DE M. MOREAU DE MAUPERTUIS
sentir le prix, fut le fruit du loisir qu'il se ménagea dans la retraite où il vécut pendant son séjour à Bordeaux.
Le peu de sûreté d'un embarquement , les événements et les délais auxquels il allait s'exposer, même sur un bâtiment neutre, dans des circonstances que personne n'ignore; l'état de sa santé , et les conseib de ses amis lui firent abandonner la résolution de prendre la voie de la mer pour laquelle il avait eu toujours un goût particulier. Il se rapprocha de l'Allemagne en prenant sa route par Toulouse. Au commencement d'octobre il y reçut une lettre de Sa Majesté prussienne, qui lui permettait d'aller passer l'hiver en Italie , et de ne consulter que sa santé sur le temps de son retour à Berlin.
L'agrément qu'il trouva dans le commerce de quelques amis d'un mérite distingué , les approches de la mauvaise saison l'arrêtèrent pendant l'hiver à Toulouse.
Bientôt le bruit des armes toujours affligeant pour un philosophe , mais que les circonstances rendaient encore plus affreux , la perte coup sur coup de plusieurs personnes qui lui étaient chères, une longue privation des nouvelles de celle qui lui était plus chère encore, lui livrèrent les plus cruels assauts.
Ses lettres nous apprirent alors qu'un état si violent commençait à être . au-dessus de ses for-
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ces; nous ne pouvions plus les ouvrir qu'en frémissant; il nous y demandait de la consolation et des conseils, et ne nous faisait que trop connaître qu'il n'était plus capable d'en recevoir. Un coup plus imprévu que tous les précédents acheva de Taccabler à Lyon , où il s'arrêta pendant deux mois. L'académie de cette ville florissante saisit ce temps pour se l'acquérir; mais les charmes qu'il dut trouver dans la société de plusieurs de ceux qui la composent ne purent le fixer long-temps; il partit de Lyon sur la fin de juillet, croyant ne devoir plus prolonger son séjour en France.
En vain je lui offris la cour de Stanislas pour asyle; il ne voulut point en troubler la paix et la félicité par les plaintes d'un malheureux : il eut à peine la force d'aller à Neufchâtel, l'un des domaines de Sa Majesté prussienne; là, dans les moments de relâche que lui laissaient des douleurs d'entrailles devenues vives et fréquentes , il jouit de la société d'un ancien ami (i), et bien digne de l'être, milord maréchal, gouverneur de cette principauté. '
M. de Maupertuis reçut encore dans cette ville de nouveaux témoignages d'estime et d'amitié de
(i) Milord Khîett, grand-maréchal-né d'Ecosse, frère du grand-général Khiett , tué à la tête des armées du roi de Prusse.
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Sa Majesté prussienne, et pleine liberté de différer son retour. Il partit de Neufchâtel le i4 octobre 1768, pour se rendre à Berlin, et dirigea sa route par Baie , où MM. BernouUi nos confrères l'attendaient, et reçurent dans leurs bras cet ami malheureux , et déjà frappé du coup mortel qui devait bientôt nous l'enlever.
Après un nouvel orage qui fît désespérer de sa vie au mois de décembre suivant , et qui le détermina à faire ses dernières dispositions , il eut pendant quelques mois des lueurs d'espérance. Le 1 7 avril 1759, toutes les mesures pour son retour à Berlin étaient prises , et le jour de son départ pour Leipsick fixé ; il voulut faire un essai de ses forces , et sortit en voiture : mais ses douleurs d'entrailles furent si violentes qu'il tomba sans connaissance ; l'abcès dont il devait périr était déjà formé; depuis ce temps il ne fit plus que languir et souffrir avec courage.
Que ne puis-je ici entrer dans les détails ! Que ne puis-je peindre avec des traits assez touchants toute la famille du vertueux Jean BernouUi entourant le lit de ce cher malade, et jusqu'à ses plus jeunes enfants lui donnant sans cesse des secours proportionnés à leurs forces !
Amitié pure, vertu sublime, sentiment délicieux qui peut embellir jusqu'à nos derniers moments , tes droits chers et sacrés furent tous remplis!.... L'abcès avait fait trop de progrès pour ne pas faire connaître à M. de Maupertuis que sa fin était
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proche et certaine; il n'eu fut point efirayé, il profita du temps qui lui restait, en philosophe chrétien, et jusqu'au dernier soupir il éleva son ame aux grandes vérités qui avaient toujours régné dans son cœur.
Il renouvela pendant ces derniers jours ses dispositions; et, faisant de ses biens un partage qui répondait aux sentiments qui pénétraient son ame, il donna à madame de Maupertuis les biens qu'il avait en Prusse ; à la sœur la plus tendrement aimée, ceux qui lui restaient en France à son confrère, son émule et son ami, à M. de La Condamine, un aimant précieux qu'il portait toujours avec lui, présent bien digne de remarque, puisque c'est exactement le même que le grand Newton laissa en mourant au célèbre Macklaurin (i).
Nous l'avons perdu le 37 juillet de l'année der^ nière, et madame de Maupertuis est arrivée à Baie un jour trop tard pour lui fermer les yeux. Je n'essaierai point ici de peindre quelle fut la dou-
(i) Cet aimant que Newton a porté quarante ans dans sa poche m'a été donné depuis par M. Brandt, mon ami intime, tué premier officier de l'armée commandée par M. de Bussy dans rinde. M. Brandt était neveu du célèbre Macklaurin; et, dès l'âge de seize ans, iî était en état d'instruire les disciples de son onc;]e , lorsqu'il était absent.
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leur de cette tendre épouse ; elle fut digne d'une union si belle.
Retournée à Vçtzlear d'où elle m'a honoré de ses lettres, elle en a été bientôt rappelée à Berlin par ordre du roi sou maître et de la princesse Amélie, qui lui a donné la charge de grandemaîtresse de sa maison , dont madame de Maupertuis avait déjà fait les fonctions depuis l'abseBce de son mari. C'est ainsi que le roi de Prusse a cru devoir récompenser le mérite personnel de madame de Maupertuis , et les longs et glorieux services de la maison de Borck : c'est ainsi que ce prince s'est plu à honorer encore la mémoire de M. de Maupertuis dans la personne de celle qui lui fut si chère.
M. de Maupertuis laisse plusieurs neveux , tous gens d'un mérite distingué, dont l'un est directeur de la compagnie des Indes, et gouverneur des Iles de France et de Bourbon ; l'autre sert avec distinction, capitaine des; vaisseaux de la compagnie des Indes.
Puissent les écrits et la vie du grand homme que nous regrettons éterniser ses sentiments comme ils immortaliseront sa mémoire ! Puissent MM. BernouUi, ses dignes et respectables amis, trouver dans notre nation autant d'admirateurs de leurs vertus qu'ils en ont déjà de leur mérite éminent et de celui de leurs pères! Que leur exemple fasse connaître aux hommes tout le
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prix de Tamitié , et ce qu'Us se doivent les uns aux autres! Que celui de M. de Maupertuis imprime à jamais dans nos esprits et dans nos cœurs , que Thomme naît pour se rendre utile à la société , et que le terme de sa vie n'a rien qui doive l'effrayer, lorsque son ame pleine d'espérance et d'amour retourne dans le sein de l'être des êtres!