‹ Œuvres du comte de Tressan, précd́ées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 9 sur 16 · ROMAN DE LA ROSE · texte numérisé non relu

ROMAN DE LA ROSE

Courte dissertation sur Tétat de, la littérature française sous les règnes de Louis YI, Louis VU, Philippe -Auguste ^ Louis Vni, Saint Louis, Philippe-le-Hardi ,, et Philippele-Bel.

J jA fin du onzième siècle , et le commencement du douzième, doivent être regardés comme le berceau de la littérature française : l'espèce de jargon composé du celte , du tudesque ( langues maternelles des Francs ) et du latin , commençait à se polir et à s'enrichir; mais les auteurs n'osaient encore s'en servir dans les ouvrages d'élpquence , ni dans ceux d'agrément.

Louis "VI , dit le Gros , réunissait toutes les vertus qui caractérisent les héros et les grands rois. Chef d'une maison auguste qui devait être un jour si chère à la France , et que les Français aimaient déjà , quoique le souvenir du sang de Charlemagne leur fût encore aussi cher que sacré, Louis, aimable et magnifique dans sa cour, se plaisait à polir les mœurs des braves chevaliers

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à la tête desquels il se rendait souvent redoutable; élevé dans l'abbaye de Saint- Denis, son esprit et son discernement lui avaient fait choisir pour son meilleur ami le grand Suger simple religieux alors dans cette abbaye.

L'un et l'autre savaient à quel point les lettres et les connaissances pouvaient contribuer à donner une nouvelle supériorité à la nation de l'Europe la plus spirituelle peut-être, mais alors la moins éclairée : ils avaient appelé dans les écoles fondées par Charlemagne, et dans les grands monastères de Saint-Denis, de Cîteaux et de Cluny, les professeurs les plus célèbres. Saint- Denis s'honorait déjà de l'éducation de son maître, et de celle de Suger; l'université, de celle d'Abélard et du maître des sentences (i); Tabbaye de Cluny , de celle de Pierre de Beaufort de Canillac , dit le vénérable ; et l'abbaye de Cîteaux s'illustrait par l'éducation de Bernard , homme de grande qualité, et qui devint homme d'une grande éloquence et d'un trop grand et trop dangereux pouvoir; mais homme saint, dont la vie, les mœurs, les sermons, et les actes publics et privés lui méritèrent la place qu'il a dans la légende et dans l'histoire.

Tandis que les muses grecques et latines, et que les autres muses laborieuses instruisaient la jeunesse dans les abbayes, et la préparaient à

(i) Pierre Lombard, qui mourut évêque de Paris.

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donner à l'état ou de preux chevaliers, ou de grands clercs, les muses agréables amusaient la cour brillante et guerrière de Louis.

Nous avons vu, dans le discours préliminaire, que c'est dès l'an 1 1 20 que Rusticien de Puise composa, réunit en corps d'histoire (telle qu'on savait l'écrire alors) les romans deJVIerlin, d'Artus, de Lancelot, de Tristan, et tous ceux de la Table ^onde, que Télesin et Melkin , auteurs anglais n'avaient qu'ébauchés : il semble que l'esprit naturel de la nation commençait alors à essayer ses forces; et les premiers essais qui nous en sont restés furent heureux.

Henri I, roi d'Angleterre, Henri, petit-fils de Guillaume-le-Conquérant, possédait alors la plus grande partie de la Normandie : il tenait sa cour à Gisors ; et cette cour n'était guère moins somptueuse que celle de Louis.

Quoique ces deux rois eussent presque toujours les armes à la main l'un contre l'autre , quoiqu'il régnâjt dès-lors une rivalité hautaine d'esprit et de courage entre deux nations que la nature (partagée entre les puissances de la terre) semble avoir placées sur le globe, pour se connaître, s'estimer, s'éclairer mutuellement, et se combattre sans cesse; Louis et Henri, braves, éclairés et magnifiques, recevaient avec honneur dans leur cour ceux des deux nations qui se distinguaient par leurs talents et par leur savoir ; ils appelèrent près d'eux plusieurs de ces poètes

Tristan de Léonais, etc. 20

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provençaux ^ d^jâ connus sou$ le nom de trouvères ou troubadours (i).

Ces poètes av^ent renouvelé , les premiers , les chtots guerriers , et ceux que la passion la plus vive et la plus douce inspira dans tous les âges : il parait par ce qui nous resite de leurs qui^ages , que ceux des^ Grecs et des Romains leur ' étaient connus ; mais la première érudition qu'une nation acquiert porte long-temps l'empreinte de sesmœur^. Les poésies des, troubadours conservaient encore beaucoup, du goût et du caractère national; elles suffirent pour. ranimer dans ces conquérants du Nord, qui venaient de s'emparer de la Neustrie et de la Grande-Bretagne, ce goût pour la poésie, qui fut toujours cher aux disciples d'Odin : ils trouvèrent la même disposition dans les Français, qui semblaient rendre hommage à l'énergie de la poésie , lorsqu'ils chantaient encore la fameuse chanson de Roland (2), au

(i) Trouvères y dans son acception véritable, veut dire qui trouve, qui inveniu

(2) Il est surprenant qu'aucun manuscrit digne de confiance ne nous ait transmis la chanson de Roland; elle aurait pu se conserver du moins par une tradition orale, puisqu'il est prouvé que les vignerons voisins de Marseille , ville fondée par une colonie de Phocéens, chantent encore, en travaillant, quelques vers grecs très altérés, qu'on a reconnus pour être les fragments d'une ode de Piriâare sur les vendanges. S'il existe encore quelques traits de la célèbre chanson de Roland, ce doit être parmi les paysans des Pyrénées. Le feu

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moment de baisser le fer de leur lance et de fondre surTennenû. Plusieurs de ces troubadours étaient également distingués parleur haute naissance, par leur courage et par leurs talents. Guillaume d'Agpolt , Arnaud de Villepeuve, Guillaume de Cabestda. Hue deTabarie, plusieurs souverains même, honoraient les sciences et les lettres , en les enridûssant de leurs ouvrages. Si les soûlas , les ^abUcuXy les tençons, les jeux m/partis, n'étaient faits que pour occuper la cour d'amours ,, tenue par les dames dans le château de Pierrefeu, la narration des grandes guerres, des combats et des tournons, mise en vers, occupait agréablement les chevaliers, les animait aux grandes ac-

fflarquis du Viviers-LaDçac , homme d'esprit et d'illustre naissance, dont la terre principale, depuis plus de 600 ans dans sa maison , est dans les Pyrénées , est le seul qui m'ait assuré qu'il avait cru reconnaître des fragments de la chanson de Roland dans la bouche des paysans montagnards; et l'on pem rendre, à-peu-près, ce qu'il m'a dit en avoir rassemblé, par la faible traduction q^i suit :

O Roland! honneur de la Fraace,

Que par toi mon bras soit vainqueur!

Dirige le fer de ma lance

A percer le front ou le cœur »

Du fier ennemi qui s^ayance !

Que son sang coulant k grands flots

De ses flancs , ou de sa yisière ,

Bouillonne encor sur la poussière.

En baignant les pieds des cheyanx !

O Rdiand ! etc.

3o8 DISSERTATION, ETC.

lions, à la fidélité pour leurs souverains, pour leurs dames; et même (car nous sommes obligés de. l'avouer) le plaisir et la curiosité qui les entraînaient à jouir de ces nouvelles productions forçaient en eux une négligence dont ils avaient tiré long- temps une espèce de vanité, et les portaient à se plier à l'instruction qui leur était nécessaire pour lire avec fruit ces histoires et ces romans, mis en vers par ceux qu'on nommait alors les conteurs.

Les lettres, si favorablement accueillies dans les cours de Louis VI et de Henri I , firent de grands progrès sous leurs successeur^ : l'instruction de la jeunesse, captivée par trop d'entraves tant qu'elle fut concentrée dans les cloîtres, prit bientôt de nouveaux degrés d'élévation et de lumière. Louis VII , dit le Jeune pour le distinguer de son père , qui , l'associant à la royauté , l'avait fait sacre^ à Reims, de son vivant, par le pape Innocent II; Louis VII rassembla de toutes parts les plus savants hommes de l'Europe; il les mit à la tête des écoles nombreuses et des collèges qu'il fonda; et les Français commencèrent alors à sortir de l'ignorance.

L'ignorance entraîne presque toujours la barbarie. Celle de la nation l'avait tenue jusqu'alors dans un esclavage humiliant, sous le pouvoir, souvent tyrannique , des hauts barons , ou l'avait disposée à se révolter , dès que le désespoir ranimait son ancienne férocité. I^uis VII et Suger

D1SSERTA.TION, ETC. . SOQ

pensèrent qu!iéclairer les Français était le meilleur moyen politique qu'ils pussent employer pour faire connaître aux grands vassaux de la couronne, que Louis VI avait combattus toute sa vie , les limites de leur puissance , et les liens respectifs qui les unissaient ,avec leurs vassaux. Toujours occupé à modérer le pouvoir tyrannique, Louis VII fut le premier de nos rois qui réussit à placer entre les grands seigneurs et leurs vassaux des commissaires, qui, sous le nom de missi dominiciy étaient autorisés par le roi, suzerain-né des grands fiefs ; à juger des abus de ce qu'on nommait pouvoir et justice féodale.

C'est ainsi que les lettres et les arts font naître peu à peu la vraie philosophie, ce seul bouclier du faible contre les atteintes du fort, ce lien si doux et si sacré de l'humanité, ce principe de toute vertu, de toute union, de toute bienfaisance. L'amour de la sagesse commençait à répandre sa lumière féconde sur les mœurs, lorsqu'en même temps les muses s'occupaient à polir l'esprit de la nation , et à la rendre capable d'égaler un jour les Grecs et les Romains. Ces mêmes commissaires dont nous venons de parler eurent ordre d'appeler le peuple à l'instruction; et le peuple y fut encouragé par les grands privilèges de clergie y accordés à tout homme instruit.

Louis-le-Jeune sut préparer ainsi des sujets utiles au règne mémorable de Philippe Auguste,

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son fils et son successeur : les meilleurs ouvrages qui nous restent des douzième et treizième siècles, et peut-être la conservation de ceux des anciens, sont dus à la protection dont Louis VI, Louis VII et Philippe Auguste honorèrent également les lettres, les àits, et ceux qui les cultivaient.

Ce fut sur la fin du règne du vainqueur de Bovines, que parut Tàimable et savant Guillaume de Loris , natif d'une petite ville du Gâtinais. Ce fut lui qui commença, dans ce temps, le célèbre roman de la Rose. Ija lecture des andens, et surtout celle d'Ovide, à laquelle cet auteur nous paraît s'être attaché , une imagination brillante et féconde, le grand art de peindre, et de peindre agréablement , caractérisent la muse de Lpris, et le commencement de ce poème.

Un maître dont le pouvoir est irrésistible , et dont la lumière éclaire les esprits les moins actifs, l'amour, joint au désir de plaire, anima Loris. Il était jeune encore ; il parait même que ses vœux s'étaient élevés trop haut : mais tel était alors le pouvoir de la poésie , que souvent l'amour payait par ses faveurs les vers qu'il avait lui-même inspirés. Loris s'exprime sur celle à qui il avait consacré ses ouvrages, par les quatre vers suivants :

Celle pour qui je Tais empris(i),

C'est une dame de haut prix,

(i) Entrepris.

DISSERTATIOir, ETC. 3l r

Et tant est digne d'être amée , Qu'elle doit Rose être clfunée(i).

On peut soupçonner , par quelques autres vers de ce poème , que Loris fut aimé : mais sa mort termina trop tôt son bonheur, ses amours, son poème et sa vie ; il mourut en 1 260 , et son poème ne fut porté qu'à 4i5o vers (a).

L'intervalle entre le règne de Philippe Auguste et celui de saint Louis fut très court. Le règne de Louis VIII ne fut que de trois ans.

Quoique la poésie fut déjà honorée et cultivée, quoique Thibaud, comte de Champagne et roi de Navarre , l'un des plus puissants vassaux de la couronne, donnât dès-lors aux Français un modèle de chansons et de vers assez ingénieux, assez agréables pour nous faire désirer encore aujourd'hui de pouvoir l'imiter, nous présumons qu'aucun auteur de ce temps n'osa continuer un ouvrage dont le titre était :

Cy est le roman de la Rose, Où tout l'art d'aimer est enclose.

Un poème presque aussi vif, aussi galant que l'art d'aimer d'Ovide , ne pouvait que déplaire , et même irriter le saint roi. Sous son règne, et sous celui de Philippe-le-Hardi , son successeur , on vit de grands saints, des guerriers, des ma-

(i) Appelée.

(2) 4070 seulement, et 419B en y comprenant les sommaires. P.

3l2 DISSERTATION, ET€.

gistrats, et même un écrivain illustre ( le sire de Joinville); mais on ne compte qu'un très petit nombre 4'auteurs d'ouvrages d'agrément; celui même de la charmante comédie de l'Avocat Patelin est ignoré; et si l'on compare cette pièce, quant au ton et à l'invention, au commencement du roman de la Rose , on sera bien tenté d'attribuer l'un et l'autre au même auteur, n'en connaissant aucun de ce temps dont il reste des ouvrages aussi naturels , aussi élégants pour leur siècle , et marqués de même au sceau du goût et du génie.

Les muses laborieuses acquirent sous ces deux règnes; mais les muses agréables semblèrent avoir perdu les premières fleurs dont Loris et Thibaud les avaient parées.

La vicissitude , qui, de tout temps , régna dans le goût et dans les arts, sert à prouver que leur décadence est souvent bien rapide , et que leurs progrès sont toujours très lents : les sciences peuvent se soutenir avec plus de facilité que les lettres, parcequ'elles ont des principes plus rigides, et une marche plus positive; les lettres ne sont embellies et défendues que par le goût : lui seul répand sur leurs travaux Télégance et les grâces, et le gorût dominant d'une nation* dépend presque toujours de celui qui règne dans la cour de ses souverains, et de ceux que ces souverains autorisent et engagent à le maintenir dans sa pureté. Cçtte vérité , qu'il est aussi doux que naturel

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de se rappeler sous Tempire de Taugnste fille des Césars , se fit sentir sous le règne de Philippe-le- Bel ; et tandis que quelques savants agrandissaient la sphère des connaissances en Europe, les lettres parurent avoir déjà beaucoup perdu de leurs grâces et de leur légèreté, lorsque le petit-fils de saint Louis monta sur le trône.

Philippe -le -Bel cependant les protégea, les anima. Jean de Meung , admis dans sa cour , fut honoré par ce prince du titre de père de l'éloquence française , pour avoir achevé le poème de la Rose , que , quarante - cinq ans auparavant , Guillaume de Loris avait commeucé. Mais Jean de Meung ne nous prouve que trop la perte que les muses avaient faite. Son imagination sans chaleur, sa monotonie, un mélange bizarre de licence et de dévotion, des allégories longues et forcées, tout nous apprend que les mains pesantes de cet écrivain étaient bien peu dignes de s'emparer de la lyre de Guillaume de Loris; il est même bien étrange , bien odieux , de trouver dans la continuation d'iui ouvrage consacré à l'amour et au sexe enchanteur qui l'inspire, la satire la plus basse, la plus amère, contre cçUes qui enflammèrent le génie de Loris. Je n'ose presque rapporter le trait infâme que le coupable Jean de Meung osa lancer contre les dames de son temps.

Vous estes, vous serez, ou fustes. ...

3l4 DISSERTATION, ETC.

Ma main s'arrête.... je frémis en me rappelant ce blasphème.

On sait avec quelle adresse Jean de Meung sut se dérober à la vengeance des dames de la cour de Philippe (t) ; mais son lourd travail ne peut se dérober à celle de tout homme de goût : s'appesantissant sans cesse sur les premières allégories que Guillaume de Loris n'avait fait qu'effleurer, il les multiplie, et se traîne tristement jusqu'à la fin d'un très long poème qui n'oflfre plus rien au lecteur qui puisse l'instruire ou lui plaire.

On peut donner une assez juste idée de ce

(i) Des dames de la cour, voulant, dit-on, venger leur sexe de ces vers satiriques et d'une infinité d'autres que Jean de Meung avait insérés contre les- fenunes dans son roman» Tattirèrent dans une salle du palais et s'apprêtaient à le fustiger , lorsqu'il leur dit : « Mesdames , je n'ai parlé que des «( méchantes femmes, et non pas de vous qui êtes toutes « belles et vertueuses, partant, que celle d'entre vous qui se <c sentira le plus offensée, me frappe la première, comme la « plus grande pute de toutes celles que j'ai blâmées. » Aucune, comme on le pense bien, ne voulut avoir l'honneur de commencer , et Jean de Meung échappa.

Il paraît, au surplus, que ce n'est pas à Jean de Meung que cette histoire est arrivée, mais à un chevalier, qui, se trouvant menacé de la mort par trois femmes jalouses quil avait trahies, se déroba de cette manière à leur vengeance.

Voici le distique dont le bon M. de T^essan n'a pas osé écrire le dernier vers ;

Toutes estes, -serez ou fûtes, De faict ou de volonté, putes.

BISSERTATION, ETC. 3l5

second travail , en disant que Jean de Meung est moins gai, moins savant, moins ingénieux que Rabelais , et qu'il est d'une licence plus détaillée, plus choquante que le peintre philosophe et burlesque, mais souvent hors de toute mesure, de Pantagruel et de l'Ile sonnante.

EXTRAIT

DU COMMENCEMENT DU ROMAN DE .LA ÉOSE , ET DES 4l5o PREMIERS VERS QUI NOUS SONT RESTES DE GUILLAUME DE LORIS.

Xj'amant débute en disant:

]V1^aintes gents vont disans que songes Ne sont que fables et mensonges , Mais Ton peut tels songes songier Qui ne sont mie mensongier.

Il feint d'avoir eu , pendant les beaux jours du mois de mai , le songe qu'il raconte ; il commence par une peinture très agréable du printemps , et de cet esprit de vie et d'amour répandu dans toute la nature.

Moult a dur cœur qui en may n'ame, Quand il oit chanter sur la rame Aux oiseaux leurs sons gracieux.

L'amant se promène dans une belle prairie, au fond de laquelle il aperçoit un beau verger enclos de murs élevés , et crénelés , sur lesquels il voit en sculpture plusieurs figures hideuses, dont il fait la description, en donnant à chacune les attri-

DE LA JIOSE. 3l7

buts qui la caractérisent : elles représentent Haine, Félonie , Vilenie , Convditise , Tristesse , Vieillesse, Papelardie , Pauvreté , Envie. Ces figures étranges attristent l'amant. Mais les chants harmonieux des oiseaux , les parfums exquis qui s'élèvent du verger , l'attirent et l'arrêtent : il cherche les moyens de pénétrer dans l'intérieur du verger; il découvre enfin une petite porte, à laquelle il frappe long- temps en vain: cette porte s'ouvre enfin ; une dame assez belle , très parée , et tenant , d'un air nonchalant , un miroir dans sa main, est celle qui le reçoit; c'est dame Oiseuse, dont Loris fait un portrait assez ressemblant à celui de la Mollesse du Lutrin, et qui finit par ces vers :

Il paroîst bien , à son atour, Qu'elle estoit peu embesognee , - Quand elle s'estoit bien pignee . Et bien parée et atournee , Sy estoit faite sa iournec.

Oiseuse dit à l'amant, qu'elle est une des meilleures amies de Déduit, à qui ce beau verger appartient, et qui rassemble près de lui tous les plaisirs qui peuvent embellir la vie. t)ame Oiseuse présente l'amant à Déduit qui le reçoit dans sa cour jeune et riante. Cette cour s'atousait alors à mille jeux différents : une partie formait des danses vives et voluptueuses , dont Loris fait une description que nous devons supprimer.

L'aimable nymphe Courtoisie apercevant l'amant

3l8 ROMAN

vient à lui, le prend par la, main , et le fait entrer dans la danse. Déduit, avec sa bonne et doUce amie Ly esse , qu'il caresse à chaque pas qu'il forrnp avec elle^ fait les honneurs de son hal à Tamant

Amour, ce cbaxtnant et maUn enfant , ne dansait pas; il se contentait d'agiter doacemept ses ailes au son des pipeaux et des cousettes; de temps en temps il jetait les yeux sur deux s^s et sur deux faisceaux de flèches , qu'un beau jeune bacheher, nommé Doux-Regard, tenait à portée de ses mains. Ijes cinq flèches que Doux-Regard portait à sa main droite, étaient Itères, polies; leur pointe était d'or : la plus brillante de ces, flèches se nommait Beauté , la seconde Simplesse , la troisième Franchise, la quatrième Compagnie (l'ingénieux Loris dit que celle-ci ne peut être lancée bien loin , et que rarement elle fait des blessures profondes); la cinquième se nommait Beau-Semblant': Loris dit que souvent elle ne fait qu'effleurer ceux qu'elle atteint.

Puissent Amour et Déduit^ ces deux jolis amis, rassemblés, préserver nos leçteurs.des cinq cruelles flèches que le bacheber Doux-Regard, portait dans sa main gauche ! La première dg ces flèches noires, armée d'un fer sanglant et rouillé, se nommait Orgueil , la seconde Jalousie , la troisième Honte , la quatrième Avarice , la ^cinquième Dé$espâ:ance.

L'amant fait le portrait de plusieurs nymphes de la cour d'Amour , qui dansaient avec lui : ce^

DE LA ROSE, SlQ

chaiiuantes nymphes étaient , Beauté , Richesse , Lai^esse, Frandiise, Joliveté, et l'aimable Courtoisie dont il tenait la main.

Le bal étant fini , l'amant s'enfonce daifs les bosquets du verger, pour en admirer les beautés; Mais Amour et Doux-Regard le suivent sans qu'il s'en aperçoive ; et , le voyant arrêté près d'une touffe de rosiers , s'approchent doucement , et se cachent , à quatre pas de lui , entre les feuilles épaisses et touffues d'un figuier. Une des roses , qui semblait n'attendre pour s'entr'ouvrir , que les rayons du soleil et le souffle caressant du zéphir, une de ces roses.... hélas! telles que l'imagination nous les a peintes, et me les peint encore, une rose naissante arrête et fixe les désirs et les regards de l'amant. Il oublie tout pour l'admirer; il ne voit qu'elle, n'est occupé que d'elle; à peine s'aperçoit-il des flèches dont Amour lui perce le cœur; ce n'est qu'à la troisième blessure qu'il soupire , se plaint; et les cinq flèches d'or ont déjà pénétré son sein , lorsqu'il fait de vains efforts pour les arracher.

Amour et Doux-Regard rient ^isemble, d'un air malin, en voyant le pauvre amant retirer le fut des cinq flèches , dont les pointes restent dans son cœur. L'amant paraît prêt à mourir des coups qu'il a reçus; l'instant d'après il se ranime ; il s'élance au travers des épines cruelles qui défendent la rose : des ronces entrelacées s'opposent à ses efforts, et lui font mille nouvelles blessures.

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Amour en a pitié; mais la pitié de ce méchant enfant n'est presque toujours suivie que de quelque nouvelle malice; il lance à l'amant une sixième flèche : cette flèche , nommée Beau-Semblant , est trempée dans un baume doux et salutaire , qui calme un peu la douleur des premières blessures. Amour et Doux -Regard se découvrent alors , et s'approchent de lui. Vassal , dit Amour à l'amant, vainement essaierais -tu maintenant de me fiiir; rends-moi hommage : je ne reçois que celui des loyaux amants ! A ces mot^, celui-ci tombe à ses pieds : Amour reçoit ses mains dans les siennes; le baise sur la bouche, comme son vassal-lige; et ce baiser porte la vie , la chaleur et Vespoir dans le cœur blessé de l'amant.

Nous passons un épisode, qui, quoique agréablement écrit, nous parait inutile, n'étant qu'un récit de l'erreur , de la passion et de la mort de Narcisse, que Loris imite d'Ovide.

L'amant , quoiqu'il sente la pointe des six flèches dans son cœur, se trouvant soulagé par le baume que porte celle qui se nomme Beau- Semblant , finit par dire :

D*une part m*oingt, (Faultre me cuit;

Ainsy il m*aide , ainsy me nuit. ^

Amour , content de la soumission de l'amant , achève de se l'assujettir , en se servant d'une petite clef d'or pour fermer son cœur, afin que les pointes de ses flèches ne puissent plus en être

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