M DCCC XXII
GUÉRIN DE MONTGLAVE. — HUON DE BOR- DEAUX.—DON URSINO LE NAVARIN.— ROLAND L'AMOUREUX,
Guérin de MontgUve , etc.
DE MONTGLAVE
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AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR
Il est difficile d'épuiser le fonds des romans dont la scène et les événements sont placés sous le règne de Gharlemagne. La mémoire de ce grand prince fut, pendant les premiers règnes de la troisième race , bien chère aux Français : elle leur est encore respectable ; et les plus grands souverains de l'Europe regardèrent longtemps comme leur plus grande illustration l'honneur d'être alliés par leurs mères au sang de ce grand empereur.
Nous avons choisi jusqu'ici , parmi les romans caractérisés par des faits relatifs à son règne, ceux (i) qui
(i) Doolin de Mayence, Ogier le Danois, Marvin, réunis sous le titi-e de Fleur des Batailles, à la fin du volume précédent , et Huon de Bordeaux , que nous n'imprimons qu'après Guérin de Mpntglave, parceque Roland joue un rôle dans ce dernier roman , et que l'autre oe commence qu'après la bataille de Roncevaux , dans laquelle ce fameux paladin perdit ia vie. Par la même raison , Roland l'Amoureux et Roland le Furieux, sembleraient devoir être placés avant Guérin de Montglave , dans lequel Roland épouse Bellande , dont les charmes lui font oublier Vinfidélité cT Angélique. Mais le poëme
6 AVERTISSEMEKT DE l'aUTEUR.
paraissent donner l'idée la plus approchante des mœurs de son temps ; celui dont nous allons donner l'extrait nous a paru trop intéressant pour le négliger, et nous y trouvons plusieurs traits , plusieurs descriptions même qui nous paraissent être 1 aurore du goût qui commençait à renaître , et qui devait se perfectionner dans une nation ingénieuse et spirituelle , en des siècles plus éclairés.
de l'Arioste est un ouvrage trop important pour être ainsi intercalé entre des extraits de romans, qui lui sont si inférieurs ; et Roland TAmoureux ne peut être séparé du Roland le Furieux , qui en est la continuation. C'est ce qui nous a déCemùnés à reporter l'un et l'autre après les extraits des romans de chevalerie, dits de Charkmagne. P.
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Plaisaute Histoirs du trez preux et Taillant Gubrin DE MoNTGLAYE , lequel feit en son temps plusieurs nobles et illustres faicts en armes , et aussi parle des terribles et merveilleux faicts de Robastrs et de Psr- ORIGON, pour secourir Guerin et ses enfans; avec sommaire du roman de 6allien-lb-Rbstoré^, arrière petit fils du noble duc Guerin de Montglave.
* Il est nommé Restoré, comme ayant été le resUnrateor de la chrétienté et de la chevalerie.
GUÊRIN
DE MONTGLAVE.
A. l'issue de Vhwer^ qiie le ioli tems de primavere commence j et qu^on veoiû arbres verdoyer y /leurs espanouir, et quon oit les oisillons chanter en toute iojre et doulceur^ tant que les verts bocages retentissent de leurs sons y et que cueurs tristes j pensifs et dolens s* en esiouissent y s'esmeuvent à délaisser deuil et tristesse , et se parforcent à valoir mieulxy le brave duc Guérin, fils de Florimond duc d'Aquitaine, jouissait paisiblement de ses conquêtes dans la noble ville de Montglave. Cette superbe cité , reconnue de nos jours pour être la métropole des Gaules , et qui semble dominer sur la Saône et le Rhône, ne portait point encore le nom de Lyon. Soumise pendant long-temps au joug des Sarrasins, c'est à la valeur du fils du duc d'Aquitaine qu'elle devait sa liberté , et que l'illustre chapitre , comte né de la ville de Lyon et de sou église principale , devait son retour à ses antiques possessions, à ses honneurs, comme à l'exercice paisible de son ancien
cuite.
Guérin vainqueur de Gasier, sultan de cette
lO GUÉRIN
belte partie de la Gaule narbonaise, le retenait déjà dans ses chaînes, lorsque Tamour l'arrêta dans celles que la belle Mabilette, fille de Gasier, fit porter à ce jeune conquérant.
Guérin mit sa nouvelle conquête aux pieds de Mabilette. L'apostole de Montglave, rappelé sur son siège, baptisa Mabilette et Gasier. I^ vieux Sarrasin , qui semblait n'attendre que cette grâce du ciel pour rendre le dernier soupir, jouit encore, avant de fermer ses yeux pour toujours, du bonheur de voir sa fiUe unique souveraine de Montglave ; et Mabilette et Guérin , unis par les nœuds sacrés du mariage, reçurent, peu de jours après, ses derniers soupirs.
Guérin, possesseur d'une belle souveraineté, rendit à la ville de MoiUglave son ancienne splendeur* Occupé du bonheur de plaire à l's^imable Mabilette, les premières années de son paisible règne furent signalées par les beaux monuments dont il enrichit Montglave autant qu'il la décora. Quatre princes que Mabilette lui donna fiireut le prix de son amour. Heureux et tranquilles^, s'aimer, se le prouver sans cesse, élever leurs enfants à la vertu , ce fut leur unique occupation pendant une assez longue suite d'années ; et leurs quatre fils, déjà forts et d'une adresse extrême à tous les exercices de la chevalerie, étaient eu état de porter les armes , lorsqu'un bruit de guerre retentit dans presque toute l'Europe, et fit faire des réflexions sérieuses à Guérin sur
DE MOKTGLAVE. I I
l'oisiveté dans laquelle ses enfants avaient vécu jusqu'alors.
Guérin ayant appris en même temps la mort de Florîmond, duc d'Aquitaine, son père, fut très surpris et très courroucé de savoir qu'Hunaut, soutenu par une faction qu'il avait eu le temps de former, s'était emparé de la souveraineté d'A<* quitaine. Cet Hunaut devait le jour à Guérin; il était le fruit d'un moment de faiblesse, dont Guérin, très jeune alors , n'avait pu se défendre. Une femme de chambre de sa mère , jeune et jolie , mais instruite déj^ par plus d'une défaite, avait trouvé le jeune Guérin charmant; et le guettant un soir loin de ses gouverneurs dans le lieu le plus soHtaire d'un grand parc, Guérin avait reçu d'elle la même leçon que, dans le roman de Daphnis et Chloé, ce jeune berger reçoit de Licœniou. Un fils en était né; et le vieux duc Flo* rimond, qui se piquait d'avoir été le plus vert galant de son temps, avait élevé cet enfant, bien moins le fruit de l'amour que celuLdu plaisir d'un moment. Hunaut, guidé par sa mère, dont l'adresse et l'artifice avaient augmenté avec l'âge, avait si bien séduit le bon vieux duc, qu'il l'avait reconnu pour; sou héritier en mourant; et la famille de la mère d'Hunaut, devenue puissante, s'était rendue maîtresse des trésors du duc Florimond , et du gouvernement des principales villes de ses états.
C'est dans ces circonstances qu'un jour de fête
la GUÉRIN
solennelle , Mabilette voyant à sa table ses quatre fils bien parés : Noble duc , dit-elle à son époux , sentez-vous aussi* vivement que moi les grâces que le ciel nous a faites en nous donnant ces quatre beaux fils , tels , que le moindre a déjà Tair noble , la force et l'adresse d'un preux chevalier? Guérin, pour la première fois de sa vie, laissa voir à Mabilette de l'impatience et même de la colère dans ses yeux. £h! non, de par Dieu! dame, lui répondit-il , je n'ai plus de plaisir à les tenir dans ma cour; car je les vois mener une vie fainéante, entre bals, soûlas^ chasses et festins : telle vie ne leur acquerra nul losy ains bornera leur chevance à n'être jamais que de très petits compagnons. Sitôt le noble duc Guérin regarda ses quatre fils par moult grande fierté. L'aîné se nommait Arnaud, le second Milon, le troisième Régnier, et le plus jeune et le plus beau des quatre, se nommait Girard.
Enfants, leur dit- il d'un air courroucé, ignorez-vous qu'après moi vous n'avez à partager que cette souveraineté qui me suffît à peine? Ignorez-vous que les Sarrasins me retiennent encore plusieurs possessions? et ne rougissez-voirs pas, grands, forts et de bonne race, tels que vous êtes, de n'avoir jamais haubert endossé ^ ni lance ébranlée contre nos ennemis communs ? Ores me souviens-je qu'étant de votre âge, je laissai père et mère, amis, jeux et bombances; je me rendis à la cour de Charlemagiie, qui m'accueillit comme
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haut baron que j'étais. Il était jeune alors, il aimait à gâber : Guérin, me dit-il un jour, j'aime en vous cette noble ambition, qui ne vous laisse voir aucune conquête au-dessus de votre courage; je pa^ie que vous ne voudriez pas jouer contre raoi vos espérances sur cet échiquier, à moins que je ne misse contre, mon royaume au jeu. Non, de par Saint-Martin-de-Tours! repris-je vivement. Eh bien ! voyons , dit Charles , qui se croyait fort aux échecs. Tope, lui dis -je. Nous jouons ; je lui gagne son royaume ; il se met à rire : moi, je jure ferme en langue de oc (i), qu'il faut bien qu'il me paie par quelque accommodement. J'y consens, mon ami, me dit-il. Tu connais mes prétentions sur Montglave, dont les Sarrasins se sont emparés : eh bien ! je te les abandonne, et je te prêterai six mille lances pour en faire la conquête. Content de cet arrangement, je n'attendais que l'effet de sa promesse : mais il lui fut bien impossible de me la tenir. Les Saxons, s'étant révoltés, s'avancèrent jusqu'aux bords du Rhin; et Charles fut obligé de partir brusquement avec toutes ses forces pour aller les combattre. J'eus le cœur assez haut pour n'être pas affligé de ce contre-temps; j'avais la parole de . — .-«.^— ___™— ^— — — — — — — ^— — —
(i) On distinguait les peuples qui habitaient depuis la
Loire jusqu'à la Sambre et au Rhin, par la langue de OU
qu'ils parlaient, et ceux depuis la Loire jusqu'à la mer, par
la langue de Oc : c'est de là que la Seplimanie prit le nom de
Languedoc.
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Charles , pour la conquête de Montglave ; je pris mon parti de ne la devoir qu'à moi seul. Vous voyez quels ont été mes succès; et vous autres quatre grands gaillards, ne rougissez-vous point de perdre temps et jeunesse à banqueter, comme poussins sous une mue ? Par la foi que je dois à monseigneur saint Martin, mieux aimerais -je n'avoir point de lignée, que de la voir comme la folle vigne qui ne porte point de raisins.
Les quatre fils du duc Guérin baissèrent la tête, dans la confusion où les jeta ce reproche. Père, dirent-ils tout d'une voix, faites-nous délivrer armes, harnois, et de quoi nous mettre en point, comme chevaliers : ores rien de plus ne vous requérons que vos ordres et votre bénédiction. Enfants, leur dit le bon duc Guérin, bien m'appert que vous êtes dignes de votre sang , et qu'en vous franchise et noble courage résident. Or sus donc, Arnaud, vous vous en irez en Aquitaine, vous emparer de cette hoirie qui nous revient si légitimement. Milon , allez trouver un mien frère dans sa belle cité de Pavie, et vous vous y gouvernerez selon l'occasion de ses avis. Vous , Régnier , allez en France avec votre frère Girard; saluez le roi Charlemagne de ma part, attachez-vcius à son service ; ne le fâchez en rien , car ce prince est léger de colère : surtout soyez loyaux. Régnier, vous serez son connétable ; et vous , Girard , vous serez son grand chambellan. Ses quatre fils lui prêtèrent serment d'exécuter ses ordres. Quand
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Mabilette les entendit , elle se mit à pleurer chaudement, et courut cacher ses larmes dans son oratoire , où l'une de ses demoiselles la suivit en la réconfortant. Ma doulce dame , lui disait-elle , rhpnneur de vos enfants ne vous est-il donc pas encore plus cher que le plaisir de les voir? Qu'estce qu'un chat dans une maison , qui ne se repaît que d'ortolans, et iqui ne sait point prendre de souris? II n'est qu'à charge, et ne mérite rien de celui qui le nourrit. Allez y allez y dame; laissez les aller leurs erres ^ et priez seulement le doulx rédempteur et la benoiste vierge Marie, quHls les garantissent d'encombrier et de maie fin. Mabilette larmoya long-temps encore, et puis se rendit. Providence surtout , dit-elle , ils sont grands et forts ; le bon Dieu les garde ! Je pense , en effet, que les quatre enfants sont quatre jeunes éperviers, qui trop ont gardé le nid céans, et qu'il est temps qu'ils aillent travailler à bon giste et noble pucelle conquérir.
Guérin vit partir ses quatre enfants d'un œil sec. J'envie votre sort , leur dit-il ; et , bien que gouverner doucement mes vassaux et caresser Mabilette soit un- genre de vie qui me plaise assez, mieux aimerais -je encore aller chercher les hautes aventures , comme je le faisais autrefois, avec mes deux amis le terrible géant Robastre et l'enchanteur Perdrigon. Age et mariage, voyez- vous , mes enfants , amoindrissent souvent chevalerie. Me voici comme lion apprivoisé : mes
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amis sont devenus dévots; Robastre s'est fait hermite : Perdrigon a fait voeu de ne plus avoir affaire au diable, qui cependant faisait tout ce qu'il voulait , comme chien privé. Baste , notre vie « à tous trois n'est plus qu'une espèce de sommeil ; mais, par la vertu de Dieu, peu de bruit suffirait pour réveiller mon nonchaJoir; et je crois bien que leurs paienostres ne tiendraient pas long -temps contre l'ardeur de vous secourir, si besoin aidiez de l'épée de votre père , de la massue de Robastre , voire même des sorcelleries de Perdrigon. A ces mots, il les embrassa; et tous les quatre , étant montés à cheval , baissèrent le fer de leurs lances aux pieds de Guérin , reçurent sa bénédiction, et partirent. Les quatre firères se séparèrent dès le second jour : Milon prit le chemin de Pavie; Girard et Régnier, celui de la cour de Charlemagne; et Arnaud, l'ainé des quatre, arriva dans le courant du mois en Aquitaine , et descendit dans une hôtellerie de la ville capitale de ce pays, sans se faire connaître.
L'hôte, nommé Othon, et sa grosse petite femme étaient curieux, comme le sont tous les gens de cet état. Frappé de l'air noble et courtois d'Arnaud, il descend à l'écurie, où l'unique écuyer qu'Arnaud avait pour cortège s'occupait du soin de leurs deux chevaux. L'ami, dit Othon, ditesmoi de grâce quel est ce jeune chevalier. Bien qu'il ait petite suite , et qu'il me paraisse de petite dépense, il me plaît bien de l'avoir chez moi. Cap
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de Dious ! je le crois bien , dit cet écuyer en le regardant fièrement : eh donc! ce n'est que le duc d'Aquitaine , ton souverain. L'hôte ne douta pas que l'écuy er ne voulût le plaisanter ; il crut tirer meilleur parti du maître; et, montant à la chambre avec sa femme, il osa questionner Arnaud sur les motifs de son voyage. Par la foi que je dois à Dieu! bel hôte, lui dit Arnaud, je viens ici pour recueillir l'héritage du duc Florimond mon aïeul. Je suis le fils aîné du duc Guérin, et cette grande seigneurie est mienne par le don qu'il m'en a fait. Mais , ajouta-t-il , gardez-moi le secret jusqu'à ce que je sois à temps de me faire connaître. Othon le lui promit; mais sa femme ^ la plus babillarde hôtesse des pays au-delà de la Loire , roula cinq ou six marches de l'escalier pour aller plus vite conter cette nouvelle à toutes ses commères, qui s'éparpillèrent aussitôt de tous côtés pour la publier ; elle parvint en un quart d'heure au maire de la ville.
Le bâtard Hunaut était haï , méritait de l'être; et le maire , homme de tête, le détestait. Ce maire j saisit vivement l'occasion de nuire au bâtard ; et
prenant son parti (soit que le fait fût faux ou véritable ) d'animer une révolution qu'il préméditait depuis quelque temps, il assembla promptement l'échevinage , que , bien revêtu de sa robe rouge et de son chaperon fourré , il conduisit à l'hôtellerie où logeait Arnaud.
Ce maire avait servi pendant ses belles années ; il
Gaérin de Montglave , etc. a
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connaissait le duc Guérin , dont il avait toujours suivi la bannière. Ce qu'il n'avait pris d'abord que pour une espèce de fourberie dont il voulait profiter devint une réalité pour lui , lorsqu'il reconnut dans Arnaud tous les traits du duc Guérin son père. Ah! monseigneur, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux , c'est l'ange protecteur de l'Aquitaine qui vous conduit à notre secours. Courez, dit-il aux échevins , assemblez nos bourgeois en armes, et ramenez -les promptement aux ordres de notre légitime souverain. Arnaud embrasse le maire , achève de se faire reconnaître ; et le maire, s'empara nt de quelques vieilles armes rouillées qui paraient la cheminée de l'auberge, jure de répandre tout son sang pour la défense d'Arnaud , et pour chasser l'usurpateur. La révolution fut si prompte, que , lorsque le bâtard Hunaut apprit cette nouvelle, il sut en même temps que tous les échevins et les chefs de quartier avaient déjà juré foi et hommage à leur légitime souverain. Ne voyant autour de lui que les vils parents de sa mère, plongés dans cette espèce de consternatioa qui naît de la lâcheté de l'ame, il tint conseil avec eux. Il résolut de feindre et de se rendre lui-même aux pieds du nouveau duc , de tâcher de gagner sa confiance, et de chercher et saisir l'occasion de le perdre par quelque trahison. U exécuta son projet avec tant d'adresse, que sa feinte amitié, son respect, son dévouement pour Arnaud, touchèrent la belle ame de ce prince. Cher Hunaut, lui dit-il, je n'oublie
DE MONTGLAVE. jg
point que le sang du duc Guërin coule également dans nos veines ; et je partagerai toujours avec vous et mes biens et ma puissance , pourvu que vous ne vous écartiez jamais dé la loyauté que vous dûtes recevoir avec le jour , et que vous m'aidiez à faire le bonheur des habitante de ces belles provinces.
Arnaud , maître de l'Aquitaine , se fit bientôt adorer de ses nouveaux sujets. Plaise au ciel, disait-il souvent , que mes frères aient le même succès dans leurs entreprises! Ses vœux étaient pleinement exaucés pour Milon ; son oncle Ansseaume , duc de Pavie , en voyant arriver ce fils du duc Guérin son frère, en remercia le ciel, qui semblait lui donner dans Milon un fils, qu'il n'en avait point obtenu jusqu'alors. Ce fut comme un prince qui devait être un jour son successeur , qu'il présenta Milon aux seigneurs de ses états ; et les deux premiers frères admirèrent alors également la haute sagesse du noble duc leur père , qui^ de chevaliers crisifs et de peu de renom qu'ils étaient auparavant, les avait mis à même de figurer avec les plus grands princes.
Il semble que, dès fce monde-ci, la bénédiction du ciel se répande sur les enfants soumis au pouvoir paternel ; les deux derniers fils de Guérin de Montglave l'éprouvaient alors comme leurs ft*ères aînés. Régnier et Girard , en partant de Montglave , avaient suivi le cours du Rhône : ils adïnirsiient la. rapidité de ce beau fleuve, tantôt resserré
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dans son lit par des montagnes élevées, tantôt répandant la fraîcheur et portant l'abondance dans des plaines immenses et fertiles. Les clochers élevés et nombreux d'une belle cité située sur ce fleuve frappèrent leurs regards ; et Girard , enchanté de la situation et de la beauté de cette ville , désira de la posséder.
Rien ne parait impossible à la jeunesse , lorsque son imagination s'enflamme , et que son cœur s'ouvre à ses premiers désirs. Je juge , dit Girard à son frère , par ce que le noble duc notre père nous a dit , que cette belle cité doit être celle de Vienne; et de par saint Denis! je m'en regarde dès ce moment comme le duc . Il serait bien étrange que Charles , qui perdît tout son royaume aux échecs contre notre père, osât me refuser cette petite partie de ses états.
Plein de cette idée que Girard réalise déjà dans sa tête, il entre dans Vienne avec Régnier, et parle en maître à tous ceux des habitants qui se présentent sur ses pas. Les uns se moquent de ses prétentions , et le regardent comme un insensé ; les autres admirent la beauté , l'air noble et la gentillesse des deux frères. Le commandant de la ville, averti de leur arrivée, et des propos audacieux que Girard avait tenus , vient lui-même pour reconnaître quels sont ces deux chevahers gascons qui portent si loin les plaisanteries inconsidérées de leur pays. Frappé d'admiration à l'aspect des deux frères , il perd toute idée de réprimer
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leurs gasconnades ; il les prévient de politesse , et les engage à venir se reposer dans le château. Girard lui dit que c*est vraiment bien son intention de voir et de reconnaître un château qu'il doit habiter bientôt en souverain. Le commandant, homme prudent, ne le contrarie point, lui donne un excellent dîner; et le bon vin de Côte -rôtie ayant établi la confiance et la gaieté , le commandant apprend quelle est la haute naissance des deux frères; et de ce moment il prend un ton plus respectueux , pour continuer la conversation. Girard lui raconte avec franchise quelles sont les instructions qu'il a reçues de son père , tît l'événement de la partie d'échecs , sur lequel il se fonde pour obtenir de Charlemagne le duché de Vienne.
Le commandant , enchanté de la franchise , de l'élévation et des grâces vives et naturelles qu'il trouve dans Girard : Par saint André ! lui dit -il , je ne trouve plus vos prétentions si téméraires. Notre grand Charles est aussi juste que magnifique ; bien me semble que vous n'en serez pas refusé; et de cœur et d'ame, je le désire, et me donne à vous. Et moi à vous, cher commandant, dit Girard en buvant à sa santé ; je cours trouver Charles , et j'espère revenir bientôt, comme duc de Vienne , vivre et partager avec vous mes biens et mon autorité.
Le commandant reconduisit les deux frères jus* qu'aux portes de Vienne , en leur rendant les plus grands honneurs ; ils reprirent leur chemin , et sans s'arrêter ils arrivèrent à Paris.
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Se re$^uvenaQt des instructions de leur père, ils se rendirent d'abord au palais de Charlemagne. Ce prince en ce moment était à table avec le duc Naymes dç Bavière , Richard duc de Normandie , et Salomoa duc de Bretagne.
Les huissiers du palais parurent surpris de voir entrer avec liberté , dans l'intérieur de l'apparteT ment de Charles, deux jeunes chevaliers qu'ils ne connaissaient pas ; ils les arrêtèrent dans la pièce qui précédait celle où Charles était à table. Girard , très impatient de son naturel, leur dit vivemeut qu'ils étaient bien en droit de ne pas attendre. Quelles gens êtes- vous donc? leur dit brutalement I'uq des huissiers. Le pétulant Girard li^i répondit : Apprends , rustre , que tu vois ici le connétable et le grand chambellan de Charles. Parbleu! dit l'huissier, je ue vois que deux fous, auxquels je vais donner de cette masse sur les oreilles. £n même temps il la leva sur Girard, qui , la lui saisissant , l'arrache , l'en frappe et l'étend ujqrt à se§ pieds. Eu voulez -vous autant ? dit -il aux autres qui s'enfuirent, en jetant de grands cris. La porte de l'appartement de Charles ^'ouvrit , et le duc Naymes s'avança. Frappé de son air noble et vénérable , Girard laissa tomber la masse, s'approcha d'un air respectueux. Sei gneur , dit-il au duc Naymes , Charles pourrait-il souffrir que ses valets osassent menacer dans sa cour les fijs de son plus ancien ami? Ce rustre a levé sa masse sur moi, je l'ai puni; c'est le moins
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que pouvaient faire deux grands officiers de la couronne. Charlemagne , ayant entendu ces derniers mots, s'avança lui-même. Jisunes gens, leur dit-il, qui vous a donc nommés mes grands officiers?Sire, répondit Girard , c'est celui dont vous êtes trop juste pour ne pas reconnaître vous-même les droits. Le noble duc Guérin 3e Montglave ne vous gagna-t-il pas votre royaume dans une partie d'échecs? Favez-vous payé? doit-il à votre secours la conquête qu'il a faite de Montglave? et ce franc et noble prince n'est-il pas bien en droit de vous donner poiu* connétable et pour grand chambellan , nous , ses deux fils , qu'il vous envoie pour vous servir , et tenfr leur fortune de vous? Enfant, dit Charlemagne en admirant la'^beauté du jeune Girard et son air assuré , vous êtes un peu trop vif; mais vous m'êtes cher : votre noble père est mon ami ; c'est Fun des plus vertueux chevaliers que je connaisse ; j'aime et respecte votre mère Mabilette : je vous retiens tous deux dans ma maison , et je me charge de l'amende (i) que vous devez aux parents de mon huissier.
Les deux jeunes frères furent très caressés par Charlemagne, et par ses pairs qui se trouvaient tous avoir été amis et compagnons du brave Guérin. Girard n'était pas moins aimable que prompt;
(i) Dans ce temps -là, Ton évaluait ramende pour un simple meurtre , selon Tétat et la qualité du mort : on était absous en payant Tamende taxée.
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»on caractère altier ne pouvait déplaire à Charles; et les deux frères lui parurent bientôt être dignes du sort élevé qu'il leur destinait.
Les quatre fils de Guérin se trouvaient donc alors dans la position que ce sage père avait prévue , et les prières de Mabilette avaient été exaucées : mais c'est presque toujours par les maux , comme par les biens , que la providence éprouve les grandes âmes; et bien des malheurs, bien des périls devaient précéder la haute destinée de ces quatre frères.
Arnaud, l'aîné des quatre , se voyant maître paisible, en apparence, de la belle province d'Aquitaine, écouta les prières de ses fidèles sujets, qui desiraient voir naître de lui un successeur des vertus qu'il leur faisait adorer.
Toujours séduit par le bâtard , il crut ne pouvoir mieux faire que de le consulter, et ce fiit une arme qu'il donna lui-même à ce traître pour exécuter le plus noir projet. Le sultan Florent, lui dit Hunaut, possède de grands états voisins des vôtres, et cinq ans restent à s'écouler, avant la fin des trêves qui sont jurées entre nous. Sa fille unique Frégonde est la plus charmante créature qui respire : il est vrai qu'elle croit en Mahom, mais cet imposteur n'a pas assez attaché les femmes à son culte, pour les y retenir. On croirait même qu'il ne s'en est pas soucié : car, si l'espoir de ces belles houris qu'il donne aux musulmans fait tant d'impression sur leur
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aine,.uiie récojrnpense semblable poar les femmes ea eut fait encore des prosélytes plus vives et plus zélées : il vous sera donc très facile de lui donner des idées plus élevées et plus vraies de la béatitude étemelle ; et , charmant et fait pour lui plaire, vous la persuaderez facilement des vérités de notre sainte loi.
Arnaud, qui crut ne pouvoir faire une meilleure œuvre , que de convertir une très jolie Sarrasine, prit le parti d'aller à Beaulande, capitale des états du sultan Florent; et le jour de son départ fut arrêté. Hunaut, dans le court intervalle qui précéda ce jour , envoya d'avance l'un de ses confidents au sultan Florent; et ce confident, accoutumé , comme son maître , aux fourberies les plus coupables, fit entendre à Florent que les deux princes étaient disposés dans leur cœur à renoncer à leur cqlte, pour suivre le sien. Florent, dans cette espérance, leur fit rendre les plus grands honneurs à leur arrivée. Arnaud , dans la fleur de la jeunesse, et la charmante Frégonde, furent frappés du même trait en se voyant. O Denis, Denis, apôtre de la France! disait Arnaud, fais que je tire cette charmante créature des griffes du démon! O Mahom, Mahom! disait Frégonde, puisse ce chrétien se convertir, et mériter ton paradis ! peut-être en ce moment même desiraitelle d'être la houri qui le retiendrait cent ans dans ses bras.
Florent, suivant l'avis secret qu'il avait reçu.
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son caractère altier ne pouvait déplaire à Charles; et les deux frères lui parurent bientôt être dignes du sort élevé qu'il leur destinait.
Les quatre fils de Guérin se trouvaient donc alors dans la position que ce sage père avait prévue , et les prières de Mabilette avaient été exaucées: mais c'est presque toujc^urs par les maux^ comme par les biens , que la providence éprouve les grandes âmes; et bien des malheurs, bien des périls devaient précéder la haute destinée de ces quatre frères.
Arnaud, l'aîné des quatre , se voyant maître paisible , en apparence , de la belle province d'Aquitaine, écouta les prières de ses fidèles sujets, qui desiraient voir naître de lui un successeur des vertus qu'il leur faisait adorer.
Toujours séduit par le bâtard , il crut ne pouvoir mieux faire que de le consulter, et ce fut une arme qu'il donna lui-même à ce traître pour exécuter le plus noir projet. Le sultan Florent, lui dit Hunaut, possède de grands états voisins des vôtres, et cinq ans restent à s'écouler, avant la fin des trêves qui sont jurées entre nous. Sa fille unique Frégonde est la plus charmante créature qui respire : il est vrai qu'elle croit en Mahom, mais cet imposteur n'a pas assez attaché les femmes à son culte , pour les y retenir. On croirait même qu'il ne s'en est pas soucié : car, si l'espoir de ces belles houris qu'il donne aux musulmans fait tant d'impression sur leur
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cher les pernicieux desseins d'Arnaud; il n'était venu dans ta cpur que pour observer quelles sont tes forces, et les moyens de te surprendre. Loin de vouloir embrasser l'islamisme, comme il me l'avait d'abord fait croire, je sais qu'il cherche à séduire ta fille, à l'enlever, et à revenir ensuite ravager tes états. Je t'offre un moyen sûr de te venger : dès demain je prends le turban , et je te livre Arnaud , si tu veux me remettre en possession de l'Aquitaine, et je serai désormais ton plus fidèle allié.
Florent frémit du danger qu'il croyait avoir coïKPii ; il embrasse Hunaut; ils conviennent en* sendble d'arrêter Arnaud , de le mettre dans les fers : mais Florent, quoique Turc, ne voulant pas soufirir que son sauf- conduit soit violé, ne fait que prêter sa prison au traître, et défend qu'on attente à la vie d'Arnaud.
Pendant que le perfide bâtard s'occupait à consommer son crime , et qu'il rassemblait les scélé-^ rats, dévoués à ses ordres qu'il avait amenés à sa suite, Arnaud s'occupait délicieusement auprès de Frégonde des progrès que ses instructions et son amour faisaient sur elle. Ayant protesté dans son cœur qu'il n'aurait jamais d'autre épouse, ses vœux étaient innocents, lorsqu'il demandait au ciel de pouvoir éclairer son esprit et toucher son cœur. Nous aimons à croire que, quand même Frégonde n'eût pas été sensible à l'amour d'Arnaud, e^le ne l'eût pas été moins aux grandes vé-
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rites qu'elle entendait de sa bouche; mais ce qui nous paraît de plus certain, c'est que la grâce et la sensibilité triomphèrent également de la belle Sarrasine, et que déjà son ame et son cœur desiraient également le baptême et la main de son amant.
Arnaud était aux genoux de Frégoude , lorsque le détestable Hunaut vint troubler ses instructions si pathétiques et si tendres. Sans lui donner le temps de se mettre en défense , il fond sur lui avec ses satellites, il le terrasse, Tenchaîne; et, malgré les cris de la belle et tendre Frégonde , il le fait entraîner dans une obscure prison.
Soudan, dit-il à Florent qu'il rejoignit aussitôt, garde ce prisonnier jusqu'à l'expiration des trêves. Je renonce à la foi de mes pères, dit -il en se couvrant la tête d'un turban; j'embrasse le culte de Mahom : mais, n'osant encore porter publiquement la marque distinctive des vrais croyants, que ce que je fais en ce moment te suffise pour te répondre de moi. Je vais reprendre mon mortier (i), et je retourne en Aquitaine préparer les peuples de cette riche contrée à suivre la même loi que j'embrasse. Si ton prisonnier survit à la fin des trêves, tu me le remettras alors, et ta parole restera dégagée.
Florent consentit à tout ce qu'Hunaut venait
(i) Le mortier , tel que Tont porté depuis les présidents qu'il distinguait des autres, était alors la coiffure des chevaliers.
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Ae lui dire, et le vit partir sans regret, ne pouvant se défendre d'une secrète horreur pour sa trahison : mais il eût cru se rendre coupable, s'il eût opposé quelque obstacle à ce qui pouvait étendre et faire fleurir la loi du prophète.
Hunaut crut ne devoir paraître en Aquitaine, que lorsque les émissaires qu'il fit partir pour s'y rendre auraient prévenu les habitants par les mensonges qu'il leur prescrivit de débiter : il prit un chemin plus long et plus détourné, pour n'ar* river que huit jours après eux; et, pendant les premières vingt-quatre heures , il ne s'occupa que du succès de son horrible trahison.
Dès le second jour, il se fit un étrange changement en son ame : un songe horrible, qui lui fit voir les enfers s'ouvrir pour l'engloutir dans une éternité malheureuse, le fit souvenir d'un Dieu vengeur. Il sentit en frémissant sa présence ; mais l'idée sublime de la divinité juste et bienfaisante, cette idée, cette douce et céleste consolation de rhomme de bien malheureux, ne se présente plus aux grands criminels. Ils ne la voient qu'armée du glaive de la justice, et le désespoir accompagne bientôt leurs remords : ce fut le sort du coupable Hunaut. Se repentant, mais trop tard, du crime qu'il venait de commettre ; ne pouvant résister à l'horreur qu'il avait de lui-même, il était près d'attenter à ses jours, lorsque le son d'une petite cloche qui se fit entendre dans l'épaisseur du bois lui fit espérer de trouver quelque homme
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de bien, qui calmerait Taffreuse agitation de son ame par ses conseils charitables. Dirigeant sa route au travers de la forêt, vers le son qu'il venait d'entendre, il arrive à la porte d'uu hermitage, et baisse les yeux à l'aspect d'une croix, en laquelle il oe se trouve plus digne d'espérer. C'est en tremblant qu'il ose frapper à la porte de cet hermitage , et son tremblement redouble , lorsqu'il en voit sortir une espèce de géant d'un aspect horrible : des cheveux roux hérissés s'élèvent sur son large front et couvrent sa tête ; une barbe pareille, longue et touffue, descend jusqu'à la ceinture de corde qui serre une robe de bure sur ses reins. Chrétien , que veux- tu de moi? dit ce terrible hermite d'une voix rauque. Ce seul mot de chrétien fut un coup de foudre pour le criminel Hunaut. Hélas! je ne le suis plus, s'écriat-il en se précipitant la face contre ten^e , et déchirant le gazon de ses dents et de ses ongles dans son affreux désespoir.
Ce singulier hermite, c'était le célèbre géant Robastre. Nous avons vu dans les romans précédents qu'il était fils du luiton de mer Malembrun, si cher au roi Oberon, au brave Ogier le Danois, au duc Huon de Bordeaux; et Robastre, après avoir aidé le duc Guérin à conquérir Montglave, s'était retiré dans cette forêt, pour y fuir un monde trompeur, et ne plus s'occuper que du service de Dieu. Chien de mécréant, lui dit Robastre, puisque tu n'es pas chrétien, que me de-
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inandes-tu donc? Hélas, dit Hunaut, si le repentir le plus amer peut toucher la justice divine , je demande à tes pieds que tu m'écoutes , et la rémission de mes péchés. Ah! ah! dit Robastre, tu veux te confesser ? c'est autre chose. Mon ministère ne me permet pas de te refuser : allons , voyons ; rappelle tes esprits. Ne sais-tu pas qu'il ne peut être si grand pécheur , que la miséricorde du ciel ne puisse laver, s'il revient à loyauté?
Huuaut s'agenouille, frappe sa poitrine, fait un humble aveu de ses fautes. Il lui détaille l'horrible trahison qu'il vient de fair& : il se prosterne après, et demande au ciel le pardon de ses crimes, aux dépens même de sa vie. Robastre avait fait une mine horrible en 1 écoutant. Ce coquin-là, dit-il en lui-même , est bien heureux d'avoir une contrition aussi parfaite. Comme ministre, je ne peux lui refuser de l'absoudre: mais il est bien à craindre qu'une ame aussi gangrenée ne retombe bientôt dans le cloaque d'où je vais la tirer. Le bon Robastre était très mauvais théologien; il crut que le meilleur parti qu'il pût prendre était de saisir ce moment de sauver l'ame d'Hunaut , et que le plus sûr moyen était de l'absoudre et de l'assommer. Le géant hermite, lui donnant sa bénédiction et l'absolvant d'une main, lui brisa la tête de l'autre , et l'étendit mort à ses pieds.
Robastre, ayant fait tout cela pour le plus grand bien, crut avoir fait un acte agréable à Dieu, en envoyant une ame au ciel, et purgeant la terre
Sa GUÉRIK
cTon monstre capable des plas grands crânes : sans raisonner davantage sur ce qn*îl venait d'exécuter^ il ne s*occupa plos qne de troaTer les moyens de tirer le jeone duc Arnaud de sa prison. Cela lui parut d'abord impossible; il connaissait la puissance de Florent, et la force de la ville où il résidait. Parbleu! dit-il, je ne peux faire cette besogne à moi seul ; et quand j'aurai massacré quatre ou cinq cents mécréants à coups de barre, je n'en serai pas plus avancé pour sauver le fils de mon ami. Le plus grand nombre pourra m'accabler; je ne ferai peut-être que hâter sa mort. Quoiqu'il se sentit quelque scrupule à recourir au pouvoir de son ami Tenchanteur Perdrigon, qu-'il ne pouvait engager k secourir Arnaud sans lui £ûre viol^ son serment, le plus fort emporta le plus faible; et la théologie que nous lui connaissons déjà se prêta £icilement à lui laisser quitter son hermitage, pour aller chercher l'enchanteur. Il est vrai que ce qui le tranquillisa le plus fut de se dire en lui-même : £h bien! siPerdrigon pèche en délivrant Arnaud, il sera toujours à temps d'en faire pénitence; et d'ailleurs, j'aime trop mon ami, pour lui refuser le même service que je viens de rendre à ce coquin d'Hunaut.
Robastre ne perd donc point de temps; il endosse seulement un bon haubert par^essous son froc ; il prend un gros bâton noueux , avec une vieille étole déchirée; et, se remettant en chemin.
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il court à l'autre hermitage , où Perdrigon s'était retiré : bientôt il joint son ancien ami , l'embrasse et lui raconte tout ce qu'il vient de faire , et le pressant besoin qu'Arnaud, fils de Guérin, a de son secours, Perdrigon lui représente le vœu qu'il a fait de renoncer à ses enchantements. Oh! mon ami, ceci est vraiment bien différent de tout ce que je t'ai vu faire par le passé ; et si tu raisonnais un peu, tu ne balancerais pas à venir avec moi. Dis , imbécille , ne conviens-tu pas que presque toujours le diable ne t'aida qu'à faire du mal? et conviens de même que c'est un acte bien méritoire de délivrer Arnaud des mécréants, et xjue par conséquent rien ne sera plus plaisant que de forcer le diable à faire du bien. Cet argument, auquel Robastre lui-même était étonné d'avoir mis tant de force et de lumière, parut être sans réplique ; et Perdrigon : Par saint Michel ! ami , dit-il ; tu as raison , et je me rends. Pars le premier, va reconnaître ce qui se passe à Beaulande, feins de t'ennuyer de ton état d'hermite ; je vais essayer si mes conjurations auront toujours la même force ; et je te rejoindrai bientôt , si bien déguisé, que toi-même tu ne pourras me reconnaître. Robastre, après être convenu de ce qu'il devait faire , prit le chemin de Beaulande.
On ignora long -temps dans cette cour quel avait été le sort d'Hunaut , après qu'il en fut parti; et Florent, fidèle à sa promesse, tenait toujours Arnaud dans une prison profonde , et se re-
Gaérin de Montglave , etc. ^
son caractère altier ne pouvait déplaire à Charles; et les deux frères lui parurent bientôt être dignes du sort élevé qu'il leur destinait.
Les quatre fils de Guérin se trouvaient donc alors dans la position que ce sage père avait prévue , et les prières de Mabilette avaient été exaucées: mais c'est presque toujours par les maux, comme par les biens , que la providence éprouve les grandes âmes ; et bien des malheurs y bien des périls devaient précéder la haute destinée de ces quatre frères.
Arnaud 9 l'aîné des quatre , se voyant maître paisible, en apparence, de la belle province d'Aquitaine, écouta les prières de ses fidèles sujets, qui desiraient voir naître de lui un successeur des vertus qu'il leur faisait adorer.
Toujours séduit par le bâtard , il crut ne pouvoir mieux faire que de le consulter, et ce fut une arme qu'il donna lui-même à ce traître pour exécuter le plus noir projet. Le sultan Florent, lui dit Hunaut, possède de grands états voisins des vôtres, et cinq ans restent à s'écouler, avant la fin des trêves qui sont jurées entre nous. Sa fille unique Frégonde est la plus charmante créature qui respire : il est vrai qu'elle croit en Mahom, mais cet imposteur n'a pas assez attaché les femmes à son culte, pour les y retenir. On croirait même qu'il ne s'en est pas soucié : car, si l'espoir de ces belles houris qu'il donne aux musulmans fait tant d'impression sur leur
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ame, une récompense semblable pour les femmes en eût fait encore des prosélytes plus vives et plus zélées : il vous sera donc très facile de lui donner des idées plus élevées et plus vraies de la béatitude étemelle ; et , charmant et fait pour lui plaire, vous la persuaderez facilement des vérités de notre sainte loi.
Arnaud, qui crut ne pouvoir faire une meilleure œuvre , que de convertir une très jolie Sarrasine, prit le parti d'aller à Beaulande, capitale des états du sultan Florent; et le jour de son départ fut arrêté. Hunaut, dans le court intervalle qui précéda ce jour , envoya d'avance l'un de ses confidents au sultan Florent; et ce confident, accoutumé, comme son maître, aux fourberies les plus coupables, fit entendre à Florent que les deux princes étaient disposés dans leur cœur à renoncer à leur culte, pour suivre le sien. Florent, dans cette espérance, leur fit rendre les plus grands honneurs à leur arrivée. Arnaud , dans la fleur de la jeunesse , et la charmante Frégonde , furent fi^appés du même trait en se voyant. O Denis, Denis, apôtre de la France! disait Arnaud, fais que je tire cette charmante créature des griffes du démon! O Mahom, Mahom! disait Frégonde, puisse ce chrétien se convertir, et mériter ton paradis ! peut-être en ce moment même desiraitelle d'être la houri qui le retiendrait cent ans dans ses bras.
Florent, suivant l'avis secret qu'il avait reçu,
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crut ne pouvoir mieux faire que d'ordonner qu'on apportât un riche simulacre de son faux prophète. Arnaud le vit avec peine ; mais, quoique zélé pour la foi de ses pères , il plaignait et tolérait les erreurs que l'éducation grave si facilement en caractères presque ineffaçables. Il croyait que toute espèce de religion dominante doit être respectée, et que ce n'est que par la persuasion qu'on peut ouvrir une ame à la lumière. Sans compromettre sa foi, Arnaud ne choqua point celle de Florent, qui crut que ce jeune prince attendait un autre moment pour se déclarer.
Florent s'aperçut facilement de l'impression que les charmes de Frégonde faisaient sur le jeune duc d'Aquitaine : dès ce moment il ne douta pluô de l'amener à son but; et, pour en avancer Finsant, il lui laissa toute liberté de voir sa fille, après l'avoir instruite de ses desseins. Arnaud profita si bien de cette facilité , que , déjà maître (in cœur de Frégonde, il le fiit bientôt de son esprit ; mais malheureusement il eut l'imprudence de confier au traître Hunaut les progrès qu'il avait faits dans le cœur et sur la raison de cette belle Sarrasine.
Hunaut vit bien qu'il n'avait pas tin moment à perdre, pour consotnmer la trahison criminelle qu'il méditait. Dès la nuit suivante il va trouver Florent : Soudan , lui dit-il, j'avais juré la trêve de sept ans avec toi; tu sais que j'y suis resté fidèle : mon honneur ne me permet pas de te ca-
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cher les pernicieux desseins d'Arnaud; il n'était venu daifô ta cpur que pour observer quelles sont tes forces, et les moyens de te surprendre. Loin de vouloir embrasser l'islamisme, comme il me Savait d'abord fait croire, je sais qu'il cherche à séduire ta fille, à l'enlever, et à revenir ensuite ravager tes états. Je t'offre un moyen sûr de te venger : dès demain je prends le turban , et je te livre Arnaud , si tu veux me remettre en possession de l'Aquitaine, et je serai désormais ton plus fidèle allié.
Florent fi*émit du danger qu'il croyait avoir coiHra; il embrasse Hunaut; ils conviennent en* sesûbie d'arrêter Arnaud , de le mettre dans les fers : mais Florent, quoique Turc, ne voulant pas soufirir que son sauf- conduit soit violé, ne fait que prêter sa prison au traître, et défend qu'on attente à la vie d'Arnaud.
Pendant que le perfide bâtard s'occupait à consommer son crime, et qu'il rassemblait les scélé*^ rats^ dévoués à ses ordres qu'il avait amenés à sa suite, Arnaud s'occupait délicieusement auprès de Frégonde des progrès que ses instructions et son amour faisaient sur elle. Ayant protesté dans son cœur qu'il n'aurait jamais d'autre épouse, ses vœux étaient innocents, lorsqu'il demandait au ciel de pouvoir éclairer son esprit et toucher son cœur. Nous aimons à croire que, quand même Frégonde n'eût pas été sensible à l'amour d'Arnaud, eUe ne l'eût pas été moins aux grandes vé-
38 GUÉRIJf .
Les pages sont toujours malins. Un petit icoglan de Florent avait observé les signes que Robastre avait faits à la belle Frégonde, et remarqué le chapelet qu'il portait sous sa robe : il en avait averti son maître\ qui , se défiant de Robastre , et le trouvant tout porté dans la prison d'Arnaud , donna des ordres positifs pour qu'il y fut retenu. Robastre entendit bientôt fermer^ la porte par laquelle il était descendu, et devint fîirieux, lorsqu'un vilain eunuque du sultan ouvrit un guichet et lui dit : Tiens, chien de chrétien, voilà ta pitance, en attendant qu'on t'empale. Tu -dieu ! l'ami, lui dit Robastre , cela fait mal; crois* tu donc que ce soit une chose si facile? Mais donne toujours ce que tu m'apportes; c'est aujourd'hui saint Pacôme, et d'ailleurs j'ai bien déjeûné. Arnaud calma le premier mouvement de Robastre, qui mourait d'envie d'arracher le guichet, et d'anéantir les restes de Texistence de ce vilain noir. La belle Frégonde, lui dit-il, se rendra cette nuit dans cette prison; le geôlier est à ses ordres , et nous concerterons avec elle le moyen de sortir de ce souterrain, et de nous emparer de cette tour. Robastre lui dit : Tu fais bien de m'arrêter. Vois - tu ! mon ami , je suis un peu vif, le zèle m'emporte souvent, et je ne peux voir une tête de ces maudits mécréants , que je n'aie envie de l'ondoyer ou de la fendre. Tranquillisetoi , saint hermite , lui dit Arnaud ; j'espère que la nuit ne se passera pas , sans que tu sois à même de faire l'im ou l'autre. Robastre, pour passer le
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temps , se mit à lui conter tour-à-tour les mtracies des pères du désert , et les faits incrojrables qu il avait exécutés pour Ogicr le Danois et pour Guérin de Montglave. Quoique Arnaud aimât assez les contes , ceux de Robastre rendormirent , et bientôt celui-ci se mit à ronfler à son tour.
Ils furent éveillés bien agréablement par la belle Frégonde : son esclave avait apporté triple provi-» sion de vivres et de bouteilles. Arnaud voulut surle-champ en user , mais la conscience timorée de Robastre ne lui permit pas de toucher à rien, que les imans n'eussent annoncé la moitié de la uuit du haut des minarets : alors Robastre, ayant fait disparaître un énorme plat de pilau(i), se saisit d'un broc qu'il vida d'un seul trait. Ruvons ce vin, leur dit-il , et ménageons notre eau , car les mains me démangent , et j'espère en avoir bientôt besoin. £q effet , après avoir achevé tout ce qui restait sur la table , Robastre tira son étole , la posa sur son cou, remplit une urne de l'eau qu'on leur avait apportée , et la bénit. Mes enfants , leur di^il, avant que de rien entreprendre, méritez les grâces du ciel : vous , Frégonde , recevez les eaux salutaires du baptême , et dites-moi si vous .acceptez Arnaud pour époux. Oui, saint homme, dit -elle en se mettant à genoux , et je jure d'être également fidèle à la loi que j'embrasse , comme à l'amour
(i) Mets en usage dans k Levant : c'est dû riz cuit avec du beurre , ou de la graisse , ou de la viande. P.
que je jure k mon cher Arnaud. Jamais aumônier d'armée ne fut plus expéditif ; et dans un clin d'œil la belle Frégonde fut baptisée et mariée par Robastre. Arnaud et Frégonde se regardèrent alors si tendrement, que Robastre, pour la première fois de sa vie , fit im gros éclat de rire : mais la suite de cette cérémonie n'alla pas plus loin ; il n'y avait pas de temps à perdre. Quoique Arnaud crût alors qu'un moment de solitude eût été le mieux employé de tous, ils appelèrent le geôlier, et lui firent part du projet qu'ils avaient de s'emparer de la tour : le geôlier , déjà chrétien dans le cœur, consentit à tout, et leur ouvrit les portes. Arnaud , dit Robastre , prends cette urne pleine d'eau bénite, et suis-moi. Alors, prenant son chapelet dans la main gauche, et saisissant de la droite un levier de fer , pesant cinquante livres , ils marchèrent au corps de garde , où trente janissaires armés veillaient toute la nuit pour défendre la tour. X l'aspect horrible du géant hermite , les yeux étincelants et le bras levé , tenant le redoutable levier , k peine eurent-ils le courage de saisir leurs zagaies. Armes bas , coquins , leur cria Ro* bastre d'une voix terrible; adorez ce signe sacré de la vraie foi : nK>UFez , ou tombez à genoux à son aspect... Plusieurs d'entre eux obéirent, les autres se mirent en défense ; mais Robastre en ayant massacré cinq ou six d'un seul coup de levier, les autres effrayés jetèrent leurs armes, et se traînèrent à ses genoux. Robastre, les ayant
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baptisés tous avec la lîiéme promptitude qu'il se les était soumis , fit barricader les portes de la tour^ dont il s'était rendu le maître, et brava les efforts que Florent pourrait faire pour l'attaquer.
Retourne près de ta femme , dit-il à son ami ; mais dépéche-toi de l'aimer et de le lui dire, car il faut que tu sortes de cette tour avant le lever du soleil. Cours en Aquitaine, rassemble une armée, et reviens à sa tète mettre Florent à la raison; en attendant,' je te réponds de cette tour et de Frégonde.
Arnaud connaissait trop quelle était l'aversion de Robastre pour les contradictions , pour ne pas voler à l'exécution de ses ordres. Il lui restait deux heures délicieuses à passer avec la belle Frégonde. Lorsque la voix rauque de Robastre l'avertit qu'elles étaient finies, Arnaud sortit de la tour en soupirant , et priant Robastre de prendre soin de la duchesse d'Aquitaine.
Tandis que ce prince allait ranimer à son service le zèle et la fidélité de ses sujets, Frégonde fut agitée sans cesse par les plus vives alarmes. Las Sarrasins ayant vu le matin les corps de ceux que Robastre avait massacrés , et qu'il avait jetés dans les fossés, Florent, à la tête d'un corps nombreux de troupes , vint entourer la tour : Robastre parut aux créneaux.
Soudan , s'écria-t-il , que viens-tu chercher ici? Ma fille et ta tête , répondit Florent. Prends garde que je ne descende , et que je ne brise la tienne,
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reparût Robastre : à l'égard de ta fille, depuis trois heures elle est chrétienne, femme de plus, et je la garde pour Arnaud. FlcMrent furieux fit un signe à ses archers, qui firent voler une nuée de flèches sur Bobastre. Parle donc, Soudan, disait Robastre en se moquant de lui, crois-tu que je craigne les cousins? Cependant, impatienté par une flèche qui venait de lui piquer le nez, Robastre descend , fait ouvrir la porte, et, tombant sur les Sarrasins, il abat les premiers rangs à coups de levier, -aussi facilement que la faux Iran* chante fait tomber l'herbe d'une prairie. Il aperçoit Florent, qui, dès les premiers coups, se retirait au fond de la colonne que formaient ses troupes. Il veut s'avancer et le prendre ; mais un ingénieur arabe , ayant fait tendre une cinquantaine de grands pièges à loups, pour se saisir de ce terrible hermite dont il s'était défié, Robastre donne tout au milieu, s'en attache cinq ou six aux jambes, qui l'égratignent, l'embarrassent, le font tomber, et son levier échappe de sa matu. Robastre courut alors, pour la première fois, quelque risque d'être vaincu ; mais à l'instant même une grêle effroyable , mêlée de tourbillons de feu, tombe sur les Sarrasins, en assomme la moitié, met le reste en fuite. Robastre brise les pièges à loups, se relève, reprend son levier, et ne doute pas que le ciel ne fasse un miracle, et ne vienne à sou secours; mais il se méprenait, et ne put douter l'instant d'après , que ce ne fut au
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diable qu'il devait sa délivranee^ en reconnaissant son ami Perdrigon qui venait d'arriver en ce moment. Robastre ftit très embarrassé de se trouver dans le cas d'avoir obligation au prince des ténèbres. Baste , dit-il ( c'était son dicton favori ) , autant de pris sur l'ennemi; je le chasserai aussi facilement, quand je voudrai, d'iui coup de goupillon, que je chasse les Sarrasins avec nK)n levier. Robastre embrassa Perdrigon , et le conduisit à la tour. Renvoie ces messieurs, lui dit-ii en voyant une troupe de démons qui le suivaient; on a hier au soir répandu de l'eau bénite dans la tour, cela pourrait les inconmioder. Les diables, au seul mot d'eau bénite, ne se le firent pas dire deux fois, et disparurent.
Florent , plus ardent que jamais à reconquérir la tour, revint deux jours après pour l'attaquer; et Robastre, ne pouvant se tenir de jouer des mains, fi.t une nouvelle sortie sur les Sarrasins. Elle eut précisément le même sort que la pre* raière , et la vie ou la liberté de Robastre se trouvait dans le même péril, lorsque cent chevaliers couverts d'armes noires, et portant des lances de feu, s'élancèrent sur les Sarrasins, les perçant, les brûlant, et les faisant fuir en jetant des hurlements aflEreux. Pour celte fois, Robastre devina juste , et vit bien que c'était un nouveau tour de Perdrigon. Il s'avançait vers lui pour l'en remercier, le reconnaissant à la tête de cette troupe infernale; mais tout-à-coup il entend Je malheu-
reux Perdrigon s'écrier : Sauve -toi, Robastre, profite du désordre des Sarrasins, emmène Frégonde en Aquitaine , et rends grâce à ton chapelet; les diables sont en furie. Hélas! j'ai violé mon serment, ils sont maîtres de moi; je les vois prêts à m'einporter. L'intrépide Robastre veut s'élancer pour lui jeter son étole au cou , et l'arrêter ; mais le diable -cheval qui portait Perdrigon le prévient par une ruade très fortement portée, qui le fit tomber sur les reins ; et , lorsqu'il se releva , il ne vit plus qu'un tourbillon de flamme et de fumée, au milieu duquel Perdrigon poussait 4/es hurlements: ce tourbillon, l'instant d'après, parut s'abymer dans un précipice.
Robastre très ému , presque effrayé même , cria plusieurs fois, vade rétro l II courut promptement à la tour, fit monter Frégonde sur un palefroi, et, son levier sur l'épaule, il prit avec elle le chemin d'Aquitaine. Tandis que la belle Frégonde et Robastre voyageaient pour aller au-devant d'Arnaud, ce malheureux prince languissait dans une prison obscure. Quelques bûcherons ayant trouvé le corps du traître Hunaut, l'avaient apporté dans le palais de deux oncles qu'il avait en Aquitaine; et ces deux oncles, dont l'aîné se nommait Frémont , avaient accusé le duc Arnaud de ce meurtre. Réveillant les restes de leur ancienne faction , ils s'étaient fait un parti puissant ; et ce parti prédominait alors sur l'esprit des peuples. Lorsqu' Arnaud arriva pour demander du
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secours à ses sujets , ils ne voulurent point le reconnaître; et Frémont eut Fe crédit et l'injustice de le faire arrêter, jusqu'à ce qu'il se fût lavé du meurtre d'Hunaut.
On imaginera sans peine que tous ceux qui rencontrèrent la charmante Frégonde voyageant avec le géant hermite Robastre, furent très étonnés de la voir sous la garde d'un aussi singulier compagnon de voyage. Plusieurs essayèrent d'abuser de la facilité qu'ils croyaient trouver à s'emparer d'une jeune et belle demoiselle qui n'avait qu'un hermite pour défenseur : Robastre fut obligé d'en corriger un grand nombre; et tous ces gens-là lui donnèrent moins d'embarras, que le scrupule qu'il se faisait de les assommer sans les avoir instruits auparavant, et leur avoir donné Toption entre un coup de levier ou le baptême. I^s gens d'Aquitaine portaient mille jugements différents sur les deux voyageurs. Les uns prenaient Frégonde pour une nonnain déguisée, que le confesseur du couvent avait enlevée; les autres avaient des soupçons plus injurieux én*core; et personne d'eux n'eût soupçonné ni le rang de leur légitime souveraine, ni la sainteté de l'hermite qui l'accompagnait. C'est ainsi qu'ils arrivèrent dans la cité principale où le duc Arnaud était retenu dans les fers. Dès le lendemain matin Robastre se rendit à l'hôtel-de-ville ; il déclara publiquement aux échevins qu'Hunaut était mort de sa main; il raconta naïvement son his-
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toire avec ce traître, el défia les deux oncles, disant qu'avec laide de Dieu, celle de son levier, et la justice de sa cause , il leur ferait confesser à tous deux et la première et la seconde trahisons qu'ils avaient exercées contre leur légi* time souverain.
Les deux oncles, charmés de n'avoir afiaire qu'à celui qu'ils ne prenaient que pour un hermite, lui dirent de donner son gage. Robastre donne promptement un reliquaire gros comme le poing, qui contenait une dent œillère de saint Christophe, et demande à combattre les deux accusateurs armés de toutes pièces, contre lesquels, dit- il, je n'aurai que le bâton du même saint. On ne put lui refuser ces conditions; mais le combat fut remis au quarantième jour, et jusque-là, selon les usages d'Aquitaine, les agresseurs et les défenseurs devaient garder prison.
Ijorsque Frégonde entendit cette décision , voyant d'ailleurs l'impossibilité de pénétrer jusqu'à la prison d'Arnaud, elle prit le parti de se déguiser en pèlerin, et prit toute seule le chemin de Pavie, pour se rendre ps^ d'Ansseaume, oncle de son époux, et de Milon son h*ère, des^ quels elle espéra du secours pour le venir délivrer. Elle arriva sans obstacle; elle se fit reconnaître; et 1 e conta son aventure; et le d uc Ansseaume et son neveu Milon partirent peu de jours après avec elle, à la tète de deux mille lances, pour venir délivrer Arnaud.
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Ce secours arriva le lendemain du combat de Robastre contre les deux oncles d'Hunaut. Malheureux, leur avait-il dit au moment qu'il parut contre eux dans la lice, avouez votre trahison, et mettez -vous plutôt à mes genoux, pour faire l'humble aveu de vos crimes, que d'oser les soutenir aux yeux d'un Dieu vengeur. Barbe de bouc ! (Ht Frémont, songea te défendre et finis tes exhortations. Oh! oh! faquins que vous êtes, je vois bien que vous êtes encore plus noirs que votre traître de neveu; je le lavai, je l'envoyai sur-lechamp en paradis; et, puisque vous m'y forcez, je vais vous envoyer à tous les diables. A ces mots, il retrousse sa robe épaisse qu'il met en double sur sa poitrine, et fait le moulinet avec son levier lorsque les deux oncles courent la lance en arrêt sur lui. Robastre, avec toute l'adresse possible, brise les deux lances d'un seul coup, et du second il casse les reins de Frémont; du troisième, il fait voler l'épée de son frère en lui brisant le coude ; il les terrasse , leur fait avouer leur trahison, et, selon l'usage, il les traîne par les pieds hors de la lice , où les fourches étaient élevées. Cependant l'amour du prochain, qui ne sortait point du cœur du saint hermite, lui fit entonner un beau salve pour eux lorsqu'il les vit pendre. Il alla du même pas délivrer son ami le duc Arnaud , auquel tous les notables de la cité vinrent demander pardon.
Ce fut le lendemain de ce jour heureux , qu'Ans-
seaume et Milon arrivèrent avec la belle Frégonde. Après les moments délicieux qu'ils donnèrent au bonheur de se retrouver ensemble, ils marchèrent contre le roi Florent; mais la tendresse qu'il avait pour Frégonde, la bonté du ciel qui l'éclaira, le levier de Robastre qui lui parut être Tépée flamboyante de l'ange exterminateur, tout concourut à le soumettre à recevoir le baptême; et Robastre, en le lui administrant, lui dit avec tendresse qu'il rendait grâce au ciel de n'avoir pas été forcé de l'assommer. Le mariage de Frégonde fut une seconde fois célébré, mais plus solennellement que la première : la nuit qui le suivit fut aussi plus longue et moins troublée; et le brave Aymeri dut sa naissance au commencement, au milieu ou à la fin de cette nuit heureuse. '
Les deux fils aînés de Guérin de Montglave avaient déjà rempli les espérances d^ ce sage père. Milon ^ en épousant sa cousine la fille du dvic Ansseaume, était devenu souverain de la Fouille et du duché de Pavie; un fils, auquel il Élisait porter le nom de Guérin que son aïeul avait rendu si célèbre, était le fruit de ce mariage; et son frère Arnaud, par son union avec Frégonde, se trouvait le plus puissant prince de la Gaule narbonnaise. Tous les deux , inquiets du sort de Régnier et de Girard leurs frères cadets, voulurent s'en éclaircir: ils leur écrivirent, leur firent part de leurs grands établissements, et leur de-
DE MONTGLAVE. 49
mandèrent ce que Charlemagne avait fait pour eux.
Régnier et Girard furent très émus eu recevant ces lettres : Charles les traitait honorablement dans sa cour; mais jusque-là le comte Ganelon, ancien ennemi de Guérin de Montglàve, et celui de tous les pairs qui se rendait le moins célèbre par ses vertus et par ses actes, avait toujours détourné Charles, sur l'esprit duquel ce traître n'avait que trop d'empire, d'assurer un sort permanent et glorieux aux deux frères. Vous en serez bien servi, lui disait -il, tant que vous les tiendrez dans la dépendance ; mais vous ne leur aurez pas plutôt donné des apanages, que ces deux frères , nés d'un père haut et superbe , se rendront indépendants comme lui.
Girard s'était déjà plaint plusieurs fois à Régnier, que Charles ne faisait rien pour eux. Régnier, plus patient, tâchait de le calmer; mais cela lui devint impossible à la lecture des lettres d'Arnaud et de Milon. Charles nous prend-il donc pour des bâtards? disait le pétulant Girard. Prétend-il que, comme prélats et chanoines, bombances, jeunes bachelettes, fêtes et carrousels nous suffisent? A ces mots, il entraîna Régnier à l'appartemeiit de Charles, qui débuta par leur faire bien des amitiés qui fermèrent la bouche à Girard; mais ce prince lui proposant de jouer une partie d'échecs avec lui , ce seul mot fit souvenir Giratd que Charles avait assez mal payé
Gaérin de Montglàve , etc. 4
5o GUÉRIir
son père. Pardieu ! sire, bien fou serait le fils de Guérin , qui jouerait contre vous. Que pourraitil espérer, après la façon dont vous vous êtes soustrait à payer le père ? Sire , voyez - vous , nous ne sommes point nés pour vous servir comme pauvres écuyers : nous n'avons ni châteaux, ni villes; ores est -il plus que temps que nous partions de votre cour pour en aller conqiiester.
Ce reproche fut très sensible à Charles, mais il le trouva trop juste pour s'en fâcher. Beaux cousins, leur dit-il, nul ne demeure en son tort quand il l'amende; je sens le mien, et bientôt je le réparerai. Vous, Régnier, ne vous sentez-vous pas le courage d'entreprendre la guerre la plus juste, pour délivrer la charmante Olive, souveraine de Rennes et de la Bretagne, qu'un roi sarrasin, nommé Sorbrin, tient présentement assiégée ? Vous connaissez mes droits de suzeraineté sur cette belle province; eh bien ! mon cher Régnier, je vous les cède : partez, introduisez-vous dans Rennes, tâchez de plaire à la belle Olive; défiez Sorbrin, qu'on dit être brave au combat, et je vais tout préparer pour marcher à votre secours. Vous, Girard, prenez encore patience pendant quelques mois : le vieux duc de Bourgogne touche à sa dernière heure; la crainte de perdre les soins de sa fille, qu'on dit être parfaite par ses vertus et sa beauté, l'empêche de lui donner un époux, et je vous destine pour être
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le sien. Je suis persuadé, continua-t-il , beaux cousins, que vous serez contents de ce partage, et que , maîtres de deux des plus belles et riches provinces de mon empire , vous vous comporterez toujours avec moi comme bons parents et fidèles vassaux.
Les deux fi:'ères , touchés de reconnaissance , baisèrent les mains de Charles. Sire , lui dit Régnier , votre grand cœur parait dans tous vos actes, et vous mériteriez de n'avoir pour amis que des gens vertueux. J'espère, sire, que vous me trouverez digne du sang dont je sors. Guérin partit seul pour conquérir Montglave et Mabilette; c'est à son fils à l'imiter. Dès demain je partirai seul, pour aller à la conquête d'Olive et de la cité de Rennes. Je combattrai Sorbrin; j'espère le vaincre , et si la belle Olive me trouve digne de sa main , je reviendrai son époux , vous rendre hom-* mage pour ses états. Sire, dit Girard, l'espérance que vous me donnez remplit mon cœur ; mais puisque vous me destinez la fille du duc de Bourgogne, je voudrais bien pouvoir prévenir la protection que vous m'accordez après la mort de son père. Permettez-moi de partir sous un travestissement ; car je croirais faire acte déloyal de forcer la noble pucelle de me donner sa main , sans être sûr que cette main ne fera que suivre le don He son cœur. Chevaliers, tant fiers soieot-ils, ne doivent être tyrans ni présomptueux ; bien leur convient-il de s'humilier devant jeunes et nobles
5a GU^RIN
demoiselles, et je désire plus avoir celle-ci par amour que par contrainte. Charles admira le grand cœur et le bon sens des deux frères. Partez, leur dit-il, mes chers enfants; j'approuve vos projets; mais si, dans leur exécution , vous avez besoin de mon aide, soyez surs que mon bras et toute ma puissance sont à votre service.
Les deux frères partirent le lendemain matin ; mais , après s'être embrassés , ils se séparèrent dès le second jour. Girard , couvert 'd'armes simples, sans livrée à son panache , sans devise à son bouclier , et monté sur un cheval plus vigoureux qu'il n'était beau , prit le chemin de Dijon. Régnier, armé plus richement , mais aussi sans aucune marque qui pût annoncer sa naissance, prit celui de Rennes. Régnier n'était plus qu'à six lieues de cette ville , lorsqu'il fit rencontre d'un écuyer qui paraissait en venir : l'ayant questionné, l'écuyer lui dit qu'il était de la maison d'Olive , et qu'il allait vers un de ses parents , pour requérir son secours, la cité de Rennes commençant à se trouver pressée par Sorbrin. Régnier lui demanda si la princesse Olive n'avait pas quelque penchant pour un autre que Sorbrrn : car, dit-il, j'entends dire que c'est un des meilleurs chevaliers d'Europe. Ah grand Dieu! s'écria l'écuyer, on ne vous a donc pas dit que Sorbrin a quinze pieds de haut? Il continua de peindre son horrible figure, qui ressemblait beaucoup au portrait que le comte Hamilton fait du géant Moulineau. Hélsrs!
DE MONTGLAVE. 53
continua-t-il , que deviendrait ma belle maîtresse, blanche et fraîche comme rosée de mai , douce et délicate comme fleur d'églantier au matin ? Elle aime mieux périr de toute autre espèce de mort. Savez- vous bien, beau sire , que ce terrible Sorbrin a déjà proposé dix fois aux habitants de Rennes , de se battre contre vingt d'entre eux, aux conditions d'avoir la belle Olive s'il les terrasse , ou de lever le siège de Hennés s'ils peuvent le faire reculer seulement de quatre pas? Quant à la princesse Olive, à la peur près , je crois son ame bien tranquille ; nous ne l'avons jamais vue s'occuper ( comme jeune fillette qu'elle est) que de menues prières, d'innocents ébats , et ^aumôner avec attendrisse* ment et simplesse les malheureux , qu'elle cher* cbe, et qu'elle ne rebute jamais. Bien , dit Régnier à part lui, c'est ainsi que je la desirais! plaise à l'amour que je lui fasse moins de peur que Sorbrin ! et de par Tame et l'épée de mon père , j'espère bien faire reculer de plus de dix pas ce vilain géant , s'il ne tombe pas mort sous mes premiers coups. Alors Regfiier tira de son aumônière trente florins d'or. Retourne, ami, lui dit-il, et promets, de la part de Charlemagne , un prompt secours à ta maîtresse. L'écuyer surpris de la magnificence de ce don , et de l'assurance avec laquelle il est offert , retourne à Rennes , rentre par un souterrain qui donnait dans la campagne , • et qu'une chapelle en ruines couvrait. C'est par ce même passage qu'il enseigne à Régnier, que ce prince.
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peu d'heures après , passe sans être aperçu des ennemis, et pénètre dans la ville assiégée. Olive ayant appris le retour de l'écuyer l'avait envoyé chercher. Belle et puissante dame , lui disait -il, j'ai cru ne devoir pas finir mon message; le grand Charles embrasse votre défense : j'ignore quand le secours qu'il vous destine arrivera ; mais de ma vie je ne vis si belle créature , si noble et courtois chevalier , que celui qui vient à l'avance de sa part.
Olive demeura pensive à cette nouvelle, comme si quelque pressentiment secret l'eût avertie que bientôt elle verrait le vainqueur de Sorbrin, et eelui de sou ame jusqu'alors indifférente. Régnier fut très choqué du peii de courtoisie qu'eurent pour lui les habitants de Rennes , lorsqu'il parut au milieu d'eux ; aucun ne voulait le recevoir chez lui ; heureusement il aperçut l'écuyer auquel il avait donné les trente florins, qui, courant à lui, le conduisit à la meilleure hôtellerie de la ville , que tenait un de ses parents. L'hôte le reçut avec tout le respect et tous les soins possibles ; et Régnier , touché de ses bons procédés , ne lui cacha ni sa naissance, ni les ordres de Charlemagne, ni même le don que ce prince lui faisait de la noble pucelle et du duché de Bretagne. L'hôte s'empressa de le faire bien servir , et courut au palais rendre compte à sa souveraine de l'arrivée de ce chevalier.
Olive était très curieuse ; il était pennis de
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l'être en recevant coup sur coup deux avis pareils, dans lesquels on lui promettait sa délivrance par la main d'un chevalier qui deviendrait son époux. C'en était beaucoup pour Olive , d'avoir l'espérance d'être délivrée de la terreur que lui causait ce vilain géant ; mais il y avait bien des degrés à parcourir de l'idée qu'elle s'était faite d'un monstre formidable , à celle qu elle commençait à se former d'un chevalier fait pour lui plaire. Elle voulut s'en éclaircir par elle-même ; et , prenant une mante qui couvrait sa belle taille , un loup(i) qui voilait ses charmes , elle alla droit à l'hôtellerie, pour voir celui dont l'arrivée excitait déjà quelque rumeur dans la cité.
Le premier mouvement de l'hôte, en voyant entrer sa souveraine , fut de se jeter à ses pieds. Régnier reconnut encore plus facilement la belle Olive à ses charmes , que par cette marque de respect de l'hôte. Madamcv, dit- il en fléchissant un genou, Régnier, fils du duc Guérin de Mont glave , vient ici , de la part de Charles , pour mourir ou vous délivrer ; ce n'est, madame, qu'en mettant à vos pieds la tête ou l'épée de Sorbrin, que j'oserai vous parler des espérances que Charlemagne m'a données. Olive devina sans peine quelles étaient ces espérances dont Régnier n'o-
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(i j Sorte de masque de velours noir , que la jalousie des maiis y ou la prudence des femmes que l'amour fait sortir le matin, avait mis à la mode.
sait parler ; et, le trouvant très aimable, plus elle le regardait , plus elle trouvait ces espérances raisonnables et bien fondées. Mais, seigneur, vous a-t-on prévenu de la terreur que Sorbrin est fait pour inspirer ? — Eh ! que puis-je redouter , divine princesse , si vous daignez m'autoriser à le combattre; et si... si... il n'osait achever... Olive baissa les yeux , rougit , et dit d'une voix bien basse : Oui , seigneur , ma main serait le prix de votre victoire... Ah! madame, permettez donc à l'heureux Régnier, s'écria- 1- il, de se déclarer dès ce moment pour votre chevalier. Tout me force à vous accorder ce titre , seigneur : les ordres de Charles me sont sacrés , comme duchesse de ce pays ; mais une douce sympathie m'entraîne à vous dire que vous ne devez qu'à vous-même le choix que je fais de vous pour mon défenseur. Régnier se précipita aux genoux d'Olive , baisa ses belles mains, et la suivit à son palais. Les vieux citadins , en la voyant passer, disaient entre eux: Notre duchesse a bientôt eu fait connaissance avec ce chevalier. La jeunesse de la ville s'écriait: Ah! qu'ils sont beaux tous les deux! que not;;re ville, que nos fêtes seraient brillantes, si nous les avions pour souverains !
Le reste de ce jour que Régnier passa près d'Olive fut plus que suffisant pour unir leurs cœurs dans les chaînes les plus douces et les plus durables. Régnier passa toute la nuit à penser à son bonheur ; et le combat qu'il devait livrer à
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Sorbrin lui parut mille fois moins dangereux que la crainte qu'il avait eue, dans le premier moment, d'être refusé pour être le défenseur d'Olive. Cette princesse, pour la première fois, ne put de même goûter la douceur du repos. Sorbrin prêt à combattre Régnier lui paraissait encore plus redoutable , que lorsqu'elle craignait de l'avoir pour époux.
Dès le lendemain un héraut d'armes , envoyé par Régnier , sortit de Rennes au lever du soleil, et alla trouver Sorbrin dans sa tente , pour lui dire que Régnier, fils du duc Guérin de Montglave, était avoué par la princesse Olive pour être son chevalier , et que ce prince lui demandait sûreté pour venir régler avec lui les conditions et le jour du combat. Sorbrin , qui se piquait de courtoisie et de générosité , reçut très bien le héraut de Régnier , et lui dit qu'il pouvait venir le trouver en toute sûreté,
Régnier, couvert d'armes brillantes, sfe rendit seul près de Sorbrin , qui fut surpris de sa jeunesse et de sa beauté. Le jeune prince , sans être ému par l'air terrible de ce géant, et par l'étalage qu'il avait fait faire autour de sa tente des armes énormes dont il se servait dans les combats , régla les conditions de celui du lendemain avec Sorbrin, qui fit jurer aux chefs de ses troupes de se retirer avec son armée s'il était vaincu ; mais qui fit promettre à Régnier de faire conduire , par quatre vieux chevaliers désarmés, la belle Olive au lieu
du combat ; et (les deux parts la plus parfaite loyauté fut jurée.
Dès la seconde heure du jour, la belle Olive partit sur une haqu^née, entre quatre anciens chevaliers revêtus de leurs robes fourrées d'hermines , coiffés de leurs chaperons , et ne portant qu'une baguette d'ivoire à la main. Régnier, monté sur un puissant destrier qu'il faisait caracoler à la droite d'Olive , portait sur sa cotte d'armes une riche écharpe qu'elle avait brodée , et le cimier de son casque paraissait être couronné par un de ses bracelets. Lorsque le terrible Sorbrin parut , Olive pâlit , et pensa s'évanouir en songeant au péril que Régnier courait poiîr elle , et craignant plu$ que la mort celui dont elle-même était menacée.
Nous ne rapporterons point les détails de ce combat , qui fut long et terrible , et pendant lequel Olive trembla bien des fois pour les jours de Régnier. Mais la force et Tagilité de ce prince se renouvelant à chaque fois qu'il portait ses regards sur la belle Olive , Sorbrin , dont le sang coulait en abondance de plusieurs larges blessures, tomba sur ses genoux , et fit un vain effort pour entraîner Régnier dans sa chute : ce prince s'esquiva légèrement ; et d'un coup terrible fit rouler la tête de Sorbrin sur la poussière; il la releva promptement, et la porta aux pieds de la belle Olive. Cette princesse alors , avec une force au-dessus de son âge, s'écria : Je prends le ciel à témoin
U£ MOKTGLAVE. Sq
que je suis libre, et que je reçois le duc Régnier pour mon époux. Vous, Sarrasins, selon la foi jurée, faites retirer vos troupes; et vous, mes fidèles sujets, venez rendre hommage à votre nouveau souverain. ^
Les Sarrasins se retirèrent en emportant le corps de Sorbrin, et décampèrent dès le même jour : le nouveau duc de Bretagne et la belle Olive rentrèrent triomphants dans leur capitale , et dépéchèrent des courriers au duc Guérin de Montglave. £h bien! dame, dit -il à Mabilette, vous voyez que nos enfants prennent le vol des aigles, depuis qu'ils sont sortis du nid; oiseaux niais {i) seraient -ils restés, si vous vous fussiez obstinée à les garder en votre giron.
Charlennagne fut charmé d'apprendre les succès de Régnier. Girard venait de le rejoindre, assez peu satisfait du voyage qu'il avait fait en Bourgogne : la fille du duc de cette province , que Charles lui destinait , n avait point fait sur lui cette douce impression qu'un amant regarde toujours, et doit regarder comme une première faveur de l'amour; son ame était demeurée tranquille, et lui avait permis de faire wn examen sévère de cette princesse. Elle n'est que belle, se disait-il, elle a l'air fier et dédaigneux. Girard , qui se livrait volontiers à ses premiers mouvements, se
(i) On appelle niais, en termes de fanconnerie , les oiseaux de proie pris dans leur nid.
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contenta de voir deux fois cette princesse à l'église ; le hasard fit que chaque fois il la vit gronder avec aigreur les gens de sa suite. Il n'en fallut pas davantage pour le déterminer à repartir sans se faire connaître ; et ce ne fut qu'après son départ , que la princesse de Bourgogne apprit qu'un jeune chevalier d'une figure charmante, qu'on croyait être de la cour de Charlemagne, avait passé deux jours à Dijon sans vouloir se laisser connaître. Elle en eut un dépit secret; et fit toutes les perquisitions possibles pour savoir son nom, sans pouvoir y réussir.
Le rapport que Girard fit à Charles de la princesse de Bourgogne ne fiit point celui d'un amant; il ne fut pas non plus celui d'un homme prévenu contre elle : il se contenta de rendre justice à sa beauté. Peu de temps après , Charles reçut la nouvelle du mariage de Régnier, et apprit en même temps la mort du vieux duc de Bourgogne. Charles fit appeler sur-le-champ Girard. Beau cousin, lui dit -il, quoique vous ne m'ayez pas paru bien épris de la princesse, devenue duchesse de Bourgogne par la mort de son père , je crois cependant que vous auriez grand tort de refuser un si haut mariage ; oncques cadet de bonne maison n'en fit un meilleur; et mieulx vous aimerois-ie que tout autre pour prendre rang avec mes pairs. Girard, quoiqu'il se rappelât l'ancienne idée qu'fl avait eue d'être duc de Vienne, ne put trouver de bonnes raisons pour refuser de suivre celle
DE MONTGLAVE. 6r
de Charles ; et ce grand prince , occupé de l'établissement du quatrième fils de Guérin, partit avec lui pour aller à Dijon , espérant que sa présence hâterait la conclusion de cette alliance. A peine Charles arriva-t-il dans cette ville, que le même hôte chez lequel Girard avait logé le reconnut, et courut avertir la duchesse, que ce beau chevalier qu'il avait pris chez lui pour être lun des plus pauvres de la France venait d'arriver avec le grand Charles , qui paraissait le regarder et le traiter comme son fils. Il ajouta même que quelques propos de ceux de la suite de Charles lui faisaient croire que ce prince lui destinait ce beau chevalier pour époux.
La jeune duchesse vivement émue ne négligea rien de tout ce qui pouvait relever l'éclat de ses charmes, et se hâta de tout préparer pour recevoir l'empereur, son seigneur suzerain, avec la plus grande magnificence.
La première entrevue entre la jeune duchesse, Charles et Girard, eut des effets bien opposés. La duchesse trouva Girard charmant , et désira vivement que Charles le lui proposât pour époux; mais Girard la vit toujours avec la même indifférence. Charles cependant avait des yeux bien différents pour elle : frappé , comme d'un coup de foudre, de la beauté de la jeune duchesse, il en devint dès Tinstant même passionnément amoureux. Le grand cœur de Charles gémit en secret de l'empire que l'amour prenait sur lui ; bientôt
6a GUKRIBT
la décence, la justice, sa parole donnée, firent sur lui tout l'effet quelles font toujours sur un grand homme : il eut donc le courage de faire taire cette passion naissante, et de proposer à la jeune duchesse de lui donner le fils de Guérin pour époux. Charles ne lut que trop dans ses yeux à quel point cette proposition répondait à Fimpression que le jeune et charmant Girard faisait sur elle ; et il vit bien que la soumission qu'elle lui dit avoir pour ses ordres n'était déjà qu'une suite du penchant qui l'entraînait. Charles et Girard en soupirèrent , mais par des sentiments bien opposés : l'un regrettait de donner lui-même une princesse qu'il adorait malgré lui; l'autre était près de se voir Ué pour toujours par une chaîne qui ne lui paraissait que pesante. Girard eut l'air très peu galant, et ne répondit qu'avec firoideur à plusieurs propos assez tendres que la duchesse crut pouvoir se permettre , dans la position où tous les deux se trouvaient.
Elle eut la douleur et Thiuniliation de ne trouver que la même indifférence dans Girard pendant les fêtes qui suivirent l'arrivée de Charles : au contraire^ la hberté, la gaieté, qui fiirent l'ame de ces fêtes, le désir de plaire à Girard par son chant , par la danse et par les talents qu'elle possédait, redoublèrent la passion de Charles, au point que dans un bal il fiit forcé d'en faire Taveu.
T^ jeune duchesse, née haute et impérieuse.
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ne put voir , sans en être touchée , que le plus grand prince de l'univers piettait son sceptre à ses pieds : Tambition combattit dans son cœur la passion qu'elle avait pour Girard, et enfin le froid offensant de ce prince et le dépit cruel qu'elle sentit contre lui la déterminèrent à recevoir les homnnages et les vœux du grand Charles, lequel aimait trop pour ne pas connaître que Girard n'aitaait pas. Mon cher Girard, lui dit-il en particulier, je voulais et je croyais faire ton bonheur, en te faisant épouser la duchesse de Bourgogne ; mais je connais assez l'amour, pour être sûr que tu ne vois qu'avec indifférence celle qui ferait le bonheur du reste de ma vie. Je t'aurais fait le sacrifice de l'amour que j'ai pour elle , si ses charmes t'avaient touché; mais puisque ce ne serait que le désir d'avoir un grand état qui pourrait te forcer à faire ce mariage, je peux aisément te proposer un autre établissement. La jeune comtesse de Toulouse, de Narbonne et de Montpellier, vient de perdre son vieil époux, avec lequel elle a passé deux ans à le voir toujours expirant auprès d'elle : tous les peuples de la langue de oc(i) l'adorent, et tons les trouvères célèbrent son esprit et ses charmes dans leurs chants royaux
(i) Ou langue de oui. On appela langue de oc^ et par suite Languedoc , le pays que les Gascons et les Goths habitaient , parcequ'ils prononçaient hoc ou oc y au lieu de oui, La France ^tait alors divisée en langue de oc et langue de oui; celle-ci
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et dans leurs tençons; je te Tofifre avec ses états auxquels je veux joindre encore le duché de Vienne, et les beaux pays arrosés par le Rhône.
Girard baisa mille fois les mains de Charlemague. Ah! grand prince, quil est heureux et honorable de vous servir ! lui dit-il. Vous avez lu dans mon cœur : qu'il m'est cher de pouvoir lire dans le vôtre! Oui, sire, suivez les tendres mouvements de votre ame, épousez la belle duchesse de Bourgogne, et protégez le plus fidèle de vos vassaux pour lui faire obtenir la comtesse de Toulouse.
Charles sentit la joie la plus vive de pouvoir, sans manquer à cette loyauté si chère à son ame, se livrer à l'amour prêt à le rendre heureux. Il obtint facilement de l'ambitieuse duchesse de Bourgogne, de lui donner la main, et de prier la jeune comtesse de Touloiise de venir sur-lechamp pour assister à son mariage. Cette princesse se rendit à l'invitation. Girard, enchanté d'elle, devint encore raille fois plus charmant et plus beau, dès qu'il aima. La comtesse de Toulouse, plus heureuse que la duchesse de Bourgogne, jouit bientôt des charmes d'une passion mutuelle; mais , prête à donner la main à Charles , combien de fois la duchesse de Bourgogne ne soupira-t-elle
en-deçà de la Loire avait Paris pour capitale; l'autre au-delà de la Loire , et dont la capitale était Toulouse. Voyez la note de la page i3. p.
DE MONTGLAVE. 65
pas en secret! Tous les charmes, tous les dons, toutes les grâces de Girard s'étaient développés depuis qu'il aimait; il lui paraissait presque un homme nouveau: l'excès de la passion qu'elle avait pour lui ne put lui laisser voir sans une rage mortelle Girard, éperdu d'amour, donnant sa main à la comtesse de Toulouse , dans la même cérémonie qui l'unissait à Charles; et l'amour, dans son ame violente et passionnée, ne put être remplacé que par la haine.
Dès le lendemain du mariage de Charles et de Girard, Charles déclara dans l'assemblée générale et respectable de ses pairs , qu'il leur donnait le fils de Guérin pour confrère , en l'investissant du duché devienne et du comté de Toulouse; de la, il monta avec la nouvelle reine sur un trône élevé , et Girard , tête nue , vint lui prêter hommage pour ces provinces. Après les cérémonies usitées, Girard voulut embrasser les genoux de Charlemagne ; et comme il baissait sa tête jusqu'à ses pieds, la nouvelle reine, pour l'humiUer, tendit son pied , et le lui fit baiser assez rudement. Girard, occupé de sa reconnaissance pour Charles, méprisa dans son ame un acte qu'il ne regarda que comme indifférent, et n'eut pas mêriie l'air de s'en apercevoir : cependant , comme on le verra bientôt , cet acte eut des suites terribles.
L'heureux Girard, duc de Vienne, prit congé de Charles deux jours après, avec sa charmante épouse, pour aller se faire recevoir dans ses états.
Guérin de Montglave , etc. 3
(k) CUKRIir
Son premier soin , en arrivant; à Vienne , fiit de faire appeler le gouverneur du château. Seigneur châtelain, lui dit-il en l'embrassant, reconnaissez-vous ce jeune cadet que vous reçûtes si bien , et qui vous promit de vous en marquer sa reconnaissance quand il serait duc de Vienne?
Par saint André! dit le vieux châtelain , vos traits sont trop beaux et trop nobles pour n'être pas eu ma mémoire; et sandis! des cadets de votre étoffe doivent être bien traités par la fortune et par l'amour. Belle duchesse , dit Girard , donnez votre main à baiser au vice-duc de ce pays; car je constitue pour tel ce noble châtelain dans Vienne et dans le Dauphiné.
Cette grâce ne fit murmurer personne, quoique déjà les grandes terres du Dauphiné fussent possédées par les maisons les plus illustres , telles que les Clermont et les Béranger : le châtelain était seigneur aussi anciennement d'une chaîne <le montagnes qui sert de bornes au Dauphiné, connues dès ce temps sous le nom de monts £ynards; et ses vertus militaires et sociales le rendaient également cher et respectable à cette belle province.
Girard , après avoir établi l'ordre dans ses états, se souvint avec tendresse et respect qu'il avait un père et une mère; il se dit en lui-même : comme le cadet , c'est à moi d'aller chercher mes frères dans les états qu'ils ont acquis. Je les rassemblerai; et c'est avec eux qu'il me sera bien
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doux et bien cher de me retrouver aux genoux et dans les bras de Guérin et de Mabilette.
Il est dans l'homme, et surtout dans les cadets de la Grande- Aquitaine, d'aimer à prouver qu'ils doivent leur élévation à leur courage et à leur bonne conduite. Girard partit avec un nombreux et magnifique cortège , et commença par se rendre à Rennes chez le duc Régnier, celui de ses frères avec lequel il avait si long -temps vécu dans la pliis tendre union à la cour de Charlemagne.
Régnier sentit les transports de joie les plus vifs en embrassant son cher Girard. Celui-ci, prenant le petit Olivier son fils dans ses bras, s'écria : Cher enfant , ton oncle t'adopte ; et par un mouvement secret il ajouta. Et mon cœur me dit que tu seras un jour l'honneur de ta race. Les deux frères partirent bientôt ensemble; et, se trouvant à portée de Milon qui résidait à Pavie, ils se rendirent à cette cour. Ils ne furent pas long-temps tous les trois ensemble, qu'Arnaud, ayant appris leur arrivée, pria la belle Frégonde de lui permettre de la quitter quelque temps pour aller au-devant de ses frères.
Tous les quatre réunis ensemble s'écrièrent d'un commun accord : Malheureux celui qui n'écoute pas la voix de ceux auxquels il doit la vie! Que serions-nous si la tendresse aveugle de notre mère Mabilette l'eût emporté ? Que de grâces n'avons -nous pas à rendre au ciel, et à notre
68 GVÉRIV
brave et noble père Guérin, de nous avoir animés à l'imiler? Allons, allons à ses pieds lui porter rhommage de nos succès; allons consoler, embellir sa vieillesse, en lui faisant embrasser des iils dignes de lui.
Ils partirent pour Montglave pleins du doux espoir de rendre Guérin et Mabilette plus heureux: quelques vieux serviteurs que leur père leur avait donnés, et qui, par leur fidélité, s'étaient rendus dignes de ce choix , les précédèrent. Mabilette dit à Guérin : Sire, n'irons -nous pas au-devant de nos enfants? Vous ne direz plus, ce sont oiseaux que nous chassons hors du nid, pour qu'ils s'en forment i^n bon et beau : ce sont aigles qui quittent leur propre repaire , pour revenir au nôtre; ce sont ducs , comtes et hauts barons qui phu nont besoin de nous, et qui viennent nous faire hommage de leurs couronnes et de leur bonheur. Dame, dit Guérin , bien /ont leur devoir nos braves enfants; mon cœur vole au-devant d'eux; mais leur voudrais-je ravir le bonheur de nous rendre un hommage qu'ils doivent un jour attendre de leurs enfants ? Laissez; laissez; le ciel et l'honneur les conduisent dans nos bras, je les attends ; venez seulement à cette fenêtre, nous les verrons venir de plus loin.
Girard fut le premier qui reconnut Mabilette en la voyant étendre ses bras vers eux ; il reconnut de même Guérin à sa longue barbe blanche. Voyez- vous notre père ? dit Girard : comme il se
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tient là fièrement , sans daigner descendre ? Vraiment, lui répondit Régnier, ne doit-il pas attendre rhommage de ses enfants ? n'est-il pas pour nous Image de la divinité ?
L'entrevue de Guérin avec eux fut aussi noble que tendre et touchante. Ses quatre fils se jetèrent à ses genoux ; chacun d'eux avait apporté la couronne qui marquait sa dignité , et la déposa à ses pieds. Mes enfants, s'écria Guérin en étendant les bras sur eux , que l'éternel vous bénisse par la main de votre heureux père ! Il couvrit leurs joues de ses larmes. O mon père , mon père! s'écriaient -ils, êtes -vous content de nous? Mabilette s'était emparée du jeune Olivier pendant cette scène si touchante ; elle le porta dans les bras de Guérin. Dès qu'il eut relevé ses fils, Guérin prit son petit -fils , le baisa doucement , et, passant sa main sur ses reins, et tournant son visage au soleil : L'enfant est fort et membru , dit Guérin , son regard est assuré : Régnier , prends soin de lui ; donne-lui bonne et louable nourriture (i) ; il te donnera dans tes vieux jours la liesse , le hs et le guerdon que je reçois de toi. Ah! père, s'écria le duc Arnaud , que j'ai de regret de ne vous avoir pas amené mon fils Aymeri! Le damoisel est déjà grand ; il sera raide jouteur: sa mère ne le gâte point ; les plus grauds clercs de
(i) L'éducation que les enfants recevaient se nommait alors murriUire,