A M. FAUJAS DE SAINT-FOND
Franconville, ce i5 février.
Il m'arrive , monsieur et aimable ami , la plus cruelle aventure : je retrouve, sur mon bureau, une lettre que j'ai eu l'honneur de vous répondre, il y a un mois : le mal est fait; j'en suis désolé, et je me mets sur-le-ehamp à le réparer.
La lettre dont vous m'avez honoré , mon cher et aimable ami , m'aurait fait un plaisir extrême , sans les cruels détails que vous me faites de votre
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santé; M. Guettard m'en avait déjà parlé, non point avec Tair de craindre pour votre état présent, mais le cœur serré de voir que vous ne prenez pas assez sur vous-même.
Si je ne connaissais pas vos lumières, votre courage et votre philosophie , j'entreprendrais de combattre cette espèce d'apathie où je vous voi^; mais je ne peux vous rien dire qu'une tête aussi éclairée que l'est la vôtre, ne se soit représenté déjà : je me tiens au conseil le plus simple et le plus analogue à l'économie animale de l'homme dans lequel elle doit être le plus et le mieux combinée avec la spiritualité ; faites de l'exercice ; sciez votre bois, s'il le faut; oubliez^ s'il est possible, que vous' avez de l'esprit; exercez- vous, comme un montagnard du Mont-Jura; faites circuler votre sang; broyez les fluides; rendez-les plus subtils , en les délayanr par une boisson douce; défendez-vous des acides qui coagulent la lymphe , malgré l'exemple d'un homme qui vous est respectable et cher ; excitez la transpiration , et vous vous trouverez, en peu de temps, beaucoup mieux. Songez , mon cher ami , que l'état où vous êtes est un cercle vicieux d'où vous devez vous tirer : votre mélancolie augmente la stagnation des liquides ; celle-ci augmente votre mélancolie.
M. de Nointel, homme très aimé de la bonne compagnie, fut deux ans dans cet état. Chirac était son ami ; il va trouver le grand-prieur d'Or-
léans et plusieurs gens aimables de cette société; ils conviennent de leurs 'faits ; un soir , sur les dix heures, huit d'entre eux, bien déguisés, entrent brusquement dans la chambre de M. de Nointel, courent à son lit, le roulent dans ses couvertures, et l'enlèvent sans lui dire un mot; il se démène; on le serre plus étroitement; on le porte dans une gondole à six chevaux ; on la fait courir à toutes jambes; on arrive à la jolie petite maison du grand-prieur; pas une lumière, silence absolu; on le porte dans un grand lit : on ferme les rideaux^ et on le laisse ^eul à lui-même rêver une heure à ce qui lui arrive : au bout de ce temps , il entend la flûte de Blavet et le violon de Quignon qui forment une harmonie éloignée ; tout à coup une grande porte s'ouvre; la clarté de cent bougies lui fait voir une table en désordre , des filles vêtues en nymphes et en bacchantes, et ses meilleurs amis le verre à la main : le grand-prieur , l'aimable marquis de Fargis , et le célèbre Thévenard habillé en Silène, accourent à son lit, le verre à la main: Mademoiselle Salle , en nymphe , Camargo en bacchante, viennent le couvrir de fleurs : M. de Nointel frémit ; mais déjs^ ce frémissement était agréable; de grosses larmes couvrent ses joues; il reçoit un bouquet de Salle , un verre de vin de Champagne de Camargo ; il serre ses amis dans ses bras ; ou le couvre d'une robe-de-chambre couleur de rose on lui met une couronne de lierre ; on le porte à table; il sourit à ses amis, agace les filles
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d'Opéra, chante et boit avec eux, s*entvre, se rendort et se réveille complètement guéri; il a vécu huit ans depuis, gaillard et très heureux. Au bout de ce temps, il retombe; Chirac, Thévénard, Fargis étaient morts; le grand-prieur était dévot, et le pauvre Nointel ne sortit plus de son état.
Je vous fais cette longue histoire, pour vous prouver que l'émotion (d'abord lugubre) mais passant rapidement aux sensations les plus agréables, donna la secousse nécessaire à ses ner£s pour les remettre à leur ton, dissiper les engorgements , relever le diamètre des couloirs affaissés par la langueur ; et tout se ranima en lui , comme on ranime une horloge, en excitant l'oscillation de son pendule. Que n'êtes -vous ici, mon cher et aimable ami ! je vous jouerais de bien bon cœur un semblable tour : mes plus graves confrères qui vous estiment et qui vous aiment, s'y prêteraient; et ma fille et madame Adanson seraient ks nymphes qui vous rappelleraient au plaisir d'exister. Essayez tout ce qui pourra rire à votre esprit; mais évitez la vie trop sédentaire.
Je n'ai pas échappé d'avoir la grippe; mais j'étais bien averti par mon ami Lassone; de l'eau sucrée, une diète non absolue, le lit et la transpiration m'en ont tiré; tous ceux qu'on a saignés sont morts, ou dans les sept premiers jours, ou dans les six semaines du mal; cette grippe épidémique est une humeur qui roule
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dans le saiig , et qui se déclare par la courbature , le mal de tête et le frisson; la fièvre et l'oppression suivent; mais ils cèdent après trois jours au lit, diète et eau sucrée : si l'on saigne, l'humeur se porte sur-le-champ sur les poumons, parmi ceux qui ne meurent pas d'abord : dans les jeunes, cette humeur qui tapisse les bronches et remplit leurs vésicules, devient si corrosive, qu'en peu de jours les ulcères se déclarent, les tuniques des bronches et le parenchyme du poumon est détruit; les vaisseaux mêmes sont détruits; l'hémorrhagie tue; dans les vieillards, l'hydropisie de poitrine les emporte; Bouvard n'a point voulu démordre de son système meurtrier; on compte trente-sept de ses victimes connues : mon pauvre ami et confrère , M. de Vallière , en est une : hélas! lui, M. de Saint- Auban et moi, nous défendions avec chaleur les principes physico-mathématiques si bien reconnus de l'artillerie ancienne , contre les prestiges de la nouvelle; mais M. de Vallière nous manque bien; M. de Saint-Auban ne se décourage pas, et écrit en homme éclairé, en homme d'honneur et en bon serviteur du roi ; l'avis de notre Académie est pour l'ancienne, et nos confrères se sont rendus à l'évidence, exposée dans le mémoire de M. de Vallière et dans le mien.
J'ai eu du moins la satisfaction de voir réussir mes soins, et mes vives soUicitaticms pour notre ami le comte de Milly; il est élu en la 'place de
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M. de Vallière. Quoique je n'aime pas à solliciter, je reprendrai toute mon ardeur pour M. de Milly, quand vous vous présenterez, et j'ose vous assurer que je vous connais déjà bien des voix presque aussi acquises que celle de mon coeur pour vous.
Le duc de Chaulnes et le duc d'Ayen étaient les concurrents; tous les deux sont bien dignes d'une place ; M. de Chaulnes nqus a fait voir dés expériences bien ingénieuses sur l'air fixe; il a porté à l'Académie, des couches remplies des vapeurs émanées d'une cuve de bierre en fermentation : ces vapeurs se sont fixées dans des cruches, au point que nous ayant prouvé leur existence par l'extinction de la lumière dans celles qu'il nous disait être pleines, nous ayant de même prouvé le vide d'autres cruches dans lesquelles la lumière ne s'éteignait pas , nous l'avons vu verser de la cruche pleine dans la vide, comme si c'eût été de l'eau, sans toutefois pouvoir apercevoir de vapeur, et la cruche s'est trouvée si bien remplie par l'inclinaison de l'autre, que la bougie s'y est sur-le-champ éteinte; cette expérience est ravissante , d'accord ; mais qu'est-ce que cela prouve si ce n'est que toute forte émanation, toute moffette de mine est épaisse, adhérente, au point même de pouvoir (repoussée par l'air) s'épaissir à sa superficie en pellicule imperceptible? mais cet air fixe ne pourra jamais servir à aucun usage, et un ventilateur de M. Haies
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est mille fois plus utile, que la découverte un peu plus palpable de ce que nous connaissions déjà.
J'ai essuyé les lenteurs typographiques; mais enfin ce recueil d'œuvres mêlées, que vous avez le reproche à vous faire avec ma famille et mes amis, de m'avoir forcé de lâcher en plaine, ce recueil paraîtra le mois prochain : donnez* moi vite une adresse, et je vous l'enverrai; il aura cinq cents mortelles pages; tant pis pour les lecteurs et le libraire Cellot à qui je l'ai donné.
L'Académie m'a fait promettre de donner au mois de septembre prochain à l'imprimeur, ce mémoire trop honoré, cher ami, par l'approbation publique que vous lui avez donnée; ma parole est lâchée : allons donc, quand cet ouvrage systématique (tant soit peu) paraîtra, j'es- 'père vous avoir pour défenseur. Si la Bibliothèque des Romaps, ouvrage agréable, fait sous les yeux de M. de Paulmy, va à Montelimart, lisez le tome d'avril prochain; vous y trouverez l'extrait que j'y donne de Tristan de Léonais, le plus ancien et le meilleur de nos vieux romans : j'espère qu'il vous amusera. Adieu, cher et aimable ami; donnez-moi de vos nouvelles. Madame de Tressan et mes enfants s'unissent à mes vœux pour vous , et au tendre attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
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AU MÊME
Je résidais à Boulogne sur mer, et je commandais en Boulonnais et Picardie, comme lieutenantgénéral, en 1748. C'est dans cette année, au mois de septembre, que j'envoyai à racadémie des Sciences de Paris, le fruit de trois ans d'expérience sur l'électricité , dans un mémoire intitulé : Essai sur V Électricité y et sur différents phéno^ mènes qu*on lui peut attribuer, L'Académie nomma pour commissaires à l'examen de cet ouvrage, MM. de Réaumur, de la Condamine, Morand père et NoUet ; le mémoire resta huit mois à l'examen 2 l'Académie en porta le jugement que vous avez lu en 1749» et me fit l'honneur de m'élire. Je fiis élu peu de temps après par la Société royale de Londres, par l'Académie de Berlin et par celle d'Édim*bourg. L'assurance dans mes opinions, que m'ont donnée vingt-six ans d'observations de plus ^ m'autorise à faire aujourd'hui imprimer ce long ouvrage, sous le titre X Essai sur le fluide électrique^ considéré comme agent unii^erseL
Voilà, mon cher et aimable ami, ce que vous vouliez savoir.
J'ai travaillé en quarante -six et quarante-sept aux expériences. J'ai écrit au commencement de quarante-huit , tandis que M. Folkes et MM. Wat-
son et Élicott travaillaient à Londres sur le même objet par un travail qui s'est rapporté au mien , et j'ose dire que M. Watson et moi nous avons travaillé le plus utilement dans ce temps, et j'ai eu le premier le mérite d'en généraliser les faits et leurs résultats; de grâce, mettons en train au plus vite l'impression des Réflexions sommaires sur l'Esprit. Cet ouvrage, qui sera bien reçu du public, préparera le succès du grand ouvrage physique : de grâce, cher et aimable ami, venez consoler le pauvre goutteux, et dîner avec moi ou aujourd'hui ou demain. Je vous embrasse bien tendrement.
AU MEME. I
A Franconville , ce 28 juillet 1775.
Croyez -VOUS donc, monsieur, qu'on puisse vous aimer faiblement, et que je ne sois pas dans l'inquiétude de n'avoir aucune nouvelle de vous? depuis votre départ, nos amis de Paris font les mêmes plaintes , et nous sommes affligés de votre silence.
Je suis bien touché , bien reconnaissant des choses trop obligeantes que vous avez eu la bonté de dire à mon sujet dans la lettre pleine d'esprit et de lumières que vous avez fait imprimer dans
le Journal de l'abbé Rosier. J'ai commepcé à vous obéir : j'ai lu un mémoire dans une de nos séances, où j'ai rappelé les anciennes dates de 1748 pour mon ouvrage sur l'électricité. Ce mémoire fut si bien reçu par l'Académie, qu'on m'y traita presque comme une pièce nouvelle qui réussit^ et je fus très encouragé, très pressé même de faire paraître mon ouvrage l'hiver prochain : je me suis mis à y faire quelques corrections et quelques notes nécessaires, et j'ai beau jeu pour travailler à mon aise : car j'ai loué, il y a un mois, une maison charmante à Franconville, deux petites lieues au-dessus de Saint-Denis , où M. de Cassini a sa maison.
Je domine sur toute la vallée de Montmoreiici. J'ai de quoi bien loger toute ma famille ; de beaux et utiles jardins que je cultive comme Candide : j'ai une société charmante, et je vois de tous côtés une belle culture , l'abondance , vingt beaux châteaux , huit gros villages : joignez à cela le bon air, une société aimable, le bon marché des vivres; voilà où je me suis choisi une retraite que vous embellirez par votre présence : c'est là que je compte passer tous les ans depuis le \^^ avril jusqu'au \^^ novembre , et pouvant aller à Paris dans une heure et demie, je vais régulièrement à nos séances avec M. de Cassini, et je vois deux fois la semaine mes confrères et mes amis de Paris.
Pendant que je mène cette vie douce, je crains
bien, monsieur, que vous et notre cher et très nécessaire confrère, M. Guettard , vous n'essuyiez des fatigues cruelles dans vos recherches si inté* ressantes: vous devez éprouver souvent le passage subit du froid au chaud dans vos montagnes; et, malgré tout Tintérét que nous ayons à vous voir suivre vos observations , nous vous aimons trop tous les deux pour ne pas frémir de tout ce que nous savons que votre courage et votre ar«> deur pour le travail peut vous faire essuyer.
Je n'ai point encore entendu parler de l'édition de Bernard Palissy avec vos commentaires dont j'ai la plus haute idée ; cet homme singuUei' a fait une critique bien frappante des théories qui ne sont pas fondées sur une observation constante et sans prévention ; il parle sur les fossiles et les fontaines naturelles et artificielles , d'après la nature , qui , comme le sait , l'enseigne et le pratique M. Guettard , ne nous trompe jamais y quand nous savons bien l'interroger et l'écouter.
En bien suivant l'étude des fossiles anti-diluviens, et par ceux-là j'entends les corps marins qu'on trouve en bancs et en grosses masses , telles que les gros madrépores de Lorraine dont plusieurs montagnes de cette province sont couvertes, non-seuleipent on trouve des preuves certaine^ de l'antiquité de la terre et de l'immersion de presque toutes ses parties sous les eaux de la mer : mais on connaît par quels degrés les tests de ces . coqui^age$^ se , sont altérés , fondus ,
ont fourni la matiàre calcinable, la matière crayonneuse , et l'ont liée par le fort gluten qui liait et donnait adhérence aux particules de leur substance. C'est ainsi qu'on voit que la matière animale contribue pour les trois quarts dans toutes les pierres calcaires et dans la couche de terre végétale dont la substance la plus fine s'unit avec l'eau pour nourrir les végétaux. J'avoue que si j'avais à me former une idée de la matière terrestre, j'en réduirais les principes élémentaires au verre pulvérisé en sable qui en forme la base, à l'acide qui en est la vie, au soufre qui en est le lien, et à une composition du tout ensemble qui compose le sel , principe de la saveur. Mais vous êtes avec un grand maître; vous le devenez vousmême : je me plais seulement à vous dire que je crois avoir bien vu, et que toutes mes recher^ ches et mes observations m'ont persuadé que les détriments des corps marins entrent pour les trois quarts de ce qui fournit à la végétation , qui fournit à son tour tout ce qui entretient l'animalité ; ce qui me fait présumer que les premiers êtres organisés créés sont tous les animaux marins ; ce; qui s'accorde très bien avec la Genèse, qui dit; « Au commencement , Dieu créa le ciel et la terre; A la terre était vide , stérile , et les eaux couvraient fi sa suT£aice » ; donc les eaux ont été créées avant l'ouvrage des six jours : et ces six jours mêmes doivent-ils être évalués à des jours de vingt-quatre heures ? Ce n'est point l'avis de saint Augustin ,
de saint Grégoire de Nissa, et de plusieurs pères' qui se sont crus en droit d'expliquer l'ouvrage des six jours , et de donner un ordre successif au développement des êtres créés, quoiqu'ils partent d'un seul principe : Qui manet in œternum y creavit omnia simul. Les trois premiers jours avant la création des astres, et par conséquent avant la rotation des soleils sur leurs axes, peuvent avoir été des périodes très longues. Mais je ne fais que vous répéter ici ce que vous avez déjà pu voir dans mon ouvrage. Voilà ma façon de voir : je vous conjiure de me faire part dans quelque temps de la votre. Si nous nous rapprochons, vous redoublerez mon espérance d'avoir frappé au but. A propos , cher et aimable ami , vous avez emporté mon Bernard Palissy, et je n'ai plus le moyen de devenir riche. Rendez-m'en donc vite un autre ; car j'en ai grand besoin : on n'a encore rien fait pour moi , et la façon dont on me traite jusqu'ici me paraît bien dure. Cependant M. de Maurepas me donne des espérances , et M. dé Malesherbes , approché du trône , m'en donne de nouvelles. Adieu , cher et aimable ami, recevez mille tendres compliments de madame de Tressan. Je ne vous dis rien de ma fille qui es,t chez elle ; mais tout ce qui tient de moi doit vous aimer. Mille assurances du plus tendre attachement à M. Guettard , de ma part et de celle de M. de Thury. Adieu ; aimez-moi , si vous êtes juste ; écrivez-moi , si vous voulez me faire plai-
sir, et soyez persuadé du tefldre et inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être , etc.
Embrassez pour moi mon cher et respectable cousin le comte de Marcieu ; dites - lui que lorsque la colère me prend de n'être pas maréchal de France, je me dis que le comte de Marcieu méritait de l'être plus que moi.
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