‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 2)Chapitre 9 sur 9 · BOL AN · texte numérisé non relu

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tirèrent près d'une fontaine sur Içs bords de laquelle une troupe nombreuse de Lestrigons était assise en rond, et dévorait des cheyreaux rôtis, qu'une autre troupe préparait à peu de distance. Angélique et Fleur-de-Lis étaient bien effrayées, en voyant l'horrible Qgure de ces espèces de monstres, dont les yeux ardents se tournaient tous sur elles; cependant elles se rassuraient un peu, croyant que c'était leur façon de lorgner.

Roland et son ami s'approchèrent d'un air poli de celui qui leur paraissait être le chef de la troupe , et le prièrent de leur laisser prendre part à leur festin. Ce chef ne leur répondit que par une espèce de gloussement aigu qui fit frémir AngéUque; ses Lestrigons se levèrent tous en même temps , et deux d'entre eux coururent aux jeunes dames, leur tâtèrent les reins, et firent un signe très expressif à leurs compagnons , auxquels ils annonçaient qu'elles étaient excellentes à dévorer. Comme c'est sans contredit le plus grand danger que puissent courir deux jolies personnes, Angélique et Fleur-de-Lis en eurent une si grande terreur, qu'elles s'enfuirent à toute bride, pour s'échapper des mains de ces vilains mangeurs de demoiselles.

Quoique Roland et Rrandimart mourussent de faim , ils auraient volé sur leurs traces , si dans ce moment même ils n'eussefit reçu tous les deux un coup de massue qui les convainquit que ces Lestrigons n'étaient pas plus polis que galants.

Duraudal et i'épée de Brandimart se rougirent bientôt du sang de ces monstres : les bras , les têtes et les massues couvrirent la place du festin; et, dès que les deux amis se furent débarrassés des Lestrigons qui les avaient attaqués, ils volèrent sur les traces de leurs maîtresses. Ils furent malheureusement obligés de se séparer , Angélique et Fleur-de-Lis ayant pris deux routes différentes; mais tous les deux arrivèrent à t-emps pour les secourir, et pour donner la mort aux Lestrigons qui les poursuivaient.

Brandimart et Fleur-de-Lis cherchèrent en vain leurs compagnons dans cette immense foret; ils ne firent que s'en éloigner davantage. Exténués tous les deux, ils étaient près de suqpomber, lorsqu'une caravane de Scythes , qui traversait les déserts pour se rendre dans la Grande -Sérique, leur donna tous les secours dont ils avaient he^ soin, et des provisions pour subsister dans ce pays sauvage , qu'ils leur conseillèrent de traverser promptement. Brandimart et Fleur-de-Lis en effet , désespérant de pouvoir retrouver Roland , se déterminèrent à suivre la route que venait de faire la caravane.

Un jour plus brillant perçant au travers de la foret leur faisait juger qu'ils étaient près d'entrer dans la plaine, lorsque tout -à- coup ils furent attaqués par une troupe de brigands que les riches habits et les armes brillantes de Brandimart avaient attirés; mais ces misérables firent peu de

résistance aux coups terribles du chevalier. Il achevait de les abattre, lorsqu'un homme d'une taille gigantesque, couvert d'un casque brillant entouré d'une couronne d'or , accourut au grand galop de son cheval. C'était le fameux Tartare Barigace, monté sur le puissant cheval Bartolde, dont la beauté ne le cédait qu'à êelle de Bayard. Ce brigand était possesseur de Tranchère et du casque d'Agrican. Un capitaine tartare avait trouvé le corps de son empereur dans le bois où ce valeureux prince était tombé sous les coups de Roland; il avait rendu les derniers devoirs à son corps, qu'il avait enterré avec toutes ses armes, ne réservant que sa bonne épée Tranchère et sou casque dont il s'était armé. Barigace avait enlevé l'un et l'autre avec la vie à ce capitaine, et s'en servait depuis pour exercer ses brigandages. Je te remercie , dit-il à Brandimart , de m'avoir défait de cette vile canaille indigne de me servir : je te remercie aussi de m'avoir amené cette jolie fille; car je commençais à m'ennuier la nuit dans ces forets. Brandimart, pour toute réponse, court la lance en arrêt sur Barigace, qui, songeant seulement à Tempécher de se dérober à ses coups, porte la sienne dans le poitrail de son cheval qui tombe mort entre les jambes de son maître .'tandis que celui-ci fait des efforts pour se dégager, Barigace se jette à terre , tire la redoutable Tranchère, et court pour lui couper la tête. Brandimart se lève, porte long-temps des coups inutiles

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sur le casque enchanté d^Agrican; Barigace cependant, étourdi de leur pesanteur, s'étonne, chancelle , et Brandimarl; d'un revers fait voler sa tête aux pieds de Fleur-de-Lis : il s'empare du bon cheval Bartolde, de Tranchère; et, désarmant la tête coupable du brigand , il se couvre du casque d'Agrican.

Les deux amants continuent leur route; ils arrivent dans la capitale du royaume de Nayada avec le plaisir de savoir qu ils ont traversé les déserts, et que les routes qu'ils ont à parcourir les conduisent de villes en villes. A deux journées de Kunitki, ils aperçurent un vaste et magnifique palais, fermé par des grilles d'or enclavées dans des pilastres de marbre blanc couverts de bas-reliefs. Tandis qu'ils s'arrêtent à les considérer, une dame, les cheveux épars, parait sur un balcon , et leur crie : Éioignez-vous , malheureux voyageurs , de ce palais dangereux , où vous êtes sûrs de trouver la mort , si vous êtes aperçus.

Le grand cœur du fils de Monodant le portait à tenter cette aventure ; mais , retenu par l'amour et par les larmes de sa msutresse, il restait indécis, lorsqu'une des grandes grilles d'or s'ouvrit avec fracas : il en sort un géant affreux , qui , pour toute arme offensive, n a dans sa main qu'un dragon couvert d'écaillés d'or, qui se débat avec fureur. Il en porte d'abord sur le casque de Brandimart un coup terrible qui le renverse ; mais , s'étant relevé légèrement, celui-ci fait tomber

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la redoutable Trauchère avec tant de force sur Tépaule du géant, qu il le fend jusqu'à la poitrine. Le géant tombe; mais à peine a-t-il touché la terre, quU devient un dragon semblable à celui qu'il tenait dans sa main , et le dragon prend la taille et la forme du géant : six fois de suite Bran' dimart le fait tomber sous ses coups , et six fois le même événement lui fait juger qu'il ne pourra le vaincre. Brandimart essaie enfin de commen* cer par se défaire du dragon avec lequel le géant l'eût privé de la vie, sans la bonté du casque d'Agrican. Trauchère, du premier coup, coupe le dragon en deux : le géant désarmé s'enfuit ; Brandimart vole sur ses traces, et lui abat la tête: un coup de tonnerre affreux fait trembler le château, un vent impétueux renverse le chevalier et sa compagne, l'orage dure une heure; ils se relèvent enfin. Touché par les prières et par les larmes de Fleurie-Lis, Brandimart veut regagner la porte du château; mais il ne trouve tout autour qu'un mur épais qui s'oppose à leur sortie : ils prennent le parti de retourner vers le portique et de monter un grand escalier , dans l'espérance de parler à la dame qu'ils ont vue sur le balcon ; ils entrent dans un vaste salon dont un tombeau de marbre noir occupe le milieu. Brandimart est soudain attaqué par un guerrier qui lui porte des coups terribles; celui-ci ne peut éviter ceux de Trauchère qui pénètre dans ses armes , et lui fait des blessures profondes, mais dont Brandimart

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ne voit point couler le sang; et son ennemi ne paraît, après ces grands coups, que plus fort et pliis ardent à l'attaquer. La même dame qu'il a déjà vue sur le balcon paraît à la porte , et lui crie qu'il ne pourra vaincre son ennemi, tant que celui-ci sera dans le salon. Ah! perfide, s'écrie ce chevalier furieux , que tu me prouves bien l'horreur que je t'inspire ! A ces mots , il court sur elle pour la percer; mais Brandimart s'oppose à son dessein, le saisit, le serre entre ses bras, le porte sur l'escalier, l'en précipite; alors toutes lés blessures de son ennemi s'ouvrent , et sa vie s'écoule avec son sang.

Brandimart et Fleur-de-Lis s'approchent de la * dame, et croient avoir mis fin à cette périlleuse aventure. Mais la dame apprend au chevalier que le plus difficile lui reste encore à faire. Il faut , lui dit -elle, que vous ouvriez cette tombe pesante, et que vous baisiez le premier objet qui paraîtra sous vos yeux. Brandimart court au tombeau , levé avec effort la pierre qui le ferme : un dragon plus furieux encore que le premier lève sa tête affreuse, lance sa langue noire, et distille son venin.

Brandimart veut d'abord opposer la pointe de Tranchère à son horrible tête : mais la dame lui crie que, s'il blesse le dragon , le palais sur-lechamp s'écroulera sur eux ; il cède enfin à la nécessité; et s'élânçant sur le dragon, il saisit avec ses gantelets sa tête difforme , et lui donne un baiser qui le glace.

Le monstre alors rentre dans le tombeau ; ses écailles pourpre et or se relèvent et s'écartent de tous côtés; une jeune nymphe de la plus rare beauté se présente à sa vue, et la dame court embrasser Brandimart, en lui criant qu'il vient de délivrer Taimable fée Fébosile. Ah! ma chère Doristelle , crie la fée à la dame , que ne dois-je pas à ta tendre amitié ! et vous , brave chevalier, qu'il me tarde de vous prouver ma reconnaissance !

Ah! madame, répondit galamment Brandimart, je vous sais si bon gré de ce que vous n'êtes plus dragon, que je me trouve bien recompensé du baiser que je viens de vous donner sous cette forme. Fébosile sourit, elle rougit même un peu; ses yeux devinrent si brillants , et la rendirent si jolie, que, sans la présence de Fleur -de -lis, peut-être eût-il essayé de dissiper le froid que le baiser du dragon avait imprimé sur ses lèvres, en les rapprochant de celles de la jeune et charmante fée.

L'un et l'autre disputaient si vivement ensemble sur la reconnaissance qu'ils se devaient mutuellement, que la prudente Fleur-de-Lis crut devoir interrompre ce combat de générosité qui commençait à devenir bien tendre; et, se chargeant d'une partie de ce que Fébosile eût peut-être fait pour son amant , elle pria cette aimable fée d'enchanter seulement son cheval et ses armes. Fébosile se mit à rire, leur fit les honneurs de son

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palais, et les pria de passer par le royaume de Loiisachan, et d'y remener Doï^istelle, fille de Doliston, roi de ce beau pays, qui depuis longtemps ignorait quelle était la destinée de cette fille chérie.

Après avoir donné deux jours à Fébosile, les deux amants se mirent en chçmin pour la capitale du Lousachan avec Doristelle , et la prièrent (le leur raconter ses aventures, et par quel hasard ils l'avaient vue soumise , ainsi que la fée , au terrible enchantement que Brandimart venait de détruire.

Doliston mon père, leur dit -elle, eut deux filles dont je suis la cadette. Ma sœur aînée ^ à peine âgée de cinq ans , faisait les délices de ma mère et de toute sa cour; les jeux de son enfance annonçaient de l'esprit , et tous ses premiers mouvements prouvaient qu'elle avait une ame sensible. Moins âgée qu'elle d'un an, on disait souvent pour me flatter, que, quoique moins belle que ma sœur, j'aurais un jour tout ce qu'il faut pour plaire. Mon père , n'ayant point de fils, destina dès-lors ma sœur au jeune Rentig, fils du roi de Nayada son voisin et son ami ; mais un événement bien cruel rompit ces premières mesures. Le plus hardi des brigands, nommé Furgiforque , faisait trembler l'Indoustan par les vols audacieux qu'il commettait à la tête d'une troupe de Tartares montés sur des chevaux assez vigoureux et légers pour faire impunément un

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coup de main , et fîiir à cinquante lieues dam les vingt-quatre heures. Les ordres les plus précis avaient été donnés vainement pour le prendre ou pour le détruire , mais aucun souverain n'imaginait qu'il eût l'audace d'approcher de sa capitale : le roi mon père avait été l'un des plus ardents à le faire poursuivre, et Furgîforque avait juré de s'en venger.

Ma mère ne pouvait se passer de nous avoir sans cesse auprès d'elle, et se plaisait à nous parer tour-à-tour ou des plus riches pierreries , ou des fleurs les plus brillantes que l'Orient produise. Un jour que ma mère nous avait mené promener dans une belle prairie voisine de Lousachan, c'était le tour de ma sœur d'être parée des plus riches productions du royaume de Golconde et du Decan, et moi, vêtue d'une simple robe blanche, j'avais été conduite au milieu de celte prairie pour y cueillir les fleurs qui me plairaient le plus. Ma sœur et moi, nous nous écartâmes assez loin , occupées de varier et d'assortir les fleurs que nous avions rassemblées. Tout-à-coup six cavaliers, dont cinq avaient le cimeterre à la main, sortent d'un bois voisin, accourent et nous entourent : le sixième saute à terre ; et , me voyant si simplement vêtue , il dédaigne cette proie , se saisit de ma sœur , l'enlève, et nos cris et ceux de ma mère ne peuvent foire accourir assez tôt nos gardes pour empêcher les six brigands d'entrer dans le bois, et de se dé-

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rober, par une prompte fuite, à toutes les recherches. Vainement Doliston mon père fit -il poursuivre ces ravisseurs; plus vainement encore ofirit-il les plus grandes récompenses à celui qui lui rendrait ma sœur : depuis ce temps , hélas ! nous n'en avons plus entendu parler.

Fleur-de-Lis fut vivement émue et devint encore bien plus attentive en écoutant le récit de Doristelle qui poursuivit ainsi : L'enlèvement d'Amathirse ma sœur nous plongea tous dans la douleur la plus amère; et la couronne dont je devais hériter un jour, et que mes gouvernantes faisaient briller à mes yeux, ne me consola point d'une perte aussi cruelle. Hélas! je semblais déjà prévoir que l'assurance de cette couronne ferait un jour mon malheur.

Le roi de Nayada, sachant que j'étais devenue fille unique par l'enlèvement d'Amathirse, n'en fiit que plus vif à presser mon père de remplir les espérances qu'il en avait reçues. Doliston renoua le même traité par lequel ma main fut promise au jeune Rentig , que le roi son père envoya quelques années après pour être élevé avec moi dans la cour de Lousachau^ Quoique bien jeune encore , loin de m'enorgueillir d'être appelée déjà la petite reine par celles qui m'entouraient , je ne fus occupée que de l'antipathie que je me sentis pour celui qui m'était destiné. Rentig portait dans les yeux un feu sombre qui m'éloignait : son air auprès de moi, quoiqu'il eût

Gaérin de Montglave , etc. ^ '

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celui de Tempressenient , conservait toujours quelque chose d'impérieux et de farouche. Loin de s'amuser des méities jeux que moi, il était cruel dans' les siens : il battait mon chien si je le caressais , disant que j'aimais plus que lui ce pauvre petit épagneul. Un jour même qu'il me voyait caresser un serin et le faire manger sur mes lèvres, il eut la cruauté de faire semblant de me serrer la main, et je m'évanouis de douleur en sentant qu'il m'avait fait étouffer ce charmant petit oiseau. L'humeur dure et féroce de Renlig, loin d'être adoucie par l'amour et par l'exemple d'une cour également spirituelle et polie, me le rendait plus haïssable de jour en jour, lorsque l'aimable Cilinx , fils du roi de Mugal , passa dans la cour de mon père au retour de ses voyages dans la Grande - Séricane , et des études qu'il était allé faire dans l'école des sages de Bénarès. Dieux! quelle différence entre ce jeune prince et Rentig! et qu'il réussit facilement à me faire connaître que mon cœur , qui n'avait encore senti que l'horreur d'unir mon sort à celui de Rentig , était fait pour être ému par une passion plus douce ! Cilinx eut l'air aussi d'être sensible pour la première fois; ses yeux me parlèrent; et j'avais trop de plaisir à les entendre, pour qu'il pût douter de la réponse que les miens lui faisaient malgré moi. Cette passion naissante fit des progrès trop rapides , pour que le jaloux Rentig , quoiqu'à peine j'eusse parlé deux fois à Cilinx, ne s'aperçut pas

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que je lui donnais la préférence : il n'en devint que plus ardent à presser la célébration de notre mariage depuis long-temps arrêté ; et , ne pouvant résister à la volonté de mon père, je devins Tépouse de Rentig, aux yeux même de Cilinx, qui trouva le moment de me dire qu'il ne voulait pas survivre à ma perte, et qu'il allait chercher l'occasion de terminer sa vie avec gloire. Je fus frappée de ce seul mot comme d'un coup de foudre ; il acheva de me faire sentir toute l'amertume de mon sort, et je ne regardai plus Rentig qu'avec horreur. Forcée d'être sans cesse en public avec cet époux odieux, j'en étais obsédée : il suivait, il interprétait tous mes regards : j'attendais la nuit avec impatience ; les soirs même , loin de me livrer à la société , loin de prendre part à des jeux et à des amusements où l'aimable Cilinx était admis, Tair sombre, les propos, leâ plaisanteries araères, la seule présence de Rentig, me faisaient hâter le moment de me retirer, et souvent je voyais Cilinx soupirer et me regarder les yeux pleins de larmes, lorsqu'il me voyait presser Rentig de retourner avec moi dans l'intérieur de notre appartement

J'avais près de moi plusieurs jeunes demoiselles de qualité , dont la plus aimable , nommée Filatée, étant de mon âge, avait été élevée avec moi; elle joignait l'esprit à la beauté. Plus heureuse que son amie , son père approuva l'amour mutuel qui l'unissait avec Oristal : je fus témoin de ses noces;

la tendre amitié que j'avais pour elle me rendit sensible à son bonheur. Je vis avec plaisir le lendemain de son mariage que la joie la plus vive brillait dans ses yeux; elle me parut mille fois plus enjouée, plus aimable et plus jolie, et je la vis plus vive, plus empressée que jamais à me plaire. Souvent elle avait fait tous ses efforts pour m'arrêter le soir aux jeux dont elle s'amusait avant son mariage ; mais alors je la voyais encore plus empressée que moi-même à les quitter, et je lui savais bon gré de cette complaisance; je lui savais gré de même de l'amitié qu'elle paraissait avoir pour Cilinx dont Oristal était l'intime ami. Nous nous attachâmes plus tendrement que jamais l'une à l'autre. La confiance devient encore plus vive et plus entière entre deux jeunes personnes unies dès l'enfance , lorsque l'hymen leur inspire plus de choses à se dire et plus de liberté. Filatée me peignit en traits de flamme le bonheur dont elle jouissait avec Oristal; je me sentais émue, je pensais à Cilinx en l'écoutant, et je ne pouvais lui cacher la répugnance invincible que j'avais pour Rentig. Mais, ma chère princesse, me dit un jour Filatée après une conversation de cette espèce, comment est-il donc possible que vous marquiez tous les soirs tant d'empressement à vous retirer avec lui? J'en étais déjà surprise avant mon mariage , et je le suis bien plus encore aujourd'hui. Mais, lui répondis-je, vous n'êtes plus en droit de me le reprocher : quoique je vous voie sou-

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vent les soirs rire et badiner avec Oristal , vous prenez bientôt quelque prétexte pour me faire souvenir que j'aime à me coucher de bonne heure. Ah ! chère Doristelle , dit Filatée en rougissant et penchant la tête sur mon sein, j'adore Oristal; et , quelque plaisir que j'aie à passer une longue soirée avec vous , je vous avoue que l'amour m'entiaine à passer une longue nuit dans ses bras. Quelle est donc l'espèce de sentiment qui vous porte affaire mourir de douleur et de regrets ce pauvre Cilinx ? quel charme pouvez- vous trouver à passer la nuit avec un époux qui vous est odieux? £h! vraiment, lui répliquai-je , ce n'est que pour n'être plus contrainte par sa présence , que vous me voyez souvent terminer si promptement nos soirées : les regards de Cilinx font palpiter mon cœur; ceux de Rentig me paraissent afïîreux; il me semble qu'ils lisent ce qui se passe dans mon ame. Embarrassée de cet état pénible, je me hâte d'y mettre fin , de jouir de la solitude , de me séparer de mon tyran, et de livrer mon ame tout entière aux sentiments que CiUnx m'inspire. Filatée fiit extrêmement surprise; et, me serrant dans ses bras , elle me fit mille questions qui me parurent bien étranges , et mes réponses redoublèrent son étonnement; elle apprit enfin que tous les soirs Rentig , au moment où mes femmes se retiraient, passait dans son appartement, et ne reparaissait dans le mien que lorsqu'il savait qu'elles s'étaient rassemblées pour l'heure de ma toilette.

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La surprise de Filatée , continua Doristeile , excita la mienne : je fis mille questions à mon tour r jamais nous n'avions eu ensemble de conversation si longue , si vive , si surprenante pour toutes les deux , que le fut celle-là ; j'en sortis plus instruite et plus malheureuse encore, et Filatée en conçut le désir et l'espérance de rompre des nœuds mal assortis , que l'hymen et la nature peu* vent et doivent briser également.

On croira sans peine que Rentig me devint encore plus odieux, que je me regardai conune une victime immolée à son ambition, et que mon imagination et mon cœur me peignirent Cilinx mille fois encore plus charmant. Je me sentis même plus de courage pour répondre souvent à Renlig avec hauteur, et je pris moins de précautions à lui cacher le dédain que j'avais pour lui.

Rentig s'en aperçut, et déjà la jalousie l'avait éclairé sur l'amour que Cilinx avait pour moi. Ne doutant point que je n'y fusse sensible , et me voyant adorée par mes proches et par toute leur cour, il sentit bien qu'il ne pouvait exercer l'empire tyrannique qu'il voulait prendre sur moi, tant que je resterais à Lousachan. Mon père, en me mariant, avait exigé que je restasse deux ans auprès de lui; mais six mois n'étaient pas encore expirés, lorsque Rçntîg feignit d'avoir reçu des lettres du roi de Nayada son père, qui lui mandait qu'accablé par une maladie de langueur il desurait de voir sa nouvelle fille avant de fermer

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les yeux. Doliston ne voulut pas refuser cette coqsolation à son ancien ami : malgré mes regrets de quitter des proches que j'adorais, et peut -être aussi de m'éloigner de Cilinx, je Ais obligée de partir et de suivre Rentig à Kunitki.

Filatée me donna la preuve la plus forte de so^ attachement en ne voulant pas me quitter , quoi.qu'Oristal, retenu par son service, ne pût la suivre : il est vrai que le royaume de Lousachaa et celui de Kunitki étaient limitrophes, et que Rentig avait assuré Doliston que son voyage «le serait que d'une courte durée.

Je crus trouver un second père dans celui d^ Rentig; mais je fus très étonnée, en le voyant, de n'apercevoir aucune trace de la maladie doBt son fils nous avait parlé : la fraîcheur et la sanlé brillaient sur la belle et noble figure de ce prince encore dans toute sa force ; et l'amitié , la grâce , la galanterie même avec lesquelles il me reçut, pénétrèrent mon ame de la plus tendre recon? naissance. Rentig ne m'en parut que plus odieux c se trouvant plus en liberté dans la cour de son père, son humeur sombre et féroce ne fut plu$ retenue , et dès-lors il m'en eût donné des mar^ques, s'il n'eût craint que je ne fisse connaître letrange secret que je n'avais confié qu'à ma chère Filatée.

Le roi de Kunitki s'aperçut facilement du froid extrême qui régnait entre son fils et moi, et que ce n'était même qu'en nous contraignant l'un et

l'autre que nous pouvions cacher la répugnance invincible qui nous éloignait.

Ce bon prince croyait ne pouvoir trop me dédommager des procédés de son fib. Intime ami de Doliston , il me regardait doublement comme sa fille : occupé sans cesse à me plaire, il me donnait tous les jours quelque fête nouvelle ; et , croyant me faire oublier par mille soins attentif le peu de galanterie de son fils , il avait su m'attacher à lui par l'amitié la plus tendre. Le croiriezvous, seigneur? poursuivit Doristelle: le féroce Rentig eut la folie et Tindignité de devenir jaloux de son propre père . Sous le prétexte d'aller visiter les domaines de son apanage et d'y présenter son épouse, il me fit quitter assez brusquement la cour de Kunitki, et m'emmena dans un château dont l'aspect était effrayant par les rochers escarpés sur lesquels il était bâti , et par la hauteur des remparts et des tours qui lui servaient de défense. Ce fut là que le barbare Rentig se fà un plaisir affreux de me rendre malheureuse , de me priver de toute société et de se venger sur moi par ses injustices de celles qu'il sentait avec fureur qu'il avait reçues de la nature.

Le roi son père fut outré de sa conduite : mais, le connaissant assez violent et assez mal né pour se porter à la révolte et même aux plus grands crimes, il crut ne pas devoir interposer son autorité, de peur de pousser à bout ce caïadère fiiroce ; il eut mèoie l'air de l'excuser, pour étouf-

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fer les murmures qui s'élevaient dans sa cour. Ma seule consolation dans cette affreuse prison, qui devint impénétrable pour tous ceux qui n'étaient pas aveuglément soumis à Rentig, ce fut l'aimable Filatée ; mais quelque tendresse qu'elle eût pour moi, quelque soin qu'elle prit de me cacher ses peines secrètes , nous nous surprenions souvent l'une et l'autre à verser des larmes : nous ne craignions point de nous avouer qu'Oristal et Gilinx en étaient l'objet, et je convenais intérieurement que bien des souvenirs pouvaient rendre les soupirs de Filatée encore plus douloureux que les miens. Un des domestiques de mon amie, que Rentig avait banni de son château , revint à Lousaehan , et rendit compte à son msdtre Oristal de l'attentat de ce prince , et de la prison où sa jalousie nous avait renfermées.

Oristal ne voulut point porter le poignard dans le cœur de mon père en l'informant de ce qu'il venait d'apprendre; mais il en obtint un congé d'un mois sous quelque prétexte, et résolut de l'employer à connaître par lui-même quel était notre état présent , et à revoir son épouse. Il partit donc tout seul une nuit pour se rendre au château de Rentig , et se munit d'or et de pierreries dans l'espérance de corrompre quelques gardes qui l'introduiraient dans son intérieur.

Il avait déjà passé la première ville frontière du Kunitki, lorsqu'il arriva sur le bord d'un étang, où son cœur frit ému de pitié , à l'aspect d'une

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bonne petite vieille qui faisait tous ses efforts pour retirer quelque chose de l'eau , et qui pensa s'y laisser précipiter, en sa présence. £h grands dieux! que voulez -vous faire, ma bonne amie? dit Oristal : ne voyez-vous pas que vous avez pensé périr? Ah! monsieur, j'aime autant perdre la vie, lui dit-elle , que d'être privée de ma dernière ressource et du paquet que je viens de laisser tom* ber dans cet étang. Arrêtez, lui dit- il, ma bonne, mes efforts seront peut-être plus heureux. A ces mots, sautant à terre de son cheval, il entra fort avant dans l'eau, et cherchant avec quelque péril le paquet de la vieille, il le retrouva, et vint bien mouillé le lui remettre entre les mains. Hélas! lui dit -elle, mon bon seigneur, je ne suis qu'une pauvre femme , vous avez fait le bien sans espoir de récompense; mais souvenez-vous qu'un bienfait n'est jamais perdu. A ces mots, la bonne petite vieille prit son paquet sous son bras, et suivit un chemin qui l'éloignait d'Oristal. Ce chevalier faisait alors de son mieux pour faire écouler l'eau dont ses habits étaie/it pénétrés : il fut bien étonné, lorsque tout-à-coup il s'aperçut qu'ils se séchaient d'eux-mêmes. Ah! dit-il en lui-même, la petite vieille m'a bien dit qu'uu bienfait n'est jamais perdu; c'est sans doute à ses prières que je dois ce^ qui m'arrive. A ces mots, il remonta sur son cheval, et poursuivit sa route.

En arrivant à la forteresse de Rentig, il trouva les ponts-levis levés et fut étonné de la hauteur

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des tours et des remparts, au point de perdre toute espérance de pénétrer dans ce château. Comme il s'arrêta quelque temps à les considérer, une voix rauque, qui partait d'une petite fenêtre grillée , lui cria : Retire - toi , si tu veux éviter la mort. Peu de moments après, le sifflement de^ quelques flèches dont l'une glissa sur son casque f l'avertit du péril qu'il courait, et lui fit prendre

le parti de se retirer, i Oristal retournait déjà sur ses pas, lorsqu'il fut

i abordé par une dame superbement vêtue et d'une rare beauté. Chevalier, lui dit -elle, sortez de la tristesse où je vous vois plongé : doit -on déses- ! pérer de sa bonne fortune, lorsqu'on est obli- [ géant, et qu'on a mérité d'avoir de vrais amis? ! Ah! madame, lui répondit-il, rien ne peut soulager ma douleur mortelle, et je n'ose plus rien espérer; mais oserais- je vous demander par quel hasard je suis assez heureux pour que vous daigniez vous intéresser à ma destinée? La belle dame se mit à rire en lui disant : Je crois bien que vous avez pein^ à reconnaître sous ces habits et sous mes traits la petite vieille dont vous avez retiré le paquet de l'étang : apprenez cependant, Oristal , que cette vieille et la fée Fébosile sont la même personne , et qu'après avoir été secourue par vous sous la première forme ^ j'ai repris la véritable pour vous rendre ce que vous avez fait pour moi. Madame, lui dit-il en se jetant à ses genoux , je vois que rien ne peut vous être in-

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connu, et j'espère tout de votre puissance. Prenez cette petite coquille , lui dit-elle : en la tenant dans votre main gauche, vous serez invisible; et, en la mettant dans votre bouche , vous me verrez tout-à-coup paraître à vos yeux : rendez-vous invisible , et dès ce moment je vais vous introduire près de Doristelle et de votre épouse. Jugez quel fut notre étonnement à toutes les deux, lorsque Filatée se sentit baiser bien tendrement, et que rinstant diaprés je me sentis serrer les genoux : nous poussâmes des cris perçants ; mais ils furent bientôt apaisés en voyant Oristal à mes pieds. Charmante princesse, me dit-il, je viens rompre vos indignes fers, et vous tirer avec celle que j'adore de la puissance d'un barbare indigne à tous égards d'être honoré du nom de votre époux. En finissant ces mots, il mit la petite coquilie dans sa bouche, et la fée Fébosile parut. Mes chères enfants, nous dit-elle en nous embrassant, il est temps de vous tirer de cet affreux séjour; venez essuyer vos larmes dans un palais plus digue de vous. A ces mots, elle nous transporta dans le beau lieu que nous venons de quitter, et où cette charmante fée nous a procuré tous les plaisirs les plus nouveaux et les plus variés^

Rien ne manquait au bonheur de Filatée ; mais peut-on être long-temps heureuse, éloignée de ce qu'on aime ? Malgré les charmes que je trouvais dans la société de Fébosile, elle me surprit plus d une fois, soupirant et les yeux humides de lar-

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mes. L'aimable Cilinx, me dit-elle, n'est pas plus heureux que vous; et, depuis votre départ de Lousachan, il passe sa vie dans les pleurs: je vous conseille de retourner dans le palais du roi votre père; il ne peut refuser de rompre des nœuds que la nature désavoue, et de réparer les maux qu'il vous a fait souffrir. Âh! madame, lui dis-je, que ce conseil me paraît dangereux! Quelque tendresse que Doliston ait pour moi, les rois se gouvernent-ils comme les autres hommes? et n'aije donc pas à craindre qu'il ne me sacrifie encore à son amitié pour le père de Rentig, et qu'il ne craigne de déshonorer son barbare fils aux yeux de l'univers? Fébosile se rendit à mes raisons, et nous convînmes que je resterais dans son palais, que Filatée retournerait à Lousachan, et qu'Oristal irait avertir Cilinx de la suite de mes aventures et de ma position présente. L'un et l'autre partirent; nous restâmes seules la fée et moi; notre amitié devint plus vive chaque jour, je ne la quittais jamais; je ne pouvais m'ennuyer auprès d'elle, car cette aimable fée me parlait sans cesse de mon amant.

Hélas! tandis qu'Oristal et Filatée étaient occupés à s'acquitter de leur commission, un coup affreux était prêt à tomber sur nos têtes : la surprise et la rage de Rentig furent extrêmes, en ne nous retrouvant plus dans la tour. Il eût mieux aimé perdre la vie, que de voir son mariage rompu, son secret divulgué, et de laisser en li--

494 ROLAKD

berté celle qui portait encore le nom de son épouse.

Les mœurs féroces de Rentig avaient mérité que le noir enchanteur Margafer devînt son ami. Ce magicien descendu de Zoroastre en avait conservé les livres et le pouvoir : tous les génies malfaisants, Arimane même, étaient soumis à ses ordres, et ses conjurations étaient assez fortes pour vaincre les périls et détruire la puissance des fées : ce fut à lui que Rentig eut recours. L'un et l'autre parurent tout -à- coup au milieu du palais de Fébosile : je fis des cris perçants en apercevant Rentig, et je m'enfuis en le voyant prêt à me saisir. Laissez -la parcourir ce palais, lui dit Margafer, et soyez sûr que nul pouvoir ne peut l'en faire sortir. Après avoir en effet erré vainement dans tout le château dont je trouvai toutes les issues fermées par des murs impénétrables , je me sentis attirée dans le grand salon du palais où je trouvai Fébosile tremblante, immobile et couverte de larmes. Puisque par ton état de fée , lui dit Margafer d'une voix terrible , je ne peux pas te priver de la vie , la tienne du moins va devenir si malheureuse^- ^^'^ chaque moment tu regretteras de ne pouvoir mourir. En disant ces mots , il la toucha de sa baguette , et son beau visage et sa figure charmante devinrent ceux d'un affreux dragon. D'un autre coup de baguette, il fit élever le tombeau que vous avez vu; Fébosile fiit forcée d'y descendre. C'est ici,

l'am'oureux. 49^

lui dit^il, que tu verras écouler les siècles futurs, s'il ne se trouve un chevalier assez hardi pour te baiser sous cette forme. Prince de Nayada, dit-il encore, je vous commets à la garde de ce tombeau ; vous ne pourrez jamais être vaincu , ni vieillir, tant que vous serez à portée de le voir, et Doristelle , errant sans cesse autour de vous et dans ce château, sera captive à jamais sous vos yeux. Alors, réunissant tout ce que son art avait de plus fort, il forma l'enchantement du géant et du dragon qui lui parut tellement impossible à détruire, qu'il crut pouvoir attacher sa vie à sa durée.

Telles sont mes aventures , brave chevalier , et tel était l'enchantement qui n'a pu résister à votre valeur : ne doutez pas que Doliston ne soit pénétré de reconnaissance de ce que vous venez de faire pour moi , et que dans le fond de son ame il ne soit fort aise d'être défait du féroce Rentig que sa belle ame , sans doute , n'a jamais estimé.

Les belles voyageuses et Brandimart traversaient un bois épais, et Doristelle finissait son histoire, lorsque tout-à-coup ils furent attaqués par une vingtaine de brigands qui sortirent d'en* tre les arbres, en leur criant de se rendre. Brandimart, s'étant mis promptement en défense, renversa les plus hardis du choc de Bartolde; il en massacra plusieurs autres avec Tranchère, et il les eût bientôt défaits , si le plus hardi de cette troupe n'eût sauté légèrement en croupe derrière

49^ ROLANll

lui, en faisant beaucoup d'efforts pour lui saisir les bras. Brandimart eut peine à se dégager , et, le reste des brigands ayant pris la fuite, celui qui le tenait toujours s'attacha si fortement autour de ses reins, qu'il fut obligé de se laisser tomber avec lui; cet homme alors embrassa ses genoux, et lui demanda la vie. Je te l'accorde, lui dit Brandimart , pourvu que tu me dises ton nom, et que tu m'avoues tes crimes. Je n'en ai qu'un seul à me reprocher, lui dit -il : je suis Â.rabe; selon les lois de mon pays, le vol à main armée n'est point un déshonneur, et j'ai livré vingt combats en ma vie qui m'ont couvert de gloire , contre des voyageurs tels que vous : mais je me reproche sans cesse le vol que j'ai fait au roi Doliston; et, comme je peux seul le réparer, je vous conseille de me conduire à ce prince.

Brandimart, dont l'intention était de mener Doristelle à Lousachan , s'assura du brigand ; et , l'ayant désarmé, il le fit marcher à sa suite. Sur la fin du même jour, ils furent très étonnés, en arrivant au sommet d'une colline d'où l'on apercevait de loin la ville de Lousachan, de voir qu'elle était entourée d'une grande armée qui l'assiégeait* Doristelle , affligée de voir le roi son père investi dans sa capitale, conjura Brandimart de le secourir, et lui fit prendre un détour pour le conduire vers l'entrée d'un souterrain qu'elle connaissait, et qui pénétrait jusque dans l'intérieur de la ville : mais à peine furent-ils sortis

l'amoureux. /i97

d'un petit bois qu'il fallait traverser, qu'ils rencontrèrent un grand chevalier couvert d'armes très brillantes, et dont le casque étincelant était surmonté d'un très haut panache. Brandimart, qui marchait le premier , le salua ; mais à peine cet orgueilleux chevalier daigna-t-il le regarder. En tout autre temps, l'ami de Roland l'eût fait repentir de son incivilité; mais, occupé de son dessein , il continuait sa route , lorsqu'il vit ce même chevalier arrêter les deux dames et les regarder avec attention. Vraiment, dit-il à Brandimart, elles sont fort jolies, et je les trouve fort à propos: je vais choisir celle des deux qui me plaira le plus. Insolent, lui répondit Brandimart, tu ne peux être qu'un valet qui s'est couvert des armes de son maître; retire-toi, tu ne me parais pas digne que je te punisse de ta folie. L'orgueilleux chevalier^ à ces mots, met l'épée à la main; mais Brandimart lui saisit le bras, le désarme, et, d'un coup de poitrail de Bartolde, il le fait rouler sur l'herbe avec son cheval. Quelques escadrons qui voient de loin quel est le traitement que ce chevalier éprouve, accourent à son secours. Un de ces escadrons entoure Doristelle et Fleur- de^Lis; l'autre veut s'emparer de Brandimart, qui fait voler les têtes et les bras autour de lui. Bientôt il aperçoit plus loin ime troupe brillante; il présume que c'est le chef de l'armée: il s'avance librement vers lui, lui raconte son aventure , et lui demande justice de la violence

Gnérin de Montglaye , etc. ^^

498 ROLA.HD

que ses gens viennent d'exercer, et de Tenlèvement des dames qu il conduit sous sa garde. Ce commandant le reçoit avec politesse, lui promet de punir ceux qui Font attaqué, et le prie de venir avec lui pour lui voir délivrer lui-même les deux dames, et les remettre sous sa garde. En disant ces mots, ce chef ôte son casque, et marche à Tescadron dont les dames sont entourées, et qui s'ouvre à ses ordres. Quelle est la surprise de Brandimart, lorsqu'il entend ce chef jeter un grand cri, tendre les bras à Doristelle, qui se penche sur l'encolure de son palefroi , et qui serait tombée, si Fleur-de-Lis ne l'eût soutenue; cependant elle relève sa tête. Ah ! Cilinx, c'est donc vous que je revois? s'écrie-t-elle ; mais est-il possible que je vous trouve les armes à la main contre mon père ? Non , répondit Cilinx , je n'en veux qu'à Rentig, et je donnerais ma vie pour Doliston. Brandimart, Fleur-de-Lis, sont vivement émus de cette reconnaissance : Doristelle apprend en peu de mots à Cilinx qu'elle doit sa délivrance à Brandimart : ce prince court à lui, lui présente son épée. Ah! seigneur, lui dit-il, je vous dois plus que la vie, et je vous remets le commandement de cette armée.

Quelques explications suffirent pour apprendre à Doristelle que Varamis , roi de Mugal , ayant voulu soutenir les intérêts de son frère Cilinx, avait rassemblé cette armée pour aller attaquer Rentig dans sa forteresse, et la délivrer; mais

l'amoureux. 4^9

qu'étant forcé de traverser Lousachan, pour aller dans le royaume de Kunitki , Dolistoh avait refiisé le passage à ses troupes, ayant voulu défendre son gendre , et qu'il avait été forcé d'assiéger la capitale. Cilinx apprit aussi là juste punition de Rentig. Des ôris d'acclamations s'élevèrent autour de Cilinx et de Dorîstelle ; et , volant dé bouche en bouche, ils parvinrent jusqu'au fidèle Oristal, qu'ils virent bientôt accourir. Après les premiers moments qu'ils donnèrent au bonheur d'être réuliis , Oristal , précédé de deux hérauts , cour tït aux barrières de Lousachan , qui lui furent ouvertes; et Doliston, ayant appris par lui ce grand événement, vint lui-même au-devant de Cilinx, et reçut Doristelle dans ses bras. Il les conduisit totis dans son palais, où peu de rhotn en ts' après on vint annoncer à ce prince un chevaliet dé Kunitki, qui demandait à lui remettre une lettre dont son souverain l'avait chargé pour lui. Le roi de Kunitki rendait compte à son aïni de la punition de Margafer et de celle de Rentig; il le priait de lui pardonner la &iblesse qu'il avait portée trop loin pour son indigne fils : il envoyait de riches présents pour Doristelle , dont il élevait jusqu'au ciel les vertus et leâ charmes; il ' priait son ami de la rendre heiirefee en' l'unissatit à Cilinx, et lui demandait des nouvelles de ces parfaits amants.

Doliston ût part à toute sa cotir de la lettre du roi de Kunitki; ce prince déclara publique-

5oO ROLAND

nient que DoristcUe n'avait jamais été que la victime des fureurs de Rentig , et qu'elle ne pouvait être regardée comme étant sa veuve , son mariage ayant été dissous par la nature et déclaré nul par les lois. Les noces de Cilinx et de Doristelle furent célébrées après cette déclaration; les acclamations et la joie publique, qui sont les vraies fêtes des bons rois , honorèrent celle des noces de ces heureux amants.

Brandimart et Fleur -de -lis jouirent bien du bonheur de voir leurs amis heureux : Cilinx fut conduit à l'autel entre Doliston et Brandimart; Doristelle le fut par sa mère et par l'aimable Fleurde-Lis.

L'instant d'après celui qui les unit à jamais, et lorsque le rpi et la reine de Lousachan recevaient les nouveaux époux dans , leurs bras , on entendit un cri, et l'on vit im vieillard percer la foule, se jeter aux pieds de Doliston, et les baigner de ses larmes. Permettez, seigneur, lui dit-il, que, dans ce jour d'alégresse publique, j'implc»'e votre clémence, et que je vous demande votre protection auprès du roi Monodant votre beau-père. Doliston fit relever le vieillard, que la reine reconnut alors pour un ancien chevalier du royaume d'Éleuth , nommé Dimar , qui , mécontent de son roi, s'était révolté contre lui, s'était joint aux Arabes du désert, les avait conduits lui-même au château dans lequel on élevait le jeune prince Bramador, l'avait enlevé des bras de ses gouver-

^ l'asioureux. Soi

nantes, et l'avait emmené dans le désert, après avoir pillé toutes les richesses rassemblées dans ce château. La reine arrêta le roi son époux, au moment où il allait accorder la demande de Dimar. Barbare , dit-elle à celui-ci , qu'as-tu fait de mon frère, et comment oses-tu recourir à la clémence du roi mon père, après l'avoir privé de tout ce qu'il avait de plus cher? Ah! madame, lui répondit Dimar, croyez que j'ai fait du moins tout ce que j'ai pu pour réparer ce crime : votre frère est en vie; je le sauvai des mains des Arabes; je le portai chez le comte de la Roche sauvage, et cet ancien et brave chevalier, qui n'avait point d'enfants , fut frappé de sa beauté : il le fut aussi de trouver, en le faisant déshabiller en sa présence , un riche collier dont l'attache s'était cassée au moment de son enlèvement; ce collier avait glissé dans ses habits, et les voleurs arabes ne s'en étaient point aperçus. Tai su depuis que le comte de la Roche sauvage, ayant élevé ce jeune prince sous le nom de Brandimart, regrette tous les jours sa perte, sachant qu'il est devenu l'un desplus célèbres chevaliers de l'univers. Au nom de Brandimart , Dolistou et toute sa famille jettent un grand cri : la reine prend la main de Brandimart; elle étend son autre bras, prête à l'embrasser, en s'écriant : Ah! tout me dit que vous êtes mon frère! Oui, s'écria Brandimart, mon cœur et ce collier me le prouvent également. A ces mots , il tire ce collier , et la reine

509 AOLAVD

le racoop^t pour être semblable à celui qu'elle a conseryé, le roi d'Éleuth en ayant fait faire trois semblables pour les trois enfants qu'il avait alors. Citte reconnaissance pénétra toute cette heureuse famille de la joie la plus vive. Fleur-de- Lis seule eut peine à voir sans une secrète douleur, que son amant était reconnu pour un grand prince. Hélas! dit-elle, comment pourra -t- il me tenir tous les serments qu'il m'a faits? et Mouodant voudra-t-il recevoir une fille inconnue pour être l'épouse de son fils aîné? Brandimart s'aperçut du. trouble qui l'agitait. Ah! chère Flei|r-de- Lis, adorable compagne de mon enfance, c'est £^ux pieds des autels, c'est en présence de toute cette auguste cour, que je renoncerais plutôt à tous les biens, à tous les honneurs qui me sont rendus , qu'à l'amour fidèle qui m'unit à toi.

Jja reine de Lousachan était trop noble et trop sensible, pour ne pas approuver les sentûnents de son firère , et , courant embrasser Fleur-de-Iis : Ah ! lui dit-elle , que ne devons-nous pas à celle qui m'a rencju ma chère Doristelle ! Je perdrais trop à ne vous pas avoir pour ma sœur. Lorsque les premiers transports qui les agitaient fiirent un p^u calmés^ ils sortirent du temple , et retournèrent au palais. Cette grande nouvelle se répandit dans toute la* villç de Lousachan, et parvint jusqu'au brigand qui demanda sur-lech^mp qu'on le conduisit aux pieds de Dolistoo , et qui , dans son premier transport , ne put s'em-

l'amoureux. 5o3

pécher de s'écrier : Le roi Moaodant ne ^era pas le seul père heureux. Les gardes, à ce seul mot, n'hésitent pas à mener le brigand au palais; ils lui laissent la liberté de se précipiter la face contre terre aux pieds de Doliston. Sire, dit-il, je viens vous apporter ma tête : je suis ce Furgiforque si renommé par ses brigandages ; c'est moi qui , frappé par l'éclat des pierreries qui brillaient sur les habits de la jeune princesse Amathirse, l'enlevai des bras de ses gouvernantes. Et qu'en as-tu fait , malheureux ? s'écria la reine de Lousachan , en se levant avec précipitation. Ce chevalier, lui dit-il, en lui montrant Brandimart, peut vous en donner des nouvelles plus sûres que personne, puisque j'apprends qu'il l'a dû connaître chez le comte de la Roche sauvage , auquel je la vendis alors, la beauté de cette jeune enfant m'ayant mis en droit de lui dire que c'était une fille circassienne que les gens de ma troupe avaient enlevée au-delà des montagnes. Ah ciel ! s'écrièrent à-la-fois la reine, Doristelle et Fleurde-Lis , le cœur palpitau^ de joie et de crainte. Aussitôt elles courent l'une à l'autre; la reine entr'ouvre le corset de Fleur-de-Lis , jette un nouveau cri, et s'évanouit entre ses bras. On court , on les soutient toutes deux. La reine d'une voix étouffée, et ne pouvant encore ouvrir les yeux, s'écriait : C'est ma fille „ c'est ma fille. Brandimart éperdu embrasse ses genoux. Oui, madame , s'écrie-t-il, nous avons été élevés tous

5o4 ROLAND

deux par le comte de la Roche sauvage , qui lui donna le nom de la fleur dont la nature a mis l'empreinte sur son sein ; mais aurez- vous pitié d*un malheureux qui perdrait plutôt la vie que celle qu'il adore depuis que son cœur s'est ouvert au premier sentiment? Ah! cher Brandimart , elle est à toi , lui dit Doliston en prenant la main de Fleur- de-Lis et la lui présentant : retournons au temple; et que le même jour qui me rend mes enfants assure leur bonheur, et mette le comble à ma félicité !

Dès le même jour qui suivit cette double alliance, toute la cour de Lousachan partit pour le royaume d'Éleuth, dont la capitale, qui portait le même nom , n'était éloignée de Lousachan que de cinq jours de marche. Ils furent fort étonnés, vers le milieu de la première journée , d'entrer dans un grand parc , et de voir un château superbe dont Doliston ni personne de sa suite n'avait eu jusqu'alors aucune connaissance. Toutà-coup de grandes grilles d'or s'ouvrirent , et lâ fée Fébosile en sortit sur un char brillant de pierreries , ayant à ses côtés le roi M onodant et le prince Ziliant son second fils.

On imagine sans peine quels furent les nouveaux transports de ces deux familles réunies. Mon frère , dit Doliston à Monodant , me pardonnerez-vous d'avoir osé, sans votre aveu, donner la main de ma fille à Brandimart ? Ah ! lui répondit Monodant, il l'eût due à Fleur-de-Lis, simple

l'amoureux. 5o5

fille circassienne ; et le comble de la félicité pourmoi, c'est qu'il l'ait donnée à la princesse de Liousachan. Fébosile , pour achever de mettre le comble à leur satisfaction , avait envoyé des génies obéissants à ses ordres enlever le comte de la Roche sauvage , après l'avoir prévenu de l'heureux sort de ses deux élèves. Ce bon et vénérable vieillard pensa mourir de joie entre les bras de Brandimart et de Fleur-de-Lis : il reçut les plus grands honneurs de Monodant et de Doliston, qui ne pouvaient se lasser de lui marquer leur reconnaissance. I>es deux rois pardonnèrent à Dimar et à Furgiforque , et les comblèrent de leurs bienfaits.

L'aimable prince Ziliant avait une trop belle

ame pour être affligé que Brandimart , étant son

aine, le privât de porter un jour la couronne

d'Éleuth. Vous en êtes bien plus digne que moi ,

lui dit-il ; et d'ailleurs je vous avoue que , plus

épris que jamais des charmes de Morgane , il me

serait impossible de renoncer à mon amour pour

elle; je sens encore plus le bonheur d'en être aimé,

depuis que Roland m'a tiré de son palais : la liberté

que ce paladin m'a rendue me fait bien sentir

aujourd'hui que les charmes et les sentiments de

cette aimable fée sont encore plus forts que ses

enchantements. Brandimart embrassa tendrement

son frère, et l'assura que Fleur-de-Lis et lui ne

se croiraient heureux qu'eu partageant leui* trône

avec lui. L'un et l'autre le prièrent d'engager Mor-

5o6 ROLAND

gane à leur accorder son amitié : Ziliant les assura que Morgane serait déjà venue pour les féliciter , si $a bienfaisance ne l'avait portée à voler jusqu'aux sources du Gange, pour y détruire l'eDchantement de la fontaine de la Roche (i), où Callidore et Isolier languissaient depuis long-temps.

A peine la première clarté de l'aurore annonçait le jour suivant, que toute ]a cour fut très surprise en croyant qu'un soleil nouveau précédait celui

(i) Narcisse venait de mourir, consumé d'amour , sur le bord de la fontaine où il était devenu épris de son image. La fée Silvandle, que son malheur amena en ce lieu, vit ce beau visage que la mort n'avait point encore défiguré : à cette vue, elle s'attendrit, ses larmes coulèrent, et bientôt elle se sentit embrasée d'amour pour un objet qui n'existait plus. Après avoir en vain passé la nuit et les jours suivants à se désespérer , elle éleva un tombeau d'albâtre au malheureux Narcisse ; et , pour ne pas souffrir seule les tourments d'un amour sans espoir, elle enchanta les eaux de la fontaine^ de manière que tous ceux qui s'y regardaient, y voyaient des visages charmants , qui les enflammaient d'un amour aussi inutile qu'inévitable. Le roi Larbin, passant auprès de la fontaine avec sa femme Callidore , mourut victime de cet enchantement : Callidore , désespérée de la perte d'un mari qu'elle adorait, se détermina à ne plus quitter ce lieu ; et , pour empêcher cette fontaine fatale de faire de nouveaux malheureux, elle fit promettre à Isolier , que Tamour avait amené auprès d'elle , de ne jamais y regarder , et de défendre le passage qui y conduisait contre tous ceux qui s'y présenteraient. ("Voyez Orlando Innamorato, lib. a , cant. XVII. ) Lesage raconte différemment celte aventure dans l'imitation qu'il a donnée de ce poëme , et sur laquelle M. de Tressan paraît avoir fait son extrait. P.

L'iLMQUKEUX. 5o7

qui devait bieatôt paraître. Un groupe de nuages resplendissants d'une vive lumière descendit dans la plaine ; et ces nuages , se relevant dans les airs , laissèrent voir un palais brillant d'or et de pierreries d'où Morgane sortit avec Isolier et Callidore. Dans le moment où Ziliant , Brandimart et Fleurde-Lis couraient au-devant d'elle, Angélique et Roland arrivèrent dans la cour du roi Monodaut.

Morgape et Fébosile étaient amies; l'une et l'autre épuisèrent leur art pour embçUir les fêtes qui durèrent pendant huit jours dans la cour d'Éleuth; elles ne furent interrompues que par les instances de Roland pour qu'il lui fût permis d'aller aw recours de Clwlemagne. I^e paladin, d'ailleurs, brûlait d'envie d'emnieuer Angélique en France, et yien ne put le retenir. Brandimart ne put se résoudre à laisser partir sans lui cet ami si cher, et Fleur-de-Lis serait morte de douleur, si son père l'eut empêchée de suivre son époux. Les quatre amants reprirent doue ensemble le chemin de la France; et, traversant les vastes pays qui les, eu séparaient, ils arrivèrent dans ce royaume, où Charles faisait rassembler des troupes de tous côt^s, pour se mettre en état de résister à toutes Içs forces de l'Afrique qui se préparaient à l'attaquer, et pour secourir l'Italie , prête à succomber sous les armes de Rodomont.

A l'instant même où Didier, roi de Lombardie, avait appris l'incursion que le redoutable Rodo-

5o8 ROLAN»

mont faisait dans ses états , il avait dépêché son plus fidèle héraut à Charlemagne, pour lui demander du secours; et ce prince, connaissant toute Timportauce de ne pas laisser pénétrer le roi d'Alger en France , avait envoyé le duc Naymes de Bavière, comme le plus ancien et le plus sage général de son armée, à la tête d'un gros corps de gendarmerie française. Les plus renommés des chevaUers qui le suivaient étaient ses quatre fils, le comte de Savoie , et Guy duc de Bourgogne ; mais ce qui faisait la principale force de ce secours, c'était la jeune et belle Bradamante, nièce de tharlemagne et sœur de Renaud : cette guerrière s'était adonnée aux armes , dès son enfance ; elle égalait presque son fi*ère Renaud par sa force et par sa valeur, et son casque cachait la plus charmante personne qui parât les bords de la Garonne et de la Seine.

Bradamante brûlait d'impatience de se trouver aux mains avec Rodomont, qui passait pour le chevalier le plus redoutable de l'Afii^ique, et qui joignait à la force de Milon le Crotoniate l'avantage d'être couvert des armes impénétrables de l'impie Nembrod , chef de sa race. L'armée française des cendait dans le plus bel ordre sur les plaines de Lombardie, lorsque Rodomont l'apprit par les troupes légères qu'il avait en avant de son armée. Charmé d'avoir à combattre des ennemis dignes de sa valeur, il fait prendre les armes, et vole à leur rencontre : bientôt ils furent en présence.

L'àMOUREUX. 509

Bradamante , remarquant Rodomoiit à la richesse de ses armes, comme aux ordres qu'elle lui voyait donner, sortit des rangs, et ^ la lance haute, elle le défia. Rodomont courut sur elle avec impétuosité; la guerrière perça son bouclier, mais sa lance se brisa sur la forte cuirasse de Nembrod; celle du roi d'Alger ne fit que glisser sur les armes de la guerrière : quoiqu'elle l'eût fait chanceler dans les arçons, il n'en fut que plus terrible; et, suivant sa pointe , il renversa Bérenger fils du duc Naymes , et pénétra dans le front du premier escadron français.

Rodpmont porte le plus grand désordre dans la gendarmerie française : il blesse plusieurs paladins, il massacre tout ce qui tombe sous ses coups : Bradamante revient en vain sur lui l'épée haute; celle de Rodomont, traversant le bouclier de la guerrière , se porte jusque sur l'encolure de son cheval qui tombe mort sous elle, et l'Aft^icain continue les mêmes ravages; rien ne peut résister à ses coups : vainement de nouveaux escadrons viennent l'attaquer ; la foudre ne perce et ne brise pas plus facilement les sapins d'une foret, que son épée meurtrière ne fait voler les casques et les brassards autour de lui. L'épouvante se mettait déjà dans l'armée fi'ançaise, et le duc Naymes était prêt à donner le signal de la retraite, lorsque Didier, roi de Lombardie, parut dans la plaine marchant en bon ordre à son secours.

5lO ROLANb

Rodomont s'arrêta quelques moments, reforma ses escadrons, et fit un souris amer en voyant reparaître les Lombards qu'il avait déjà battus, et dont il se promettait une victoire facile ; mais ses troupes ne conservèrent pas la même assurance, lorsqu'elles entendirent retentir le nom de Renaud de Montauban. Ce paladin , accompagné de Dudon fils d'Ogier le Danois, ayaiit été séparé d'Astolphe , qu'il avait vu ravir par une nymphe sur le dos d'une baleine, a^ait appris, eu passant dans la Croatie, les ravages que les Africains faisaient dans le cœur de Tltalie; et, déterminant Ottacier à se mettre à la tête de ses Croates, il était arrivé près de Pavie, cm Didier reformait un nouveau corps pour défendre ses états.

Didier, rassuré par le puissant secours qu'il re^ cevait et plus encore par la présence de Dudon et du brave et renommé neveu de Charlemagne, n'avait pas différé d'un moment pour venir attaquer le roi d'Alger.

Les Africains ayant mis quelque temps à se reformer, les Français eurent aussi celui de se remettre en ordre, et le duc Naymes les contint en halte jusqu'à ce qu'il eût vu le succès de la première charge des Lombards, et le moment de faire attaquer sa troupe avec avantage.

Renaud et Rodoraont, s'étant remarqués mutuellement, lorsque les Lombards et les Africains ne furent qu'à peu de distance, sortirent des rangs,

l'amoureux. 5ii

et s'élancèrent l'un contre l'autre; leurs lances se brisèrent jusque dans leurs gantelets , sans qu'ils fussent ébranlés: mais le cheval de Rodomont ne put résister à la force et à l'impétuosité de Bayard, qui lui brisa les épaules d'un coup de poitrail, et le fit rouler mort sur la poussière. Rodomont, furieux d'avoir été renversé pour la première fois, se relève l'épée à la main. Quoiqu'à pied , sa force prodigieuse le fait résister au choc des chevaliers qui suivent Renaud ; tous les cavaliers et les chevaux qui se trouvent à portée de ses coups tombent morts de droite et de gauche, et l'épaisseur de cet escadron est séparée par l'espace couvert de sang que Rodomont forme autour de lui. Renaud, après avoir renversé le roi d'Alger, poursuivait sa pointe en faisant un massacre horrible des Africains : il perce leur armée , et revient se jeter au plus fort de la mêlée , pour achever leur défaite. Pendant ce temps , Rodomont , quoiqu'à pied, portait le même désordre parmi les Lombards : le duc Naymes s'en aperçoit'J^ le montre aux paladins qui l'entourent, et permet à quelques •- uns d'eux de courir sur lui pour le faire prisonnier. Aynor est le premier qui joint le roi d'Alger, et qui fond sur lui, dans l'espérance de le renverser; mais Rodomont, se détournant un peu , résiste au choc du cheval , enlève Aynor des arçons, et, sans quitter la jambe qu'il a saisie, il fait tournoyer en Tair le malheureux guerrier, et se sert de son corps comme d'une massue : il brise

5ia ROLAND

avec ce corps armé la tête des chevaux qui s'avancent sur lui; il renverse tout ce qu'il trouve à sa portée, et se forme un fiouvel espace autour de lui dont les Lombards n'osent plus approcher.

Renaud, qui vient de percer une seconde fois toute l'épaisseur de l'armée africaine, voit ce spectacle horrible, et vole pour attaquer Rodomont ; mais son grand cœur ne lui permet pas de profiter de l'avantage d'être monté sur Bayard , il en descend; et, l'épée haute, il court attaquer Rodomont.

C'est alors qu'on put voir tout ce que la force et la valeur peuvent montrer de plus terrible entre deux guerriers que l'honneur et la colère animaient : leurâ armes à l'épreuve retentissent au loin de leurs coups; le casque de Nembrod, celui de Mambrin, qui couvre la tête de Re^naud, ont l'air de deux enclumes sur lesquelles les cyclopes de Lemnos frappent à coups redoublés, et les têtes altières de ces fiers ennemis ploient à peine sous ces terribles atteintes.

Ce combat effrayant eût duré long-temps ; mais Bradamante, ayant reconnu son frère à ses armes, ainsi qu'à Bayard, qui renversait les bataillons comme la faux tranchante abat les fieurs d'une prairie, n'avait pu résister au désir de l'embrasser, et d'unir ses armes avec les siennes. Tandis qu'elle se faisait jour au milieu des Africains , Renaud combattait déjà Rodomont; les flots d'Algériens, qui ftiyaient les coups de la guerrière , tom-

l'amoureux. 5i3

bèrent sur le roi d'Alger et sur le paladin : tous les deux, séparés malgré tous les efforts qu'ils faisaient pour se rejoindre, se vengent sur les bataillons ennemis à leur portée. Flamberge dans la main de Renaud moissonne les Africains épouvantés: le carnage que Rodomont fait des chrétiens les fait encore douter d'une pleine victoire, et les espaces que ce fougueux Sarrasin savait se faire autour de lui recommençaient à marquer la place où il portait de si terribles coups. C'est dans l'un de ces moments qu'il aperçoit Bayard cpuvert du sang de ses soldats qu'il déchire avec ses dents, et dont aucun n'ose plus essayer de l'arrêter. Rodomont court, le saisit par la bride , et veut s'en emparer; mais le terrible animal se cabre, met ses deux pieds sur les épaules du guerrier ; et , tel qu'un athlète des jeux olympiques , il lutte contre Rodomont qui se défend en vain , il l'atterre sous ses pieds, le foule, le meurtrit, et l'empêche de se relever : trois fois Rodomont essaie de plonger son épée dans ses flancs ; Bayard était invulnérable, et l'épée du Sarrasin ploie jusqu'à la garde, sans pouvoir le percer. Renaud arrive en ce moment, il rit d'abord de cette lutte singulière; Bayard , animé par la présence de son maître , redouble ses atteintes, en poussant des hennissements affreux. Renaud, trop généreux pour laisser périr un si grand guerrier sous ses coups : Arrête, mon cher Bayard, s'écrie-t-il, laisse-moi l'honneur de combattre ce brave chevalier.

Guérin de Montglave, etc. ^^

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L'finifMl fée, docile à la voix de son maître, vient le rejoindre en bondissant. Le roi iV Alger se relève avec peine, et marche en chancelant, son épée baissée , au guerrier qui lui sauve la vie. Ton grand cœur et ta générosité , lui dit-il , m'apprennent bien que tu ne peux être un autre que Renaud : tu me vois maintenant sans défense ; mais je n'accepte la vie que tu me laisses , qu'à condition que tu me promettras de te retrouver les armes à la main contre moi. Brave prince, lui répondit Renaud, puisque le sort veut que nous soyons ennemis, j'accepte le combat que tu me proposes, et je te donne rendez -vous dans un mois au perron de Merlin dans la foret des Ardennes. A ces mots, les deux guerriers se séparèrent, pénétrés d'estime l'un pour l'autre; et tous les deux firent sonner la retraite des deux parts. Bodomont fit rapprocher son armée de la mer, abandonna la Lombardie pour se porter sur les cotes de France ; et Renaud et Dudon allèrent rejoindre le camp français, où Bradamante arriva bientôt pour serrer dans ses bras un frère si tendrement aimé.

Renaud avait choisi la foret des Ardennes pour son rendez^-vous avec Rodomont, afin de s'approcher de Trêves , où Charlemagne avait été dans le dessein de contenir les Saxons et les peuples de la Basse - Germanie , qui, toujours prêts à se révoller, avaient essayé de se rassembler et de tenter un nouvel effort dans un temps où la France

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était menacée de l'incursion que les africains se préparaient à faire. La présence de Charles éteignit facilement cette nouvelle rébellion; et de plus grands intérêts le rappelèrent bientôt dans ses états, quelques barques génoises ayant donné l'avis que la flotte d'Agramant était prête, à mettre à la voile.

L'empereur d'Afrique n'avait retardé l'exécution de ses projets, que par l'opposition de ^es sujets et de pkisieurs rois ses vassaux , qui , frap* pés de ce que le roi des Garamautes avait dit en mourant, refusaient de prendre les armes. Il attendait avec impatience le retour de Brunel , dans l'espérance que ce subtil larron aurait réussi à voler l'anneau d'Angélique , et que , par la puissance de cet anneau , l'enlèvement de Roger deviendrait moins difficile. Il pressait cependant l'équipement de la puissante flotte dont il avait besoin pour passer la mer.

Un soir, en revenant du port de Biserte, Agramant vit tout-à-coup paraître Brunel : il questionne ce nain avec crainte , mais il voit briller la joie dans ses yeux« Brunel au moment même disparaît à ceux de l'empereur ; l'instant d'après il se sent serrer les genoux, et Bruoel qui les embrasse redevient visible à l'instant Voilà l'anneau que vous desirez, dit-il en lui présentant celui d'Angélique. J'ai fait plus, j'amène pour monter Roger le cheval de Sacripant; et ce cheval, auquel j'ai donné le nom de Frontin, est le meilleur qui

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soit dans tout TOrient. Tai même eu l'adresse d'en lever l'épée du paladin Roland pour armer le jeune prince dont vous desirez le secours. Quoi! mon cher Brunel, s'écria l'empereur, la célèbre Durandal serait dans tes mains? Vraiment , repartit Brunel, celle-ci, qui se nomme Balisarde, est i)ien supérieure à la première , puisque sa trempe est encore plus fine , qu'elle a le pouvoir de couper toutes les armes enchantées, et qu'elle peut donner la mort à Roland même. Agramant, transporté de joie, court chercher une couronne d'or, la pose sur la tête informe du nain en lui disant : Je te fais roi de Tingitane.

Quoique le généreux Agramant eût une secrète horreur dans l'ame contre Brunel, qu'il ne regardait que comme un vil scélérat , ce même sentiment, qui porte la plupart des princes à prodiguer des récompenses à ceux qu'ils méprisent secrètement, lorsqu'ils ont profité de leur bassesse et de leurs crimes, lui fit élever Brunel au rang des rois, et l'admettre dans le grand conseil où les rois ses vassaux furent bientôt rassemblés par ses ordres.

Agramant leur fit voir l'anneau , Frontin et Balisarde , et leur demanda leur avis sur les moyens de s'emparer de Roger, et de le tirer du château d'Atlaut. Les états de Malabufer, roi du Fisan, étaient les plus voisins des monts de Carène. Ce prince prit la parole, et soutint que, quoiqu'il eût souvent parcouru le pied de ces montagnes,

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il n avait jamais vu de château sur leur cime : Agramant ne crut pas devoir s'arrêter à cette objection; et, muni de l'anneau d'Angélique, il marcha lui-même à la tête des trente-deux rois et de sa coUr vers les monts de Carène , pour y chercher la retraite de l'enchanteur.

Malabufer, qui marchait en avant, fut le premier à découvrir le château, l'anneau d'Angélique ayant le pouvoir de dissiper l'illusion qui l'avait dérobé jusqu'alors à tous les regards. Mais Agramant et tous les rois reconnurent que ce château fabriqué d'un acier poli, et resplendissant de lumière, était situé sûr la cime d'une montagne isolée , dont les flancs, composés d'une roche dure et unie, étant presque perpendiculaires de tous côtés, ne présentaient aucune route, et ne laissaient aucun espoir de pouvoir s'élever jusqu'à son sommet.

Brunel eut encore le mérite de les empêcher de désespérer de la réussite. Ce n'est que par l'adresse, leur dit-il, que vous pourrez vous rendre maîtres de Roger. Faites promptement préparer un tournoi ; le grand cœur de Roger ne lui permettra point de voir ce spectacle avec indifférence , et c'est ainsi qu'il vous sera possible de l'attirer dans la plaine.

Agramant ne balança pas à suivre le conseil de Brunel ; et formant deux troupes de plusieurs quadrilles, il se mit à la tête de l'une, et pria Sobrin de commander l'autre. Les premières jou-

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tes que Rbger aperçut du haut du château d'acier excitèrent son admiration et ses désirs : le feu qui brillait dans ses yeux colorait aussi ses joues d'une vive rougeur. Ah! mon père, s'écrie-t-il aussitôt en serrant le vieux Atlant daiis ses bras , descendons de grâce dans la plaine ; allons observer de plus près le combat de ces chevaliers. Atlant refusa long-temps , connaissant le danger de la complaisance qu'il aurait pour son élève; maîâ il est difficile de résister aux instances de la jeunesse : le vieux Atlant se rendit à celles de Roger : il le connaissait assez vif, assez audacieux pour se laisser glisser le long de la roche, comme il l'en menaçait : il descendit donc avec lui par un escalier taillé dans le roc qui n'était connu d'aucun habitant du château.

L'adroit Brunel , qui se promenait , monté sur Frontin^ au bas de la roche, la vit s'ouvrir, lorsqu' Atlant et Roger en sortirent : la belle >et noble figure du jeune Roger fit connaître à Brunel que c'élait celui que l'empereur desirait si vivement d'enlever à l'enchanteur.

Brunel aussitôt fait caracoler Frontin, et lui fait déployer toute sa force et son adresse. Mou ami , dit Roger au joi de Tingitane , qu'à sa mauvaise mine il prit pour un marchand de chevaux, que je te serais obligé, si tu voulais me vendre ce beau cheval! En tout autre temps, répondit Brunel , j'aurais pu m'en accommoder avec vous ; mais dans ce moment il m'est trop nécessaire.

l'amour£Ux. 5i9

Quoique petit , poursuivit-il, j'ai de rhouneur et du courage; il faudrait être bien lâche pour rester oisif et tranquille, lorsque notre gr^nd empereur Agramant , que vous voyez s'exercer dans la plaine avec ses chevaliers, va pasiser. incessamment en France à la tête de trente^deux rois et de la plus belle armée qui jusqu'ici soit sortie de l'Afrique Jamais une guerre si glorieuse ne fut entreprise en l'honneur du saint prophète ; jamais tant de lauriers ne furent offerts à remporter aux chevaliers africains ; et jusqu'aux mères les plus tendres regarderaient leurs enfants comme vils et déshonorés, s'ils ne suivaient pas leur empereur. On imagine sans peine à quel point le jeune et bouillant courage de Roger fut ému par ce récit. Vous êtes un barbare, dit^il à l'enchanteur, vous êtes un ennemi du saint prophète , si vous vous refusez à mes désirs. Ah! mon ami, continue*t-il en s'adressant à Brunel, rends- moi la vie, et si tu ne veux pas me vendre ton cheval, prête-le-moi pour quelques moments. C'est autre chose, dit Brunel ; il serait même possible que je vous le donnasse ainsi que les plus belles et les plus riches armes que je tiens de mon père, et qui sont trop grandes pour moi, si je croyais que vous voulussiez vous rendre utile à mon empereur ; car je me rends justice : fait comme je le suis, je ne peux être d'un grand secours ; et , si vous vouliez rae remplacer, je pom*rais vous donner non-seulement mon cheval et mes armes, mais aussi

5aO ROLAND

cette belle épée, la meilleure qui soit dans l'univers. A œs mots, il fit briller Balisarde. Ah! je te le jure, dit Roger, sans consulter davantage Atlant , et même sans le regarder. Brunel ne perd pas un moment , lui montre sur un buisson les riches armes dont il vient de lui parler; il Faide à s'en couvrir, ceint Balisarde à son coté^ et Roger s'élance d'un seul saut sur Frontin. Atlant, baigné de larmes , et sachant qu'il ne peut résister aux décrets du destin, gémit en voyant partir son élève, qui vole pour se jeter dans le plus épais du tournoi.

Dans ce moment le parti de l'empereur avait du désavantage ; Roger reconnut le souverain des autres rois , au croissant de diamants qui surmontait la couronne de son casque : il vole à son secours ; il le dégage de quatre rois prêts à le prendre prisonnier. Nul cheval ne peut résister au choc de Frontin ; nul chevalier ne peut supporter les coups pesants de Balisarde : le parti d'Agramant reprend le dessus ; le parti contraire ne fait plus qu'une faible défense. Un chevalier de ce parti, nommé Bardulas te, remarque que c'est un inconnu qui remporte le prix du tournoi : piqué de lui voir renverser de deux coups de Balisarde deux de ses parents qui s'opposent à ses efforts , il a la lâcheté de porter un coup de pointe au défaut des armes de Roger, et il lui fait une blessure profonde dans le côté. Roger se retourne furieux de cette trahison et d'un acte proscrit dans les

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tournois : il veut en punir Bardulaste qui n'ose lui tenir tête, et qui fuit à toute bride du côté de la roche d'Atlant. Roger le poursuit; et, monté sur le léger Frontin, il le joint , et lui fait voler la tête. Cependant la douleur que lui fait sa blessure, et son sang qu'il voit couler à gros bouillons, l'obligent d'avoir recours au vieux Atlant , qu'il a laissé près de la porte qui donne accès dans la roche. Atlant gémit de voir son élève couvert de son sang; et quoiqu'il l'arrête, et qu'il ferme la blessure avec une seule goutte d'un baume précieux, il lui dit que ses jours sont en danger , et lui fait de longues représentations sur son imprudence de s'être exposé si témérairement. Pendant ce temps, les l:hevaliers opposés à l'empereur lui cèdent l'honneur du tournoi, se dispersent dans la plaine, et deux ou trois , pour éviter d'être faits prisonniers, s'enfuient du côté de la roche d' Atlant.

Ces chevaliers trouvent le corps de Bardulaste , et voient Brunel tenatit dans ses mains l'épée de ce malheureux chevalier qu'il vient de ramasser ; ils l'arrêtent, le conduisent à l'empereur, qui, connaissant Brunel pour être capable des plus lâches perfidies, et le détestant dans son cœur, ne balance pas à le condamner à mort, le fait attacher à. la queue d'un mauvais cheval , et cornmande qu'on aille le pendre près de la roche d' Atlant, poiu* le punir d'avoir promis en vain qu'il en ferait descendre Roger.

On exécute la sentence ; on traîne Brunel près de la roche : c'est en vain qu'il remplit Fair de ses cris, le bourreau s'apprête à lui passer le cordeau fatal. Roger, guéri de sa blessure, entend les cris de Brunel, s'élance sur Frontin, court à son secours , renverse le bourreau , le délivre, et présentant la pointe de Balisarde aux chevaliers qui venaient voir le supplice de ce larron : Arrêtez , leur dit41 , cet homme est innocent; je vais moi -même le conduire à votre empereur, et je le prends sous ma garde. Les chevaliers, reconnaissant Roger pour être celui qui vient de remporter l'honneur du tournoi, ne s'opposent point à son dessein, et Roger s'avance vers Agramant, qui pouvait voir de Icnn tout ce qui se passait au pied de la roche. Grand empereur, lui dit Roger d'un air fier quoique respectueux, cet homme n'est point coupable; je lui dois de la reconnaissance , et je le prends sous ma garde. Ce chevalier, dont on le croit meurtrier , vient d'être puni de ma main ; il ma blessé lâchement d'un coup de pointe, malgré la loi sévère des tournois : il méritait la m(M*t; et si quelqu'un de votre armée ose soutenir le contraire , je le défie. Alors il montre à l'empereur ses armes et sou côté qui sont encore tout couverts de son sang. Personne n'élève la voix pour prendre le parti de Bardulaste. Généreux guerrier, lui dit Agramant, la vengeance que vous avez tirée d'un lâche est juste , et personne

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n'est en droit de vous reprocher sa mort ; mais Brunel ne mérite pas moins d'être puni pour n'avoir pas tenu la parole qu'il nous avait donnée. Il avait juré sur sa tête d'attirer Roger du château d'Atlant et de nous amener ce jeune héros , auquel la destinée promet la défaite des chrétiens et des palmes immortelles. Hélas! seigneur, s'écria le malheureux Brunel d'une voix tremblante , qu'a-^ vez-vous donc à me reprocher? et poùvez-vous avoir l'injustice et la barbarie de vouloir ma mort au moment même où je remets le brave Roger entre vos mains? Ah ciel! est-ce bien vous, Roger ? s'écria l'empereur en lui tendant les brasi Roger saute à bas de Frontin , délace son casque , laisse voir sa figure céleste, et court embrasser la jambe d'Agramant. Oui , c'est moi , seigneur ,' qui suis Roger, et qui brûle d'impatience d'employer mon bras et ma vie pour votre service. L'empereur l'embrasse tendrement : un murmure agréable et flatteur pour Roger s'élève parmi les rois assemblés : l'empereur le fait remonter à cheval , le place à sa droite, et l'emmène en son palais : il n'oublie pas de rendre justice à Brunel , et l'honore d'une chaîne de pierreries qu'il passe lui-même à son cou.

Au moment où l'empereur arriva dans son palais, Roger, se jetant à ses pieds, lui dit qu'il ne se croira digne de le suivre , que lorsqu'il aura reçu Fhonneur d'être armé chevalier de sa main. Ce fut siir le seuil même du palais qu'Agramant

lui donna l'accolade , et lui chaussa Téperon : mais , à l'instant où Tempereur le tenait dans ses bras , un tourbillon impétueux se fit entendre ; le vieux Atlant de Carène parut tout-à-coup près d'eux ; ses cheveux blancs étaient hérissés , et ses yeux étaient remplis de larmes. Tu me prives de mon élève, Agramant, s'écria-t-il , et mon pouvoir ne peut aller contre les arrêts du destin: oui, Roger couvrira les bords de la Seine de morts et de mourants , et son bras te rendra d'abord vainqueur de la France ; oui , la plus illustre race doit naître de ce héros : mais apprends que ce que tu crois faire pour la gloire du prophète tournera dans la suite contre sa religion. Apprends que Roger, vaincu par l'amour, se fera chrétien^ et que les plus redoutables ennemis de ' notre sainte loi sortiront de sa race. Apprends de plus, ajoutat-il en poussant un long gémissement, que mon cher Roger sera trahi par des lâches qui lui donneront la mort, et frémis toi-même sur le sort qui t'est préparé.

Atlant disparut à ces mots ; la consternation que sa £atale prédiction porta d'abord dans les âmes y fut bientôt dissipée par la présence de Roger.

Agramant, plein de cette audace que la jeunesse porte jusqu'à la témérité, ne voulut trouver dans tout ce qu Atlant venait de dire qu'une ruse de plus pour retenir son élève; et Roger, qui préférait de vivre peu d'années avec gloire à de longs jours passés dans un honteux repos, fut le

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premier à presser Agramant d'accomplir la brillante entreprise qu'il avait projetée. Les rois qui s'étaient d'abord refusés à le suivre , d'après la déclaration que le roi des Garamantes avait faite en mourant, furent les plus vifs à presser l'empereur de hâter son départ, et peu de jours après la grande flotte africaine mit à la voile.

Nous avons déjà dit que l'ingrat Marsile avait fait l'alliance la plus étroite avec Agramant, et qu'espérant partager les belles provinces de France avec lui, son armée devait se réunir à la sienne: son envoyé secret avait ordre de l'avertir, dès que le départ d'Agramant serait déterminé, et de dire à cet empereur qu'il pouvait aborder en Espagne, et suivre la route qu'il allait lui tracer, en attaquant Bayonne, le Roussillon et le Languedoc. Une corvette légère partit aussitôt pour avertir Marsile, qui sur-le-champ se mit en marche de Barcelone , tandis que Ferragus et le brave Isolier ses deux fils rassemblaient sous Pampelune un gros corps qui devait se joindre au sien.

Tandis que la flotte d'Agramant se prépare à mettre à la voile , occupons - nous de Renaud de Montauban, et reprenons le fil de l'histoire de ce paladin, au moment où sa générosité vient de sauver Rodomont des atteintes de Bayard, et où ces deux braves ennemis se sont donné rendez-vous au bout d'un mois dans la foret des Ardennes, Renaud ne laissa jouir qu'un jour sa sœur Bradamante du plaisir de le revoir; il remit sous

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sou commandement ce qu'il avait de Français avec lui ; et , s'éloignant de Dqdon et d'Ottacier , il partit seul pour aller rejoindre Charlemagne à Trêves, où la vigueur et la vitesse de Bayard le portèrent en peu de jours.

Charles n'eut pas le courage de reprocher à son neveu Renaud une si longue absence : cet aimable paladin lui parut également soumis et zélé pour lui : les services qu'il venait de lui rendre en Italie n'étaient pas moins utiles et glorieux pour ses armes; il prévoyait de plus ceux qu'il aurait bientôt à lui rendre. Renaud passa près d'un mois dans sa cour; mais, voyant approcher le temps du rendez-vous que Rodomont et lui s'étaient donné , il partit une nuit pour se rendre dans la foret des Ardennes; il parcourut inutilement cette foret pendant quelques jours.

Un soir, fatigué de sa longue recherche, il s'endormit sur les bords fleuris d'une fontaine, et bientôt son esprit fut agité par l'impression d'un songe. Il lui sembla voir danser près de lui trois jeunes nymphes à demi nues, qui répandaient des fleurs sur un jeune enfant d'une rare beauté; l'enfant répondait à la cadence de leurs pieds légers par le battement de ses ailes; quelquefois elles se penchaient en rond sur lui, faisant semblant de l'attacher avec leurs guirlandes: la plus téméraire était arrêtée par un baiser qu'elle recevait en rougissant, mais auquel l'instant d'après elle s'exposait encore. Renaud était déjà vi-

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vement ému par ce charmant spectacle, lorsque tout -à- coup les nymphes interrompirent leur danse, et parurent le regarder avec indignation. N'est-ce pas là, dit l'une d'elles, ce paladin rebelle à l'amour, et dont Tame insensible fait soupirer vainement la beauté qui nous ressemble le plus. A ces mots, les trois nymphes l'entourent , le frappent de leurs guirlandes ; le jeune enfant prend une tige de lis, et la fait tomber sur le casque de Mambrin : les armes impénétrables de Renaud ne l'empêchent point de sentir vivement ces atteintes; bientôt il est obligé de leur crier merci. Je n'en accorde jamais, répond i'enfant en faisant un ris malin, et tu seras puni plus cruellement encore de ton indifférence. A ces mots, Renaud voit les trois nymphes déployer des ailes pareilles à celles de l'enfant; tous les quatre s'élèvent dans les airs, disparaissent entre les rameaux des arbres, en laissant après eux des sillons de lumière.

Renaud, agité par ce songe, se réveille, le front humide, et la poitrine embrasée; il détache son casque, le plonge dans les eaux de la fontaine pour apaiser le feu qui le dévore : c'était celle de l'amour. A peine cette eau brûlante at-elle touché ses lèvres , qu'Angélique reparaît à son souvenir avec tous ses charmes , et les mortels regrets déchirent son cœur : il reconnaît ces mêmes gazons, cette même place où la belle princesse du Cathay l'a prévenu par les discours

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les plus tendres; il se rappelle les coupables dédains dont il a payé tant d'amour; il se fait une peinture si vive du bonheur qu'il a perdu par sa faute, que , pénétré de désespoir, il verse un torrent de larmes. Il baise cent fois les gazons que le beau corps d'Angélique a foulés, et tout ce qu'il fait pour soulager sa peine ne fait que redoubler la fureur de ses regrets et de ses désirs. Plein des nouveaux transports qui l'agitent, il vole à Bayard , et part avec le dessein de chercher Angélique, d'expier sa faute à ses pieds, et d'y mourir s'il la trouve inflexible. Il marche quelque temps dans la foret , et découvre , à l'ex- « trémité d'une longue route , une dame accompagnée d'un chevalier, qui tous deux marchent en s'approchant de lui. C'étaient Angélique et Roland ; ils s'étaient séparés à Metz de Brandimart et de Fleur-de-Lis; et Roland, pressé de rejoindre son oncle , traversait les Ardennes pour se rendre avec Angélique à sa cour.

Peu de moments auparavant, Angélique, en entrant dans cette forêt, s'était rappelée la cruelle indifférence et tous les charmes de Renaud. C'est dans cette même forêt, se disait -elle en soupirant , que le èruel a dédaigné mon amour. Fatale passion, ajoutait-elle, ne pourrai-je donc janaais t'éteindre, puisque tu ne peux faire mon bonheur! Une fontaine y qui se trouva dans ce moment en son chemin, la fit souvenir de celle sur les bords de laquelle elle avait trouvé Renaud

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endormi , et ses beaux yeux rougirent, et se remplirent de larmes. Craignant que Roland ne s*en aperçût, elle descendit de son palefroi, et courut à la fontaine pour rafraîchir ses yeux et se désaltérer. Hélas! les eaux glacées de cette source ne devaient faire que trop d'effet sur elle. Arrête, Angélique, arrête, s'écrie le bon archevêque Turpin dans cet endroit de son récit ; arrête , infortunée! Renaud t'adore en ce moment, et toute la gloire que tu pourras tirer de ton indifférence ne vaut pas une seule des faveurs que te peut prodiguer l'amour. Il n'est plus temps : déjà le froid mortel de ces eaux a glacé le cœur d'Angélique; déjà Renaud se peint à ses yeux nonseulement comme un ingrat, mais aussi comme le plus odieux des mortels. Elle déteste sa faiblesse pour lui ; son désir n'est plus de se sentir doucement serrée entre ses bras, mais de voir couler tout le sang de ce paladin à ses pieds.

C'est dans ces sentiments qu Angélique poursuivait sa route avec Roland, lorsque Renaud s approcha d'eux en marchant dans la même route; ils ne pouvaient encore le reconnaître, il était trop loin de leur idée: mais les yeux d'un amant, toujours plus perçants, tirent bien plutôt reconnaître par Renaud celle dont l'idée alors était pour lui toujours présente. Renaud s'élance de toute la vitesse de Bayard, joint Angélique, se jette à ses pieds , en lui criant merci , convenant qu'il mérite la mort, et la conjurant, les yeux pleins de

Guérin de Montglaye , «stc. ^H ,

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lames, d'avoir pîtié de son repentir. Angâique, indfigtiée et saidîe d'horreur, détourne ses reg^ards, et Roland , courroucé des propos de son cousin, s'écrie : Arrête, Renaisd, et songe que tu parles devant Roland , qui ne peut ni ne doit souffrir tes discours et ton manque de parole.

Ah ! mon cousin , s'écria Renaud confiis d'an reproche qu'il avait mérité ; ah ! Roland , puisque tu connais le pouvoir de l'amour, tu sais par toimême qu'il m'est impossible de t'obéir. Roland, dont la colère s'était animée par degrés, était prêt à charger Renaud, lorsqu'il y fut déterminé par Angélique elle-même. Ah! cher comte, lui criat-elle, délivrez-moi de cet objet odieux, et songez que je me suis mise librement sous votre garde. Roland alors s'avançant sur Renaud avec des yeux menaçants : Tu viens d'entendre, lui dit-il , ce qu'on exige de moi; obéis, et ne me force pas de t'y contraindre par les armes. Renaud ne lui répond qu'en s'élançant sur Rayard, et tirant la redoutable Flamberge. Roland oppose Durandal à ses coups : bientôt l'air retentit au loin de ceux que ces deux fortes épées portent sur les armes des deux paladins. Angélique est effirayée; mais, ne craignant déjà plus que pour les jours de Roland, que le courage de Renaud peut mettre en danger, elle fuit dans la foret de toute la vitesse de son palefroi.

Ce même jour Charlemagne était sorti de Trêves pour se promener avec les premiers de sa

l'ahou&sux. 53i

cour dans la beUe et vaste forêt des Ardennes. Olivier, qui s'était avancé de la longueur d'une route, rencontra la belle: Angélique, la reconnut, et lui demanda; quelle était la cause de sa terreur. Hélas! dit-elle, je me rendais à Trêves sous la conduite de Roland, lorsque nous avons rencontré Aenaud : le peu de charmes qui m'est si £sital les a rendus depuis Iqng-temps rivaux; ils sont aux mains, et vous pouvez même entendre retentir la forêt des coups qu'ils se portent.

Olivier conduisit promptement Angélique près de Charles, qui, sachant que c'était la princesse du Cathay, la reçut avec :les plus grands honneurs. Ce sage prince connaissant tout le danger d'exposer les charmes d'Angélique aux yeux des paladins de sa cour, sans qu'elle fut sous une sûre garde , la remit sous celle du vieux duc Naymes de Bavière; et, le bruit des coups terribles que Koland et Renaud se portaient paraissant encore redoubler 9 il courut lui-même avec quelques paladin3 pour les séparer.

La présence de l'empereur arrêta les combattants; tous les deux ise reculèrent d'un pas, et baissèrent la pointe de leurs épées. Chafles n'employa point la sévérité d'un souverain en leur parlant. Mes chers neveux , leur dit-il , quelle fureur vous porte à répandre un sang si précieux ! Songez que vous le devez à la religion, à votre ' patrie, que les infidèles veulent détruire. Réunissez-vous daiis les bras d'un oncle qui vous aime ;

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suspendez au moins vos débats, et rapportezvous-en à ma sagesse comme k ma tendre amitié pour les accorder. Roland et Renaud n'hésitèrent pas : tous les deux vinrent en rougissant embrasser les genoux de Tempereur, qui leur dit qu'il avait mis la princesse du Cathay sous la garde du vieux et respectable Naymes, et que, lorsque les ennemis de la foi seraient repoussés, cette princesse serait le prix de celui des deux que le conseil des pairs jugerait l'avoir le mieux méritée. Roland crut devoir souscrire à cet accord; Renaud s'y détermina de même, espérant toujours qu'un retour de tendresse ramènerait à lui le cœur de celle qu'il adorait.

On a vu que Renaud avait attendu v»nement le roi d'Alger dans la forêt des Ardennes : ce prince avait été long -temps à se remettre des cruelles atteintes qu'il avait reçues de Bayard , et ses reins et ses épaules foulés et meurtris avaient été plus d'un mois sans pouvoir supporter le poids de ses armes. Il partit dès qu'il put monter à cheval; et, passant par Genève, il entra dans les Ardennes, priant son prophète de le faire arriver à temps, pour y rejoindre Renaud. Il en eut l'espérance dès le premier jour, en rencontrant un guerrier de la plus haute apparence ; mais il connut bientôt qu'il s'était trompé , ne le voyant pas monté sur Bayard, dont il conservait un cruel souvenir. L'un et l'autre se saluèrent : Ferragus , fils du roi Marsile , était le chevalier inconnu que

l'amoureux. 533

le hasardât rencontrer à Rodomont ; tous les deux occupés d'une recherche différente ne pensèrent point à se provoquer à la joute, suivant un usage assez commun alors. Rodomont hii désigna Renaud, Ferragus lui peignit Angélique; et tous deux se deitiandèrent mutuellement si le hasard les leur aurait £adt rencontrer. Us ne purent s'en rien apprendre, et continuèrent leur route ea parlant de l'entreprise d'Agraroant. Ferragus , occupé de son amoiu* pour Angélique , dit à Rodomont qu'il était fort heureux de n'avoir point vu cette princesse, à laquelle rien ne pouvait résister. Vous pouvez en juger par moi-même, continua Ferragus, j'étais fortement épris de Doralice , fille de Stordilan roi de Grenade : mais depuis que j'ai vu la charmante Angélique, je me ' sens entraîné malgré moi sur ses pas , et ce n'est que par bienséance que je vais retourner à Grenade, pour achever de me dégager des faibles liens qui m'arrêtaient. Ne Fespère pas, lui répondit Rodomont en fureur. J'adol'e.Ia princesse Doralice; il me suffit que tu l'aies aimée pour que je te traite en ennemi. Parbleu! dit Ferragus, je ne demande pas mieux; et, puisque tu le prends sur ce ton-là , je te déclare que , quoiqu' Angélique soit plus belle que Doralice , je veux persister dans mes premières amours. La seule réponse de l'impétueux Rodomont fut de mettre l'épée à la main , et les deux guerriers se chargèrent avec fureur.

534 H O ti A H D

Le conibat entre deujc fhçvaKers de cette force et de ce coavBfe était terrible , et durait déjà depuis long'temps, lol*squ'il fut interrompu par l'arrivée d'un courrier, qui, les prenant pour é^ chevaliers français , leur dit qu'au lieu de se battre, ils feraient beaucoup mieux de courir au secours du duc Aymon , que le roi Marsile assiégeait dans Montauban, après avoir défait l'avant-garde de l'armée française. En achevant ces mots , te couiv rier piqua vers Trêves, et les laissa riant tous deux de sa méprise. Ma foi, dit Ferragus, je trouve*rais bien plus sensé d'aller tous les deux nom joindre au roi mon père, et presser ia prise de Montauban, que de nous battre ici sans sujet, et pour uii moment d'humeur. J'y consens de toute mon ame, dit Rodomont; et, puisque je suis sûr que vous n'êtes plus mon rivàil, je ne trouve plus de raison que de vous estimer et vous désirer pour ami. Les deux princes s'embrassèrent à ces mots, et prirent ensemble le chettiin de Moiitauban, pour aller se joindre à rarraéë espagnole de Marsile.

Le courrier, ayant poursuivi sa route, porta l'alarme dans la ville de Trêves : Charles en partit promptement avec ses paladins et quelques troupes d'élite pour aller au secours du duc Aymon; tnÀi&^ s'étant détourné pour faire marcher les troupes qu'il avait rassemblées dans la Touraine, Rodomont et Ferragus joignirent Marsile plusieurs jours avant que Charles arrivât à

l'jlmoursux. 535

portée de MoataiilMui à la téie de son amiée. diarles^ ayaiit rassemblé aes forces, s'approche des lignes <pike Mai»ile a fait /élever autour de Montaubau; les Espagnols en sortent pour présenter la bataille à Charles ^ qui déclare à ses deux a[ieveuz,.en présence des paladins, que la itiain d'Angélique sera le prix de celui des deux qui rendra les plus grands services au Saint -Empire. Les deux armées se chargent avec fureur ; le oombat dure tout le jour, et se renouvelle le lendetjnain. L'aimée de Marsile court le risque d'être entièrement défaite, malgré les efforts de Rodo^ mont et des deux fils de Marsile , Ferragus et le brave Isoltcr. Agramant vient au secours de Mar> •2»le à la tête, de son armée, et conduisant le jeune itiOger avec lui. Ce prince rétablit le combat qui devient plus furieux que jamais; Bolanfl et Ro^- ^er se irouveot aux prises ensemble ; Atlant, qui yeille toujours sur les jours de son élève, trompe fiolafiid par un prestige , qui fait Yoir à ce paladin .Charles en danger de perdre la vie , et Renaud Jie corps traversé d'une lance, qui lui demanide du secours. iRoland , trompé par l'illusion des fanjtômês qu'Allant présenite à ses yeux, abandonne >son combat avec Roger pour aller au secours de son oncle; ces fantômes l'éloignent du champ de bataille , et disparaissent tout-nà-^oup. Roland se trouve alors sur le bord di'mie fontaine large et pi'ofonde; il voit brilla:* au fond de s^ eaux un palais couviert d'or et de diamants. Ce paladin ,

536 ROLAN^D

ayant éprouvé les enchantements de Morgane et de Dragontine, ne doute point que Charles ne soit retenu dans ce palais ; son grand cœur et le désir de mériter Angélique le déterminent à se jeter tout armé dans la fontaine.

Pendant ce temps, Roger, étonné d'avoir vu Roland quitter le combat , ne peut croire que ce soit un manque de courage qui Téloigne; il se jette sur les chrétiens, il en fisiit un massacre horrible. Olivier, dans la mêlée, lui porte en passant un coup terrible sur son casque, qui l'étourdit; Griffin, l'un des Mayençais, prend ce temps pour le désarçonner d'un coup de lance ; Roger se relève, poursuit Griffin pour s'en venger; et, quoiqu'à pied , il est prêt à joindre ce traître qui n'ose lui faire face, et qui crie à Renaud de le secourir. Ce paladin a la générosité de sauver la vie au lâche Mayençais en se mettant entre deux; et, voyant Roger à pied, il a de plus celle de descendre de Bayard pour le combattre; mais des flots de combattants séparent bientôt ces deux guerriers. Agramant continue de remporter l'avantage sur l'armée de Charles, dont les deux ailes sont ébranlées; mais avant de raconter la fin de cette bataille mémorable, voyons ce qu'est devenu Mandricard.

Ce prince s'était porté d'abord «contre les états du Cathay pour venger la mort d'Agrican son père; mais, Galafron l'ayant apaisé, Mandricard entend dire que la fée Andronique conserve dans

l'amoureux. 537

un palais enflammé les armes d'Hector; et il part aussitôt pour en faire la conquête.

Mandricard surmonte tous les obstacles; il s'empare des armes d'Hector, il désenchante Gradasse, les deux frères Griffon-le-Blanc et Aquilant-le- Noir. Andronique, en le couvrant elle-même des armes d'Hector, lai dit que depuis qu'Énée s'en servit contre Turnus, son épée, nommée Durandal, est passée dans les mains de plusieurs héros célèbres, et qu'étant tombée entre celles du brave Almont, Roland en a fait la conquête, en faisant tomber ce prince sous ses coups. Mandricsurd jure alors de ne point porter d'épée, jusqu'à ce qu'il ait conquis Durandal sur Roland ; heureusement que Gradasse, qui prétend également conquérir cette épée , ne l'entend pas alors , étant encore enchanté.

Mandricard sort du château d'Andronique avec Gradasse et les deux fils du marquis Olivier; ils se séparent ensuite sur les bords de la mer Caspienne. Gradasse et Mandricard retournent dans leurs états; Aquilant et Griffon veulent aller à Gonstantinople pour y voir Léon de Grèce, fils de l'empereur d'Orient, et leur ami. Les deux fi:ères sont arrêtés près d'une tour par l'aventure la plus étrange.

Griffon*le-Blanc , avant de tomber sous la puissance d'Andronique, avait encore éprouvé des perfidie»* détestables de la part d'Origile qu'il avait toujours la faiblesse d'aimer : cette fille s'étaut

538 ROLAIfD

prise d'amour pour un homme aussi lâche ^ aussi méchant qu'elle, avait disparu avec lui; le Êiibfe GrifFon la regrettait sans cesse, et se pix^posait de la chercher dans toute la terre, lorsque son frère et lui furent arrêtés près de cette tour par un énorme géant, nommé Orrile, qu'ils furent obligés de combattre. Ce géant tenait en laisse un monstrueux crocodile qui voulut se jeter sur Aquilant; mais ce brave paladin lui perça le cœur avec sa lance, tandis que GrifFon , d'un coup d'épée, faisait tomber le bras droit d'Orrile. Quel fut l'étonnement des deux frères, lorsqu'ils virent ce monstre ramasser son bras de l'autre main, le remettre à sa place , et combattre de de même bras avec plus de force qu'auparavant ! Quelques moments après. Griffon fit voler d'un revers l'énorme tête d'Orrile, mais ce colosse , la ramassant promptement, la replaça sur ses épaules, et recommença le combat : les deux frères ne pouvant revenir de leur surprise, et craignant de succomber à la fin sous les coups pesants de sa massue, se concertèrent ensenible , et lui portant à-la-»fois un coup terrible sur les deux bms, ils les lin firent tomber, les ramassèretit ; et, couraott sur le bord de la mer qui n'était pas éloignée , ihs les jetèrent de toute leur force dans Fonde. Orriie, étant accouru de méme^ se jeta dans les flotâ, et quelques moments aptes ils ie virent. revenir svr Teau, la fendre de ses deux bras qu'il avait repris, et courit s'emparer de «a ùxisiue, pour re-

l'amouheux. 539

notiveler le combat. Les délit frères repaient interdits de ce nouveau prodige, lorsqu'ils virent arriver le long dn rivage un chevalier à pied qui conduisait, avec une forte chaîne, un géant tout aussi grand et aussi fort qu Orrile, et qui portait un gros paqtiet de filets sur son dos (i).

Retournons à Renaud et à Roger, dont le combat avait cessé par l'àfQuence des troupes des différents piartis qui les avaient séparés. Tous les deux à pied s'étaient jetés sur leurs ennemis, et Renaud faisait un massacre affreux des Sarrasins, tiindis qtle Roger 'perçait jusqu'aux derniers rangs des ch'rétiens , et les faisait toniber sous les coups de Ralisarde. Ce jeune héros les poussa vers une chaiissée sur laquelle ils se jetèrent terl foule, poUr se dérober à ses cou|)s ; ce fut dans fe même moment, qu'il aperçut l'archevêque Turpin, qu'il avait précédemment jeté hors des arçons , et qui s'était élancé sur Froritin lorsque Roger avait été renversé par le lâche Griffln. Lé bon ïurpin eut autant d'envié d'éviter Roger, qUfe cfe guerrier en avait de lui reprendre son cheval; et, quoiqu'à pied, il le poursuivit sur la chaussée par laquelle Turpin croyait pouvoir s'échapper de lui.

La quantité de fuyards fembarrsissant icel étroit chemin, le pauvre archevêque fut si violemment

(i) Voyez, dans le XV* chant du Roland furieux y de quelle manière ingénieuse rArioste reprend et déhoue tette éxtrftvagàhte aventure. P.

54o BOLi^ND

poussé , que , malgré la force et l'adresse de Frontin, Tun et l'autre furent culbutés dans l'étang; Frontin fut bientôt débarrassé de son cavalier , et s'élança sur la digue assez près de Roger pour que son maître pût le saisir par la bride. Dans ce moment il aperçut Turpin^ qui, vieux et pesant, était près de se noyer.

Roger court au secours du bon archevêque, le saisit par les bras , le relève sur la digue ; et touché de l'air noble et vénérable qui brille sur son front ombragé de cheveux blancs : Mon père , lui dit-il, acceptez mon cheval, et retournez librement près de votre empereur. Turpin, attendri, regarde fixement Roger : O mon fils, lui dit-il , puisse le ciel être ta récompense , et t'éclairer un jour dans notre sainte religion! Va , lui dit-il encore , une si belle ame doit être à lui. Suis la brillante destinée qu'il te prépare, et sois la souche d'une des plus illustres races de l'univers. A ces mots , que Turpin prononce d'un ton prophétique , Roger voit briller une flaïame céleste dans ses yeux ; il reçoit avec respect et tendresse la bénédiction et l'embrassement du noble vieillard , qui démonte un cavalier sarrasin, saute sur son cheval , et dit à Roger qu'il ne l'oubliera jamais.

Roger, étant remonté sur Frontin, dédaigne de répandre le sang des fuyards; il rentre dans la plaine ; et , comme il passe sur une petite élévation, il voit deux chevaliers de la plus haute

l'amoureux. 54»

apparence qui combattent l'un contre l'autre avec le plus vif acharnement. Roger reconnaît sans peine le roi d'Alger; mais il ignore quel est son ennemi. L'air noble, l'adresse et le courage de ce chevalier l'intéressent en sa faveur; il souffre même de le voir aux prises avec Rodomont, sachant combien ce dernier est redoutable ; et, cherchant à terminer le combat, il s'approche d'eux : Seigneurs chevaliers , leur dit-il , si l'un de vous est chrétien , je vous avertis que l'armée de Charles est en déroute; que l'autre soit assez généreux pour laisser éloigner son ennemi, qui ne pourrait manquer d'être pris par les escadrons qui se rassemblent dans cette plaine. Ah Dieu! s'écria le chevalier inconnu , tous les paladins français sont-ils morts? Puisque Charles est réduit à se retirer, sire chevalier, permettez- moi d'aller mourir près de mon empereiu». Non , lui répondit brutalement Rodomont, je te reconnais pour ni'avoir abattu dans la mêlée , et tu ne pourras te vantçr d'avoir eu cet avantage sur moi. Souviens-toi , répondit Bradamante, que tu m'as fait le même affront en Italie ; nous n'avons rien à nous reprocher ; laissemoi donc voler où mon honneur m'appelle. Oh ! puisque je te tiens, dit le roi sarrasin en levant son épée , il faut que je me venge. Arrête , Rodomont , s'écria Roger outré de sa férocité , ou je te déclare que c'est contre moi que tu vas combattre. Allez, brave chevalier, dit-il à celui de Charles, je me charge d'arrêter votre ennemi.

I^ chevalier s'éloigne, et Rodomont grinçant (les dents, et criant, Jeune homme, je vais t'apprendre à te mêler des affaires des- autres, Tattaque avec fureur. Roger, sans s'étonner, tire Balisarde, pare le coup du roi d'Alger, en porte up sur soii casque , et le fait tomber les bras ouverts sur l'encolure de son cheval , ne pouvant plus porter son épée; et Roger, baissant la pointe de la sienne, attend généreusement qu'il ait repris ses esprits. Bradamante (car c'était elle que Roger venait de séparer de Rodomont), Bradamante voit cette action ; et , ne pouvant résister au désir de connaître un si noble chevalier, elle revient sur ses pas. Pardonnez-moi, lui dit-elle, d'avoir suivi le premier mouvement qui me portait au secours de Charles, et laissez-moi terminer ce combat avec cet orgueilleux chevalier. Rodomont en ce moment reprend ses esprits, et voit Roger tranquille. Tu m'as vaincu par ta courtoisie, comme par tes armes,, lui dit-il; soyons amis, je ne te dispute plus la victoire. A ces mots , il vole vers une troupe de chrétiens qu'il voit rassemblés, et porte la mort et l'épouvante dans leurs rangs.

Dès que Rodomont se fut éloigné , Bradamante saisit ce moment pour demander à Roger quel est son nom, désirant reconnaître toute sa vie ce qu'il a fait pour elle. Roger s'écarte avec elle du champ de bataille , lui raconte les événements dont sa naissance a été précédée , et lui dit qu'il descend d'Hectof . Pendant ce récit, qui ne pouvait

être que long j Roger , voulant parler avec plus de liberté, lève la visière de son casque, et Bradamante ne peut voir sans en être émue , que c'est le plus jeune et le plus beau des chevaliers qui vient de mettre Rodomont hors de combat pour l'amour d'elle. Roger lui demande à son tour de quels parents il a reçu le jour. Bradamante alors délace aussi son casque ; ses beaux cheveux blonds tombent en boucles jusqu'à sa ceinture. Il voit une fille d'une beauté céleste , et c'est de sa belle bouche qu'il apprend qu'elle est de l'illustre sang de Clermont et sœur de Renaud de Montauban. La voix douce qui sort des lèvres de roses de Bradamante retentit dans le cœur de Roger; ce cœur devient sensible pour la première fois , et ce moment décide du reste de sa vie.

Roger interdit n'était pas «tcore revenu de ce premier trouble , lorsque cinq rois africains arrivent près d'eux à la poursuite de quelques fuyards. Martasin, qui marche le premier , voit Bradamante ayant encore la tête nue ; et , malgré les cris de Roger, il a la férocité de lui porter un coup qu'elle ne peut parer qu'à moitié ; ce coup lui fait une assez large blessure à la tête , peu profonde à la vérité, mais dont il coule beaucoup de sang. Qui pourrait exprimer la fureur de Roger en voyant cet acte horrible ? il fond sur Martasin qui l'évite par la fuite : les quatre autres rois veulent arrêter Roger, eu lui criant que Martasin est le favori d'Agramant ; mais il les culbute les uns sur

les autres, les étourdit en les frappant du plat de Balisarde, et voyant qu'ils lui portent des coups dangereux , et qu'ils appellent des cavaliers maures à leur secours , il ne les ménage plus ; il en étend deux sur la poussière; et, pendant ce temps, Bradamante, ayant rattaché son casque dont le sang coule en abondance , court à Martasin, qui l'a blessée; elle lui fait voler la tête, revient au secours de Roger , et combat avec lui ; mais plusieurs escadrons accourent , séparent lés combattants. Bradamante et Roger se perdent dans la mêlée , cherchent en vain à se rejoindre , et l'un et l'autre passent la nuit dans cette vaine recherche.

lia fraîcheur de la nuit rendit la blessure de Bradamante si douloureuse, et le sang qu'elle avait perdu l'avait tellement affaiblie, qu'elle fut très heureuse, à la pointe du jour, de trouver un hermitage , où , descendant de cheval , elle reçut d'utiles et prompts secours du saint habitant de ce lieu ; mais ses beaux cheveux collés par son sang étant entrés dans sa plaie, l'hermite fut obligé de les couper assez courts pour les rendre semblables à ceux que portaient les chevaliers.

Roger passa la plus cruelle nuit : désespéré d'avoir vu blesser Bradamante , et de l'avoir perdue , inquiet du sort de la beauté qu'il sent être souveraine de son ame, il passe la nuit à la chercher vainement. Il continua des recherches

l'amoureux. 545

encore plus exactes, dès que le soleil eut paru sur l'horizon ; et, se portant assez loin de l'armée d'Agramant , il fut rencontré par deux chevaliers qui le saluèrent : mais Roger, absorbé dans les profondes rêveries que cause toujours un amour naissant , ne s'en aperçut pas , et ne sembla pas même les avoir remarqués. Ces deux guerriers étaient Gradasse et Mandricard, qui voyageaient ensemble, depuis que Mandricard avait délivré cet empereur chinois. Ils ne purent s'empêcher de se dire l'un à l'autre , que ce chevalier devait avoir été nourri dans quelque caverne sauvage, puisqu'il répondait si mal à leur politesse. Roger les entendit; il avait tort, et, né trop grand pour ne pas l'avouer, il fit des excuses aux deux cheva-^ liers, et leur dit qu'un amour très malheureux l'occupait tout entier. Tous les deux, frappés de sa candeur, et du grand air qu'il avait sous les armes , non -seulement reçurent ses excuses; mais, ayant appris la cause de ses recherches, ils s'offrirent à les partager avec lui.

Quelques moments après, Mandricard voyant une aigle déployée sur le bouclier de Roger, telle que celle que Vqlcain avait gravée sur celui d'Hector qu'il avait conquis, et qu'il portait à son bras, ne put s'empêcher de lui demander de quel droit il portait une pareille devise. Je la tiens de mes pères, lui répondit Roger; mais je voudrais savoir moi-même si votre naissance et votre renommée peuvent faire honneur à cette de-

Gnérin de MoQtglave , etc. <^3

546 ROLAUD

vise qui fut celle du grand Hector. Je la tiens , répondit Mandricard , d^une aventure que j'ai mise à fin et qui me met bien en droit de la porter. En tout cas, ajouta- 1- il, nous verrons, quand vous le voudrez, lequel de nous deux peut s'en parer avec le plus de gloire.

Roger accepta cette espèce de défi; mais, s'apercevant que Mandricard n'avait point cVépée, il en parut étonné. Comment soutiendrez-vous donc , lui dit-il , Thonneur d'un pareil bouclier , sans une arme si nécessaire pour le défendre? N'en soyez point en peine , lui répondit Mandricard ; la première branche d'un de ces ormes me suffira pour le conserver, et pour briser ou conquérir le vôtre. Au reste, je veux bien vous dire que , lorsque je me suis emparé des armes du fils de Priam , l'épée y manquait ; c'est cette célèbre Durandal que porte le comte Roland, auquel je veux l'enlever par la force des armes, et j'ai juré de n'en avoir pas d'autre jusqu'à ce que j'en aie fait la conquête.

Gradasse ne put entendre ce propos sans impatience. Sachez, dit-il à Mandricard, que ma prétention à cette épée est plus ancienne que la vôtre; que je n'ai quitté mes états que pour enlever Durandal au comte d'Angers , et qu'il faut me vaincre pour aspirer a la posséder.

Jamais homme ne fut aussi prompt que Mandricard à se faire sans cesse de nouvelles querelles. Je ne demande pas mieux, lui dit -il, que de

l'a.MOUR£UX. 547

commencer par vous la disputer, A ces mots, s'élançant à l'orme voisin , il arracha d'une force incroyable l'une de ses plus grosses branches, et s'en fit une massue. Gradasse , trop généreux pour ne pas rendre le combat égal, se saisit d'une branche pareille; et les deux fiers empereurs de Séricane et de Tartarie commencèrent entre eux une espèce de combat qui retentissait sur leurs armes, comme le mouton sur la tête du pilotis qu'il enfonce.

Roger fit de vains efforts pour les séparer : Mandricard était né trop violent pour céder, et Gradasse était trop fier pour interrompre un combat sans avoir humilié son ennemi par quelque avantage marqué. Brandimart et Fleur-de-Lis arrivèrent en ce moment : Fleur-de-Lis, retenue à Metz par une maladie, n'avait pu marcher jusqu'à Trêves avec Roland; et le fidèle Brandimart ne l'avait pas abandonnée. Dans ce moment l'un et l'autre revenaient de Trêves, n'ayant plus trouvé Charles dans cette ville, d'où ce prince était parti pour aller au secours de Montauban. Brandimart s'était empressé de venir le rejoindre; et ces deux parfaits époux s'étaient arrêtés la veille chez l'hermite de qui Bradamante avait reçu les premiers secours après sa blessure. Cetljjp guerrière venait de partir de l'hermitage lorsqu'ils s'y arrêtèrent: le saint hermite, efifrayé par ime vision, s'était défié de lui-même: et, quoique accablé par les ans et par la pénitence , il n'avait pas voulu s'ex-

548 ROLA.]fD

poser au péril de garder dans sa cellule la charmante Bradaniante, et il l'avait suppliée d'aller achever de se guérir de sa blessure dans la ville voisine. L'hermite avait raconté cette vision à Brandimart. Tai vu passer sur ma tête, lui dit-il, un vaisseau dirigé par ime troupe de démons qui conduisaient dans les enfers les âmes des Sarrasins morts dans la bataille. J'ai entendu celui qui paraissait être le capitaine du vaisseau se vanter que l'empire chrétien serait bientôt détruit ; que Roland était tombé dans ses piégés; et qu'il était enchanté dans la fontaine des naïades. Je compte, disaitil, y faire tomber tour-à-tour ceux qui défendent encore Charles; et je prétends traiter de même jusqu'à ce vieux hermite qui prie là bas pour lui: je me fais un jeu de le faire tomber <lans mes filets en envoyant dans sa retraite une jeune fille assez jolie pour le séduire. L'hermite , après avoir engagé Bradamante à quitter sa retraite, s'était mis en prières , et les grâces qu'il avait méritées du ciel par la sainte terreur qu'il avait eue de l'offenser en avaient attiré sur lui de nouvelles, et l'avaient éclairé sur les moyens de tirer Roland de cet enchantement. Il en avait instruit Brandimart et Fleur-de-Us , et tous les deux cherchaient le ruisseau qui conduisait à la source de la fontaine des naïades, lorsqu'ils firent la rencontre des deux empereurs qui combattaient ensemble, et de Roger qui voulait les séparer.

Roger ayant dit à Brandimart quelle était la lé-

gère cause de ce combat, B|*andiinart se mit à rire; et, poussant son cbevjil entre les combattants , il parvint à suspendre leurs coups» En vé* rite , leur dit-il , je ^ôuve qu'il est bien déraisonnable que ^ sans avoir aucune anciçBoe querelle , vous en veniez aifK mains pour une épée qui n'est pas en votre pouvoir , et qu'il buat commencer par enlever à Roland. Vous êtes bien heureux qut; j'arrive à temps pour vous donner des nouvelles de ce paladin , et pour interrompre un combat qui ne peut vous être d'aucune utilité : mais, puisque vous êtes déterminés tous deux à faire la conquête de Durandal , suivez-moi jusqu'à la fontaine des naïades, où Roland est retenu par leurs enchantements; je sais les moyens de l'en retirer, et l'un de vous alors pourra disputer cette fameuse épée à son possesseur.

Gradasse et M andricard , également frappés du bon conseil qu'ils recevaient , se rendirent à l'instant, et dirent aux deux amants qu'ils étaient prêts à les suivre. Roger n'eut garde de les abandonner: la haute estime qu'il avait pour le comte d'Angers le portait à prendre part à ce que l'on allait tenter pour sa délivrance. Fléur- de-Lis se mit, à leur tête pour les conduire, et ne fut pas long-temps à trouver un ruisseau dont, ils suivirent le cours en le remontant.

Jusqu'alors ce ruisseau, coulant en des lieux sauvages et couverts d'arbrçs épais, ne leur indiT quait point ce qu'ils cherchaient ; mais à la fin

55o ROLiklfO

ils virent que la foret s'éclaircissatt , et des sous mélodieux qu'ils entendirent accélérèrent leur marche vers une grande clairière où le spectacle le plus agréable fixa leurs regards. Douze nymphes , telles qu'on peint Hébé , dansaient en rond sur le bord d'une belle fontaine; eHes formaient ou des berceaux ou des chaînes avec des guirlandes qu'elles entrelaçaient en cadence; le sourire de l'enfance était sur leurs lèvres , le colons de la jeunesse brillait sur leurs joues, la volupté de Vénus était dans leurs yeux, et toutes leurs différentes attitudes étaient celles des Grâces. Elles prirent un air timide en voyant arriver les quatre chevaliers, et cet air n'en était que plus séducteur; feignant ensuite de se rassurer, elles s'en approchèrent avec un air riant, elles leur jetèrent des fleurs , et leur présentèrent une des extrémités de leurs guirlandes. Les chevaliers, et jusqu'à Brandimart même, quoiqu'il fut prévenu, ne purent s'empêcher de partager leurs jeux et de chercher à saisir les guirlandes qu'elles avaient l'air de vouloir retirer après les avoir présentées. Fleur-de-Lis voulut vainement arrêter son cher Brandimart ; il n'était déjà plus temps : il avait saisi la guirlande d'une des nymphes, ainsi que ses compagnons; un charme irrésistible les entraînait.

Fleur-de-Lis, en soupirant, les voit se mêler à la danse des nymphes; bientôt ils forment trois tours ensemble, et, d'un commun accord, ils sau-

l'amoureux. 55i

tent tous dans la fontaine , plongent , et disparaissent à ses yeux. Fleur-de-Lis gémit dans le premier moment de voir que ce charme trompeur a plus de puissance encore que celui de l'amour ; mais, se souvenant bien des leçons qu'elle a re^ çues de l'hermite, elle court dans une prairie voisine, elle y cueille les plantes et les fleurs qu'elle sait être propres à vaincre le pouvoir des guirlandes des naïades : elle en forme six dont' elle met une autour de sa tête; elle passe les cinq autres dans son bras, et, sans balancer un moment, elle s'approche de la fontaine et s'y précipite.

A peine Fleur-de-Lis , soutenue par son fidèle amour, fut-elle éblouie, en traversant la profondeur de ces eaux. Elle se trouva dans une prairie délicieuse, semée de petits bosquets d'une forme différente, mais dont l'intérieur était également impénétrable à l'oeil. EUe ne retrouva plus cette danse en rond des bords de la fontaine : tous ceux qui Tavaient formée étaient alors dispersés. Fleur-de-Lis vit bien que sa seule ressource était de parcourir les différents bosquets, et ce fut en frémissant qu'elle y chercha son cher Brandimart. Cette tendre amante sortit en rougissant du premier bosquet dans lequel elle pénétra. Elle fut plus heureuse dans sa recherche , en entrant dans le second ; mais que son cœur paya cher le bonheur de trouver Brandimart! Il était seul avec une de ces naïades, et n'avait pu la voir entrer;

aS^ ROLAND

mais, malgré le cri perçant que poussa la nymphe en disparaissant, elle eut le courage de jeter une de ses guirlandes sur le cou de Brandimart qui reprit sa raison, reconnut Fleur-de-Lis, et qui, n'osant lever ses yeux sur elle, colla ses le* vres sur ses pieds, et les baigna de larmes.

Quoique Famour nous permette rarement d'être justes, Fleur-de-Lis le fîit en ce moment si douloureux pour elle ; elle eut la générosité d'excuser; de consoler elle-même l'époux qu'elle adorait: mais, ne voulant plus s'exposer à parcourir les quatre autres bosquets, elle lui remit les quatre autres guirlandes, et lui laissa le soin de désenchanter Roland et les trois autres chevaliers. Brandimart y vola , et bientôt elle vit paraître dans la prairie Roland qui tenait son ami serré dans ses bras , Roger qui , les yeux baissés , prononçait en soupirant le nom de Bradamante, et Mandricard et Gradasse qui regardaient de tous côtés et semblaient chercher et regretter les naïades qu'ils avaient perdues. A l'instant même, un coup de tonnerre, accompagné d'un éclair qui les éblouit, fit disparaître la prairie et les bosquets à leurs yeux, et tous les six se retrouvèrent avec leurs chevaux à côté d'eux , dans la même plaine où deux jours auparavant Roger et Bradamante avaient combattu les cinq rois aMcains.

Ils étaient tous encore dans la surprise de cette aventure, lorsqu'un nain qui venait à toute bride les aborda. Chevaliers, leur dit -il, si vous êtes

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fidèles obsei*vateurs des lois de la chevalerie , suivez-moi, venez protéger rinnocence, et vous opposer à la plus cruelle injustice. Le bon Roland, qui se souvenait d'avoir été plusieurs fois trompé par des nains et par des aventures de cette espèce, demanda quelques explications à ce nain, et balançait beaucoup à le suivre, lorsque le jeune Roger, emporté par son courage , s'écria : Guidemoi seulement, je te suivrai sur terre, sur mer et jusque dans les airs , si tu peux me prêter des ailes. Roland fut un peu honteux qu'un jeune chevalier eût paru montrer plus d'audace que lui. Marche donc, dit -il au nain, et fût-ce aux enfers, ne crains pas que je te quitte. Gradasse et Mandricard en dirent autant ; et le nain , prenant le chemin de la foret, se mit à marcher à grands pas devant eux.

Gradasse, qui se trouvait alors le plus près de Roland, lui dit ; Comte, vous devez faire les honneurs de votre pays : laissez-moi donc celui de tenter le premier l'aventure qui nous est destinée. J'ignore qui vous êtes, lui répondit Roland; mais une telle demande ne peut partir que d'un cœur noble et généreux. Je vous l'accorde, et ne ferai que vous y seconder, si vous avez besoin de mon secours. J'espère bien m'en passer, lui répondit Gradasse , surtout si vous me prêtez votre épée : au reste, ajoutait-il, je ne fais que précéder de peu de temps celui de vous redemander Durandal qui m'appartient , Charles me l'ayant promise

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pendant qu il était en ma puissance. On imaginera sans peine tout ce que dut sentir Timpatient Roland en écoutant un pareil propos. Prends garde, Gradasse, dit-il, car je te reconnais à ta présomption comme à ce que tu viens de me dire : prends garde qu'au lieu d'armer ton bras de Durandal, ton corps ne lui serve bientôt de fourreau. La voilà , dit-il en la tirant ; essaie , si tu l'oses , de l'arracher des mains de Roland. A ces mots le fier Gradasse tire son cimeterre , et les deux guerriers sont prêts à se charger; mais Mandricard se jette entre deux. Ne pense pas, dit -il avec fiireur à Gradasse , entreprendre un pareil combat en ma présence. Ne t'ai-je donc pas dit que Durandal manque aux armes d'Hector que j'ai conquises; et que, jusqu'à ce que je l'aie arrachée à Roland, j'ai juré de ne me servir que d'une massue dont tu dois déjà connaître la pesanteur? La tête vous tourne-t-elle à tous? interrompit Roland. Parbleu! si vous êtes fous, voici ce qu'il faut pour vous corriger, dit -il en faisant briller Durandal. Eh! venez tous les deux ensemble, si vous voulez, j'en serai plutôt quitte de la correction que je vous dois. FleiU'-de-Lis , qui vit bien qu'elle ne pouvait empêcher quelque grand combat, voulut du moins prévenir une espèce de bataille où Rrandimart eût exposé ses jours pour Roland. Écoutez-moi, leur dit-elle; puisque l'épée de Roland est l'unique cause de vos démêlés, tirez au sort lequel de vous deux combattra ce paladin; et si celui

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des armes le favorise contre Roland, l'autre pourra lui disputer Durandal après sa victoire. Les deux empereurs sarrasins se rendirent à ce conseil; ils tirèrent au sort, qui tomba sur Mandricard; et Roland, le voyant armé d'une massue, arracha

' la maîtresse branche d'un chêne dont il s'en fit une. Ces deux guerriers d'une force incroyable firent frémir les spectateurs et retentir la forêt , par les horribles coups qu'ils se portèrent : tous les deux s'étant levés sur leurs étriers, et voulant se frapper en même temps, la massue de Mandricard fiit brisée en l'air par celle de Roland , qui, tombant à plomb sur le casque du Tartare, le fit pencher privé de tous ses sens sur l'encolure de son cheval. Quoique Mandricard eût la tête couverte du casque d'Hector, un second coup l'eût privé de la vie ; mais le généreux Roland se recula deux pas, appuya sa massue sur son étrier, et ce fut en cette attitude qu'il attendit que Mandricard eût repris ses esprits. Ce prince, en ouvrant les yeux et se relevant sur son cheval, aperçut Ro-

. land qui le regardait d'un air tranquille , et qui ne tirait aucun avantage de sa position. Tu m'as vaincu , Roland , s'écria - 1 - il , et par la force de ton bras et par ta générosité. Ah ! faut-il que tu sois le meurtrier d'Agrican mon père ! avec quelle ardeur ne te demanderais -je pas ton amitié! Hélas ! lui répondit Roland , le sort des batailles m'a mis aux mains avec ce brave empereur, et j'ai moi-même donné des larmes à sa mort. Roland,

repartit Mandricard , je vois avec douleur que trop d'événements cruels nous séparent, et ye le regrette : va porter tou bras à Charles , et moi je vais me rendre dans l'armée d'Agramant.

lies deux guerriers se séparèrent, après s'être donné ainsi des marques réciproques d'estime. Mandricard reçut des mains de Roland sa massue en place de celle qu'il avait brisée; et Roland, Brandimart et Fleur-de-lis se rendirent auprès de Charlemagne, avant que l'armée sarrasine fût arrivée assez près pour l'assiéger.

On a déjà vu comment le bon-homme d'hermite, après avoir coupé les cheveux de Bradamante et mis le premier appareil à sa blessure, l'avait conjurée de sortir de sa cellule et d'aller achever de se rétablir dans la ville voisine. La fille d'Aymon, malgré sa modestie naturelle, riait tout bas des craintes du vieillard; mais un hermite de soixante-quinze ans peut être encore bien susceptible , s'il conserve des yeux , et ceux de la jeunesse lui font bien sentir leur pouvoir : d'ailleurs, il avait à se défendre de la niche dont les diables du vaisseau l'avaient menacé.

Bradamante, après avoir passé près d'un mois sans être en état de porter un casque, partit enfin, et marcha pour passer la rivière du Tarn audessus de Montauban , et aller joindre l'empereur son oncle à Paris. Elle suivit long-temps le cours de cette rivière, qui coulait le long d'une foret: la fatigue d'une première journée de marche avait

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épuisé ses forces, et le soleil brûlant, qui pénétrait au travers d'une haute et claire futaie, l'obligea de chercher Tombre plus épaisse d'un taillis, pour y trouver la fraîcheur et quelques heures de repos. A peine sa tête reposa-t'cUe doucement sur le gazon, qu'elle tomba dans un profond sommeil , et l'arrivée de la princesse d'Espagne Fleurd'Épine, que la chasse conduisit en ce lieu, ne la réveilla pas.

Marsile, s'étant emparé de Montauban, en avait fait une place de magasin pour servir de communication avec l'Espagne, et la princesse sa fille était venue l'y joindre.

Depuis la défaite et la retraite de l'armée française sur Paris, cette jeune princesse pouvait satisfaire en liberté son goût pour la chasse dans la belle et vaste forêt arrosée par le Tarn. Pleurd'Épine, étonnée de trouver un chevalier endormi dans ce lieu, s'approcha doucement pour le voir de plus près. O saint prophète , s'écria-t-elle après l'avoir regardé quelque temps, les houris que tu promets à tes enfants ne peuvent avoir autant de charmes que cette divine créature! Ah! que ne destines-tu pour les fidèles musulmanes des époux célestes aussi charmants que ce chevalier!

La suite de la princesse se trouvait alors assez écartée pour qu'elle osât descendre de son palefroi, et s'approcher encore plus près du chevalier, dont la respiration imprima sur ses lèvres une douce chaleur qui pénétra jusque dans son ame.

£n traînée par sa passion naissante , «Ile ne put s'empêcher d'approcher ses lèvres de roses de celles qu'elle voyait entr'ouvertes , et ce premier baiser eût peut-être été suivi de mille autres, si le bruit des cors qu elle entendit ne l'eût forcée de se retirer à quelquedistancedeBradamante, que ce même bruit réveilla. I^ guerrière fut très étonnée de voir Fleur-d'Epine et sa suite si près d'elle, et la princesse d'Espagne fut frappée d'un nouveau trait , lorsqu'elle admira l'air noble du chevalier, et lorsque ses beaux yeux se levèrent sur les siens, au moment où, fléchissant un genou devant elle, ce chevalier lui rendait les respects qu'il reconnut devoir à son rang.

A l'instant où Bradamante se relevait, elle s'aperçut que son cheval, épouvanté par le bruit des cors , cassait sa bride et s'échappait dans la forêt : elle courut promptement pour le rattraper; mais cet animal s'enfonça dans l'épaisseur du bois, et disparut à ses yeux : le premier mouvement de Fleur-d'Epine avait été de suivre le beau chevalier; elle le joignit au moment où, désespérant de retrouver son cheval, il montrait une vive douleur de cette perte. Sire chevalier, lui dit-elle, je suis fâchée que l'on ait troublé votre repos , et que le premier moment où nous nous voyons soit désagréable pour vous : mais, ajouta -t- elle en le regardant avec des yeux bien tendres et bien expressifs, serait-il donc impossible à la princesse d'Espagne de réparer tous les torts qu'elle

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vous a faits? et si vous ue sentez nulle peine à vous trouver près d'elle, craignez-vous de manquer de chevaux, mon pays fournissant les plus beaux qui soient en Europe? Belle princesse, lui répondit Bradamante, je vous avoue que la perte de mon cheval me fait une peine mortelle, dans un moment où l'honneur me force à me rendre près de mon souverain. Ce petit malheur, lui dit Fleur-d'Épine, est bien facile à réparer : essayez, en suivant la chasse avec moi , le cheval que je vais ordonner qu'on vous amène; et, s'il vous convient, je vous prie de l'accepter de ma main. A ces mots, elle parle tout bas à l'un de ses écuyers, et l'instant d'après cet homme revint, tenant par la bride un cheval andalous, presque aussi beau que Bayard, et léger comme Rabican : Fleur-d'Épine prit la bride des mains de son écuyer , et voulut la présenter elle-même au beau chevalier.

Quoique Bradamante eût bien peu d'expérience, les yeux de la jeune Espagnole devinrent si brillants, et son action fut si vive, en se saisissant de cette bride pour la lui donner, qu'elle ne put s'empêcher de soupçonner que Fleur-d'Épine, trompée par les apparences, était émue par un sentiment plus vif que celui qu'inspire la simple générosité. Elle reçut cette bride avec la grâce qui parait son maintien et sa beauté; elle sauta légèrement sur le bel andalous, qui, fier d'une charge si belle, leva bien des courbettes en s'approchant de Flçur - d'Épine : rien ne fut perdu

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pour elle; la légèreté, Tair noble du chevalier, son adresse à manier ce bel animal , furent de nouveaux traits qui la pénétrèrent. La princesse ordonna de fouler une nouvelle enceinte, et bientôt un vieux cerf, dont la tête bien ouverte portait jusque sur sa croupe , ftit donné aux chiens, qui le lancèrent à grand bruit. Fleur -d'Épine, ayant Bradamante à son côté , se mit à la queue des chiens, montée sur une jument arabe qui devançait les vents par sa course. Le cerf, après s'être laissé battre pendant quelque temps dans les taillis, débucha dans une petite plaine; et, déployant toute la vitesse de ses jambes légères , il laissa les chiens et les piqueurs assez loin derrière, et disparut à leurs yeux en traversant cette bruyère ; mais il fut suivi de bien plus près par Bradamante : un seul mot que Fleur-d'Épine avait dit, en faisant semblant d'animer sa jument, avait fait partir Tandalous comme un trait; il avait emporté la guerrière qui faisait de vains efforts pour le retenir, et qui, dépassant le cerf, entra plutôt que lui sous une belle futaie qu'il traversa sans ralentir sa course. Bradamante commençait à s'effrayer, voyant que ce fougueux animal était prêt à l'emporter entre des buissons épais, lorsque Fleur -d'Épine, qui ne l'avait point quittée d'un pas, l'arrêta d'un seul mot. Bradamante, occupée seulement du péril qu'elle avait couru , craignit de l'essuyer encore, et se jeta légèrement à terre pour voir si la bride é.tait bien attachée. Elle fut

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assez surprise de voir Fleur-d'Épine si près 'd'elle, qui descendit en riant et qui lui dit : Je me sais bien mauvais gré de ne vous avoir pas dit que cet excellent cheval que j'ai dressé pour moi s'emporte quelquefois; cependant je m'en sers souvent, un seul mot m'en rend la maîtresse; et, dès que je lui dis, Arrête, beau cheval, il obéit à ma voix; mais, lui dit -elle avec des yeux plus vifs que jamais, la chasse est loin encore, et le cerf s'est trop fort longé pour n'avoir pas mis les chiens en défaut; nous sommes échauffés d'une course si rapide; asseyons-nous un moment sur l'herbe en attendant que le bruit des cors nous appelle.

Malgré toute l'innocence et la candeur qui régnaient dans le cœur de Bradamante, ce dernier trait l'éclaira sur les sentiments et les projets de Fleur-d'Épine : elle ne douta plus que la jeune Espagnole, prompte à s'enflammer, ne l'eût écartée volontairement de la chasse; elle en rit intérieurement, et cependant elle se trouva bien embarrassée : elle ne l'eût point été de soutenir l'honneur des jeunes paladins français , les armes à la main; mais voyant bien que ses cheveux, coupés par l'herraite, avaient trompé la princesse, elle ôta promptement son casque , espérant que la délicatesse de ses traits détruirait l'illusion de la sensible Fleur-d*Épine. Elle n'y gagna rien : une course si rapide, son embarras, faisaient briller de si vives couleurs sur son teint, que Fleur-

Guérin de Montglave , etc. -JO

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