‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 3)Chapitre 118 sur 123 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

12 novembre 1760, à Ferney, par Genève,

Respectable et aimable gouverneur de la Lorraine allemande et de mes sentiments, mon cœur a bien des choses à vous dire; mais permettez qu'une autre main que la mienne les écrive , parce* que je suis un peu malingre.

Premièrement, ne convenez-vous pas qu*il vaut mieux être gouverneur de Bitche, que de présider à une académie quelconque? Ne convenez-vous pas aussi qu'il vaut mieux être honnête homme et aimable, qu'hypocrite et insolent? Ensuite n'êtes-vous pas de l'avis de l'Ecclésiaste qui dit:

Tout est vanité j excepté de viure gcUmemi avec ce quon aime?

Je m'imagine, pour mon bonheur, que tous êtes très heureux; je crois que vous Fêtes de la manière dont il faut Tétre dans ce temps -ci, loin des sots, des fripons et des cabales. Vous ne trouverez peut-être pas à Bitche beaucoup de philosophes; vous n'y aurez pas de spectacles, vous y verrez peu de chaises de poste en cul de singe; mais eu récompense vous aurez tout le temps de cultiver votre beau génie, d'ajouter quelques connaissances de détails à vos profondes lumières; vos amis viendront vous voir; vous partagerez votre temps entre Lunéville, Bitche et Toul; et qui vous empêchera de faire venir près de vous des artistes et des gens de mérite qui contribueront aux agréments de votre vie? Il me semble que vous êtes très grand seigneur; cinquante mille livres de rente à Bitche sont plus que cent cinquante mille à Parts. Je ne vous dirai pas que notre règne vous advienne, mais que les gens qui pensent viennent dans votre règne.

Si je n'étais pas aux Délices, je crois que je serais à Ktche malgré frère Menou.

Frère Saint-Lambert qui est mon véritable frère (car Menou n'est que feux frère), frère Saint* Lambert, dis- je, qui écrit en vers et en prose opmme vous, m'a mandé que le roi Stanislas n'était pas trop content que je préférasse le légis-

lateur Pierre, au grand soldat Charles. J'ai fait réponse que je ne pouvais m'enipêcher en conscience de préférer celui qui bâtit des villes à celui qui les détruit, et que ce n'est pas ma faute si sa majesté polonaise elle-même a fait plus de bien à la Lorraine par sa bienfaisance , que Charles XII n'a fait de mal à la Suède par son opiniâtreté. Les , Russes donnant. des lois dans Berlin, et empé* chant que les Autrichiens ne fissent du désordre, prouvent ce que valait Pierre ; ce Pierre entre nous vaut bien l'autre Pierre , Simon Barjonne.

Vous devez actuellement avoir reçu mon Pierre; il me fâche beaucoup de ne vous l'avoir point porté; mais il a fallu jouer le vieillard sur notre petit théâtre, avec notre petite troupe, et je l'ai jfait d'après nature. Je suis enchaîné d'ailleurs au char de Cérès comme à celui d'Apollon; je suis maçon, laboureur, vigneron, jardinier: figurezvous que je n'ai pas un moment à moi; et je ne croirais pas vivre si je vivais autrement; ce n'est qu'en s'occupant qu'on existe. Voilà en partie ce qui me rend grand partisan de M. le maréchal de Belle-Isle ; il travaille pour le bien public du soir au matin, comme s'il avait sa fortune à faire. Tout son malheur est que le succès de ses travaux ne dépend point de lui. Le maréchal de Daun ne me paraît pas si grand travailleur.

Mon très aimable gouverneur , vous êtes plus heureux que tous ces messieurs-là ; vous êtes le

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maître de votre temps, et moi je voudrais bien employer tout le mien auprès de vous.

Recevez le tendre et respectueux témoignage de tous les sentiments qui m'attachent à vous pour toute ma vie. Le Suisse Y....

Au château de Feméy, par Genève, a8 février 1767.

Votre souvenir m'a bien touché , monsieur, et votre ouvrage a fait siir nioi l'impression la plus tendre. Voilà comme je voudrais qu'on fît les oraisons funèbres : il faut que ce soit le cœur qui parle ; il faut avoir vécu intimement avec le mort qu'on regrette. C'étaient les parents ou les amis qui faisaient les oraisons funèbres chez les Romains. L'étranger qui s'en mêle, a toujours l'air charlatan ; il y a même une espèce de ridicule à débiter avec emphase l'éloge d'un homme qu'on n'a jamais vu. Mais où sont les courtisans dignes de louer un bon roi? Il n'y a peut-être que vous. Les patriciens romains savaient tous parfaitement leur langue. Les lettres de Brutus sont peut-être plus belles que celles dé Cidéron; César écrivait comme Saliuste. Il n^eli est pas ainsi parmi nous autres Welches. Votre ouvrage est vrai, i! est

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attendrissant, il est bien écrit; je vous remercie tendrement de me l'avoir envoyé*

Je me suis informé de vous à tous ceux qui ont pu m'en donner des nouvelle», je ne vous ai jamais oublié. Je savais que vous aviei^ fait des pertes , et je croyais' qu'on vous avait dédommagé. Vous comptez donc aller vivre en philosophe à la campagne. Je souhaite que ce goût vous dure comme à moi. Il y a treize ans que j*ai pris ce parti, dont je me trouve fort bien. Ce n'est guère que dans la retraite qu'on peut méditer à son aise.

Je signe de tout mon cœur votre profession de foi; il paraît que nous avons le même catéchisme. Vous me paraissez d'ailleurs tenir pour ce feu élémentaire que Newton se garda bien toujours d*appeler corporel. Ce principe peut mener loin; et si Dieu , par hasard , avait accordé la pen* sée à quelques monades de ce feu élémentaire, les docteurs n'auraient rien à dire ; on aurait seulement à leur dire que leur feu élémentaire n'est pas bien lumineux, et que leur monade est un peu impertinente.

Je suis affligé que vous ayez la goutte; mais il paraît que ce n'est pas votre tête qu'elle attaque.

Vous faites donc actuellement des vers pour votre fille, après en avoir fait pour la mère. Si elle tient de vous , elle aura du sentiment et de

Sa.

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l*esprit. Il faut que vous me permettiez de lui présenter ici mes respects.

Je n'oublierai jamais mon cher Panpan ; c'est une ame digne de la vôtre. Que fera-t-il quand vous ne serez plus en Lorraine ? Toute la cour de votre bon roi va s'éparpiller, et la Lorraine fie sera plus qu'une province. On commençait à penser: ces belles semences ne produiront plus rien. C'est vers la Marne qu'il faudra voyager.

Notre lac de Genève fait bien ses compliments à la Marne. Ne tremblez point pour les personnes dont vous vous souvenez ; jamais querelle ne fut plus pacifique. Nous avons , à la vérité , des dragons; mais ils sont aussi tranquilles que les Genevois.

Adieu, monsieur, conservez-moi des bontés, qui sont la consolation de ma vieillesse. Votre paquet m'est venu par Paris, après bien des cascades. V..i.

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LETTRE XXL

II février 1776.

Je ne sais pas bien de quoi il s'agit, monsieiu*; mais je vois que l'on commet une injustice ridicule et affreuse. Tout me persuade qu'il y a un parti pris d'opprimer ceux qui ont la vertueuse folie

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de Youkxip éclairer les hommes. La petite aventure qu'essuya Tannée passée le pauvre La Harpe^ me fit naître cette idée, et tout me l'a confirmé depuis. Jugez si Thomme qui se plaignit à vous d'une épitre qu'on lui imputait , avait raison de se plaindre. Vous savez qu'il n'y a nul ouvrage qu'où ne puisse empoisonner, et nul homme qu'on nç puisse persécuter.

Je vous prie très instamment de vouloir bien me dire quel est Vinfertuné qui m'a écrit de chez vous; quel est le scélérat qui le poursuit ; pourquoi on l'accuse d'être l'auteur d'un ouvrage qui n'est pas sous son nom ; quelles procédures on a faites contre son ouvrage et contre sa personne. Est -il décrété de prise de corps? Est-il poursuivi par le procureur du roi? A-t-il des défenseurs et des protecteurs? Il faut dans ces affaires en agir comme en temps de peste. Cito , longé , tardé. Fuyez rite , allez loin , revenez tard.

Pythagore a dit : dans la tempête adorez Véchç> ; cela signifie , à mon avis : si on vous persécute à la ville , allez-vous-en à la campagne. Votre homme fait fort bien d'adorer l'écho de Franconville. Les échos de ma retraite saluent très humblement ceux de la vôtre.

Je vous demande en grâce de m'instruire pleinement de tout, oii d'engager votre réfugié à m'instruire.

Agréez mes respects et mon tendre attachement, qui ne finira qu'avec ma vie. V....

5oa LETTRES.

P. S. Le philosophe qui adore actuellement Técho Franconville , pendant le plus ridicule orage du monde , ne doit pas douter du vif intérêt que je prends à lui. Je dois d'ailleurs lui dire : hodiè tibi^ cr(is mihi. Il peut, en attendant, me donner ses ordres en toute sûreté.

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