas de différer plus d'un jour à voler à son hermitage.

L'entrevue du père et du fils ne pourrait être peinte que faiblement. Le comte , plu$ pénétré que jamais des grâces dont l'être suprême venait de combler sa famille et son fils, lui renouvela le vœu de consacrer le reste de ses jours à le servir uniquement. Doolin , voyant qu'il s'opposerait

vainement à cette sainte résolution ^ appela d'habiles architectes , fit élever une superbe église qui remplaça la cabane de Thermitage, et fonda dans ce lieu la célèbre abbaye d'Hermanstein , où le comte Guy vécut et mourut en odeur de sainteté. Le comte de Mayence , paisible possesseur, de ses états, sut-, en les gouvernant avec sagesse, égaler celle qu'on avait admirée dans son père. Pressé par ses barons de former un nouveau nœud ^ le souvenir de sa chère Nicolette l'empêcha longtemps de se rendre à leurs prières. Il crut ne pouvoir, trouver de meilleur moyen de les interrompre qu'en leur disant que , pénétré des grâces qu'il devait à Dieu, le désir de faire recevoir à des peuples barbares sa loi sainte, et de soutenir la gloire de sa race par de nouvelles conquêtes, pouvait seul le déterminer; qu'il savait que Flandrine, fille de Laugibeant, souverain de la Saissonie (Saxe) , était la plus belle princesse de l'Europe; que le roi son père et ses sujets étaient plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie , et que le seul espoir de les éclairer et d'empêcher la belle Flandrine d'être la proie de Dannemont, roi de Danemarck, et payen , qui la demandait à main armée , l'engageait à tout entreprendre pour s'emparer de Vaucler, capitale où Laugibeant résidait. Il ajouta que , comme membre de l'empire ; il ne pouvait commencer cette guerre sans le secours et l'aveu de Charlemagne, son seigneur suzerain, et qu'il se proposait de lui aller demander l'un et l'autre aux prochaines fêtes de Noël.

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Doolin suspendit ainsi pendant quelque temps les instances de ses* barons ; mais bientôt il se vit entraîné malgré lui dans une grande querelle.

Un chevalier de sa cour fut appelé peu de jours après à la cour de France , par des affaires personnelles : ce chevalier était jeune, et joignait à l'imprudence commune à son âge, ce désir ardent que les courtisans de ce temps avaient de se rendre nécessaires , et de jouer un personnage. Le chevalier mayençais, accueilli par Gharlemagne et par sa cour, avec cette politesse que de tout temps elle eut pour les étrangers, eut bientôt la présomption de croire qu'il pouvait tout hasarder; et sans avoir de lettres de créance, ni prévenir les ministres de l'empereur, il entra témérairement un matin dans le cabinet de Char» lemagne, et lui proposa d'un ton peu respectueux de donner au comte de Mayence l'investiture de la Saxe, et de lui faire épouser la belle Flandrine. Charlemagne fut très surpris de cette proposition, et de l'audace de celui qui , sans les formes usitées, osait la lui faire. Ce prince était déjà très blessé de ce que le comte de Mayence ne lui avait point encore rendu d'hommage depuis qu'il avait pris possession de ses états. Cependant il se contint d'abord, et se contenta de lui répondre qu'il n'avait nul droit sur la Saxe, sur Vaucler et sur la belle Flandrine, et qu'il ne pouvait accorder ce qui n'était pas à lui. Le chevalier insista fortement, en joignant même de la hauteur à son

importunité. Charlemagne était encore fort jeune alors; il était né bon, mais très prompt à s'enflammer. Il regarda ce cftie lui disait ce chevalier, comme une espèce d'injure préméditée, et avouée par le comte de Mayence : il s'emporta contre son chevalier jusqu'à la menace, et le fit chasser de sa cour, après avoir même employé quelques termes de mépris contre son maître.

Le chevalier outragé revint en diligence à Mayence, rendit compte a Doolin de tout ce qui s'était passé , répéta les propos que Charles avait laissé échapper. Plein de ressentiment , il les envenima même ; et l'ame courageuse et sensible de Doolin ne fut que trop facilement excitée à la vengeance.

Doolin peut à peine pendant un jour renfermer dans son cœur le projet audacieux qu'il ose former. A peine est-il nuit, qu'il fait appeler secrètement douze des plus braves et renomméschevaliers de sa cour : il les fait armer de toutes pièces, ainsi que lui. Suivez-moi, leur dit-il, braves chevaliers, et venez m'aider à venger l'injure mortelle que j'ai reçue.

Les lois de l'homma^, celles de la chevalerie et de la fidélité, ne permettaient point aux douze chevaliers de balancer. Doolin sort la nuit de Mayence avec eux , marche à leur tête* à grandes journées, et les conduit dans un des faubourgs de Paris ; il s'y tient caché le reste du jour et la nuit suivante. Ce fut pendant ce temps qu'il ap-

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prit que dharlemagne donnait le lendemain une grande fête aux comtes palatins et aux preux de sa cour, qui devaient dîner au banquet royal avec lui : ce fut le temps que Doolin choisit pour accomplir son projet. Les trompettes avaient annoncé déjà le premier service du banquet royal, lorsque Doolin et ses douze chevaliers , bien couverts de leurs armes cachées par de grands manteaux , vont droit au palais de l'empereur , font fuir ou renversent le peu de gardes qui pouvaient en disputer l'entrée : ils montent dans la^salle du festin; et Doolin, l'épée nue à la main, marche d'un air menaçant à Charlemagne, qui se trouvait alors sans armes, et sans défense, ainsi que le reste de sa cour.

Tout empereur que vous êtes, lui dit Doolin d'une voix forte et terrible, vous n'avez pu blesser mon honneur, sans m'en faire raison. Votre vie est entre mes mains ; naais je consens d'oublier mon injure, si vous acceptez une des conditions que je vais vous proposer.

Pour la première fois, la terreur eut accès dans le cœur de Charlemagne; l'impuissance de se défendre, celle de ses barons désarmés, les regards furieux de Doolin, le firent céder à la nécessité. Parlez, lui dit-il, et n'abusez pas plus long-temps de l'état où vous venez de me surprendre. Quels sont vos griefs ? quelles sont vos prétentions ?

Doolin expose d'un ton plus modéré l'insulte

DES BATAILLES. 4o9

faite à son chevalier, et les termes méprisants dont l'empereur s'est servi. Ce récit excite un léger murmure parmi les hauts barons, dont plusieurs étaient parents du comte de Mayence, et dont la plupart ne voyaient qu'avec peine l'espèce d'empire que Charlemagne commençait à prendre sur eux. Il fut facile à Charlemagne de s'apercevoir que le récit de Doolin les indisposait contre lui. Ce prince convint, en lui-même, qu'il s'était trop vivement emporté contre le chevalier mayençais. Comte, lui dit Charlemagne, ce n'est point à main armée, et en me surprenant sans défense, que vous deviez m'exposer vos griefs; je sais également les soutenir ou les réparer; la peur de la mort ne me fera jamais rien faire d'indigne de mon courage et de Ina^ dignité. Comte , je vous le répète encore , n'abusez pas davantage de m'avoir surpris sans armes; et je jure, en présence de vos pairs, de réparer l'injure dont vous vous plaignez , en vous accordant telle convention que vous me proposerez, pourvu qu'elle ne donne nulle atteinte à mon honneur. Sire , répondit aussitôt Doolin , la Saxe m'offre une conquête digne de moi. Les peuples de cette belle contrée sont encore dans les ténèbres de l'idolâtrie. Laugibeant, roi de ce pays, a pour fille unique la belle Flandrine , que le payen Dannemont, roi de Danemarck, lui demande en mariage ; accordez-moi le secours de mille de vos dievaliers, l'investiture de la Saxe, et la main

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de la belle Flandrine. Si vous me le refusez, je vous demande de réparer monhonneur , en m'accordant sûreté dans votre cour , et le combat entre nous, sous la condition que , si je suis vaincu, mes états de Mayence vous seront acquis en propriété , et que , si j'ai la victoire, vous m'aiderez, de votre bras et de votre puissance , à conquérir un pays où je brûle de porter le flambeau de la foi , et d'arracher la seule épouse qui soit digne de moi au sort que Laugibeant et Dannemont lui destinent.

Il fut facile à l'empereur de connaître que ses barons applaudissaient aux propositions de Doolin : en tout autre temps , ce prince eût approuvé le projet glorieux de soumettre et de convertir les Saissoniens (Saxons); il se rappelait toutes les batailles que Pépin son père leur avait livrées, et dans lesquelles ce grand prince avait souvent essuyé de sanglants échecs. Mais le grand cœur de Charlemagne ne pouvait supporter une contrainte dont il pouvait se délivrer par un combat. J'accepte ta seconde proposition, s'écria-t-il ; reçois mon gage : et dans le même instant il lui présente l'anneau xju'il portait à son doigt. Que tout ce qui m'environne, ajouta-t-il, respecte le comte de Mayence , comme un chevalier que le sort des combats, dans peu d'instants, va rendre mon égal ! Qu'on m'apporte mes armes ! et toi ^ comte , va m'attendre dans les lices dressées sur le bord de la Seine; j'y volerai pour punir ton audace en bon et loyal chevalier.

Quelques^ anciens bart>ns de la cour murmurèrent contre . un combat dont le sort menaçait la tète sacrée de l'empereur; mais le plus grand nombre applaudit à sa générosité. Doolin s'incline profondément, en recevant le gage de Charlemagne; il se retire en silence avec ses douze chevaliers; et le duc Naymes de Bavière et quatre grands -officiers de la cour de l'empereur reçoivent les ordres de ce prince, pour conduire le comte de Mayence aux lices orientales de la Seine, et faire les fonctions de juges du camp.

Doolin était trop généreux lui-même pour ne pas sentir à quel point Charlemagne l'était en cette occasion ; frappé d'ailleurs de l'idée du péril où son bras allait mettre le chef du monde chrétien, il éleva dans son cœur la prière la plus fervente à Dieu , pour que sa toute-puissance tournât l'événement de ce combat à sa plus grande gloire , et qu'eu lui conservant son honneur elle veillât aussi sur les jours précieux de l'empereur.

Déjà les barrières sont ouvertes, la lice est préparée; et les Français accourent de toutes parts et l'entourent, pour être témoins de ce grand événement.

Gharlemagne ne fut pas long-temps sans paraître armé de toutes pièces , ébranlant une forte lance, et ceint d'un baudrier flem^delisé, qui portait Joyeuse, sa redoutable épée. Il n'était alors âgé que de vingt-deux ans. Doolin et le célèbre Gué-

rin de Montglave, frère du puissant duc d'Aquitaine, étaient nés le même jour que lui; et. le ciel les avait destinés à soumettre ^u joug de l'évangile les peuples de l'Allemagne, qui refusaient encore de le recevoir. Charles, tel que tous les auteurs contemporains le dépeignent, joignait, ainsi que Doolin, une force prodigieuse à la taille la pliis noble et la plus élevée; jamais •il n'y avait eu de combat si mémorable par la dignité des combattants, et par la valeur et la beauté qu'on admirait en eux.

Tous les deux s'atteignirent au milieu de la lice, et brisèrent leurs lances sans s'ébranler. Charles tire aussitôt son épée , ouvrage du célèbre ouvrier nommé Galand ; et Doolin s'arme au même instant de Merveilleuse, que la même main avait forgée.

Le combat fut également opiniâtre et terrible : Doolin parut souvent plus attentif à parer les coups de Charles, qu'à lui en porter; cependant, se sentant blessé quoique légèrement, il s'élança l'épée haute , fendit le bouclier de Charles , et la force du coup ne fut pas assez amortie pour que son épée ne tombât point sur le cou du cheval de Charles , et ne lui tranchât pas la tête. Charles tombe, et Doolin saute légèrement à terre , coiut le dégager, se met à genoux, lui présente le pommeau de son épée , et le conjure de lui accorder la première de ses demandes. Charles, furieux de l'avantage que Doolin vient d'avoir sur

DES BATAILLES. ^îZ

lui, demeure inflexible, lui crie de se défendre, et que ce combat ne peut finir que par la mort. Indigné de ce nouveau refus, Doolin se met en défense , et tous les deux à pied se chargent avec plus de fureur que jamais. Trois fois la lassitude, et la perte de leur sang qui rougissait l'arène , les forcent à se «eposer. Le duc Naymes et les juges du camp saftissent en vain ce temps pour persuader Charlemagne d'accorder à Doolin une grâce qui ne peut qu'augmenter la gloire de la chrétienté; Charles a toujours le ressentiment de l'espèce de terreur que Doolin a portée pour la première fois dans son ame; il fait retirer les juges du camp, et porte de nouveaux coups à son ennemi.

Doolin, qui voit l'épée de Charles rougie de son sang, et qui reçoit une nouvelle blessure, porte un coup terrible sur le casque de Charles, qui résiste au tranchant de Merveilleuse : mais Charles ne peut supporter la pesanteur de cette atteinte; il chancelle, et Doolin levait déjà le bras pour redoubler : il eût peut-être terminé les jours de l'empereur, si la prière qu'il avait élevée au ciel avant le combat n'avait été exaucée. Dans ce même instant , un des plus beaux anges ( dit l'auteur) qui fût jamais sorti du paradis, arrête en l'air l'épée de Doolin , éblouit les yeux de Charlemagne, et lui ordonne, de la part de l'éternel, d'accorder à Doolin ce qu'il lui demande. Les juges du camp et le peuple qui entourent la lice jettent

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un grand cri en voyant la lumière brillante qui sépare les deux combattants. Cette lumière disparaît. Charles, pénétré de ce message céleste, s'y soumet. Il voit Doolin se jeter à genoux pour la^ quatrième fois , et lui présenter son épée. Charles n'hésite plus à lui présenter la sienne, à voler à lui les bras ouverts; et, Joi^que Doolin veut einbrasser ses genoux, il le relève, le baise sur la bouche; et non-seulement il accorde sa demande, mais il lui jure de marcher lui-même avec lui pour soumettre la Saxe, et combattre le roi de Danemarck. Le duc Naymes de Bavière et les barons rendent grâce au ciel, entourent les deux combattants; les mires (i) mettent le premier appareil à leurs blessures , qui sont nombreuses, mais légères. Charles ramène le comte de Mayence sur son char, et lui fait dresser un lit dans sa chambre en arrivant à son palais.

En peu de jours les deux jeunes héros furent en état de se lever; et Charles assembla le conseil de ses hauts barons pour arrêter avec eux les moyens de soumettre la Saxe. Le duc Naymes de Bavière, dont la haute sagesse était respectée, prit la parole, et leur apprit que Laugibeant, duc de Saxe, avait enlevé la belle Bellissant, comtesse de Flandres, et l'avait épousée quoiqu'elle fut chrétienne, en lui permettant de suivre le culte

(i) Médecin, chirurgien, tout homme qui exerce l'art de guérir. P.

de la religion dans laquelle elle était née , et d'élever leur fille unique dans la même croyance; il ajouta que cette jeune princesse, nommée Flandrine, était douée de toutes les vertus et de la plus grande beauté. Le duc Naymes dit aussi que le roi de Danemarck l'ayant demandée en mariage, Bellissant s'était fortement opposée à cette alliance; et que Laugibeant ayant juré de ne point disposer de sa fille sans son consentement, le refus que le roi Dannemont avait essuyé de Laugibeant avait fait prendre les armes aux Danois , qui déjà s'étaient emparés d'une place frontière de la Saxe, et menaçaient d'assiéger Vaucler, capitale de ce pays. Le duc Naymes, après cet exposé, proposa le projet qu'il avait formé pour faire réussir l'entreprise de l'empereur et du comte de Mayence; il leur conseilla de se déguiser avec cent chevaliers de la cour, et d'aller, comme simples aventuriers, offrir leurs bras à Laugibeant, leur disant que par ce moyen ils seraient reçus dans Vaucler, qu'ils se feraient connaître de la seule Bellissant, et qu'alors ils profiteraient des circonstances favorables.

L'archevêque Turpin, qui se montra toujours également ardent pour combattre et pour prêcher les mécréants, fut de l'avis du duc Naymes, et son suffrage entraîna celui de Charlemagne et du conseil.

En peu de jours le projet fut exécuté. Charles et Dooiin, à la tête de cent chevaliers des plu^

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illustres de la cour de France , se couvrirent comme eux d'armes bien à l'épreuve, mais sans aucune marque qui put les faire reconnaître; et, partant secrètement une nuit , ils firent assez de diligence pour se rendre quinze jours après dans les faubourgs de Vaucler. Le duc Naymes, et Turpin dont l'éloquence était connue , furent choisis pour aller offrir à Laugibeant le secours de la compagnie d'aventuriers qu'ils conduisaient. Laugibeant les reçut bien, et leur offrit des dons qu'ils dirent ne pouvoir accepter qu'après les avoir mérités. Charles et Doolin arrivent avec le reste de la troupe française. Laugibeant et sa cour s'empressent à les accueillir; on leur apporte de riches manteaux; ils se désarment. L'on admire leur air noble et martial; et dans Charlemagne et dans Doolin surtout, on remarque avec étonnement une haute stature , une brillante jeunesse et une parfaite beauté. Bellissant et la belle Flaiidriqe en furent vivement frappées , quand ils leur furent présentés. Le même trait fi:*appa le cœur de la jeune princesse et celui du comte de Mayence ; et cet amour augmenta sans cesse pendant le peu de jours qui se passèrent à faire les préparatifs nécessaires pour marcher contre les Danois. Mais de nouvelles traverses se préparaient déjà pour empêcher leur union.

Un marchand forain arriva dans ce même temps à Vaucler; et les marchandises précieuses qu'il portait lui donnèrent accès dans cette cour.

Il revenait de Paris, où il avait été témoin du combat de Charlemagne et de Doolin. Il les reconnut sans peine; et, demandant une audience secrète à Laugibeant et à la duchesse son épouse, il leur fit part de sa découverte , et fut loïig-temps à les persuader de la vérité.

Laugibeant détestait les chrétiens : son premier mouvement eût été de les faire massacrer dans le temps où l'on pouvait les surprendre safas défense; mais, réfléchissant combien le secours de tant de chevaliers renommés pouvait lui être utile contre les Danois, il fit jurer au marchand de garder le silence, et résolut de se servir des chevaliers fi'ançais dans les occasions les plus périlleuses, et d'attendre, pour les faire périr, qu'ils eussent chassé les Danois de ses états. *

La bonne et chrétienne Bellissant forma de son côté le projet le plus opposé. La présence de Charlemagne, celle des paladins de sa cour, et surtout celle du* jeune et aimable comte de Mayence , lui parurent être une de ces voies secrètes dont quelquefois la providence se sert pour accomplir ses décrets. Dès ce moment elle regarda Doolin comrte un gendre que le ciel lui envoyait; et, pleine de cette idée, elle ne s'occupa plus qu'à trouver les moyens de presser un mariage qui la retirerait, elle et Flandrine, de l'espèce de captivité qui les retenait au milieu des idolâtres.

Bellissant avait une entière confiance dans son

Tristan de Léonais, etc. O.'J

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sommelier Antequin , qui l'avait suivie de Flandres , et qui professait aussi là religion chrétienne. Elle savait qu' Antequin habitait une maison qui n'était séparée que par un mur des appartements que les chevaliers français occupaient, et de la salle où tous les soirs ils se réunissaient ensemble. Elle engage sans peine Antequin à percer ce mur, et dès le même soir elle passe chez lui, pour observer elle-même ceux qu'elle a tant d'intérêt à bien connaître. Tout ce que Bellissant entendit, tout ce qu'elle eut la facilité de remarquer, lui confirma la vérité du rapport du marchand voyageur, et Topinion qu'elle avait prise du brave et charmant comte de Mayence.

Dès le lendemain Bellissant saisit le temps de l'absence des chevaliers : elle fait agrandir et masquer l'ouverture du mur : elle pare la belle Flandrine, dont les charmes naissants avaient peu besoin de parure; et,^ dès que la nuit arrive, elle la conduit elle-même, franchit le passage dU mur, et elles paraissent tout-a*eoup devant Charlemague et ses chevaliers. Magnanime empereur, je vous connais, dit-elle à Charlemagne; et le ciel m'envoie pour conserver vos jours précieux, comme il vous a conduit pour me délivrer avec ma fille de l'esclavage où nous languissons , et du sort fatal qui nous menace. A ces mots , elle lui raconte comment le marchand a tout découvert au duc, et le fatal projet que son époux est déterminé à suivre.

Je $ais, coatinua-t^elle , que vous avez promis ma fille Flandrine au comte de Mayence; je vien$ vous l'amener moi- même ^ et vous presser de former une union qui peut seule assurer notre bonheur. ,

A ces mots, la belle et modeste Flandrine rougit et baisse le,s yeux. Nous croiîrions faire tort à la curiosité de nos lecteurs, comme à la fidélité de cet extrait^ si nous ne rapportions pas dans le langage naïf de l'auteur le portrait qu'il fait de la belle Flandrine ; ce portrait peut servir à faire connaître l'idée que Ton avait autrefois des grâces et de la beauté, et l'art de nos anciens auteurs pour les peindre,

Alors ^ dit-il, Bellissant avoitfaifit apprester sa fille comme une royney et auoit une trez belle cotte et un bon manteau de drap d'or et de soye; et avoit la bouche vermeille y les ioues coidourees comme roses y les yeulx amoureux à merveilles ^ le nez asH>it bienfaict et droict; point na\^oit elle la face élevée y mais pour plus de mignardise la baissoit comme honteuse et débonnaire; elle avoit le col aussj blanc que neige, et estçit longue y droicte et gresle, comme ieune fillette quelle estoit de quatorze ans; mais oncques nejut trouvée fille si belle ny tant bien endoctrinée qu'elle estoit.

On croira sans peine que Charlemagne, tpUché de la confiance et de la démarche de la comtesse, pressa vivement Doolin de remplir son espérance; mais DooUii s'éjtait déjà jeté aux genoux de Flan-

/^lO LA FLEI3R

drine, et jurait, en baisant ses belles mains, de lui être à jamais fidèle. L'archevêque Turpin, qui connaissait, par l'histoire du premier engagement de Doolin avec la belle et malheureuse Nicolette, que ce jeune prince était le chevalier le plus prompt de son temps à se marier; le bon Turpin, disons-nous, se dépêcha de se rappeler lesparoles sacramentelles , quoiqu'il n'eût pas là ses habits pontificaux , et fut assez heureux pour être encore à temps de bénir l'union qu'un jeune amant adoré pressait, qu'une mère favorisait, et que la présence de Charlemagne ne contraignait déjà plus.

Les jeunes époux repassent aussitôt chez Antequin, où le lit nuptial était préparé. L'auteur exact, mais modeste quelquefois, se tait sur les délices qu'ils goûtèrent; il s'en tient à dire que cette même nuit, le brave Geoffroy, père d'Ogier le Danois , dut son existence à leur amour:

Ce mariage fut tenu secret; et quelques jours après, Laugibeant suivit le projet qu'il avait formé. Les chevaliers français sont excités à se mettre à la tête des Saxons pour marcher contre les Danois. La veille du départ de Charlemagne, le célèbre Guérin de Montglave, et le redoutable Robastre armé d'une lourde et tranchante cognée qu'il tenait de sa mère qui était fée, vinrent, sans se faire connaître , et joignirent l'empereur et sa troupe.

Jifous ne suivrons point l'auteur dans le long

I)£S BATAILLE^. /^Q,l

récit dés combats qu'il décrit; nous nous contenterons de dire qu'ils se terminèrent par la retraite précipitée des Danois, et par la conquête que le comte de Mayence fit de leur propre pays. Laugibeant , désespérant d'exécuter l'affreux projet qu'il avait d'abord formé, se soumit aux in-^ structions de l'archevêque Turpih, et reçut, ainsi que ses sujets , l'eau salutaire du baptême : le mariage de la belle Flandrine fut déclaré; Bellissant vécut heureuse; et Doolin, toujours enchanté de la belle Flandrine , passa plusieurs années avec elle, soit à la cour de Charlemagne, ou dans ses états de Mayence. C'est là qu'elle lui donna six princes cadets de Geoffroy : leur renommée s'étendit après dans toute l'Europe; mais malheureusement l'un des six fut le chef de cette branche de la maison de Mayence, qui fut déshonorée par les trahisons du perfide Ganelon et de ses frères. Nous ne rapportons qu'à regret que cette branche descendait du loyal et brave Doolin, et nous passons aux événements qui signalèrent la jeunesse et la vie de Geoffroy, l'aîné de ses fils.

Ce jeune prince fut élevé en Saxe sous les yeux de Laugibeant; mais il avait à peine seize ans lorsqu'il le perdit , et Dannemont crut ce moment favorable pour se venger des pertes qu'il avait essuyées, et pour attaquer la Saxe. Guérin de Montglave et Robastre vinrent au secours de Geoffroy; les Danois furent battus; et, Geoffroy s'étant emparé de la dernière ville qui leur avait

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servi de retraite, Dannemont perdit toute espérance et se retira chez Famiral Corsuble son oncle. Geoffroy fut déclaré roi de Danemarck, et légitima sa nouvelle possession, en épousant la belle Gloriande, fille unique de Dannertiont, et en pai> tageant avec elle un trône sur lequel cette jeune princesse conservait des droits.

Leur union fut heureuse, et bientôt Gloriande donna l'espérance à Geoffroy de se voir naître un successeur. Mais l'état fâcheux de la grossesse de la reine de Danemarck, et la grosseur excessive qu'elle acquit en peu de mois , donnèrent les plus vives alarmes à Geoffroy. Hélas! ces alarmes eurent une suite bien funeste : ce ne fut qu'en pei^ dànt le jour, que Gloriande le donna au prince qui naquit d'elle ; et la joie de le voir naître put à peine arrêter le désespoir de Geoffroy, qui sentit vivement tout ce qu'il venait de perdre dans une princesse qu'iLadoraît.

OGlER LE DANOIS.

Dès que le prince fat né , on l'enveloppa de riches langes ; leâ gouvernantes s'en etnpàrèrent, et le portèrent dans un pavillon du palais assez éloigné , pour que leà gémissements que la mort de Gloriande excitait ne fussent pas entendus. Elles le préparaient déjà pour lui faire recevoir le baptéttie , lorsque six dames , d'une beauté ravissante, partirent tout*à -coup dans la chambre

(de l'enfant : elles l'entourèrent, le démaillottèrent, et celle qui paraissait la première d'entre elles le prit entre ses bras ; elle le baise , elle met la main sur son cœur; Jeté doue, lui dit-elle, d'être le plus hardi chevalier de ton temps. Elle remet l'enfant entre les bras de sa &oeur , qui dit : Je te doue que guerres et batailles ne te manqueront point. Ma sœur , dit la troisième , recevant l'enfant à son tour, et saisissant son bras droit, bien dangereux don vous lui faites : je le doue donc de n'être jamais vaincu. La quatrième , précédée par ses sœurs dans les dons qui pouvaient le couvrir de gloire , crut les surpasser toutes , en mettant la main sur ses yeux et sur sa bouche , et lui donnant le don de plaire. La cinquième eut encore la ressource de mettre la main sur son cœur, et d'ajouter au dernier don , que beauté ne pourrait éprouver l'effet de ces deux derniers dons sans devenir sensible. La sixième, la plus jeune, la plus jolie, et peut-être la plus sensée des six sœurs, se nommait Morgane : On la connaît dans les romans pour être sœur du roi Artus et d'Oberon; elle se dit à part soi : Ahl la charmante créa- Tare que sera cet enfant que mes sœurs vienent de douer \ Eh bien ! mojr ie le doue de ne pouvoir mourir avant qiiil ait esté mon amy par a^nours^ et que ie ne le tiegne, a mes bras ouverts ou serrez y dans le beau chasteau d'Avalon, Puis, la susdite dame le baisa par grand amour, et lors dispanirent les six belles dames.

Le roi de Danemarck, étant entraîné par ses barons vers le pavillon où son fils seul «pouvait le distraire de sa douleur mortelle , fait apporter les fonts , fait appeler l'archevêque , voit baptiser son fiU^ et lui fait donner le nom d'Ogier.

Cet enfant était destméipar lé ciel à rendre ce nom d'Ogier bien célèbre. Rien ne fut négligé pour l'élever aux vertus d'un digne chevalier, et pour le rendre expert dans tous les exercices quipouvaient en faire un héros.

Il atteignait à peine sa dixième année, lorsque Charlemagne, dont la puissance s'était élevée au dessus de celle de tous les souverains de §on temps, se rappela que Geoffroy ne lui avait point rendu d'hommage pour les états de Mayencé, dont il avait , comme empereur , la suzeraineté , ni pour ceux de Danemarck, qu'il avait la prétention d'affilier et de joindre aux grands-fiefs de l'empire-

Charlemagne nomme quatre seigneurs pour aller trouver Geoffroy, le sommer de venir prêter hommage, et le menacer, en cas de refiis, de le mettre au ban de Tempire. ^

Ces députés arrivent à la cour de Danemarck, trouvent Geoffroy qui les reçoit avec hauteur : il convient cependant avec eux, que, comme comte de Mayence , il est prêt à rendre l'hommage qu'il doit au chef de l'empire; mais il ajoute que, comme roi du Danemarck , que son père et lui-même ont conquis , il ne relève que de Dieu qui l'en a rendu maître par les armes. Les députés insistent : l'im

d'eux même s'emporte jusqu'à la menace ; et le roi de Danemarck indigné les chasse tous les quatre Jionteusement de sa cour, en leur disant qu'il redoute peu la vengeance d'un empereur, qui n'a nuls droits sur un royaume qu'il ne tient que de son épée et de la grâce de Dieu.

Il était facile d'enflammer le courroux de Charlemagne; et les députés n'eurent besoin que du récit fidèle de la réponse de Geoffroy, pour le porter à lui déclarer la guerre. Il assemble une armée : il la fait marcher dans le comté de May ence, il. passe le Rhin, et bientôt ses armes victorieuses pénètrent jusqu'au sein du royaume de Danemarck.

Geoffroy risqua témérairement le sort d'une bataille ; il la perdit ; et Charlemagne , poursuivant sa victoire, l'eût peut-être dépossédé de ses états, si le duc Naymes de Bavière ne l'eût fait souvenir de la fraternité d'armes qu'il avait jurée avec Doolin père de Geoffroy. Charlemagpe se rendit à l'accommodement proposé par le duc de Bavière; mais, ne reconnaissant point dans Geoffroy cçtte même candeur et cette loyauté que Doolin lui avait rendues si chères, il € donner en otage son fil le ieune Ogier^ dit Tau toutes apertises de scie et en faicts dormes , q grand Charles, Geoffro cette condition; et le je

les mains du dtic Naymes , comme noble damoiseau pleige (i)de son père, et recevant bone et louable nourriture dans la cour du plus *grand empereur qui eust occupé le trosne des Césars.

De jour en jour Ogier devenait plus aimable et plus beau; il surpassait par sa taille, sa force et son adresse, tous les damoiseaux et nobles varlets de son âge ; il ne manquait pas de se trouver à tous les tournois ; il s'empressait à servir les anciens chevaliers : Il brûlait d'impatience de les imiter; son grand cœur s'élevait souvent en secret contre son état présent ; il regrettait quelquefois de se voir en otage et d'être presque oublié du roi son père.

Le roi de Danemarck, en effet, n'était plus occupé que de ses nouvelles amours : ce prince avait oublié Çloriande et son fils Ogier, entre les bras de la jeune duchesse de Livonie, qu'il avait épousée depuis six ans en secondes noces , et dont il avait un fils nommé Guyon. La nouvelle reine avait pris un pouvoir absolu sur son ame; et, craignant qu'en revoyant Ogier , Geoflfroy ne lui donnât la préférence sur Guyon , elle l'avait adroitement détourné d'aller rendre à Charlemagne l'hommage qu'il lui devait pour le comté de Mayence.

Quatre ans s'étaient écoulés depuis que Geoffroy s'était soumis à rendre ce légitime hotnmage.

(i) Otage.

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Charletnagne, blessé de cet oubli, commença par faire resserrer plus étroitement le jeune Ogier son fils ; il le retira du palais du duc Naymes , malgré toutes les prières de ce bon et sage duc ; et l'envoyant dans un château près de Paris, il confia la garde d'Ogier au châtelain , jusqu'à ce qu'il reçût la réponse que Geofïroy ferait aux nouvelles sommations qu'il lui envoyait faire. L'instruction dé* seconds députés de Charles portait, de traiter Geoffroy de félon €i foimentie ^ s'il refusait de tenir la parole qu'il avait donnée aux premiers.

Pendant que les députés s'occupaient d'exécuter ces ordres , Ogier éloigné de ïa cour eût éprouvé tout l'ennui de sa nouvelle prison , si le châtelain et sa famille n'eussent pris soin de l'adoucir. Dès le premier moment Béline , femme du châtelain, traita l'aimable Ogier comme s'il eût été son fils; et la jeune Bélicène sa fille sentit, au charme qui l'attachait à ce prince, que jamais une sœur ne pouvait aimer plus tendrement un fi'ère. Ces deux jolis enfants étaient à peu près du même âge : on n'eût point distingué les roses de leur teint, si les joues d'Ogier n'eussent été déjà cotonnéés par Un léger duvet. Souvent, dit l'auteur, ils folâtraient et jouaient ensemble comme de jeunes chevreaux. Deux tourterelles qu'ils avaient vues se becqueter leur avaient aisément inspiré le désir de les imiter, mais sans leur donner l'idée que rien pût manquer alors à leur bonheur.

Ce château situé sur les bords de l'Oise avait

4a8 * LA FtEUR

un grand parc où coulait un bras de cette rivière, qui, se distribuant en cascades, en canaux et en pièces figurées , arrosait et embellissait cette charmante solitude. Souvent Ogier et Bélicène s'y promenaient ensemble, cherchaient des nids; m^is jamais ils ne tuaient les petits qu'ils y trouvaient: ils aimaient bien mieux se faire des questions mutuelles sur le pouvoir qui les avait fait naître , et quelquefois tous deux soupiraient en les voyant, et se plaignaient de leur ignorance. Bélicène avait un jeune chevreuil apprivoisé qui la suivait toujours ; Ogier, aussi léger que les vents, l'avait pris, en avait fait un don à sa jeune compagne; et le chevreuil , paré de fleurs et de rubans , était ce que Béhcène avait de plus cher après celui dont elle l'avait reçu. Un jour que ces aimables enfants se promenaient vers le soir dans le parc, un loup de la forêt voisine, poursuivi par des bergers, en ayant franchi les murs, était reçté depuis le matin caché dans un bosquet épais, où depuis quelques heures il sentait les atteintes de la faim : il aperçoit le chevreuil ; il qe voit aucune arme dans la main des deux enfants; il veut se jeter sur le chevreuil qui se dérobe par la fuite , et qu'il poursuit avec fureur. Bélicène le suit en jetant des cris perçants; mais bientôt Ogier la devance, joint le loup qui saisissait déjasa proie, et ne balance pas à se jeter sur cet animal vorace, auquel il fait quitter prise. Le loup , rendu furieux par la colère et par la faim , se retourne et s'é-

lance sur Ogier; mais Ogier se colleté avec lui, le serre dans ses bras nerveux : il évite ses dents meurtrières; son sein seulement reçoit quelques atteintes dé ses griffes. Tous les deux tombent, se roulent ensemble. Bélicène accourt éperdue : sa présence, ses cris redoublent les forces et le courage d'Ogier, qui, trouvant un caillou sous sa main, s'en saisit, et brise la tête du loup, dont le sang et la cervelle jaillissent jusque sur le sein de Bélicène.

La fatigue d'une longue course et ce combat terrible avaient couvert le visage d'Ogier de sueur et de sang; ses bras, ses habits en étaient souillés, ainsi que ceux de Bélicène. Tous deux, craignant d'être grondés pour s'être exposés à ce péril, desiraient en dérober la connaissance à Béline et au châtelain. Un des bassins était formé par la rivière, et couvert par des arbres touffiis; dans ce lieu solitaire, où déjà le coucher du soleil portait une ombre obscure , tout servit à les détermiiÉer^ se baigner pour effacer les traces de leur aventure, et pour calmer leurs sens si violemment agités. Leur innocence • ne leur permettait pas de rien prévoir au-delà de ce secours présent et facile ; et bientôt Ogier et Bélicène se <légagèrent de leurs habits, se regardèrent bien tendrement; et, se tenant par la main , ils descendirent dans la fontaine. Cependant*, cette modestie inséparable de leur âge les fit s'écarter l'un de l'autre, lorsque l'eau pure de cette fontaine

43o LA FLEUR

ftit leur dernier .voile; mais la curiosité, qui. en est plus inséparable encore , les rapprocha bientôt. Leur surprise, leur émotion furent hmn vives, et leurs yeux alors ne se rencontraient plus...

Le sein d'albâtre du jeune Ogier ^vait été blessé légèrement par le loup. Ce sein était sanglant; il était bien naturel que sa jeune et charmante compagne cherchât à se rassurer, et que sa belle main s'occupât à panser ses blessures... Nous tirons un voile sur le reste du récit de l'auteur : qu'il suffise à nos lecteurs d'être sûrs que jamais des transports plus vifs n'unirent deux jeunes amants ; et que ^ ce même soir , Bélicèae rougit en revoyant sa mère. L'auteur ajoute que la jeune fée qui parla la dernière en douant Ogier s'était cachée dans un nuage ; et qu'en regardant ces charmants en&nts , elle envia le bonheur de Bélicène , qu'elle désira de hâter le temps de le partager, et qu'elle enleva les eaux embrasées de ce bassin, pour les unir à .celles de 1% foraine de l'amour dans la forêt des Ardennes (i).

Pendant ce temps ^ les députés de Charlemagne s'étaient acquittés de ses ordres. Ils avaient inutilement: sommé le roi de Danamarck de se reisidre à Paris pour prêter hommagi^ : il ne leur avaiJt

(ly II est souvent question de cette fontaine, et de ceHe de la haine, dans Roland finnoiireux, et dans Holand ie fo^ rieux. P.

DES BATAILLES. 43l

répondu que par des ironies méprisantes; ce qui détermina Tévéque de Laon à se servir de menaces avec lui; Geoffroy , furieux de se voir insulté dans sa cour, viola le droit des gens; et le barbare petit-fils d'Odin les fit traiter indignement, au point de les renvoyer tout défigurés à leur maître.

On imaginera sans peine quelle dut être la fureur dont Charlemagne.fut saisi, lorsqu'il vit ses sujets fidèles en cet état affreux.

Son premier mouvement fut d'envoyer se?

gardes arracher Ogier des bras de Béline et de sa fille, et de le faire descendre chargé de fers dans une prison obscure. Le lendemain il assemble ses hauts barons; il leur fait connaître la félonie de Geoffroy, leur fait voir jusqu'où ce vassal rebelle a porté l'audace et la cruauté contre ses députés ; et il conclut à faire couper la tête au jeuiïe Ogier son otage.

Tous les barons convinrent que Geoffroy méritait d'être sévèrement puni; mais les vertus naissantes d'Ogier, cette séduction qu'il est si £sicUe et si naturel de recevoir de la jeunesse, quand les grâces, le désir et les moyens de plaire rea]J3ellisseiit, tout excitait en sa faveur et l'intérêt et la pitié.

Le duc Naymes de Bavière, qui r^ardait Ogier comme» son propre fils, représenta vivemeint à Charlemagne , que cette cruauté, quoique juste, ternirait son règne/ dont la gloire n'avait jamais

43îl LA FLEUR

reçu d'atteinte : il lui fit observer si vivement combien il lui serait plus utile de conserver comme otage le jeune Ogier dans sa cour, que de le sacrifier à sa vengeance , qu'enfin l'empereur consentit à lui laisser la vie, pourvu qu'Ogier jurât de le servir , et de ne jamais quitter sa cour sans sa permission.

Ogier se soumit à cette condition, quoiqu'il ne pût voir sans douleur les préparatifs de la guerre que Charlemagne allait faire à son père. ^ L'empereur fut bientôt détourné de ce projet, par l'arrivée d'un légat du pape Léon, qui vint implorer son secours. Le puissant amiral Corsuble , souverain des deux Arabies , ayant été porté par son neveu Dannemont à ravager l'Italie, Doolin avait dépossédé Dannemont du royaume de Danemarck, à l'aide des armes de Charlemagne. Cet amiral , ennemi des chrétiens, avait passé la mer, avait abordé près de Civita-Vecchia qu'il avait réduite en cendres; et, poursuivant ses conquêtes, il s'était emparé déjà du mont Janicule, et se disposait à passer le Tibre, et à porter le fer et la flamme dans la capitale du monde chrétien. Dannemont, avec un reste de Danois échappés aux armes de Geoffroy , suivait et animait Corsuble dans cette expédition. Le jeune et brave Caraheu, roi de Tunis et de la Mauritanie, était animé par l'amour de la gloire, et par oelui que Gloriande, fille de Corsuble, lui avait inspiré. Caraheu, descendant de Massinissa, brûlait de

s'éprouver contre les chevaliers chrétiens ; et ce prince, à la tête de cette cavalerie numide qui fut si redoutable aux Romains , espérait venger sur les faibles descendants des vainqueurs de Carthage l'injure que ses aïeux en avaient reçue.

Charlemagne, malgré so6 juste ressentiment contre le père d'Ogier, n'hésita pas à se rendre aux instances du légat; il rassemble en peu de jours son armée ; il marche à grandes journées ; il franchit les Alpes , traverse l'Italie ; et , suivant les bords de l'Adriatique, il arrive à Spolette, place forte où le pape Léon s'était retiré.

Léon vint au-devant de Charlemagne à la tête de ses cardinaux , et lui rendit les hommages qu'il devait au fils du bienfaiteur du saiiit siège , qui , comme Pépin, venait pour le défendre, et au grand prince que les papes alors reconnaissaient pour leur seigneur suzerain.

Charles ne s'arrêta que deux jours à Spole^te; et, sachant que les Infidèles, s'étant rendus maîtres de la ville de Rome, assiégeaient le capi* tôle qui ne pouvait tenir long-temps contre leurs efforts, il marcha promptement pour les attaquer.

L'avant-garde de son armée était commandée par le duc Naymes de Bavière, dont Ogier, comme jeune damoiseau, portait la lance : il n'était point encore armé, n'ayant pas reçu l'ordre de chevalerie. Alory portait l'oriflamme à

Tristan dé Léonais , etc. ^ O

434 tA FLEUR

cette avant-garde , et se rendit biîeptôt iqdigne de cet honneur.

Le duc Naymes, apercev^ une grosse traupe d'Infidèles qui s'avançait à sa r^i^çontre , prend sa lance des mains d'Ogier, et n'hésite pas à la charger. Ogier reste en arrière avec les jeunes damoiseaux' et varlets de l'armée , pénétré de la plus vive douleur de ne pouvoir combattre. Bientôt il voit avec indignation le faible Alory baisser l'oriflamme, tourner bride, et chercher à sauver sa vie par une honteuse fuite.

Ogier le fait; remarquer à ses jeunes compagnons; et, transporté d'une juste fureur, il saisit une masse d'armes , court et joint Alory, le frappe sur, son casque, et le jette étourdi par ce coup sur la poussière. Ogier, appelle ses compagnons qui l'aident à désarmer le lâche Alory; sur-lechamp il se couvre de ses armes, relève l'oriflamme ; et, s'élançant sur le cheval de cet indigne chevalier , il vole aux premiers rangs de l'avantgarde , rejoint le duc Naymes , massacre les Infidèles, les fait reculer, et porte l'oriflamme jusqu'au fond de leur$ derniers rangs. Le duc Naymes, qui croit que c'est Alory, qu'il estimait peu, fut forcé d'admirer sa force et sa valeur. Les jçunes compagnons d'Ogier se couvrent aussi des armes des chevaliers morts dans la première charge ; ils le suivent , et portent la terreur et la mort dans les rangs des Sarrasins. L'avant-garde des Infidèles était en désordre, lorsqu'elle fut sou-

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DES BATAII.LES. 4^6

tenue par le gros de leur armée , que comman^ datent l'amiral Corsuble ^ Dannemont et Caraheu. Déjà le duc Naymes ordonnait la retraite, et lé brave Ogier n'obéissait qu'en frémissant de colère , lorsque Charlemagne vint à son secours. Le combat devint général et plus terrible que jamais. Charlemagne avait déjà renversé l'amiral . Ctorsuble avec sa lance qui s'était brisée j et, tirant la redoutable Joyeuse , il était prêt à lui trancher la tête, lorsque Dannemont et Caraheu courant en même temps sur lui, l'un d'eux tua son che^ val, et l'autre le renversa sur la poussière. L'ayant reconnu facilement à l'aigle éployé qu'ils aperçurent sur son casque et sur son bouclier, ils sautèrent promptement à terre pour lui donner, la. mort , ou le prendre prisonnier. Jamais la vie de cet empereur ne fut dans un plus grand péril : son cheval renversé sur lui. Joyeuse qu'il avait laissé tomber dans sa chute, le laissaient sans défense; mais Ogier, l'ayant vu tomber, vola promptement à son secours : quoique embarrassé par l'oriflamme , il pousse sou cheval sur Caraheu qu'il renverse ; et , brisant son épée sur le casque de Dannemont, il le &it tomber sans connaissance siu" la poussière : aussitôt il aide l'empereur à se relever ; il lui rend Joyeuse, et lui présente le cheval de Dannemont. Oh ! brave et cher Alory, s'écria Charles, je te dois l'honneur et la vie. Ogier ne répo^ndit point; et, voyant Charlemagne entouré d'un grand nombre de che-

valiers que son péril aVait fait voler à son secours , il s'enfonce dans le plus épais de la mêlée, il y porte la mort; et les Français suivant l'oriflamme , voient bientôt que celui qui la porte vient d'enlever l'étendard de Mahomet , et que les Sarrasins fuient de toutes parts.

Charlemagne poursuivit quelque temps sa victoire ; mais l'armée ennemie étant entrée dans un camp retranché, défendu par des troupes nombreuses qui n'avaient pas encore combattu , il fit dresser une tente sur le champ de bataille; et le bon Turpin, jetant son casque et son épée sanglante, s'empara promptement d'une mitre et d^une crosse , et entonna le 7fe Deum.

C'est dans ce moment qu Ogier, couvert de sang et de poussière , vint déposer l'oriflamme sur l'autel, et mettre aux pieds de l'empereur l'étendard du Croissant , dont il s'était emparé ; quelques chevaliers d'une petite stature, et marchant avec peine sous leurs armes pesantes, suivaient Ogier, et se jetèrent avec lui aux genoux de Charlemagne. Ce prince tendait déjà ses bras, et croyait y recevoir Alory que Tù^rpin du haut de l'autel bénissait de toutes ses forces , et dont les hauts barons exaltaient la valeur, lorsque le jeune Roland, fils du comte d'Aglantes et neveu de Charlemagne, ne pouvant plus supporter cette méprise, jette son casque et coUrt délacer celui d'Ogier; au même instant ses autres compagnons jettent le leur. Charlemagne reconnaît Ogier dans son

défenseur, et les premiers comtes du palais reconnaissent leurs enfants dans ses compagnons. L'auteur convient qu'il ne peut exprimer la surprise, Fadmiration et l'attendrissement de l'empweur et de sa cour. Déjà Charles tient Ogier dans ses bras, et les heiureux pères de ces braves enfants les embrassent en les baignant de leurs larmes. Le duc Naymes accourt; l'empereur cède au bon duc la douceur de serrer Ogier sur son sein. Que ne vous dois-je pas, cher et sage ami, s'écria l'empereur, pour avoir calmé ma colère? O chers en£ants! continua-t-il, que votre action immortelle soit à jamais célébrée dans les annales françaises! O mon cher Ogier! je te dois la vie; Joyeuse brûle de te toucher, toi et tes jeunes et braves compagnons. A ces mots, il tire cette épée redoutable; il leur donne à tous l'accolée et l'ordre de chevalerie. Le jeune Roland, et le bel Olivier son cousin^ ne purent, malgré la présence de l'empereur, s'empêcher de se jeter au cou d'Ogier, et de jurer avec lui cette fraternité d'armes si ichère et si sacrée à nos anciens chevaliers ; mais Chariot, fils de l'empereur, ne put voir ce spiectacle, sans concevoir la plus noire jalousie de la gloire dont Ogier venait de se couvrir.

Le reste du jour et celui qui le suivit furent célébrés par les acclamations de l'armée. Turpin, dans yn service solennel, implora pour les jeunes chevaUers les grâces du Très- Haut; il bénit les armes blanches qui leur étaient préparées. Le duc

438 LA fLKlJR

Naymes leur chaussa les épercms dorés, et l'empereur voulut leur ceindre leurs épées lui-tnéme : mais quel fut l'étonnement de Charles, Iwsqu'il ne reconnut plus celle qu'il destinait au jeune Ogier! La tendre £ée Morgane, qui veillait sur ramant qu'elle se destinait^ avait eu l'adresse de la changer; et Charles, l'ayant tirée de son foufreau, vit écrit en lettres d'or sur la laiHe : « Je «m'appelle Courtain, et.Galland me forgea du « même acier que Joyeuse et Durandal. » Charles Reconnut qu'un pouvoir supérieur veillait sur la brillante destinée d'Ogier : il lui jura l'amitié d'un père : Ogier lui jura l'obéissance et l'amour d'un fils. Hemreux tous les deux, s'ils se fussent toujours souvenus de leur sennent !

L'armée sarrasine s'était à peine remise du désordre où l'avait jetée sd défaite, que le roi Caraheu, se souveiiant d'avQir été renversé par le chevalier qui portait roriflamme, prit la résolution de le défier au combat.

Ce prince, n'étant point connu dans l'armée chrétienne, prit les b8ibits d'un héraut; et^ sous ce déguisement, il voulut connaître la ûaur de Gharlemagne, et porter lui-^méme son défi. La cour française admira l'air noble et poli de Caraheu : chacun disait qu'il paraissait fins fait pour être chevalier^ que pour faire leurs messages*

Caraheu commença par faire l'éloge du chevalier qui portait l'oriflamme le jour du combat , et finit par dire qUe, tel qu'il pût être, Carahèil ,

roi de Mâiiritdnie, l'estimait assez pour lé défier au combat.

Ogier se levait déjà pour répondre ; mais il fut précédé par Chariot, qui s'écria que le gage du roy dé Mccuritame point ne pouuoit estre receu par si chetif vassal vivant alors en servage ; ce qti'il entendait par l'état présent d'Ogier, qui servait d'otage è son père. Déjà la colère étincelait dans les yeux d'Ogier, que la présence de l'empereur contenait à peine ; tnais il fut calmé par un regard tendre de ce prince , qui se leva et cria d'tine voix courroiicîée : Tais toy^ Charlotl Par la teste de Berthe! cil qui là vie m^a fait saulve te vauk bien. Ogier ^ continua-t*il , ie t* affranchis, de V otage. Hérûttlt} rapporte à ton maistre que oncquès chevalier de ma cour ne refusa le combat, qu' Ogier te banùis V accepte ^ et que c'est môy.qUi le pieige (i). Seigneur, répondit Caraheu en s'inctinant profondément, j'étais bien sûr que les sentiments d'un si grand empereur répondaient à sa haute et brillante^tenommfée ; je vais poirter eette réplonse à mon maître, que je sais vous âdijiiret, et prendre à regret les armes contre v6u&.'Qtiallt à vous, cÉrevalier, dit-il à Chariot, qu'il ne connaissait point encore pour être le fils dé Chàrlemagne, si vous aVez tant de désir de vous battre , il ne tient qu'à vous, et l'amiral Sadone , cousin du roi de Mauritanie, m'a chaîné

(i) Qutenl-époûd.

44o LA fleur'

de défier pareillement le chevalier français, qiii voudrait partager l'honneur de ce combat.

Chariot, animé par la colère et le dépit de l'espèce d'afifront public qu'il venait, d^essuyer, ne balança pas à donner son gage; Caraheu le reçut avec celui d'Ogier^ et l'oa CQnvint que le combat serait pour le lendemain daps une prairie environnée de bois et située à distance égale des deux armées^

T^ perfide Chariot méditait déjà dans son cœur envieux et cruel la plus noire des : trahisons. Il rassemble pendant la nuit quelques chevaliers in** dignes de ce nom, et qui lui rçssei;Dblaient par leurs mœurs féroces; il leur fait jurer de venger son injure, les fait couvrir d'ai^mes noires avec les troupes qu'ils commandaient, et Jes envoie s'embusquer dans le bois qui bordait la prairie, avec ordre de faire semblant de l'attaquer ,luimême , mais de faire main basse sur Ogier et sur les deux rois çarrasiiis.

Dès l'aube du jour 3adone et Caraheu, suivis seulement de deux pages qui portaient leurs lances, s'acheminent vers la prairie marquée,. et Chariot et Qgier s'y rendent en mén^e temps par deux chemins différents. Ogier s'avance d'un air calme ; il salue avec courtoisie les deux chevaliers sarrasins, et les joint pour convenir avec eux des conditions du combat.

Pendant cejemps, le perfide Chariot était resté en arrière, et donnait à l'embuscade le signal

d'attaquer. Cette lâche troupe s'élance du bois et . fond de toutes parts sup les trois chevaliers qu'ils entourent : tous trois sont également surpris de cette, attaque imprévue ; mais aucun des deux partis ne peut soupçonner l'autre d'avoir part à cette. trahison^ en le voyant également en butte aux coups redoublés de ceux qui les attaquent. Tous les trois réunissent le\irs efforts pour y résister, et font mordre la poussière aux plus ;|udacieuiL. Gourtain n'en frappait pas un, sans lui donner une atteinte mortçUe>; mais l'épée de Garaheu, n'étant pas d'une si bonne trempe, S€| briaa dans ses mainsi, en donnait la mort à l'un de ces assassins; et, dans cet instant, un autre ayant tué son cheval d'un coup de lance, Caraheu tomba sans armes et engagé sous son cheval. Ogier, qui s'en aperçut, courut à sa défense; et, sautant à terre, il le couvrit de son bouclier, le dégagea, l'arma d'une autre, épée, et voulait le forcer à monter sur sou propre cheval. Ce fiit.le moment où Chariot, aqimé par sa furçur, poussa soot cheval sur Ogier, et le renversa sur l'herbe : il retournait déjà poiu» le percer de sa lance, si Sadone, qui s'était aperçu de cette trahison, n'eût fondu sur lui Tépée haute, et ne l'eût contraint à reculer : Caraheu sauta légèrement sur le cheval qu'Ogier, relevé de sa chute, lui présenta dans ce moment ; il n'eut que le temps ,de s'écrier : Brave Ogier, je ne suis plus ton ennemi; je te juré une amitié éternelle. Chariot, voyant sa tra-

hison découverte , et s'âp«*cevaiit t[a'ube grosse troupe de cavalerie sarra^ne pénétrait déjà (Jans la prairie, en courant à toute bride, rentra promptement dans le bois*

La troupe qui s'ava|iça»t était commandée par Danneniont , dont Caraheu devait épouser la cousine, fille du grand amiral Corsuble. Le page de Caraheu, voyant soii maître âttaquié par des assassins, avait volé vers le camp; et rencontrant Dannetnont à la tété d'une garde avancée, qu'il Visitait alors ^ U lui avait crié de vénit* au secours de son nïaître.

Dannémont attaqua virement cseux qui ne fai* saient déjà plus que de faibles efforts contre la valeur des trois chevaliers qui s'élaient réunis : il les dissipa sans peine; mais apprenant qu'Ogiev, le fils de celui qui l'avait détr^é, était l'un des trois combattants, il le fit entourer, et, malgré les instances et les armes même de Sadone et de Caraheu, il le fit pri^nnier, et le conduisit dans Rome à l'aïuiral Corsuble.

Ogiér éprouva^ d'abord de la pan dea etyàemi» des chrétiens, dés traitements rigourëai igt l'esclavage; mais Sadone et Caraheu déclatèrent hàVh tement qu'ils abandonneraient Coreuble y et tourneraient mêUie leurs armes i^otitte lui, b'il ne leur accordait pas la liberté d^Ogier que I)aiiiie^ mont n'avait pris que contre le droit des gens, et pour venger sa propre querellé.

Caraheu, qui lui deVait la vie, Ait le plus*ar-

I>£S BAT àILLES. 443

dent à presser Corsuble de renvoyer Ogier libre et comblé d'honneurs an camp français* Séduit par les prières du vieux Dannemont, Corsuble fut ii^exible, et n'accorda de donner sa cour ^X son camp pour prison au chevalier français, que sur la parole sacrée qu'il exigea de ce dernier de n*en pomt partir sans sa permission formelle.

Gloriande était adorée de Caraheu qu'elle aimait; leurs âmes s'étaient facilement unies , parcequ'elles étaient iégalement sensibles et élevées. Que ferie£-Tous à ma place? dit en soupirant le généreux Caraheu. Ah ! cruel , lui répondit-elle , ne me Consulte pas; je connais ton cœur^ et le mien ne peut te dicter une autre réponse que de suivre ce que tu prémédites.

Caraheu ne balance pas; il sort le matin de la ville de Rome, marche vers le catanp de Charlemagne , et se fait conduire à la tente de l'empereur par le commandant des gardes du camp.

Ce prince se promenait alors aVec les seigneurs^ de Sa cour. Dès que Caraheu l'aperçiit, il descendit de cheval, il ota son casque; et tirant son épée^ qu'il tint dans ses mains par la lame, il alla la déposer aux pieds de Chdrlemagne, en fié-ohissant le genou devant lui.

Grand prince, dit -il à l'empereur surpris, reconnsôsseE daiis ce héraut d'armes, qui voulut vous admirer de plus près et qui défia vos chevaliers , le roi de Tunis et de Mauritanie : le vieux et lâche Dannemont a fait prisonnier, con-

tre le droit de la guerre, Ogier le Danois qui venait de me sauver la vie. Séduit par les instances de Dannemont, Corsuble refuse aux miennes la liberté du brave Ogi^, et je ne peux réparer cette déloyauté qu'en venant vous rendre mes armes et me reconnaître votre prisonnier.

Cbàï'lemagne admire avec tous ses barons le grand cœur de Carabeu; il le relève, Tembrasse, il lui rend son épée; et, le prenant sous lé bras^ il le conduit dans le pavillon impérial. Grand pi'ince, lui dit-il devant tous ses barons,, votre présence et l'exemple que vous donnez à la noblesse française me consolent :de la perte d'Ogier ; j'espère vous rendre bientôt celui dont vous vous déclarez si dignement l'ami; vous serez le mien le reste de ma vie ; puisse le. Très-Haut bénir vos vertus , vous éclairet et vous amener k, suivre son culte!

Tous les seigneurs de la cour, conduits par le duc Naymes de Bavière , vinrent tour-à-tour rendre leurs hommages au roi de Tunis; le seul Chariot ne parut point : la peur d'être reconnu pour mi traître lui fit feindre d'être malade; mais le cœur du roi de Tunis était trop magnanime pour percer celui de Charlemagne, en l'informant de la, trahison de son fils. ,

, Pendant ce temps Farmée sarrasme :était dons une étrange rumeur; celle de Tunis était {wrête à prendre les armes contre celle de Corsuble, et lui redemandait sou roi : l'intérieur du palsûs de

cet amiral n'était pas plus tranquille; et GIoriande, approuvant hautement l'action généreuse que Caraheu venait de faire, accablait l'odieux Dannemont de reproches , et bravait la colère de son père, en disant que si le roi de Tunis se fât conduit autrement, il n'eût pas été digne de sa main.

On connaît trop déjà l'ame noble et loyale d'Ogier le Danois, pour ne pas imaginer à quel point il fut sensible à l'action vertueuse de Caraheu; il en parlait sans cesse à la belle Gloriande, et le seul bonheur dont «lie pouvait jouir dans l'absence d'un amant aimé, c'était de l'entendre louer par un ami, qui, de jour en jour, lui devenait plus cher.

Peu de temps après , le fier et redoutable Brunamont, roi d'Ethiopie, vhit à la tête de son armée au, secours de l'amiral Corsuble. Brunamont joignait à sa taille gigantesque une figure hideuse , un cœur féroce, et la force de dompter les plus redoutables éléphants: jusqu'alors nourri dans les forêts d'Afrique , il n'avait jamais connu l'amour; mais la "beauté céleste de Gloriande lui fair sant naître des désirs impétueux , il se prit pour elle de cette espèce d'amour que le printemps et la nature inspirent aux tigres et aux lions du pays qui l'avait vu naître.

Il demanda sa main à l'amiral Corsuble, en lui donnant le choix , ou de tourner 5es armes contre lui, ou de l'aider à vaincre et soumettre les chrétiens.

L'absence du roi de Tunis eût laissé Gloiiande sans défense, sa le brave Ogier ne Feut assurée qu'il périrait plutôt que de voir Tamante de son arai devenir la proie de ce monstre.

Cependant le faible Corsuble , irrité de l'abandon de Caraheu, favorisa Brunamont dans la demande qu'il faisait de sa fille, et sut même lui ménager un entretien particulier avec cette princesse. Le féroce Brunamont, tel que nous l'avons dépeint, força bientôt Gloriande à ne lui répottdre qu'en s'armant d'un poignard, et en jetant les hauts cris, Ogier accourut; et saisissant Brunamont d'un bras nerveux , il le contraignit à se retirer.

Brunamont furieux court à l'amiral Corsuble, et lui dit que Gloriande ne se refuse à l'épouser, que pour favoriser le complot qu'elle a Éadt avec son amant. Fertile en mensonges comme les nègres de ses états, il ajoute que Caraheu n'est allé dans le camp de Cbarlemagne que pour s'y faire baptiser, et recevoir de la main de l'empereur sa fille Gloriande, qui doit s'échapper pendant la nuit pour aller aussi se faire chrétienne comme lui et l'épouser en même temps : il finit par accuser Gloriande de haute trahison, et demande qu'elle, subisse le supplice, si cette princesse ne trouve un champion assez téméraire pour oser la défendre contre lui.

Brunamont. était si redouté, que peut-être aucun chevalier nie se fût présenté pour remplir les

vœux que CorsuUe faisait en secret pour Thonn^ir et la vie de Gloriande ; mais bientôt Ogier , averti de l'accusation de Bjrunamont , se présenta devant les deux rois- Roi d'Ethiopie, dit-il en le regardant avec un sourire dédaigneux, oseraistu bien présenter ton gage? Ton lâche cœur saura-t-il soutenir le mensonge dont je te donne hautemeut le démenti? Oui, vassal abandonné de Sies proches, dit Brunamont avec fureur, je soutiens mon dire envers et contre tous. Ogier ne répondit point à cette injure; il courut se mettre à genoux <}evant Gloriande : Belle princesse, lui dit-il, daignez accepter mon br^; c'est à l'aim du roi de Tunis à vous défendre en son absence. Gloriande détache de sa ceinture une liche écharpe , où son chiffre et celui de son amant étaient brodés de sa main. Oui, brave Ogier, je vous accepte pour mon défenseur, lui dit-elle; c'est Caraheu luinméme qui va combattre dans la personne de son ami ; croyez qu'il en eût autant fait pour vous. Le combat accepté de part et d'autre fiit marqué pour le lendemain; et les parrains des deux champions ayant été nom- Qijés, ils s'emparèrent de celui qui leur était destiné pour le garder pendant la nuit, et répondre de sa personne, selon l'usage de la chevalerie.

Un espion de Charlemagne qui s'était introduit dans la cour de Corsuble s'évada subitement de Rome , et. courut rendre compte à l'empereur de tout ce qui venait de se passer. Ce prince, appre-

nant que le lieu du combat était marquée sur les bords du Tibre, hors de la cité, fit pren<lre les armes à toute son armée avant le jour, et marcha dès l'aurore à sa tête, pour s'approcher de l'armée ennemie. Ce prince laissa la sienne en bataille derrière une montagne qui la couvrait ; et , suivi d'un petit nombre de chevaliers et du roi de Tunis, il paonta sur le sommet de cette montagne , d'où il pouvait voir facilement le combat.

Bientôt l'armée de Corsuble, celle du roi de Tunis, et celle de Brunamont, sortirent par trois différentes portes, passèrent le Tibre, et formérent, quoique toujours séparées, un grand cintre au milieu duquel les lices furent promptement dressées. Ogier et Brunamont , conduits par leurs parrains, entrèrent dans la lice, où, l'alcoran étant apporté , le traître Brunamont osa jurer en frémissant, que son accusation était vraie; et le digne chevalier de Gloriande leva tes mains au ciel, en l'implorant pour qu'il protégeât l'innocence et la vérité.

Quelque haute opinion qu'eût Caraheu de la force et de la valeur d'Ogier, que ne souffrait-il pas alors de ne pouvoir combattre Iqi-méme pour une maîtresse adorée !

Les trompettes sonnent; lés deux champions s'élancent , brisent leurs lances jusqu'à la poignée: les deux chevaux plient les jarrets de la force de cette atteinte, et leurs maîtres, perdant un instant la respiration, spnt prêts à tomber; mais

DES BATAtLI.ES. 449

bientôt ils se remettent et s'attaquent Tépée à la main avec une égale fiireur.

Le comhat fut long et terrible; la lice rougie par leur sang était couverte des débris de leurs aroies. Bruhamont,.plus blessé qu'Ogier, et furieux d'une résistance qu'il n'avait jamais éprouvée,, saisit son épée à deux mains, et veut en porter un coup décisif sur son casque. Ogier oppose Courtaia au coup qui le menace ; et cette épée égale à Joyeuse coupe en entier le ciipelerre de Brunamont. Entraîné par la ÏForce du coup qu'il porte en vain , Brunamont tombe sur l'arène; Ogier s'y précipite pour achever sa victoire : mais à l'instant Brunamont se relève; et, voyant son bras désarmé , il s'élance sur Ogier, qu'il serre assez étroitement pour l'empêcher de se servir de son épée. Tous les deux luttent, tombent ,et roulent ensemble sur la poussière : mais enfin Ogier étourdit Brunamont d'un coup de gantelet; et, se dégageant de ses bras, il lui Éaît voler la tête.

Déjà Gorsuble permettait à Gloriande de s'avancer pour remercier son libératem*, lorsqu'un farouche Africain , parent de Brunamont, et commandant sous lui l'armée éthiopienne, jette un grand cri , s'ébranle et vient attaquer l'armée de Gorsuble et de.Dannemont, que d'abord il met en désordre : celle de Garaheu , contenuepar ses généraux, reste spectatrice de ce combat.

Le général éthiopien poursuit son premier

TrîsUii de Lconaîs , etc. 2Q

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4Sp ' LA FI.EUR

avantage ; et bientôt Corsuble y Dannemont et son armée , fuient de toutes parts , et cherchent à rentrer dans Rome. Les deiix ponts sur le Tibre sont bientôt engorgés par les fuyards; Corsuble et DannenÉont cherchent en vain à se faire jour sur l'un de ces ponts, qui, surchargé par la foule, tombe et s'abyme dans le Tibre avec sa charge. Corsuble et Dannemont couverts d'armes pesantes périrent en peu d'instants ; et le gros de leur armée rentré dans Rome ne s'occupa plus qu'à s'y mettre en défense.

Caraheu qui voyait du haut de la montagne la défaite de l'armée de Corsuble obtint facilement de l'empereur la permission d'aller se mettre à la tête de la sienne, et de courir au secours du père de Gloriande. Le sage duc de Bavière voyait avec une satisfaction secrète les armées sarrasines se détruire entre elles : il fait remarquer à Charlemagne que les Sarrasins travaillent eux-mêmes à lui ouvrir les portes de Rome.

Caraheu vole à la tête de son armée ; il y trouve Ogier vainqueur de Brunamont , qui le croyait dans la position de ne devoir attaquer ni défendre Corsuble : mais son ami le détermine facilement à le suivre, et ces deux jeunes héros à la tête d'une armée qui n'avait point encore combattu tombent sur les Éthiopiens, et les font plier de toutes parts. La terre est bientôt couverte de ces Africains ; le massacre est affreux , et les débris de cette armée ne se sauvent que par une

prompte fuite. Ces deux princes arrivent sut* les bords du Tibre , où bientôt ils apprennent la triste fin de Corsuble. et de Dannetnont : l'un et l'autre étaient trop généreux pour ne pas regretter de n'avoir pu courir plutôt à leur secours. Tous les deux entrent dans Rome , et volent au palais , où déjà Gloriande n'était plus gardée, et commandait en souveraine : la présence de son libérateur et celle d'un amant aimé séchèrent bientôt les larmes (Ju'elle donnait à la mort de Corsuble.

Charleniagne crut alors qu'il était temps de s'approcher de Rome avec son armée; et bientôt il aperçut une troupe de chevaliers que Gloriande envoyait au-devant de lui-c leur chef était chargé de pr^enter les. clefs de Ron^e à l'empereur, et de lui dire qu'on lui préparait les honneurs du triomphe. Charles refusa l'un et l'autre ; il entra dans Rome comme un souverain allié de Gloriande , et voulut qu'Ogier et Caraheu jouissent de? honneurs que méritaient les libérateurs de la capitale du monde^hrétien.

La belle Gloriandf, maîtresse de son sort, assura sou bonheur, en donnant sa main au brave roi de Mauritanie. L'empereur rappela le pape Léon, le rétablit lui-même sur la chaire de saint Pierre ; et Léon reconnaissant le traita toujours comme son seigneur suzerain.

Charles et Léon eussent vivement désiré que l'union de Gloriande et du roi de Tunis eût été sanctifiée par les eaux salutaires du baptême; mais

45a LA FÏ.EUR

le temps n'était pas encore arrivé de recevoir cette grâce du ciel, qu'ils méritèrent dans la suite par la^ constance de leurs vertus:

L'un ^et l'autre prirent congé de l'empereur pour retourner dans leurs états:. ce ne fut pas sans verser bien des larmes. En embrassant Ogier, Caraheu lui jura de voler à son secours au premier mot de sa part, et reçut le même serment, de son ami. Le pape Léon est rétabli dans sa puissance spirituelle; et, l'Italie étant tranquille, Charlemagne retourna dans sa cour.

A peine Ogier, qui l'avait suivi, fut-il à, portée du château qu'habitait sa chère Bélicçne , qu'il se déroba de ces fêtes que le peuple français, toujours éperdu d'amour pQur son roi, donnait à Charlemagne, pour revoir celle qui lui faisait sentir ,lq bonheur d'aimer. Il entre dans ce château; il voit des domestiques en larmes;, ils poussent des cris en le vojrant : son ame est agitée d'une secrète terreur; il monte en frémissant à l'appartement de la dame châtelliine : hélas ! il la voit accourir au-devant de lui, ttnant un enfan.t dans ses bras. Ah! malheureux et coupable Ogier, s'é^ crie-t-elle ', voilà tout ce qui nous ^-este de celle que ton amour séduisit. A ces mots , le sensible Ogier jette un cri douloureux, et tombe sans coi>naissance : on a peine à le rappeler à la vie ; les sanglots étouffent sa voix. Ah dieux! s'écria-t-il enfin, en se jeta^taux genoux de Béline, l'ignoi*ance et l'amour firent seuls notre crime, et j'accourais pour le réparer en lui donnant ma main.

Béltne, attendrie et connaissant toute la loyauté du cœur d'Ogier, jette ses bras à son cou, tout en larmes , et met l'enfant dans les siens. Je té pardonne, lui dit-elle; mais jure-moi d'aimer ton fils, que je veux élever pour le rendre digne de toi. Avec quel transport Ogier ne prononça- t-il pas ce serment si natiu'el et si sacré !

Ogier, l'ame percée de douleur, retourna, peu de jom*s après ,' à la cour de Charlemagne , qui , malgré sa tendresse pour lui, se ressouvenait toujoiu-s de l'insulte qu'il avait reçue de Geoffroy son père ; il avait déjà même décidé dans un conseil qu'il porterait incessamment ses armes en Danemarck, lorsqu'il arriva courriers sur courriers de la part de Geoffroy, qui lui mandait que les Sarrasins et les peuples du nord avaient fait une irruption dans «es états , avaient ravagé ses frontières , et que bientôt Copenhague serait assiégée. Geoffroy dans ces lettres reconnaissait sa faute , requérait son pardon , et suppliait le chef du monde chrétien de lui accorder du secours contre les ennemis de la religion sainte.

L'ame de Charlemagne était trop belle pour ne pas savoir pardonner ; il voulut éprouver celle d'Ogier. Geoffroy; séduit par la nouvelle reine, avait absolument abandonné ce fils, l'avait laissé quinze ans en otage , et paraissait ne vouloir jamais le rappeler auprès de liïi. Charles lui demanda si , malgré le dédain de son père , il voulait aller le secourir ; Ogier ne lui répondit qu'en se jetant à ses genoux ; et le sommant ensuite , au sujet de

la demande qu^il venait de lui faire, il le supplia de lui accorder un secours et la permission de le commander : Fils , pour nuls riens , dit -il, voire pour la mort^ ne doibt faillir au besoing à son père; ainsy le dict la loy gravée en pierre céleste y nature bone en fait rnesme comandement

Charles se l'end à ses instance^ ; il lui donne mille de ses chevaliers : un grand nombre d'autres, brûlant de se distinguer sous la bannière d'Ogier, vinrent s'y rendre de toutes les provinces de France.

Ogier vole au secours de son père ; les ennemis sortent de leurs lignes pour lui présenter la bataille : malgré l'inégalité du nombre, il les bat, et les poursuit jusque sur les bords de la Baltique, où ce qui s'était échappé se rembarque en confusion sur les vaisseaux.

Ogier revient de la poursuite , marche vers Copenhague : il est surpris d'entendre sonner toutes les cloches .de la ville : il en apprend bientôt la cause ; c'étaient les obsèques de Geoffroy son père qu'on célébrait. Ogier ne sentit que la douleur de n'avoir pas embrassé, le père qu'il venait de rétablir sur son trône, et de n'avoir pas reçu de sa bouche ses derniers ordres; il apprend aussitôt que son père , en mourant ^ l'a déclaré l'unique héritier de son trône ^t de ses étals.

Ogier vole à l'église où son père venait d'être enfermé dans le tombeau; il embrasse la tombe, qu'il baigne de larmes; et dans ce moment il la

Yoit briller dHine lumià!*e céleste. Une Toâx douce se fait entendre; c'était celle d'un ange qui lui disait : Ogier , ne conserve que le surnom de Danois; laisse tes états au duc Guyon ton frère; l'étemel te destine un sort plus glorieux, et des royaumes où tu feras suivre sa loi.

Cet ange , très différent de ceux dont Boniface VllI se servit avec le bon Célestin(i) , remplit le cœur d'Ogier de soumission, de confiance et de joie : il se relève; il court embrasser son frère; il aborde respectueusement. la reine sa belle-mète, et il leur déclare que , content de son sort , et d'être agrégé dans le nombre des preux dievaliers estimés de €harlemagne, il retourne dans sa cour, et les laisse les maîtres absolus de ses états.

A ces mots , il fait assembler les seigneurs danois, leur fait prêter serment à son frère qu^il conduit à la cathédrale , et qu'il couronne luimême de sa main. Le nouveau roi, digne du $ang qui coulait dans ses veines, dépose sur-le-champ

(i) Benoît Cajetfin , qui soupirait après le pontificat, introduisit une sarbacane dans la chamlfrë du pape Célestin V, et par ce moyen i) lui cria pendant plusieurs mois, comme si c'était un ange qui parlât :. Célestin y Cékttin^ cède le papat; c'est une charge au-dessus de tes forces. Célestin , qui était fort simple , ayant passé toute sa vie dans la retraite où il croyait avoir eu des visions , prit cette voix pour un avertissement céleste : il se démit de la papauté : Cajetan fut élu à sa place , et régna soùs le nom de Boniface TlII. HUt. des Papes , in-A®, premier vol., p. 3o7. P. ■

456 l'A FL£€R

sa couronne et son sceptre aux pieds de son â^ère^ il reconnaît qu'il les tient de lui, lui rend hommage j et lui jure qu'à son premier ordre il sera prêt à voler à la tête des Danois pour lui ob^ir.

Ogifer revint couvert de gloire en France; et Charlemagne, touché de son attachement, et du sacrifice qu'il venait de lui- faire , le combla de caresses , et le traita dans la suite presque comme son égal. - - ^ ' /

Nous passons sous silence tous les exploits d'Ogier pendant plusieurs années, et les aventureis galantes, qui, souvent, le dédommageaient du sang qu'il répandait dans les combats. Les dons des fées avaient bieti de là force : nulle beauté ne pouvait lui résister, et nulle beauté ne pouvait être assez ingrate pour ne pas avouer qu'Ogiçr savait très bien aimer, du moins pour quelques jours. Les mjrrtes qui le couronnèrent égalèrent presque ses lauriers ; mais nous croyons devoir passer à l'événement le plus terrible et le plus malheureux de sa vie.

La bonne et tendre châtelaine Béline avait élevé le fi:'uit des aipours de sa fille et d'Ogier avec le plus grand soin. Elle se consolait quelquefois de ce que son petite-fils n'était pas légitime, en pensant que l'inégalité de conditions ^t les lois de l'empire l'eussent empêché d'hériter des grands fiefs d'Ogier, quand même ce prince eût épousé Bélicène. Elle s'appliquait à rendre le jeune Baudouin digne d'être reconnu par son père^ et de

Tapana^ qu'il en pouTait obtenir. Ses soins avaient réussi : Baudouin, charmant par la figure et par Tesprit, joignait la force et le courage d'Ogier aux charmes de sa mère.

Béline crut qu'il était temps de le faire connaître, et l'envoya à la cour de Charlemagné. Un jour qu'Ogier revenait du lever de l'empereur , le jeune Baudouin se -jette à ses genoux , et lui présente une lettre de Béline avec le portrait de Bélicéne , entouré d'une tresse de ses cheveux. Ogier lit la lettre en fondant en larmes , baise le portrait et les cheveux de celle qu'il avait si tendrement aimée , et reçoit son fils dans ses bras.

Ogier présente son fils à l'empereur , qui le caresse et le retient à son service. Toute la cour s'empresse à l'imiter : le duc Naymes et les anciens barons crcfftnt revoir Ogier dans son adolescence , et cette ressemblance les porte à l'aimer. Chariot même lui marque d'abord quelque amitié; mais bientôt la ressemblance et la fierté d'Ogier, quHl reconnaît dans le jeune Baudouin, suffisent pour exciter sa haine.

Baudouin cependant se montrait très attentif à servir Chariot, et ne perdait pas une occasion de chercher à lui plaire. Ce prince aimait à jouer aux échecs , et le jeune Baudouin excellant à ce jeu faisait souvent sa partie.

Un jour que Charl<>t était vivement piqué d'avoir perdu deux parties de suite, il crut pouvoir, en prenant une pièce , donner échec et mat à

Baudouin; mais celui-ci Tsittendait dans le piège qu'il avait tendu ; il eut le tort de faire un léger sourire , en faisant X^^harlot échec et mat pour la troisième fois. Chariot se lève furieux, et, saisissant le pesant et riche échiquier d'or dont ils se servaient, il en porte un coup sur la tête de Baudouin, la lui brise, et le fait tomber mort dans la chambre.

Effrayé lui-même dç son crime, craignant la vengeance du redoutable Ogièr, Chariot se cache dans l'intérieur du palais. Un jeune compagnon de Baudouin sort en pouvant des cris douloureux; il rencontre Ogier , il lui moi\tre de la, main la chambre de Chariot :1e malheureux père y court, voit son fils mort baigné dans. son sang, et l'on ne peut lui cacher que c'est le féroce Chariot qui l'a privé de la vie. •• ;

Ogier, transporté de fureur, tire la redoutable Courtain , cherche Chariot dans le palais ; celui-ci fuit de sa première retraite , et ne se crojt en .sûreté que dans la chambre de Charlemagne , qui dînait alors avec le duc Naymes, et Salomon duc de Bretagne. Ogier poursuit Chariot, l'épée haute, jusqu'à la table de l'empereur : un échanson qui portait une coupe d'or à ce prince tend sou bras pour arrêter Ogier, qui, ne se connaissant plus, porte un coup qui tombe sur la coupe qu'il fend, et dont le vin rejaillit et couvre le visage de l'empereur. Ce. prince se lève en fureur, saisit un couteau qu'il est prêt à lancer, lorsque Salomon

DES BATAILI^ES. 4|59

et Nayines se jettent entre deux; et ce det^nier, qui conservait son ancien empire sur Ogier, arrête son bras qu'il avait déjà levé èur Tempe^ reur,et le force à se retirer, tandis qjpe Salomon^ de son côté, retient Charlemagne, et calme 3a première colère. Le duc Naymes, prévoyant les suites de cette violence , plaignant Ogier et l'excusant dans son cœur , lui fait remettre Courtain dans le fourreau , impose aux gardes du palais qtii se rassemblaient pour l'arrêter; il le fait armer et monter sur son cheval Beiffror, et le force à s'éloigner de Paris, sur ce destrier que la fée Morgane avait fait substituer au sien par les esprits soumis à ses ordres. Charlemagne fait\ assembler le conseil des hauts barons ; il leur racoftte jusqu'à quel point Ogier vient de manquer au chef de l'empire. Ogier est cpndamné par Içs barons à perdre la tête. Salômon de Bretagne et Naymes de Bavière sont les seuls qui s'opposent à ce jugement; et Charles fait prêter sernient à tous les autres barons, qu'ils feront tous leurs efforts .pour arrêter Ogier , et le remettre en sa puissance*

Ogier était trop aimé pour ne pas rassembler bientôt un grand tiombre de chevaliers qui se dévouèrent à sa défense. Nous ne suivrons pas l'auteur dans tous les différents combats qu'il décrit; mais nous devons dire qu'ils furent presque tous à l'avantage d'Ogier, et que Chaîlemagne le pour^ suivant en personne,, Ogier l'abattit deux fois différentes, fut le maître de sa vie; et qu'au lieu

46o LA FLEUR

de lui faire crier merci, le généreux, et fidèle Ogier ne s'occupa qu'à le relever et à lui demander inutilement son pardon : mais il insistait en même temps sur la punition de Chariot; et Charles eût mieux aimé le laisser user de son avantage, que de s'humilier jusqu'à lui promettre la mort de son fils.

Affligé du sang que ses amis avaient répandu pour lui, et des désordres affreux qu'entraînent toujours les guerres civiles, Ogier congédia sa petite armée, et se déroba la huit à ceux qui s'attachaient à le suivre. Il prit le parti d'aller rejoindre le duc Guyon son frère; mais, s'étant égaré dans la forêt des Ardennes , et se trouvant fatigué d'une loligue marche , la fraîcheur d'im vallon assez écarté pour qu'il ne pût craindre d'être surpris l'invita sûr le soir à prendre quelque repos. Il débride Beiffror; il ôte son casque; il se couche sur le gazon qui bordait une belle fontaine , et pose sa tête désarmée sur son bouclier.

Ogier goûta le repos jusqu'au lever du soleil. Malheureusement Turpin, qui se souvenait quel- (juefois qu'il était archevêque de Reims, remplissait alors les fonctions de cet état. Il visitait les églises suffragantes de sa métropole; mais sa dignité-de pair de Fran<îe, et son humeur martiale qui le faisait compter au nombre des preux , ne lui permettaient pas de voyager sans avoir autant de chevaliers à sa suite, qu il avait de chapelains et de clercs. L'un de ces derniers eut soif; et,

coanaissant la fontaine sur le bord de laquelle Ogier reposait, il s'approche de Teau, dont bientôt il s'écarte à l'aspect d'un chevalier armé.) Ce clerc court à l'archevêque , lui fait part de sa découverte : Turpin s'approche doucerqent de la fontaine; il reconuaît Ogier qui i^e se réveille pas.

Le premier mouvement du bon et généreux Turpin fut de sauver son ami pour lequel il était pénétré d'estime; mais ses archidiacres et ses chevaliers, qui reconnurent aussi le brave Ogier, firent souvenir leur archevêque du serment sacré que Charleinagne avait. exigé de lui. Turpin eut fait une félonie s'il eustfaulsé lafoy du serment; son cœur loyal en était incapable : mais ce ne fut qu'en gémissant qu'il permit à èa suite de se saisir d'Ogier endormi, qui se trouva sans défense et couvert de chaînes en sortant de son profond sommeil. Les chevaliers de Turpin s'emparent de son . cheval et de ses armes , et le conduisent à Sois$ons où l'empereur se trouvait alors.

Turpin lui remet Ogier entre les mains, en se jetant à genoux ppur lui demander sa vie; mais Charles la lui refuse; et, saisi de fureur à l'aspect d'Ogier qui le regardait d'un oeil ferme, il fait appeler le prévôt de l'hôtel pour. faire trancher la tête, en sa présence, à Tennemi qui semble encore le braver dans les fers.

Salojnpn de Bretagne et le duc Naymes s'unissent à Turpin pour implorer sa clémence : ils lui représentent le nombre de souverains puissapts

462 LA FLEUE

qui peuvent se liguer avec le roi de DaBemarck, pour venger la mort d'Ogûsr; mais l'empereur demeurant inflexible, ils en obtiennent du moins de ne pas faire périr Ogier par une mort publique et sanglante. Ils le font convenir qu'Ogier sera remis , sous la garde de l'arcbevéque Turpin , eh cliarte privée; et l'empereur ordonne que la nourriture d'Ogier, haut de sept pieds et qu'il connaissait être grand mangeur, ne sera que d'un quartier de pain, d'une pièce de viande et du quart d'un septier dé vin : c^est ainsi que Charles espérait se défaire promptement d'Ogier, en le faisant mourir d'inanition, sans que son nombreux lignage et son frère pussent lui r^rocher sa mort. Il fit de nouveau prêter serment à Turpin de se conformer à cet ordre.

Le bon archevêque aimait trop Ogier pour ne pas imaginer quelque moyen de lui conserver la vie; il prévoyait sa fin prochaine, s'il accomplissait le serment : connaissant d'ailleurs Ogier pour le chevalier le plus zélé pour la loi sainte, et le plus ardent à 'massacrer les mécréants qui refuseraient de la recevoir, Turpin crut pouvoir se permèttri? une restriction mentalç (ce qui prouve bien que ce n'est pas une nouvelle invention , et que l'Espagne n'en a pas l'honneur), sans manquer à la lettre du sernient qu'il avait proféré. Voici comment Turpiti se proposa de l'exécuter.

Tous les matins il faisait donner à son prison^ nier un quart d'un, pain fait avec deux boisseaux

de £airine : on y joignait le tiers cFun mouton ou d'un veau gras; et faisant fondre un septîer qur contenait quarante pintes de vin, le bon Ogier n'en buvait que la quatrième partie.

La prison d'Ogiet fut très longue : l'auteur assui^ qu'elle dura sept ans. Charlemagne s'étonnait toujours qu'Ogier ne succombât pas à cette longue abstinence ; et lorsqu'il en demandait des nouvelles à Turpin, le bon archevêque, muni intérieurement de la restriction, nç craignait point de jurer qu'il accomplissait littéralement le serment qu'il avait J)roféré.

Nous avons oublié de dire qu'au moment qu'Ogier fut conduit prisonnier à Soissons , l'abbé de Saint-Fâron de Meaux apercevant le beau cheval Beiffror, et n'ayant en ce moment rien autre chose à demander à Charlemagne (car il est de la règle et de l'éducation des moines de demauder toujours), supplia ce prince de lui donner ce beau destrier, qu'il fit conduire à son abbaye: Il mourait d'envie de se servir de ce superbe cheval pour ^Uer voir l'abbesse de Jpuare sa bonne amie , et de se nïontrer à ses yeux cotnnie un vigoureux et leste cavalier ; maïs le pauvre abbé fut bien trompé dans ses espérances. Il était allé bien doucement dans sa litière jusqu'au pied de larhontagne de Jouare, où Beiffror avait été conduit richement couvert des plus beaux ornements que les moines eussent pu tailler dans la sacristie pour lui faire un harnois;

464 LA FLëCR

mais dès que Beiffrpr, qui était accoutumé de porter le poids énorme d'Ogier couvert de ses armes,, ne sentit plus sur lui que le poids léger de l'abbé, et qu'il vit ses longs habits flotter sur ses flancs , il l'emporta , lui fit franchir rapidement la montagne; et, faisant des sauts ]H*odigieux en entrant dans la cour de l'abbaye, il le jeta de très haut aux pieds de madame l'abbesse, qui, suivie de ses nonnains, s'était avancée pour le recevoir.

On imaginera sans peine quels furent les cris, l'épouvante et la douleur de l'abbesse, ei> voyant damp abbé sans connaissance et à moitié brisé par sa chute. Une sœur converse, favorite de l'abbesse , court à l'abbé ; elle cherche ,. elle tâte où sont ses blessures, et console un peu madame l'abbesse , en l'assurant que le coup n'a porté que sur la tête et les épaules. On imagine saps peioe les tendres et charitables soins que l'on, prit de lui; ils réussirent : mais l'abbé, souffrant et humilié d'être tombé si cruellement dans une pareille occasion , résolut de s'en venger sur le pauvre Beifffor; il le condamna, dans sa colère, à subir la même abstinence que son maître , et à charrier des pierres destinées au bâtiment qu'il faisait élever hors des murs de son abbaye pour y recevoir les dames voyageuses ; espèce de bâtiment qui dès^ce temps-là se nommait en langage claustral la maUgou^erne.

C'est ainsi que, mal nourri, souvent battu,

forcé de traîner un pesant tombereau, le noble et vigoureux cheval Beifiror passa tout le temps de la prison de son maître.

Cette prison eût été peut-être aussi longue que la vie de Charlemagne, sans les grands événements qui forcèrent cet empereur à remettre Ogier en liberté.

Il apprit tout à-la-fois que Caraheu , roi de Mauritanie et frère d'armes d'Ogier rassemblait une armée formidable prête à s'embarquer pour venir délivrer son ami; que le duc Guyon de Mayence, roi de Danemarck et frère d'Ogier, s'unissait aux souverains de Norvège et de Fin:lande , ses proches parents , pour venir l'attaquer: mais le danger le plus pressant de tous, c'était l'incursion subite du redoutable roi sarrasin Brùhier , qui , pour venger la mort de l'amiral Corsuble son frère, était débarqué dans la Guienne, à la tête de deux cents mille homtbes, s'était emparé de Bordeaux et de Poitiers, et marchait à grandes journées pour l'attaquer ^jusque dans Parisl

Charlemagne sentait alors combien le secours d'Ogier était nécessaire ; mais le duc Naymes' et Turpin eurent beau le lui représenter, l'empereur, trop grièvement offensé, et tremblant pour les jours de Chariot qu'il avait encore la faiblesse d'aimer, ne pouvait se résoudre à se servir du bras d'Ogier, que d'ailleurs il croyait

Tristan de Léonais, rtc. ' JO

sans force, et affaibli par sa prison et sa longue abstinence.

Il y fut bientôt forcé par l'approche de Bruhier, par la première bataille qu'il perdit contre lui, et la prison de la moitié des chevaliers de sa cour, qui portaient déjà les fers de son ennemi.

Bruhier, fier de son premier avantage , envoya défier Charlemagne à venir combattre contre lui seul, accompagné des quatre plus braves chevaliers français. Charlemagne voulait accepter le défi, mais corps à corps avec Bruhier. Saloraon, Naymes et Turpin parvinrent à Ten empêcher; et Charles répondit au héraut de Bruhier, qu'il enverrait le lendemain lui porter sa réponse.

C'est dans cet intervalle que les trois ducs parvinrent à persuader Charlemagne de pardonner à Ogier , et de le rappeler pour combattre le redoutable ennemi qui le défiait : mais il ne leur fut pas si facile de persuader Ogier. Blessé de sa longue prison et de l'ingratitude de Charlemagne, ayant toujours l'idée présente de son fils mort et sanglant entre ses bras par le coup que le féroce Chariot lui avait porté, le fier Ogier ne voulut jamais se rendre aux instances de ses amis; et quoique la gloire l'appelât à combattre Bruhier, quoique le salut de la chrétienté dépendît de la mort de ce redoutable mahométan , Ogier refusa de sortir de sa prison et de combattre^ à moins que l'empereur ne remît Chariot entre ses mains pour en faire à sa volonté.

« Cette proposition était bien duré : mais le danger était si pressant, que les trois pairs osèrent supplier l'empereur de l'accepter ; et que Charlemagne, par un retour de justice, avouant luimême que Chariot était criminel, manda par eux au prince danois qu'il pouvait venir le trouver en assurance, et que lui-même il remettrait Chariot entre ses mains.

Ogier libre et maître d'exercer une vengeance légitime en rendit grâce au ciel ; et son premier mouvement fut de se jeter à genoux, et d'implorer sa puissance pour le rendre vainqueur, et ses lumières pour éclairer l'usage qu'il ferait du pouvoir que Charlemagne lui donnait sur le meurtrier de son fils.

Cette prière fervente , si digne d'un véritable chrétien, fut écoutée du Très-Haut. Pendant qu'Ogier était en prières , un ange apparut à ce digne chevalier. L'éternel reçoit ta prière, lui dit-il; il défend la vengeance, mais l'orgueil est coupable à ses yeux ; il te permet d'humilier celui de Charlejnagne , il t'ordonne de pardonner à Chariot. Va combattre Bruhier en toute assurance; unis les armes françaises à celles de Caraheu; c'est aux champs d'Acre que tu dois les porter : l'éternel te destine la couronne de ce beau royaume et le bonheur d'être le parrain de Caraheu et de Gloriande, dont les vertus méritent qu'ils deviennent chrétiens. Ogier à ces paroles, que lui seul entendit, s'humilie, baise la terre, et jure

d'accomplir les ordres du Très-Haut. Il se relève , et se laisse conduire par les trois pairs ses amis, en présence de Charlemagne. Ce grand prince, fidèle à sa parole, avait fait' conduire dans la .^alle où les hauts barons étaient assemblés son fils Chariot les mains liées et la tête nùe : dès qu'il voit paraître Ogier , il saisit Chariot par un bras, l'entraîne vers Ogier, et dit à ce prince : Je te remets le coupable ; fais-en à ta volonté.

Ogier, sans lui répondre,' saisit Chariot, l'abat à ses genoux, le prend d'une main par les cheveux, et lève de l'autre la redoutable Courtain. Charles , qui ne s'attend plus qu'à voir rouler la tête de son fils à ses pieds, ferme les yeux et jette un cri lamentable.

Ogier n'attendait que ce moment; et sur-lechamp il relève Chariot, coupe ses liens, le baise sur la bouche., et court se jeter aux genoux de l'empereur.

Rien ne peut exprimer la surprise et l'attendrissement de Charlemagne en voyant son fils en vie et le brave Ogier à ses genoux ; il ^erre ce dernier dans ses bras, le baigne de ses larmes, et s'écrie devant ses barons : O ciel! je te remercie, et je conviens qu'en ce moment Ogier est plus grand que moi.... Pour Chariot, son ame Vile ne sentait que la joie d'avoir évité la mort; mais elle ne fut point changée ; et , plusieurs années après, ce lâche prince reçut la punition de ses crimes de la main d^Huon de Bordeaux , ainsi que nous le verrons dans la suite.

Lorsque Charles fut un peu revenu de ses, premiers transports, il pe put observer, sans quelque, surprise, l'embonpoint et le teint frais et vermeil d'Ogier; il se tourna du côté du bon Turpin, qu'il.fit rougir en lui disant : Par la teste de Berthel chier sire^ bien aparoist que bone prison Ogier eut en vostre hostel; mais moult plus ores vous en prise ^ et m'en tiens vostre amjt Tous les barons se mirent à rire, et gabèrent entre eux en regardant Turpin , qui , pour toute réponse, courut embrasser Ogier, dont il éleva le bras droit en disant : Vostre gaberié en telle achoison (i) ne me poise*nuls riens; vecy qui nous vengera tous du fier pautçnier (a) Sarrasin.

Charlemagne n'hésita plus à faire partir son héraut. Sa confiance dans la force et la valeur d'Ogier était si grande , qu'il ordonna de dire ^ Bruhier que le surlendemain il eût à se trouver daps la plaine de Saint-Denis , pour y combattre um sevil chevalier qu'il ayait choisi pour son champion , sous la condition que Paris lui serait remis s'il était vainqueur , ou que lui Bruhier délivrerait les chevaliers chrétiens en sa puissance si le champion de Charles remportait la victoire. L'orgueilleux et féroce Bruhier fit un rire amer en écoutant le héraut de l'empereur, dont il accepta Içs conventions , qu'il jura par Mahomet d'obser-

(i) Occasion.

(a) Superbe , orgueilleux. P.

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ver religieusement. Ayant entendu la réponse de Bruhier , Ogier demanda ses armes ; elles lui furent apportées , et Turpin en ayant pris soin luimême, elles se trouvèrent en bon état: mais il fut bien embarrassant de trouver un cheval , dont Ogier put se servir pour combattre. Charles lui fit amener les plus vigoureux chevaux de son écurie^ et jusqu'à Blanchard son cheval de bataille : Ogier les essaya vainement, il leur fit à tous ployer les reins jusqu'à terre : dans cet embarras , l'archevêque Turpin se souvint alors que l'empereur avait donné Beiffror, dont Ogier regrettait vivement la perte , à fabbé de Saint- Faron , et l'on envoya sur-le-champ un courrier pour ramener Beiffror en diligence.

Les moines sont presque toujours impitoyables, et celui qui présidait aux travaux de l'abbaye n'avait que trop fidèlement exécuté les ordres de damp abbé : le pauvre Beifiror fut ramené bien maigre , bien harassé , et pelé par les harnois du vil tombereau qu'il avait si longtemps traîné. On l'amène devant Charlemagne la tête basse et marchant pesamment ; mais dès qu'il entend la voix d'Ogier qui l'appelle , il la relève, il hennit, ses yeux s'enflamment, et son ancienne ardeur se feit connaître par la force avec laquelle il bat la terre de son pied. Ogier lui fait des caresses auxquelles le bon animal semble répondre; il s'élance sur lui, et Beiffror, fier de porter son maître , bondit plusieurs fois de plus de dix pieds de haut.

Rien ne manquant plus au brave Ogier pour combattre Bruhier, Cbarlemagne sortit , à la tête de son armée, de la ville de Paris, dont il ordonna que les portes restassent ouvertes ; et ce prince vint occuper la montagne de Montmartre, dont la vue s'étendait sur la plaine de Saint-Denis, où le combat devait être livré.

Dès que le jour qui devait Féclairer fut arrivé , le duc Naymes et Salomon de Bretagne servant dé parrains à Ogier le conduisirent sur le terrain marqué : Bruhier, accompagné de deux puissants amiraux, sortit en même temps de Saint-Denis pour s'y rendre, et fit conduire dans la lice les chevaliers français prisonniers.

Les conventions ayant été répétées et jurées de part et d'autre , les parrains s'éloignèrent , et les deux combattants, restèrent eii présence. Pauvre chevalier, dit alors Bruhier avec insolefnce, ton maître n'a donc pas le moyen de te donner ,un meilleur cheval? Espères-tu que cette vieille rosse ait la force dç résisteii à Marchevallée que tu vois, et qui surpasse en iQfce comme en légèreté les plus fiers chevau#qué l'Atlas nourrisse dans ses vallons? crois-moi, retire-toi, ou biei^ va chercher dix de tes compagnons pour t'aider à me combattre. Le fier Ogi«r dédaigna de répondre à Bruhier, dont il s'éloigna brusquement, pour s'approcher du poteau de la lice, d'où il devait partir pour s'élancer contre lui : Bruhier en fit autant , et se promettait une victoire Éacile.

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Tous les deux partent et volent en même temps; et Beifïror, rappelant son ancienne vigueur, franchit la moitié de la carrière. Les lances des deux combattants volent en éclats ; tous les deux soutiennent' également la violence de ce choc, et Bruhier est bien siirpris de voir, l'instant d'après, Ogier lui porter le premier coup d'épée; il le reçoit sur son bouclier; bientôt il en porte un à son tour sur le casque d'Ogier qui le pare, et qui du même temps lui donne un revers de Courtain , qui , lui tranchant une oreille avec une partie de la joue, la lui fait pendre siu' son épaule et le couvre de sang. Ogier qui le croit blessé mortellement ne redouble pas : Bruhier saisit ce moment pour s'éloigner; il prend un vase d'or qui pend à l'arçon de sa selle , il en boit une goutte ; il en met une autre sur sa joue et sur son oreille qu'il relève : le sang cesse aussitôt de couler , et le prince danois voit avec surprise que Bruhier est aussi sain qu'au commencement du combat.

Bruhier se met à rke de son étonnement. Apprends, lui dit-il, »que je possède le précieux baume dont Joseph dikrimathie se servit pour le crucifié , que tu nommes ton Dieu ; quand je perdrais un bras , je le ferais rejoindre avec une seule goutte de ce baume. Cesse de me disputer une victoire qui te coûtera la vie ; rends-toi : tu me parais fort , et je te promets de te faire espalier de la chiourme de ma galère réale.

Ogier.,' quoique transporté de colère , n'oublia

pas d'implorer le Dieu des combats : O Dieu puissant! s'écria-t-il , ne souffre pas qu'un ennemi de ton nom profite du puissant secours auquel ton sang divin a donné toute sa vertu!

A ces mots, il attaque Bruhier avec plus de courage que jamais; tous deux se frappent k coups redoublés et se font plusieurs blessures : mais le sang coule de celles d'Qgier, et Bruhier arrête le sien par la vertu du baume divin. Ogier, désespéré de l'inégalité d'un pareil combat , serre Courtain à deux mains, et frappe son ennemi d'un coup si terrible, qu'il fend son bouclier, et du même coup lui fait tomber le bras; mais le coup qu'en même temps Bruhier lui portait étant tombé sur la tête de Béiffror, le frontal n'en avait pu parer la violence; et le bon et fidèle Béiffror, la tête fendue en deux parts , avait entraîné son maître dans sa chute.

Bruhier eut le temps de sauter à terre , de ramasser son bras, de se servir de son baume; et, voyant Ogier en désordre par sa chute, il vint l'épée haute pour achever sa défaite.

Charlemagne , voyant du haut de Montmartre le brave Ogier dans cet état , frémit et fut prêt à murmurer contre la providence; mais ïurpin, élevant ses bras avec la même foi que Moyse, attira sur le prince danois les secours du ciel.

Ogier, s'étant débarrassé promptement, chargea Bruhier avec tant d'impétuosité , qu'il parvint à l'éloigner de Marchevallée , à l'arçon duquel le

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