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qu'il adorait, eût bien mieux aimé le combattre, craignant que ce ne fut l'amoiir qui Teût ramené près d'elle. Mais l'impérieux Roland était soumis par l'amour ; un ordre , une seule prière d'Angélique captivait sa volonté.
Les chevaliers, de part et d'autre, ayant reparu le lendemain sur le champ de bataille qu'on avait fait entourer par de profonds fossés, Trufaldin fut conduit par les chevaliers d'Albraque ; et Sacripant, qui détestait ce traître, se chargea du soin de Tempêcher de tenter une seconde fuite ; ce roi de Circassie n'avait point juré de le défendre ; il eût même désiré de le voir punir.
Lorsque Roland aborda Marphise avant le combat, il lui tint les propos les plus respectueux, et Marphise lui dit qu'elle regardait comme les deux plus beaux jours de sa vie , celui qui l'avait vue aux mains avec Renaud , et celui qui la mettait à portée de s'éprouver contre le paladin le plus renommé de l'univers.
Roland et Marphise coururent l'un contre l'autre, sans qu'aucun des deux eût le moindre avantage : le combat , s'engageant entre un bien plus grand nombre de chevaliers que la veille, devint terrible; et les combattants, de part et d'autre, cherchant à se secourir mutuellement, changèrent plusieurs fois d'adversaires. Ce fut dans un moment où Marphise et Roland combattaient avec le plus de fureur, que Renaud s'aperçut de l'avantage qu'avait son parti sur celui de Trufaldin;
et, ne se voyant point d'ennemi en tête, il courut sur ce traître qui cria vainement à Sacripant de le secourir. Scélérat, lui répondit le roi de Circassie , je ne suis ici que pour m'opposer à ta fuite.
Renaud enlève d'une seule main Trufaldin des arçons; il le couche sur les siens, le porte à l\ine des extrémités du champ de bataille, et, trouvant le cheval de Clarion dont le maître avait été porté par terre, il prend sa bride et les sangles de sa selle , il s'en sert pour attacher fortement Trufaldin à la queue de Rabican; poussant ensuite à toute bride ce cheval plus vite qiie l'aquilon, il parcourt tout le champ jusqu'à ce que ce traître soit mis en pièces. Il croit ne pouvoir mieux faire pour terminer le combat entre Marphise et Roland, que de passer au milieu d'eux, en disant à son cousin Roland: Reçois de ma main celui que tu défendais , dans l'état où ce perfide a mérité d'être.
Roland se croit bravé par Renaud aux yeux d'Angélique; et la jalousie et la fureur remportant également, il quitte son combat avec Mârphise, et attaque Renaud avec fureur : celui- d, forcé de se défendre, oppose son bouclier et Flamberge aux coups terribles et précipités de Durandal. Un de ces coups tombe sur le casque de Mambrin; la chute du plus haut pin des Alpes n'eût pas été plus violente.
Renaud, étourdi de la force du coup, penche
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la té^e sur Fencolure de son cheval : Roland allait redoubler, et peut-être Renaud eût -il perdu la vie; mais Roland montait alors Rayard.^ et ce fidèle animal évite de nouveaux coups à son maître y en forçant la main à Roland , et se retournant de la tête à la queue.
Renaud, les bras toujours étendus, est emporté par Rabican, passe près d'Angélique qui voit sans connaissance celui qu'elle aime; et Roland qui , devenu maître de Bayard , le poursuit pour achever sa défaite. Elle ne peut tenir à cet affreux spectacle qui lui perce le cœur; elle s'avance , elle arrête Roland. Cher comte , lui ditelle, l'objet de votre querelle ne subsiste plus; suspendez vos coups, et respectez la vie de votre cousin. Roland s'arrête; il reste immobile, en suspens entre la nécessité d'obéir aux ordres d'Angélique et la double fureur qui l'anime contre Renaud. Mais^ tel qu'un lion fougueux qui se sent retenu par une forte chaîne , il cède , il baisse la pointe de son épée , et ne peut répondre ni ré$i$ter à celle qui le captive.
Renaud ayant repris ses esprits se prépare à se venger et à revenir sur Roland, lorsqu'il aperçoit Angélique près de ce paladin : l'antipathie qu'il se sent pour elle est plus forte que sa, colère; il quitte son premier dessein, et va rejoipdre Marpbise qu'il voit prête à rentrer dans son c^mp.
Galafron s'était bien aperçu dd la démarche, que sa fille avait faite pour arrêter Roland, e^
l'empêcher de suivre sa victoire : il la joint; il lui fait les plus vifs reproches sur ce qu'elle s'est opposée à la vengeance que Roland était prêt à prendre du meurtrier d'Argail : mais Angélique le désabuse alors. Astolphe arrive, et ce prince confirme le récit d'Angélique, en assurant Galafron que c'est sur le féroce prince d'Espagne qu'il doit venger la mort de son fils. L'aimable Astolphe fait plus encore : il tire Roland à part; il l'apaise, en l'instruisant du refus que Renaud a fait d'entrer en son absence dans Albraque, et de Téloignement invincible que son cousin marque pour la princesse du Cathay.
Le cœur de Roland était trop bon , trop généreux pour ne pas revenir promptement ; et , dès qu'il ne fut plus tourmenté par la jalousie, la plus tendre amitié renaquit dans son cœur pour Renaud. Roland eût couru sur-le-champ pour l'en assurer, si la voix d'Angélique ne l'eût arrêté. Courez donc , mon cher Astolphe , dit Roland, pour assurer Marphise de mon admiration et de mon respect pour elle, et pour prier Renaud de tout oublier et de me rendre son amitié.
Astolphe s'empressa d'exécuter la commission de Roland : Marphise et Renaud le comblèrent de caresses. Trouvant ce paladin plus déterminé que jamais à fuir Angélique et à retourner en France, il ne lui demanda que le temps d'aller prendre congé de Galafiron, et lui promit de venir le rejoindre sur-le-champ et de partir avec lui.
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Astolphe, de retour dans Albraque, porta le désespoir dans le cœur d'Angélique, en lui disant que Renaud partait pour retourner en France : la vue de Roland n'en devint que plus insupportable pour elle; et, se servant du pouvoir qu'elle avait sur ce paladin, elle l'envoya pour détruire les jardins de Falerine , et délivrer une princesse de ses parentes que cette enchanteresse tenait, disait-elle, dans les fers. Astolpbe reçut Bayard des mains de Roland et de Brandimart, pour le remettre à Renaud. Irolde et Prasilde, ces deux parfaits amis, se joignirent au prince d'Angleterre; et tous les trois allèrent rejoindre Renaud, avec lequel ils repartirent pour la France, tandis que Marphise retournait dans ses états, et que Roland partait pour aller exécuter les ordres d'Angélique.
Cependant un nouveau danger allait menacer l'empire de Cbarlemagne. Ce prince, dans la guerre qu'il avait faite en Espagne, avait donné la mort au puissant roi Braban et k plusieurs princes de son sang. Agramant , son neveu et son successeur, quoique très jeune encore, était enflammé par l'amour de la gloire, et par le désir de venger le sang de ses pères que Cbarlemagne avait répandu. Fier de sa puissance, et d'avoir trente-deux rois pour vassaux, il prend la résolution d'assembler une atinée formidable, de passer la mer, et d'aller attaquer l'empereur Charles dans ses états de France.
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Agramant (sût convoquer les trente-deux rois ses vassaux , les assemble dans son conseil , leur peint avec force les pertes qu'il a faites de ses proches; et, dans un discours également noble, fier et touchant , il leur propose d'aller avec lui porter la guerre en France. Le vieux Sobriû,roi de Garbes, parle le premier, et fait sentir au jeune Agramant toute la témérité de son projet. Le jeune et fougueux Rodomont, roi d'Alger, s'élève avec audace contre l'avis de Sobrin ; il ose accuser ce vieillard couvert de lauriers de ne donner que des conseils dictés par la faiblesse de son âge et par la timidité.
Le roi des Garamantes qui s'est fait porter dans ce conseil , prêt à terminer sa carrière après avoir vécu cent dix ans avec gloire , fait écouter sa faible voix; il appuie les raisons de Sobrin, il combat celles de Rodomont. Si vous tentez cette entreprise, dit -il au jeune Agramant, écoutez du moins ce que l'ange du prophète m'a révélé. Vous ne devez espérer aucun succès , si vous ne pouvez réussir à conduire avec vous deux enfants d'illustre naissa^çe que l'enchanteur Atlant élève et retient dans un fort chàtçau d'acier situé sur les monts de Carènç ; ses enchantements rendent cette forteresse inattaquable ; le seul moyen de les détruire, c'est de se rendre le maître d'un anneau que possède Angélique , princesse du Cathay.
Rodomont interrompt le vieux roi, traite ses
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propos de radotages ; et ce vieillard , sans en être ému, persiste à dire à l'empereur d'Afrique qu'il ne peut rien espérer de favorable , s'il ne réussit à forcer la retraite d'Atlant et à emmener avec lui le jeune Roger son élève. Ma mort, dit-il, va vous confirmer la vérité de ce que je vous dis. A ces mots, il expire au milieu de cette assemblée.
Rodomont s'écrie, en voyant tous les autres rois émus de cette mort, qu'il n'est pas étonnant qu'un vieillard perde la vie à la fin d'une aussi longue carrière. Du même âge qu'Agramant , le roi d'Alger excite l'audace naturelle de ce jeune prince qui prend son parti, et conclut à suivre son premier dessein; mais, pour apaiser un certain nombre de rois qui murmurent, il consent à suivre en partie le conseil du roi des Garamantes , et même à ne partir qu'aprè» avoir enlevé le jeune élève d'Atlant.
Sobriu reprit la parole : Seigneur, dit-il à l'empereur, après t'avoir donné les conseils que mon expérience et mon attachement pour toi m'ont dictés, puisque tu prends le parti de passer la mer et d'attaquer la France , je n'hésite pas à te suivre^ à ne te jamais quitter jusqu'à la mort; et nous verrons , dit - il en regardant le roi d'Alget avec hauteur, qui de Rodomont ou de moi te restera le plus fidèle.
Agramant se leva de son trône pour imposer au roi d'Alger prêt à répondre. Il embrassa Sobrin : Sage roi, lui dit -il, je me ferai toujours
Gaérin de Montglave , etc. 2 O
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honneur de suivre vos conseils ; et, puisque vous venez avec moi, je suis sûr de remporter une pleine victoire : commencez donc à m'éclairer sur les moyens de me procurer de gré ou de force l'anneau d'Angélique. ^
Ni les prier çs, ni la force, répondit Sobrin, ne pourraient vous réussir; et, cet anneau ayant la puissance de rendre invisible à l'instant la personne qui le porte , Angélique se déroberait facilement à tous vos efforts : ce n'est que par la luse et l'adresse qu'on peut espérer de l'enlever à cette princesse.
Agramant en convint, et connaissant la subtilité d'un nain qu'il avait à sa suite, il le fit venir. Brunel, lui dit-il, espérerais-tu réussir à dérober l'anneau de la princesse du Cathay, et voudraistu gagner la petite principauté de Tingitane à ce prix?
Brunel tressaillit de joie; il assura son empereur que la seule difficulté qu'il trouverait dans sa réussite , ce serait la longueur du temps : il «'approcha du trône d'Agramant pour le mieux entendre , et de plusieurs rois pour s'informer du chemin qu'il devait tenir. Peu de moments s'étaient écoulés, lorsqu'il remit dans les mains d'Agramant quelques pierreries de son trône , et les riches poignards ou les bourses de tous les rois dont il s'était approché. On rit beaucoup de la subtilité de Brunel , qui, dès le même jour, partit pour Albraque. Agramant sépara l'assemblée, et
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la confiance qu'elle prit en Brunel détermina tous les rois à retourner dans leurs états , et à préparer leiu's troupes pour former la grande armée qui passerait en France, dès que l'empereur aurait en sa puissance l'élève d'Atlant.
Roland, empressé d'obéir aux ordres d'Angélique, suivait eu diligence le chemin du royaume d'Altin, où les jardins et le château de Falerine étaient situés. Il essuya plusieurs aventuras qu'il mit à fin avec sa force et sa valeur ordinaires. Celle qui l'arrêta le plus de temps fut la rencontre qu'il fit dans un bois d'une jeune personne d'une beauté rare, pendue par les cheveux à la * branche d'un arbre, et jetant des cris lamentables : un chevalier d'une haute apparence était à quelques pas derrière elle la lance haute, et deux autres étaient plus loin dans la même contenance.
Roland, ému par la pitié, s'approche de cette jeune fille, que la seule Angélique surpassait en beauté ; il s'apprêtait à la délivrer, lorsque le premier des trois chevaliers lui cria : Arrête, chevalier, ne cherche pas à te rendre le libérateur de la trahison et du crime justement punis. Non, reprit Roland, je ne peux croire que, si jeune et si belle, elle ait pu mériter un pareil supplice, et mon devoir est de secourir les malheureux. Écoute -moi du moins avant que de le tenter, lui répondit le chevalier; et, lorsque tu sauras l'histoire de cette méchante créature, tu croiras
ta valeur mal employée à la délivrer. Roland y consentit.
Le chevalier fait le récit de la vie d'Origile (c'est ainsi que se nommait cette jeune personne). Jamais une femme coupable n'avait pu former une trame plus suivie de trahisons et de noirceurs; elles étaient tellement atroces, que le paladin eut peine à les croire : les cris et les prières d'Origile achevant de le toucher, il persista dans la prière assez impérieuse qu'il fit dé la délivrer, quoique le chevalier l'assurât qu'elle avait été condamnée jiuridiquement à ce supplice.
Les deux autres chevaliers s'avancèrent; Roland ne voulut point céder à leur témoignage : ils en vinrent aux mains; les trois chevaliers furent vaincus, Origile fut délivrée; et cette fiille le priant de la mettre hors de danger, et l'assurant qu elle connaissait le chemin des jardins de Falerine, il la mit en croupe sur Bride -d'or, et la conduisit sous sa garde.
Quoique Roland eût l'air assez sombre et peu galant, la reconnaissante Origile lui fit les plus fortes agaceries : mais l'amour qu'il avait pour Angélique le mettait à l'abri de toute séduction. Très ennuyée et fort piquée d'avoir passé déjà deux jours, et même deux nuits, avec un chevalier trop indifférent, la méchante, lorsqu'elle se crut assez éloignée, ne pensa plus qu'à se remettre en liberté. Le hasard les ayant conduits près d'un perron élevé: Seigneur, lui dit -elle,
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connaissez-vous ce monument singulier? c'est le perron de la Vérité : on trouve sur son sommet une glace très pure ; en y regardant , on voit la personne qui nous est la plus chère ; et la mine douce et riante qu'elle fait , ou l'air contraire qu'elle prend, sont la preuve certaine des sentiments les plus secrets de son ame. Ah ! quel est l'amant qui ne serait pas séduit par une semblable espérance ! et s'il existait encore de ces sortes de glaces, que de mains blanches et potelées s'efforceraient de les briser ! Roland, désirant vivement voir les traits enchanteurs d'Angélique, et connaître ce qu'il peut espérer , n'hésite pas à descendre de cheval, et monte légèrement les degrés du perron.
A peine approchait-il du sommet, qu'il s'entendit appeler par Origile. Chevalier, lui dit-elle, je vous conseille de n'être plus si vif à prendre parti pour ceux que vous ne connaissez point, et de tâcher d'apprendre à voyager à pied. A ces mots , elle se remet en selle , elle presse les flancs de Bride-d'or, et disparaît à ses yeux.
Le bon Roland fiit très mortifié d'avoir été la dupe de cette méchante créature, d'avoir blessé trois honnêtes chevaUers pour l'amour d'elle , et de se trouver à pied au fond d'une foret, hors d'état d'exécuter promptement les ordres d'Angélique.
Brandimart, Aquilant et Griffon, ayant appris d'Angélique qu'elle avait prié Roland d'aller dé-
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truire les enchantements de Falerine, étaient sortis d'Albraque, pour aller l'aider dans cette périlleuse aventure. La tendre Fleur-de-Lis n'avait pu retenir Brandimart entraîné par son amitié pour Roland ; mais elle fut persuadée par son amant qu'il reviendrait promptement auprès d'elle avec celui d'Angélique.
Ces trois chevaliers suivirent le même chemin qu'avait pris Roland ; et quelques jours après, ils arrivèrent sur le soir près d'un château magnifique , où plusieurs dames les accueillirent de l'air le plus prévenant , et les prièrent de se reposer. En entrant dans la cour, ils furent très étonnés de voir le cheval de Rolaiid , Bride-d'or , attaché par la bride , et coururent promptement vers une belle personne que les dames leur dirent être la maîtresse de ce beau cheval. Elle répondit d'un air assez triste à la première question qu'ils lui firent. Hélas! dit-elle, avant-hier je trouvai près d'un pas d'armes, entre deux roches, un cheva- Uer mort, à côté d'un géant fendu d'un coup d'épée jusqu'à la poitrine; et, voyant que ce cheval n'avait plus de maître, je m'en suis emparée.
Quoique les amis de Roland sussent qu'il était invulnérable^ ils le crurent mort, et restèrent plongés dans la plus mortelle affliction. Ils ne purent toucher au festin magnifique qui leur fiit présenté : mais, tandis qu'ils s'affligeaient mutuellement, une troupe nombreuse les surprit sans défense , les couvrit de chaînes ainsi qu'Ori-
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gile , et leur dit à tous les quatre qu'Us pouvaient s'atteodre à perdre la yie.
Griffon avait été tpuché vivemeqt par la beauté de celle qui inoiitait Bride-d'or; c'était la trompeuse Origile. Griffon , en ce moment , sept tout le désespoir d'être hors d'état de la défendre ; prisonnier avec elle, il lui fait les déclarations les plus tendres, lui jure de l'adorer toujours, 3'il peut rompre ses chaînes; et Yoa verra dans la suite que cet imprudent paladin ne fut que tuop fidèle à tenir pette promesse.
Origile et les trois chevalieri^ furent conduits à la porte du château , où , les mains liées fortement derrière le dos, et sans les dépouiller de leurs arme$, on les remoQta sur leurs chevaux; une ^osse troupe de satellites les entoura; et c'est ainsi qu'on les conduisait au lieu marqué pour jieur arracher la vie , lorsque cette troupe fut arrêtée par un chevalier qui marchait à pied. Mââ$, avant de parler dç la suite de cette rencontre , il est nécessaire de revenir à l'indifférent Renaud, qui retouruait en France avec Astolphe, monté sur jB.al>îcan , et les deux fidèles amis Irolde et Praçildç.
Ces chevaliers furent arrêtés par une d^noi* selle haignée de pleurs, qui leur dit qu'étant sQrûe le matin avec sa j«un^ sœur, et comptant traverser ^ Fordinaire uue grande prairie qui la séparait du cha|;eau d'uue de ses parentes, elle^ avaient été très effrayées de trouver une rivière ,
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un poni: défendu par une tour, dans ce même lieu, dont le passage était libre deux jours auparavant. Un géant affreux , leur dit cette demoiselle, est sorti de cette tour, a saisi ma jeune sœur, a voulu se porter à la dernière violence contre elle; ma sœur, se servant de ses ongles et d'un petit poinçon , s'est défendue assez longtemps pour irriter le géant, qui Ta dépouillée toute nue , et Ta fouettée impitoyablement après l'avoir attachée à un arbre. Les chevaliers coururent à son secours; et, tandis quirolde et Prasilde combattaient le géant, Astolphe et Benaud détachèrent la jeune demoiselle et la rendirent à sa sœur. Renaud , se retournant vers le géant , court sur lui dans le moment où le monstre jetait Prasilde dans la rivière, après y avoir jeté sonp ami.
Renaud, furieux, attaque le géant, dont Flamberge ne peut entamer les armes; ils se saisissent; le géant, plus fort que Renaud, lui fait perdre terre, et veut le jeter dans l'eau, comme les deux autres: mais Renaud s'attache si fermement à lui, que le géant , voyant qu'il ne peut s'arracher de ses bras, prend le parti de se précipiter dans la rivière avec lui.
Astolphe les ayant vus disparaître , et ne doutant point que Renaud ne fut étoufiFé sous les eaux, jeta les cris les plus douloureux; et, sans les deux demoiselles, il se fôt précipité pour les suivre; il parcourut vainement la tour : tout ce qu'il put
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apprendre, c'est que cette tour et cet enchantement étaient l'ouvrage de la puissante fée Morgane , qui les avaient créés par son pouvoir pour défendre les avenues de son île du Trésor. Astolphe, désespéré, vit Bayard la tête basse, et hennissant d'un ton plaintif. O bon cheval, dit-il, je ne t'abandonnerai pas, et je te garderai, pour te rendre à ton maître, si quelque miracle du ciel nous le renvoie. A ces mots, quelque cher que lui fôt Rabican, il en descendit pour monter Bayard, sur lequel il reprit le chemin de la France. Ce chevalier à pied, renèontré par la troupe qui conduisait Origile et les fils d'Olivier à la mort, c'était le comte d'Angers. Ayant su d'un soldat qu'on menait ces prisonniers qu'il avait reconnus, pour être dévorés par le dragon de Falerine , il cria d'une voix terrible qu'on les remît en liberté. Cette troupe l'attaqua de toutes parts ; mais en peu de moments, ayant taillé en pièces les plus audacieux , le reste de ces misérables s'enfuirent , et les prisonniers reconnurent leur libérateur. La séductrice Origile embrassa ses genoux, lui cria merci : Griffon intercéda pour elle , et Roland, riant de l'empressement du jeune Griffon et de la terreur d'Origile , pardonna à celle-ci le mauvais tour qu'elle avait osé lui faire. Roland, cependant, craignant qu'elle ne fît quelque nouvelle trahison à son neveu Griffon qu'il en vit fortement éptis, prit le parti d'emmener Origile avec lui, se sépara d'eux, et leur donna rendez-vous
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pour se retrouver dans quinze jours dans Albra^ que, où son cœur l'appelait, dès qu'il aurait exécuté les ordres d'Angélique.
Roland , poursuivant sa route avec Origile , iîit rencontré par une dame qui voulut l'arrêter, et lui dit qu'il courait à sa perte , l'assurant qu'il était près des jardins de Falerine et de l'ile de Mergane. Roland la remercia de ses soins , et la pria seulement de lui montrer le plus court chemin pour s'y rendre. Cette dame le voyant inébranlable: Du moins 9 sire chevalier, lui dit- elle, prenez ce livre qui pourra vous être utile dans cette téméraire entreprise , dont jusqu'ici nul chevalier n'a pu revenir. ^
Roland la remercia, se sépara d'elle; et, la fin du jour approchant, il descendit avec Origile dans la clairière d'un bois , consulta le livre qu'il avait reçu, s'instruisit du chemin qu'il devait tenir; et lorsqu'il eut pris une ample connaissance des aventures qu'il devait éprouver, la présence, ni les nouvelles agaceries d'Origile ne l'empêchèrent pas de se livrer au plus profond sommeil. Cette perfide créature ne le vit pas plutôt endormi, qu'elle s'occupa du dessein de le quitter, et de lui faire quelque nouvelle trahison; elle croyait en devoir une à tout chevalier assez impoli pour dormir à coté d'elle.
Origile commence par tira: doucement Durandal de son fourreau; et, s'étant emparée de cette épée, qu'elle est tentée de plonger daps le sein
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de Roland , elle remet la bride au cheval du paladin, s'élance dessus, et fuit loin de lui de toute la vitesse du léger Bride-d'or.
Roland ne se réveilla qu'à l'aube du jour, et se trouvant sans cheval et sans épée : Ah! perfide femme , s'écria-t-il , que ton sexe est dangereux , quand une ame perverse le porte au crime! Le grand cœur de Roland ne lui permettant pas ce* pendant de renoncer à son projet, il rompt la grosse branche d'un arbre , il s'en forme une massue; et, se conformant à ce que le livre lui vient d'apprendre, il s'achemine à l'entrée de ces redoutables jardins.
Pendafit que Roland ne s'occupait qu'à remplir Tordre qu'il avait reçu d'Angélique, cette ingrate princesse ne pensait qu'à voler en France pour rejoindre Renaud qu'elle adorait; mais, arrêtée par la présence de Marf^ise qui n'était point encore partie d'Albraque, elle cherchait à se distraire par les mêmes amusements qu'elle procurait à cette reine.
Un jour que l'une et l'autre s'étaient enfoncées dans la forêt à la poursuite d'un cerf, Angélique , se trouvant seule, descendit pour se reposer; l'instant d'après , elfe vit s'approcher d'elle un nain , couvert d'un mauvais habit de pèlerin , qui se mit à ses pieds , en la suppliant , comme une divinité favorable, de soulager sa misère. Angélique tira quelques pièces d'or de sa poche ; et le pèlerin , paraissant éperdu de reconnaissance , prit la belle
maiu qui les Itli présentait, parut la baiser avec transport et respect , s'éloigna d'elle , et se perdit dans répaisseur du bois.
Quel fut le désespoir d'Angélique, quelques moments après, de voir qu'elle n'avait plus son anneau , et que le scélérat de pèlerin le lui avait dérobé! Ses pleurs couvrent ses beaux yeux, ses cris appellent à son secours ; Marphise et Torinde accourent : elle leur raconte la perte qu'elle vient de faire; et tous les deux se séparent, et volent sur les traces du larron.
Pendant qu'ils cherchent vainement de tous côtés, le même nain joint, dans une route assez éloignée, le roi Sacripant, monté sur son excellent cheval Frontalet, qui ramenait des chiens tombés en défaut. Ah! seigneur, s'écrie le nain, de grâce, secourez ma maîtresse qu'un chevalier félon vient d'enlever à mes yeux , et d'entraîner au fond de ces masures ruinées où les cris qu'elle vient de jeter me font craindre tout pour elle. Le généreux Sacripant se jette légèrement à terre, tire son épée , court à ces ruines.
Pendant ce temps, le nain saute sur son cheval ; et , se moquant de lui : Chevalier , lui dit-il , laissez ma maîtresse qui se trouve beaucoup mieux dans cette masure, que vous n'allez vous trouver à pied. A ces mots, le nain pique Frontalet, part à toute bride, et Sacripant le suit vainement.
Ce double vol avait été fait par le rusé Bru-
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nel, qui, très satisfait d'être possesseur de l'anneau d'Angélique , avait volé de même l'excellent Frontalet, pour en faire présent au jeune Roger, lorsqu'on l'aurait tiré de la puissance d'Atlant; etBrunel, ayant promptement changé d'habits, reprenait légèrement le chemin de Biserte.
Il n'était encore qu'à très peu de distance, lorsqu'il rencontra Marphise qui poursuivait le nain pèlerin dont Angélique avait tant de siijet de se plaindre. Brunel alors était vêtu trop magnifiquement, et d'ailleurs il était trop bien monté, pour être soupçonné. Seigneur chevalier, lui ditil, oserais -je vous demander si vous n'auriez point rencontré quelque figure approchante de la mienne? Un scélérat de nain vient de m'enlever, par ses ruses, une riche épée, d'une trempe supérieure à celle de la fameuse Durandal, que ma maîtresse Morgane avait forgée elle-même, et qu'elle m'avait ordonné de porter à la célèbre reine Marphise, qu'on assure être présentement dans Albraque. Ah! que je suis malheureux! ni cette reine ni ma maîtresse ne me pardonneront jamais d'avoir si mal exécuté ma commission.
Ne t'afflige pas , mon arpi, dit la guerrière avec un air de bonté; ton accident peut t'excuser auprès de ta maîtresse : quant à moi, qui suis Marphise, je te pardonne de tout mon cœur; et les plus riches épées ne peuvent me tenter, en ayant une aussi belle et d'une trempe aussi parfaite que celle que voici.
I^ guerrière, à ces mots, tira son épée, dont la poignée et la lame étincelaient paiement de la plus vive lumière. Brunel s'approcha pour la voir de plus près. Grande reine , lui dit-il ^ vous seule avez la force de vous servir d'une pareille épée ; je crois que j'aurais peine à la soulever. En disant ces mots, il tendait son bras; et Marphise, souriant ^ sa surprise, lui laissa prendre son épée, pour l'étonner davantage. Mais à peine le traître l'eut -il saisie, qu'il la coucha sur ses arçons, et partit à toute bride, en faisant de grands éclats de rire. Marphise, furieuse, le poursuivit vainement ; quoique son cheval fut très bon , il n'égalait point la vitesse de Frontalet; et la guerrière, doublement animée par la promesse qu'elle avait faite de rapporter l'anneau, et par la perte de son épée, jura de poursuivre ce larron jusqu'aux extrémités de la terre.
Nous savons qu'avant le paisible sommeil de Roland à coté d'Origile, dont cette méchante et jolie créature s'était trouvée bien offensée, il avait lu très attentivement le livre qu'une demoiselle venait de lui donner; et c'est dans ce livre qu'il avait appris que Falerine, ayant connu par son art que ses beaux jardins couraient risque d'être détruits un jour par l'invulnérable Roland , s'occupait alors à forger une épée qui non-seulement pourrait couper les armes ordinaires par la finesse et la force de sa trempe, mais qui pourrait de même trancher et percer jusqu'aux armes enchantées et
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aux corps invulnérables, tels que ceux de Roland et de Ferragus. Falerine espérait remettre cette épée entre les mains de quelque guerrier assez audacieux et redoutable pour attaquer Roland et pour lui donner la mort. Le paladin avait trouvé dans le même livre des instructions pour s'emparer de cette épée, qui lui devenait d'autant plus nécessaire qu'il ne pouvait détruire une partie des enchantements de ces jardins sans ce secours. Roland eût dédaigné la conquête de la seule arme qui pût le blesser , et son grand cœur ne l'eût pas redoutée dans les mains d'Alcide même; mais la perfide Qrigile venait de lui dérober Durandal, et son bras n'était armé que de la branche noueuse d'un chêne dont il s'était fait une massue, et qui ne pouvait être que d'une faible défense contre les monstres qu'il aurait vraisemblablement à combattre.
C'est dans cet état, et l'esprit occupé de tout ce qu'il avait lu , que Roland suivait la route indiquée par le petit livre. Bientôt il aperçut des murs d'une hauteur excessive ; ils formaient une vaste enceinte qui paraissait n'avoir aucune porte : mais ces murs s'ouvrirent d'eux-mêmes, dès qu'ils furent frappés par les premiers rayons du soleil ; un dragon monstrueux en occupait presqu'en entier l'ouverture , en étendant ses ailes écailleuses armées de fortes pointes ; et dès qu'il aperçut Roland, il fit un bond en ouvrant sa large gueule pour l'engloutir. C'était le monstre auquel la bar-
bare Falerine faisait livrer tous les matins l'un des prisonniers qui tombaient dans son pouvoir.
Roland s'était muni d'un bloc de rocbe arrondi qu'il avait trouvé sur son passage : il le lança dans la gueule du dragon avec tant de force , que le bloc pénétra jusque dans sa gorge; et tandis que le monstre se débattait et faisait ses efforts pour le rejeter, le paladin lui porta sur la tête de si terribles coups de sa massue, qu'il lui brisa les os , et lui fit sauter la cervelle. A peine le dragon fut-il tombé mort, que le mur se referma derrière Roland avec un grand bruit. Le brave comte d'Angers n'en fut que plus ardent à suivre cette périlleuse aventure.
Rien n'annonça d'abord au paladin qu'il eût de nouveaux périls à courir. Un parc superbe , orné de tout ce qui pouvait l'embellir , s'étendait au loin ; quelques groupes de statues y fixaient agréablement la vue : des sources abondantes s'élevaient en bouillonnant dans quelques parties : en d'autres, les yeux se reposaient sur la superficie tranquille d'un vaste bassin entouré de roseaux; ils n'étaient distraits que par le battement d'ailes des cygnes qui se jouaient sur ce cristal liquide, et par les chevreuils et les daims qui bondissaient sur ses bords. Un sphinx de basalte, posé sur un bloc de marbre blanc d'où sortait une source, portait pour inscription : C'est en suivant ce ruisseau quon arrive au grand paifillon du jardin, Roland ne balança pas à suivre ce ruisseau qui
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serpentait dans un vallon agréable terminé par un édifice d'une élégante architecture ; les portes en étaient ouvertes, et le premier objet qui frappa sa vue, ce fut la redoutable Falerine, qui, les pieds nus et les cheveux épars, se mirait dans la lame de l'épée qu'elle venait de finir. Le paladin voulut la saisir ; mais elle s'échappa de ses mains , et courut long -temps au travers du parc avant que le paladin pût la joindre : l'ayant à la fin arrêtée par sa ceinture , il arracha l'épée qu'elle portait, et voulut la forcer à lui dire par quel moyen il pourrait mettre à fin cette aventure , et sortir de l'enceinte qui s'était refermée. La fée ne répondit rien , quelques menaces qu'il lui fît ; et Roland ne pouvant se résoudre à tremper ses maiiis dans le sang d'une femme : Je devrais te punir de tant de forfaits, lui dit-il; mais, du moins, je saurai te mettre hors d'état de nuire. Alors, coupant ses longs vêtements par lanières , il s'en ser* vit pour l'attacher étroitement au tronc d'un vieux sapin, et s'éloigna d'elle. .
Roland , examinant alors l'épée qu'il venait de conquérir , lut sur la lame : Balisarde peut donner la mort à Roland, Il rit en voyant cette inscription, et consulta son petit livre sur ce qui lui restait à faire. Bouche-toi soigneusement les oreilles; suis les bords de V étang, portait le livre ; que nulle pitié n'arrête ton bras^ et couure-toi du sang que Balisarde seule peut répandre, Roland obéit à cet ordre, et se servit d'une poignée de
Gaérin de MontgUve, etc. ^9
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(leurs [>our fermer tout accès au son. Il aperçut bientôt une jeune personne d'une beauté ravissante qui sortit à moitié corps de l'eau; et le mouvement agréable des lèvres de cette nymphe lui fit présumer qu'elle chantait. Un beau daiiii blanc sortit aussitôt de l'épaisseur du bois, accourut aux bords de l'étang , parut att^itif k la voix de la nymphe, chancela bientôt, et tomba sur la rive. Roland aperçut que cette prétendue nymplie s'élançait sur ce daim, et l'entraînait au fond de l'eau, qu'il vit teinte de sang l'instant d'après. Roland avait entendu raconter Fhistoire d'Ulysse par le savant Éginard ; il ne douta pas que cette nymphe si séduisante par ses traits , sa belle gorge et ses longs cheveux , ne cachât soas les eaux une vilaine queue de poisson.
Il poursuivait sa route, en réfléchissant combien ces sortes de sirènes sont dangereuses, lorsqu'il eu vit reparaître une autre plus belle, plus riante encore que la première. Regardant le paladin d'un air tendre , sa belle bouche s'entr'ouvrit, découvrit deux rangs deperles ; et l'agréable et léger frémissement de sa gorge d'albâtre annonçait que Philomèle dirigeait sa voix. I^e sage Roland donna dans ce moment un bien bon exemple aux jeunes paladins français; les charmes de la sirène ne purent l'attendrir: mais, voulant s'en rendre le maître, il feignit de succomber à Tenchantement de sa voix; il chancela, se laissa tomber; et la sirène, ne doutant plus de son triomphe, sortit
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presqu'en entier de Teaii pour Tentraifier. Roland la saisit à l'instant par les cheveux : elle était cependant si belle, qu'il l'eût peut-être épargnée; mais comme elle se débattait sur la surface de leau^ tout ce que Roland aperçut de pluâ alors lui fit lever Balisarde, et d'un revers il coupa cette belle tête.
Deux jets de sang s'élancèrent du cou; Roland en couvrit son casque, ses mains et ses armes; il déboucha ses oreilles , longea les bords de l'étang dont la digue et les entours paraissaient fermés par une muraille semblable à la première; Ces murs s'ouvrirent pareillement à son approche; un taureau furieux, dont les deux cornes lançaient un feu plus vif que celui de la foudre, s'élança contre le paladin; un coup de Balisarde coupa l'une de ces cornes : mais Roland , frappé de la seconde, fut renversé; et, s'il n'eût été couvert du sang de la sirène, ses armes et son corps eussent été calcinés par ce feu destructeur. Le paladin se releva; et, lorsqu'il eut coupé d'un autre coup la seconde corne du taureau , ce fougueux animal s'abyma dans la terre, et lui laissa libre cette seconde enceinte. Il l'eût bientôt traversée; et, suivant une allée d'aiî)res élevés , il parvint à la troisième dans laquelle il n'aperçut d'abord qu'un arbre touffu qui dominait tous les autres : mais il s'en éleva dans le moment un oiseau monstrueux, qui fit frémir l'air et 'le sommet des arbres par le sifflement de ses ailes;
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cet oiseau surpassait les plus forts griffons par sa grandeur, son bec et ses griffes tranc&antes; les plus vives couleurs éclataient sur ses plumes, elles éblouissaient les yeux, et Teau corrosive que l'oiseau lançait de son bec les brûlait en les touchant. L'oiseau plana quelque temps sur la tête du paladin en jetant des cris aigus; mais Roland, instruit par le livre, n'eut garde de lever les yeux; et, se couvrant la tête de son bouclier, il attendit l'oiseau qui fondit à la fin sur lui, saisit le bouclier qu'il retenait fortement, mais quil fut obligé d'abandonner, se trouvant enlevé par les fortes serres de ce monstre, qui lança plus vivement que jamais sa liqueur dangereuse. Roland, baissant la tête, sut en garantir ses yeux, et le sang de la sirène défendit le reste de son corps de sa malignité; l'oiseau, voyant Roland courbé jusqu'à terre, voulut fondre sur lui pour le déchirer : mais le paladin, le saisissant par l'une de ses ailes, lui porta de l'autre main un coup assez heureux pour lui couper la tête.
Roland, pouvant alors ouvrir les yeux, vit avec surprise quel était le péril dont il était échappé: croyant n'avoir plus de nouveaux ennemis à combattre, et fatigué des longs et pénibles efforts qu'il avait faits, il crut pouvoir s'aller reposer quelques moments sous un riche portique qu'il voyait à l'autre extrémité de l'allée. Il était près du seuil dcj ce portique, lorsqu'une forte mule dont les pieds étaient d'airain , et qui portait pour
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queue une longue et large épée de bataille, courut sur lui, en faisant retentir Pair d'un braiement affreux, et en dressant: deux oreilles dont la force et la longueur égalaient celles d'un cable. L'intrépide Rolapd n'avait point encore éprouvé de périls aussi pressants que celui qu'il courut alors: au moment où ce paladin voulut porter un coup de Balisarde à la mule , elle se retourna brusquement ; et , lui lançant ses deux pieds d'airain dans l'estomac, elle le jeta loin de dix pieds à la renverse; revenant sur lui, ses longues oreilles se replièrent pour former plusieurs tours qui liaient étroite-ment le paladin : il parvint enfin k se dégager le bras droit; et se servant de Balisarde qu'il n'avait point abandonnée , en deux coups il trancha les deux oreilles et la queue de ce terrible animal , qui s'enfuit et disparut dans la foret.
Roland, maître du portique, le traversa pour entrer dans un beau salon où le paladin , altéré par tant de différents combats, vit une table couverte de mets délicieux, et des flacons de cristal de roche où l'ambre et le rubis liquide des vins les plus parfumés pétillaient et semblaient inviter à boire. Roland , exténué de fatigue , était prêt à succomber à tout ce qui l'attirait à cette table; mais heureusement il se souvint de consulter son livre , qui lui apprit que ces mets et ces vins étaient assoupissants , et que , s'il avait l'imprudence d'y goûter, il deviendrait lui-ménae la proie d'un ogre qui. n'attendait que le moment de le voir privé
(le ses sens, pour le saisir et pour le dévorer.
Le paladin , assez sujet à suivre toitô ses premiers mouvements, connut peut-être alors pour la première fois <}u'il est utile de les réprimer; une réflexion très sage fut le prix de sa prudence: il alla s'asseoir à celte table; il fit semblant de manger, de boire, et de céder, l'instant d'après, au pouvoir assoupissant de ces mets. L'ogre, le voyant immobile, accourut pour Tenchainer; mais Roland, se levant brusquement, coupa Togre par le milieu du corps d'un seul coup de Balisarde, termina cette quatrième aventure ; et , fuyant ces mets empoisonnés , il se remit en marche en sui* vant le vallon.
Le comte d'Angers, chemin £aiisant, consulta son livre; tout ce qu'il y lut annonçait de nouveaux périls , de nouveaux obstacles à surmonter: Tu dois combattre un fort géant , disait le livre ; mais si tu réussis à lui donner la mort y il renaîtra de son sang deux autres géants semblables au premier; et si ces deux géants tombent sous tes coups , quatre autres prendront leur place... Le livre n'annonçait aucun moyen de mettre à fin cette aventure ; une grande lacune interrompait ses instructions.
Quelques lignes au-dessous il était écrit : £e chei^aUer vainqueur et maître de la cinquième enceinte ne peut détruire les enchantements de ces jardins y s'il ne coupe une branche d'arbre à laquelle leur sort est atéacké ; cette branche est par-
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tée par un arbre dont la tête s* élève jusqii aux nuesy et dont le tronc est lisse et dur comme un ivoire poli...
Le Ikhi iloland eût bien désiré que le livre se iiut exf^qcié plus clairement; il se rendait justice, et se sentit bien plus propre à combattre qu a deviner quelques expédients. Allons toujours en avant, se dit -il à lui-même ; bien des gens se croient de l'imagination , sans en avoir; peut-être que moi qui ne m'en sens point du tout, je m'en trouverai, quand j'en aurai le plus pressant besoin : commençons par nous défaire de ce géant. £d disant ces mots , il marcha d'un pas délibéré vers une porte d'argent qu'il se proposait de mettre en pièces avec sa bonne épée; mais un géant de quinze pieds de haut accourut^ et débuta par lai donner un coup de pied si violent au milieu de son bouclier, qu'il l'envoya tombej: à dix pas à la renverse. Ceux qui connaissent Roland imagineront sans peine qu'un pareil traitement le mit de très mauvaise humeur. Anthée,.en touchant la terre, ne se serait pas relevé avec plus de fureur. Son premier début fut de couper la jambe qui l'avait si vivement insulté.
Le géant fit en tombant le même bruit qu'une tour qui s'écroule; et Roland, ramassant cette jambe, s'en servit comme d'une massue pour lui donner sur les oreilles, jusqu'à Ce que sa cervelle et ^n sang eussent rougi la terre; mais il y ga-
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gna peu, puisqu'à l'instant deux géants sembla^ blés au premier se relevèrent, et vinrent attaquer le paladin. Roland n'en fut point étonné : son bras armé de Balisarde leur eut facilement donné la mort; mais il se souvint qu'il en naîtrait quatre autres de leur sang , et nos lecteurs conviendront qu'il est fort ennuyeux d'avoir toujours de nouveaux géants à combattre : Roland prit donc le parti très sage de les colleter l'un après l'autre, de les renverser et de les lier si fortement, qu'ils ne pussent ni se relever ni se séparer.
Sans tirer vanité de ce moment d'imagination qui l'avait si bien servi, le paladin ne s'occupa plus qu'à couper la branche enchantée cachée dans le faîte de cet arbre unique en son espèce , jusqu'au haut duquel une allouette eût mis un quartd'heure à s'élever. Heureusement le savant Éginard, dont le faible était d'aimer à faire des contes, avait appris à Roland le moyen dont Alexandre s'était servi pour démêler le nœud gordien.
Oh, oh! dit-il, avec dix ou douze coups bien appliqués de Balisarde, j'égalerai bientôt la hauteur de cet arbre à celle de l'herbe de la prairie. En disant cela, le bon Roland s'approche, le bras levé, du pied de l'arbre; mais tout-à-coup le faîte s'agite fortement, et bientôt un déluge de pommes d'or , pesant plus de dix livres , tombent sur le paladin, le meurtrissent, et l'étourdissent au point qu'elles l'obligent à se retirer promptement hors de portée de leur atteinte. Il fut donc obligé
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de faire encore un grand effort d'imagination pour surmonter cet obstacle. Des osiers , qui s'élevaient assez près dans un terrain marécageux , lui fournirent les matériaux nécessaires pour faire un grand panier pointu qu'il se mit sur la tête, et qui le couvrait tout entier; ce fut avec son secours que l'habile et prudent paladin brava la chute des pommes d'or , coupa l'arbre par le pied bien à son aise ; et , courant de toutes ses forces à son sommet, dès qu'il fut tombé, il eut bientôt tranché la branche fée avec toutes celles qui la cachaient.
Un tremblement de terre affreux accompagné de longs mugissements, le soleil obscurci, le ciel sillonné par les traits anguleux de la foudre, la terre entr'ouverte d'où s'élançaient des feux dévorants, signalèrent le moment de la destruction des jardins de Falerine : tout ce qui n'était que l'ouvrage de l'art ténébreux de l'enchanteresse disparut , et Roland se trouva dans une campagne aride : mais il y retrouva l'enchanteresse que son pouvoir n'avait pu délier du tronc d'arbre auquel il l'avait attachée. Roland s'approche de Falerine qu'il trouve baignée de larmes et désespérée de la perte de ses beaux jardins; Roland la délie, et la force à le conduire à l'île du Trésor qu'habite Morgane; il la fait marcher devant lui, la tenant toujours par les cheveux. Ils arrivent bientôt auprès d'un grand fleuve sur le bord duquel une forte tour est assise, et défend le passage d'im
pont. Roland voit les armes de Renaud, de Brandimart , de ses deux neveux et de plusieurs chevaliers MBomnés, appendues à cette tour. Le paladin sonne de son cor^ provoque au combat le géant qui défend ce passage; il le précipite dans la rivière après un léger combat ; il passe le pont, traverse une vaste prairie, et parvient librement à la porte d'un palais immense où l'or et les diamants étincellent de toutes parts; il pénètre sans obstacle dans cette vaste enc^nte, et, selon Tinstruction du livre, il en parcourt les jardins.
Bientôt le paladin y trouve la belle fée Morgane endormie sur le bord d'une fontaine ; ses beaux et longs' cheveux flottent sur son sein et sur s^ épaules d'albâtre ; le paladin est peu touché de ses charmes; et, négligeant de consulter son livre , il laisse Morgane endormie , et marche vers les obstacles qui peuvent lui résister. Son premier combat réveille Morgane , qui se relève, et s'échappe de lui; mais c'est en vain que le paladin détruit tous les monstres qui s'opposent à son cotn:age , et qui se renouvellent à chaque pas. Il aperçoit' enfin un palais de cristal très transparent dans lequel il reconnaît que son cousin Renaud, son ami Brandimart, ses deux neveux fils d'Olivier, un jeune prince d'une beauté céleste, et plusieurs autres chevaliers sont renfermés. Déjà Roland lève la redoutable Balisarde pour briser le faible obstacle qui le sépare de ses
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amis et de ses proches ; mais il est arrêté par les cris du jeune prince , qui lui dit que , s'il touche à ce cristal , la tei're s'ouvrira pour les engloutir, et que le seul moyen de mettre fin à ces enchantements est de saisir Morgane par ses longs cheveux, et de l'arrêter.
Roland retourne promptement vers la fontaine près de laquelle il a laissé Morgane endormie ; il trouve cette belle fée réveillée ; elle danse autour d'une fontaine en chantant une espèce de leçon que la fortune et l'amour donnent également : Qui perd V occasion la retrouve bien difficilemenu II veut saisir Morgane ; mais l'hirondelle qui plane doucement sur la pointe des herbes , en les battant du bout de ses ailes , s'éloigne moins rapidement de la jeune fille qui croit pouvoir la prendre, que Morgane ne d'échappé des mains du paladin. Roland la poursuit vainement; elle lui fait parcourir des rochers, des sables mouvants, des précipices; elle s'élance dans les eaux, il les fend d'un bras nerveux après elle. Pour comble de fatigue et de peine, un spectre aiïreux et livide, armé d'un long fouet, le poursuit, le frappe , et Roland , quoique armé , sent tous les coups qu'il lui porte : furieux, il se retourne, il veut frapper un coup de gantelet sur le spectre; il ne trouve qu'une ombré légère qui redouble ses atteintes, en lui criant qu'il est le Repentir, et qu'il le poursuivra toujours. Le paladin fait de nouveaux efforts, il redouble d'impétuosité;
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il saisit enfin Morgane par ses beaux cheveux, et cette belle fée à demi- nue reste immobile et couverte de larmes entre ses bras. Qu'elle était séduisante en ce moment! mais Tamant d'Angélique ne put en être touché : c'est vainement que cette belle fée veut lui prodiguer tous les trésors de la terre ; c'est vainement qu elle semble abandonner tous ceux qui parent sa figure céleste; Roland persiste à lui demander la clef du palais de cristal : elle est forcée de céder. Remmène tes compagnons , lui dit-elle ; choisis dans cette île si riche tout ce qui pourra te plaire : tu sortiras librement de ce palais; les eaux se durciront sous tes pieds, pour te laisser un libre passage; je ne te demande que de me laisser le beau Ziliant que j'adore. Roland le lui promet, reçoit la clef, court délivrer tous les prisonniers, hors le jeune Ziliant qui fond eu larmes, qui lui dit qu'il est le fils du roi Monodant, et que, tout sensible quil est à l'amour de la belle Morgane , il gémit de languir dans une honteuse oisiveté. Roland lui dit que sa parole est engagée à ne le point arracher des bras de la fée, mais qu'il lui promet de revenir dans peu pour le tirer de cette île, et le ramener à la cour d'Éleulh.
Roland , après avoir délivré Renaud , ses deux neveux, son ami Brandimart, et le brave Dudon fils d'Ogier le Danois, se sépare des paladins français , et veut retourner avec Brandimart vers le Cathay. Les deux amis rencontrent dans leur
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chemia une espèce de nain richement vêtu , qui monte un superbe cheval, et qui fuit devant un chevalier à pied : ce chevalier est encore assez loin, pour que le nain s'arrête près du comte d'Angers^ lui fasse un conte en l'air, s'en approche, lui vole Balisarde, et s'enfuie en se moquant de lui. Roland, plus empressé de retourner au Cathay que de poursuivre le larron, continue de marcher, repasse près de Falerine à laquelle il raconte toutes ses aventures dans File de Morgane. Il finit par lui demander des nouvelles de la princesse parente d'Angélique qu'il veut délivrer : Falerine l'assure qu'étant très amie de Galafron , elle n'a jamais attenté à la liberté d'aucune de ses proches. Le bon Roland devrait conclure de ce qu'il apprend de l'enchanteresse qu'Angélique, en lui donnant ses ordres, n'a cherché qu'un prétexte pour l'éloigner d'elle; mais se rend -on jamais à la plus forte vraisemblance, quand elle accuse celle qu'on adore? Roland n'en est point frappé; sa grande ame est. au-dessus du soupçon. Il poursuit sa route avec son ami. Tous les deux arrivent sur les bords d'un fleuve : une demoiselle se présente sur le tillac d'une grande barque, et leur offre poliment de leur faire traverser ce fleuve : ils entrent dans la barque, ils sont conduits dans son intérieur, et le premier objet qui se présente aux yeux de Roland, c'est la perfide Origile qui retombe une jseconde fois entre ses mains avec Durandal et Bride -d'or.
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Roland nëpme également ses excuses, ses larmes , et dédaigne de la punir. Il aborde de Tautre o6té du fleuve; mais, lorsqu'il veut poursuivre sa route, il voit que le chemin est défendu par de larges fossés et une forte tour. Un vieillard, châtelain de cette tour, vient au-devant de lui. Seigneur chevalier, lui dit -il, vous ne pouvez obtenir le passage, sans jurer de rendre un service important au roi Monodant , qui réside près d'ici dans Éleuth, capitale de ses états. Ce prince avait deux fils : l'aîné, nommé Bramador, lui fut enlevé par un chevalier de sa cour, qui, mécontent de lui, crut ne pouvoir mieux s'en venger qu'en s'emparant de cet en£atnt, dont on n'a depuis jamais eu de nouvelles; le second, nommé Ziliant, est le plus aimable et le plus beau prince qui respire. Il faisait les délices du roi Monodant et de sa cour; mais la fée Morgane, l'ayant rencontré dans un bois où la chasse l'avait égaré, n'a pu résister à ses charmes : nous croyons que Ziliant est devenu sensible pour les siens ; et , depuis ce moment , Morgane le retient dans son île du Trésor. Monodant a consulté les mages : le plus ancien et le plus habile a dit à ce malheureux père qu'il ne pouvait espérer la délivrance de Ziliant que de la main d'un paladin français , qui pourrait même lui faire retrouver le premier fils qu'il a perdu. Monodant, en conséquence, a fait bâtir cette tour, et il fait garder ce pas par Varillard, le plus terrible et le plus indomptable géant qui
soit sorti des forets de l'Hircanie : son ordre est d'arrêter tous les chevaliers , qu'aux armes, telles que celles que je vous vois, il reconnaîtra pour être Français, et de les envoyer prisonniers à la cour du roi MonodanL T^ vieillard, en conti^ iiuant son récât, apprit à Roland que ce géant s'était emparé de plusieiu^ chevaliers français, après un long combat; et Roland reconnut, à la description que le vieillard fit de leurs armes, que ce devaient être Renaud et ses compagnons. Le paladin eût pu facilement obtenir un libre passage, en renouvelant un serment qu'il avait déjà prêté lorsqu'il avait laissé Ziliant dans Tîle du Trésor : non-seulement il ne put souflfrir d'avoir Fair de céder à la force, mais il voulut venger rhonneur des chevaliers français, en faisant tomber Yarillard sous ses coups; et, se saisissant d'un cor qu'il vit attaché sur un poteau, le pa* iadin le fit retentir avec force, pour provoquer le géant au combat.
Yarillard parut bientôt, couvert d'armes prèsqu'aussi fortes qu'une enclume. Le combat fut long et terrible; mais Roland étant invulnérable, et Durandal tranchant les fortes armes de Yarillard, et lui faisant de profondes blessures, ce géant prit le parti de la fuite, et se retira vers la tour à grands pas.
Le comt^ d'Angers, poursuivant sa victoire, suivit Yarillard, entra dans la tour après lui. Brandimart alors, qui craint quelque embûche
cachée dans cette tour, suit Roland d'assez près pour voir, en entrant, que Variliard tire une corde; et, du haut du plafond, il tombe des filets d'acier dont Roland est enveloppé. Brandiniart, furieux de cette supercherie, se jette sur Variliard affaibli par la perte de son sang , le tue, dégage Roland des filets : tous les deux restent maîtres de la tour. Origile s'enfuit en méditant une nouvelle trahison ; elle court annoncer au roi Monodant la mort de Variliard , et lui promet, s'il veut lui rendre Griffon qu'elle aime , et qu'il retient au nombre de ses prisonniers^ de lui faire connaître la retraite des deux meurtriers du géant, où il pourra envoyer un fort détachement de ses troupes pendant la nuit prochaine, pour s'emparer d'eux, tandis qu'ils seront plongés dans le sommeil. Monodant y consent; il délivre Griffon, qui, séduit par son amour pour Origile, ne sait plus qu'obéir à cette beauté si perfide. Elle l'entraîne avec elle : loin de retourner à la tour, elle lui fait prendre des chemins détournés; et, lui prodiguant ses faveurs, elle lui fait oublier l'amour de la gloire et de ses proches, pour se livrer en entier à la passion qui bientôt doit lui causer de grandes peines. Roland et Brandimart sont en effet surpris par le détachement que le roi a envoyé, et qui pénètre jusque dans l'intérieur de la tour. On les amène à Monodant : mais dès que ce prince sait que c'est le plus renommé paladin de la cour de France et le célèbre Brandimart, il les comble d'honneurs. Roland
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lui donne des nouvelles de Ziliant, lui rend compte du serment qu'il a prêté, retourne à l'île du Trésor, se jette dans le fleuve pour y pénétrer, saisit Morgane , délivre Ziliant , et le ramène à son père. Le roi Monodant offre au brave paladin de partager ses états avec lui; mais Roland n'accepte qu'un bracelet d'un prix inestimable, dont il se propose de faire un don à la belle Angélique , comme étant le prix de ses victoires. Il part, et, chemin faisant, il retrouve Bride-d'or, qu'il enlève à deux chevaliers , et qu'Origile avait dérobé pour la troisième fois.
Pendant que ces événements se passent dans la cour du roi Monodant, Renaud, Guidon, Aquilant et le prince d'Angleterre, délivrés des prisons de Monodant, reprennent le chemin de la France : ils traversent Astracan, et se trouvent sur les bords de la mer Caspienne. Ils voient sur le rivage une jeune beauté, dont les charmes leur paraissent supérieurs encore à ceux d'Angélique. Astolphe, frappé d'un trait vainqueur, entraîne ses compagnons auprès d'elle. Cette nymphe chantait alors d'une voix mélodieuse sur le bord d'une espèce de petit cap qui semblait tenir au rivage , et tous les poissons qui paraissaient attentifs à ses chants venaient d'eux-mêmes se rendre à ses pieds.
L'indifférent Renaud veut en vain retenir son cousin Astolphe. Cet aimable prince, entraîné par Vardeur de sa passion naissante, n'est plus at-
Gnérin de MontgUyé , etc. ^O
rété p^r ses cris : il descend de cheval , il court à l'extrémité de ce cap , pour se jeter aux pieds de cette nymphe, qui Ta déjà remarqué, qui lui sourit, et qui porte sur lui ses regards enchanteurs. Il se jette à ses genoux; et dans l'instant Renaud voit que ce qu'il a pris pour un cap est le dos d'une baleine monstrueuse, qui s'éloigne à l'instant du rivage, en emportant Astolphe et la nymphe. Renaud fait élancer Bayard dans la mer, pour aller au secours de son cousin : mais une vague impétueuse repousse Bayard sur le rivage ; une tempête s'élève; et bientôt la baleine, Astolphe et la nymphe , disparaissent aux yeux des paladins français, qui, très affligés de la perte, du prince anglais, continuent leur chemin vers la France.
Roland et Brandimart ont peine à partir d'£leuth , où Monodant cherche à les retenir ; mais le premier brûle de se retrouver aux pieds d'Angélique , et Brandimart a le même empressement de rejoindre sa chère Fleur-de-Lis : ils reprennent le chemin d'Albraque. Brandimart est heureux, en revoyant Fleur-de-Lis, dont il est tendrement aimé; Roland croit l'être. Angélique, se trouvant dans l'obligation de feindre avec ce paladin qu'elle vient d'exposer aux plus grands périls, attache à son bras d'albâtre le bracelet que Roland lui présente cooime le prix de la délivrance de Ziliant et de la destruction des jardins de Falerine.
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Roland ne lui parle pas même de la réponse de cette fée, lorsqu'il Va. sommée de lui rendre sa prétendue parente. Ose-t-on jamais exiger une explication.de celle que l'on aime, lorsqu'on est amoureux et soumis? Angélique conserve son. empire absolu, sur Roland; il se croit bien payé par un seul regard de tout ce qu'il a ;fait pour elle : captivé , n'osant même exprimer ses désirs, il est aux pieds d'Angélique comme un lion apprivoisé qu'une jeune bergère conduit attaché par une chaine de fleurs ; et, sans l'injuste prévention d'Angélique pour Renaud, il méritait bien un retour plus sincère et plus tendre.
Les deux paladins trouvèrent Galafron et aa cour dans les plus vives alarmes. Le brave Man^r dricard , devenu maître du vaste empire de la Tartane, par la jnort du gr^nd Agrican son père, avait juré de le venger. Mandricard, plus fort, plus redoutable^ encore qu' Agrican , s'était déjà signalé par mille exploits; trop de férocité seulement obscurcissait les grandes qualit^és et la valeur éclatante de ce prince. , Ayant su que Sacripant , roi de Circassie, avait défendu la ville d'Albraque contre Agrican son père , et qu'il s'était porté contre ce prince à la tête de ses Circassiens dans la grande bataille où cet empereur avait perdu la vie , il commençait par se venger de Sacripant. Il s'était mis à la tête de ses Tartares Nogais ; et , se portant vers les Calmouques qu'il avait joints à ses premières trou-
pes , il avait traversé la chaîne de montagnes qui les sépare de la Citcassie; descendant dati^ les plaines de ce royauine fertile, ses affreux et cruels Tartares avaient fait un massacre horrible du plus beau peuple de l'univers. Le brave prince Lisca» £rère de Sacripant, ayant rassemblé quelques troupes à la hâte , s'était opposé vainement aux premiers efforts de Mandricard : il avait {lerdu là vie pat* la maih de ce farouche guerrier, qui, poursuivant sa victoire , se proposait de conquérir le Cathay > dès qu'il aurait ravagé ià Circassie. Sacripant était parti précipitamment d'Albraque , pour aller défendre ses états, et pour demander des secours à Gradasse, empereur de la Grande- Sérique , qu'il savait être alors à la tête d'une puissante armée.
Il fallait une raison aussi forte, un danger aussi pressant , pour forcer Sacripant k s'éloigner d'Angélique, qu'il laissait presque saUs secours, et dans la dôUlciir du larcin que Brunel avait fait de son. anneau , dont le pouvoir là mettait à l'abri des plus grands périls.
Cette perte cruelle, les meiiaces de Mandricard et le départ ^ubit de Sacripant avaient fait Sentir à la princesse du Gathay de quel prix était la présence de Roland pour Soîi pèi^ et pour elle. Elle prenait donc beaucoup sur elle pour bieh traiter le paladin français: maie Benaud, malgré tant de raitons et dé services, occupait en entier son cœur et son soutenir. Ife pouvant
l'amou&eux. /fiQ
plus résister à soi) impatience de se rapprocher de ce chevalier, la faible et trompeiise Apgélique trouve sans peine l'occasion de parler en particulier à Roland, qui la cherchait s^ris ce$^. le n ai plus mon anneau , lui dit-elle : je pewf. ê\T4d assiégée dans Albraque : je connais , cher comte » votre courage invincible; mais je ne veux plus exposer ai votre tête ni la mienne à de si grands périls. Le sort des armes peut rendre Ms^dricard vainqueur; je ne pense pas sans hprrèuf que je peu:|c devenir sa proie. Ah ! partons 4' Albraque ; né not^s séparons plus, cher comte; conduisez-moi da^is les belles provinces de votre apanage. Qvie puis* je craindre étant sou|$ votre garde ? et quels affreux évènemiSnts ne puis-je pas éprouver, si je m'expose une seconde fois aux hprreurs de la gueiTi*e ?
Qui pourrait exprimer les transports de Roland? lorsqu'il apprend de la bouche même de c?lle qu'il adore, qu'elle veut se remettre sous sa garde, abandonner les états de son père, et passer en Fraince dans les provinces dont il est seigneur. Il se jette à ses pieds, il baise sa belle main qu'elle abandonne pour la premièr^e fqis; il jurjS d^ lui sacrifier sa vie. Il cpart trouver Flevir^derl^s et son ami Brandimart , leqr fait part de ^op bonheur, les détermine sans peine à le suivre en France , et toi|s les quatre préparent l|sur dép^irt pour la nuit suivante.
Ces quatre amants, dont deux seuls étaient hpu-
reux , quoique Roland crût aussi l'être , sortirent d'Albraque sans être aperçus ; et , ne voulant pas s'exposer aux périls de la mer, ils espèrent tra« verser sans obstacle les pays qui les séparaient de la France , croyant qu'elle jouissait d'une paisible paix. Ce royaume commençait cependant alors à devenir le théâtre de la guerre , et Charles avait déjà convoqué ses grands vassaux avec toutes leurs forces- pour résister à Forage qu'il savait être prêt à fondre sur lui. L'eâipereur Agramaat rassemblait en effet une armée formidable, et la flotte la plus nombreuse que la mer d'Afrique eût portée, pour passer en France. Rodomont, en lui montrant son épée, et en partant pour se préparer à là guerre, lui dit d'un air présomptueux: Soyez sûr, seigneur, que je tiens ici la clef de l'Italie et de la Provence ; préparezvous , partez en diligence ; mon bras vous ouvrira le chemin , et vous trouverez les portes de ces riches contrées ouvertes pour vous recevoil*.
Le redoutable roi d'Alger partit en effet pour ses états, où ses troupes, depuis long-temps aguerries , s'embarquèrent peu de jours après sur des vaisseaux devenus déjà les tyrans ^ de la mer par les pirateries qu'ils exerçaient sans cesse. Rodomont comptait se porter sur la Provence; mais repoussé par dés vents contraires , et l'eau commençant à manquer à ses vaisseaux, il fut obligé de faire sa descente en Italie. N'ayant point une armée assez nombreuse pour assiéger Gènes, il
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ravagea son territoire et le Crémonais : cependant Didier, roi de Lombardie, le retint assez longtemps pour ralentir sa marche, et pendant ce temps Charlemagne put se préparer à se défendre contre les efforts de Gradasse, d'Agramant, et de l'ingrat Marsile , qui s'étaient réunis pour détruire et subjuguer l'empire d'Occident.
Roland et Brandimart, ayant Angélique et Fleurde-Lis sous leur garde, marchaient à grandes journées pour s'éloigner des pays soumis à Galafron , et bientôt ils arrivèrent sur les limites des déserts sablonneux de Chama. L'archevêque Turpin ne craint point de parler de la félicité toujours nouvelle dont jouissaient Brandimart et Fleur - de - Lis , qui s'étaient donné mutuellement leur foi; mais il se tait sur Angélique et Roland ; et, sans le témoignage d'un autre auteur, non moins digne de foi, nous ignorerions qu'un jeune et brave paladin français a pu passer les jours et des nuits bien longues près d'une maîtresse adorée, sans en obtenir le don d'amoureuse merci.
Les quatre amants traversèrent avec peine ce vaste désert , où sur la fin les vivres leur manquèrent. Cessant enfin d'avoir les yeux blessés par l'aridité d'un sable brûlant, ils entrèrent dans une forêt où plusieurs chèvres qu'ils aperçurent leur donnèrent l'espérance de trouver une habitation; ils virent en effet quelques cabanes dispersées dans le bois; et bientôt la lueur d'un grand feu, l'odeur même de quelques viandes grillées , les at-