FA^T EN
Lja Pologne touchait presqu'à sa perte; ses palatins étaient divisés ; la veuve du grand Sobieski conservait au fils du libérateur de Fenipire un parti dans la république agitée; Auguste sur le trône, et digne de l'occuper, avait été forcé par sa capitulation d'attaquer la Livonie ; les premières hostilités exercées contre les Suédois avaient vivement ému le cœur de leur jeune roi ; Charles, impétueux, inflexible, avait pris les armes; la victoire avait guidé ses premiers pas; il avait pénétré dans la Pologne, il ébranlait déjà le trône de sonen<nemi , lorsque Stanislas parut avec tout l'éclat qui présageait ses grandes destinées.
Ce jeune palatin , exercé aux armes et aux affaires d'état sous les yeux paternels des deux plus grands hommes de la république, avait reçu dans sa seule famille le précepte et l'exemple de toutes les ver-
l5o POUtRAlf HISTORIQUE
tus; paré de toutes les fleurs et de toutes les grâces de la jeunesse, l'éloquence, la douce persuasion étaient déjà sur ses lèvres ; l'amour de la patrie brûlait dans sou cœur ; un courage modeste , la fermeté ^ l'élévation de son ame brillaient dans ses regards tel était Stanislas lorsque la Pologne le députa vers Charles XII.
Ce prince altier dédaignait Tart de négocier avec ses voisins; il voulait, il pouvait alors leur donner la loi, détrôner un prince qui l'avait attaqué, donner un roi de sa main à de fiers républicains jaloux de leur liberté, enchaîner les volontés, imprimer la terreur. Tels étaient les désirs ou plutôt les transports de l'ame héroïque de l'Alcide du Nord.
C'est sous ces dangereux auspices que Stanislas vint lui porter des propositions de paix- : un court silence naquit entre eux de leur admiration réciproque ; Charles éprouva, dès le premier coup d'œil, un sentiment nouveau; il sentit peut-être
la première fois de sa vie le bonheur d'aimer!
une heureuse sympathie agit également sur le cœur de Stanislas; l'union des grandes âmes est toujours facile.
Dès les premiers jours de celte conférence, déjà l'ambassadeur républicain a la confiance de tout espérer d'une négociation qui n'a que la paix pour objet ; mais déjà Charles ne balançait plus à mettre le comble à sa gloire , en arrachant à son rival une couronne qu'il destinait à son ami.
DE STAiriSLAS L£ BIEITFAI&ANT. l5l
Il est du caractère de l'héroïsme de s'élever au sublime de tous les sentiments: dès que Charles aima, il crut devoir à son ami de le rendre son égal ; il couronna Staiiislas de sa main ; ils régnèrent , ils combattirent ensemble , et bientôt la fortune les trouva assez grands pour les éprouver.
Ils furent tous deux maiheureui^, et tous deux se montrèrent supérieurs à leurs malheurs. Exposés l'un et l'autre à des espèces de hasards et de périls que les rois ne^peuyent prévoir, et que le reste des hommes n'éprouve qu'en frémissant, leur fermeté d'ame fut égale, mais elle porta l'empreinte de leurs caractères.
Charles , indomptable , bravait avec un petit nombre de généraux et de domestiques fidèles un corps formidable de janissaires, dont il était entouré; tandis que Stanislas déguisé, fugitif, conservait une présence d'esprit, une tranquillité d'ame, une gaieté inaltérable, en traversant des états où l'on avait mis sa tête à prix.
La suite des événements répondit à leurs caractères ; Charles mourut les armes à la main ; et c'est le genre de mort qu'il eût choisi ! Stanislas vécut heureux daqs sa retraite ; les respects , les hommages qu'on lui rendit alors, étaient d'autant plus flatteurs qu'ils étaient plus personnels ; la beauté de son génie ^ la candeur de son ame, mille dops charmants et surtout celui de plaire, lui formèrent une cour par-tout où il trouva des hommes sensibles aux charmes de l'esprit et de la vertu.
l5a PORTRAIT HISTORIQUE
Quelles ressources son ame active n'avait - elle pas pour savoir jouir d'une vie privée, et pour mettre à profit up temps toujours précieux , toujours trop court pour un esprit courageux et avide de savoir ! Il saisit presque sans secours les principes de toutes les sciences et de tous les arts utiles; il embrassa toutes les connaissances, il acquit presque tous les talents. C'est de là que nous avons vu tour -à -tour, en des mains qui semblaient ne devoir être exercées qu'aux armes, la plume de Solon et d'Antonin , le compas et les leviers d'Archimède, l'équerre de Vitruve, les crayons d'Apelle , et plus souvent encore le soc utile et honorable du laboureur.
C'est à Deux-Ponts, à Weissenbourg, que, dans le silence de la retraite , il étudia l'homme , et qu'il découvrit les moyens de le rendre plus sage, plus actif et plus heureux; c'est dans cette même retraite que , s'étudiant lui-même, une religion éclairée , une foi vive et pure , le consolèrent dans ses malheurs. Une philosophie qui lui était naturelle lui prouva que les plus grands événements, qui fixent l'attention de l'univers, n'ont qu'une relation momentanée avec des êtres fi:*agiles qui volent rapidement sur des fleurs, ou qui chancellent sur des précipices, pour se plonger l'instant d'après dans les ombres de la mort et dans l'éternité. Il connut que la vraie vertu est le lien nécessaire qui unit les hommes, et que le plus sublime attribut de cette vertu , c'est la bonté;
DE STANISLAS LE BIENFAISANT. l53
qu'il n'est aucun état qui soit absolument privé du bonheur d'exercer la bienfaisance^ et que le monarque n'est grand qu'autant que son ame est embrasée du désir de faire le bien général, et éclairée dans les détails et les moyens d'y réussir ; toutes ces grandes vérités , il nous les a prouvées depuis par ses bienfaits.
Stanislas fut heureux, dans sa retraite; il avait en lui-même de quoi l'être. La providence venait d'adoucir ses malheurs par la félicité la plus pure pour les âmes vertueuses et sensibles ; une épouse aimable , une fille chérie , avaient bravé mille périls pour le rejoindre; il goûtait avec elles cette paix, ce silence délicieux d'un cœur qui se sent assez plein, assez heureux pour ne rien désirer.
Quelques serviteurs fidèles attachés à sa fortune formaient une cour suffisante pour un prince qui jamais n'exigea rien dans le service de sa personne, et qui reconnut toujours les soins qui lui prouvaient qu'il était aimé.
Il s'était formé sans effort une telle soumission aux décrets de la providence , une telle constance d'ame , que rien ne pouvait en altérer la tranquillité. Une imagination vive et fleurie, une gaieté singulière dans l'esprit, lui faisaient tourner en plaisanterie jusqu'aux privations, jusqu'aux besoins mêmes. Plein de ressources contre la lan^ gueur et la faiblesse que les âmes long -temps agitées éprouvent dans la solitude , tout semblait
l54 PORTRAIT HISTORIQUE
S animer autour de lui; tous ses jours marqués par quelque amusement qu'il faisait neutre avaient la vivacité d'un jour de fête ; il semblait avoir fixé le bonheur dans une retraite où son cœur jouissait pleinement du seul bien qui fut digne de lui ; il aimait, il était tendrement aimé. J'en atteste ici tous ceux qui l'ont servi ! en est-il un seul que la fortune eût pu lui ravir ? et n'ont-ils pa$ toujours regardé le bonheur de voir leur ami dans leur maître , comme la plus douce et la plus noble des récompenses ?
Il avait si bien goûté les charmes d'une vie privée, et les ressources immenses d'un esprit éclairé, qu'il desirait peut-être alors qu'aucun grand événement ne vînt troubler des jours si sereins et si paisibles : mais ses grandes destinées n'étaient point accomplies; éprouvé, perfectionné par l'infortune, il devait l'être encore par la prospérité.
Le génie protecteur de la France plane sur l'Europe; et, d'un regard guidé par l'éternel, il parcourt, il contemple des trônes affat'mis ou renversés, mais toujours égaux à ses yeux. Une lumière pure élancée des débris de celui de Stanislas arrête son vol rapide et fixe son choix. La princesse de Pologne est bientôt unie au plus aimable , au plus aimé de tous les hommes , au plus grand, au plus puissant de tous les rois; le ciel bénit son ouvrage, une heureuse fécondité fait le bonheur de la France, et donne un plein calme à l'Europe en affermissant les traités.
DE STAIffSLÂS LE BIENFAISANT. 1 55
Quelques années s'écoulent, Auguste meurt; la république incertaine se partage entre le fils d'un roi digne de ses regrets, et le compatriote qu'elle avait admiré comme citoyen, qu'elle avait aimé sur le trône, et qu'elle respectait comme beau-père de Louis : la France prend les armes ; Stanislas obéit aux décrets qui règlent son sort, il s'arrache à regret du sein de son auguste famille, il quitte en soupirant les bords de la Loire et de la Seine pour voler sur ceux de la Vistule, où l'amour et les vœux de ses anciens sujets le rappellent. Il parait, il est couronné.
Quelques palatins comblés des bienfaits d'Auguste forment une scission; le Russe accourt à leur voix. Stanislas eût pu combattre ; mais trop philosophe , trop citoyen pour ne pas épargner le sang de sa patrie, il tente, il espère de ramener les esprits par une négociation ; il s'enferme à Dantzick, il y est assiégé, et , malgré lui, le sang commence à couler pour sa défense.
C'est dans ce même temps qu'une maladie^ qui fut long-temps mortelle, que cette même maladie qui menaça les jours de Louis-le-Grand, attaque ceux de Stanislas et se déclare. Un célèbre chirurgien français décide pour une opération qu'il juge^ pressée ; il répond de sa vie , mats il porte à six semaines le temps de sa guérison : un topique douteux, mais qui peut-être détruira le mal en trois semaines, lui est offert; Stanislas ne balance pas, il sait que Dantzick ne peut tenir plus d'un
l56 PORTRAIT HISTORIQUE
mois sans être enseveli sous ses ruines ; il sait que sa captivité entraînera celle de tous ses amis, et la ruine des intérêts de la France ; il s'abandonne aux soins de l'empirique qui peut le plutôt le mettre en état d'exécuter un projet qu'il a formé ; le danger terrible et présent de sa position ne trouble point son sang, ni l'efFet de ce remède salutaire ; il guérit en peu de jours , et dès*lors il ne s'occupe plus qu'à suivre ce projet dangereux, qui ne pouvait être conçu que dans l'ame la plus héroïque.
Un événement en retarde pendant quelques jours l'exécution; un faible secours surmonte tous les obstacles et pénètre jusqu'aux lignes des Mos^ covites; un jeune guerrier y conduit quelques bataillons français. Pénétré de la haute idée que lui inspire le prince qu'il vient défendre, le maître qu'il sert, et la nation qu'il commande; emporté par son courage et par son amour pour Stanislas , le marquis de Plelo tente jusqu'à l'im* possible; il ne peut survivre au fatal événement qu'il prévoit, il meurt dans l'effort généreux qu'il fait pour le retarder.
Stanislas donna des larmes à sa perte : celle d'un ami était le seul malheur qui pût lui en arracher! Mais bientôt ce calme, cette fermeté d'ame au-dessus de tous les périls se montre dans toute sa force et sa simplicité; il exécute son projet... Et quel projet pour un roi!... Il demande, il reçoit un habit de paysan des mains de l'ambas-
DE STAN1SLA.S LE BIENFAISANT. î 5'J
sadeur de France ; il s'en revêt d'un air aussi serein qu'il s'était revêtu des ornements royaux; il sourit à la douleur , à l'effroi qui se peignent alors dans tous les yeux; son ame est calme, et son esprit tranquille au moment qu'il se dévoue pour le bien général , et qu'il rassemble sur sa seule tête tous les périls qui menacent la vie ou la liberté de ceux qui ont suivi sa fortune.
Ce héros de tous les moments, de toutes les situations où la fortune puisse placer le citoyen , le guerrier, l'homme obscur et le monarque; ce prince fugitif traverse à pied des campagnes et des forêts occupées par ses ennemis; le fer, la fatigue , la faim même le poursuivent dans sa fuite, et menacent en vain ses jours : il leur oppose la force , la constance et l'adresse. Il arrive à Kœnisberg en 1734, où le prince royal de Prusse faisait alors son séjour; ce jeune prince y recevait encore ces espèces d'instructions propres à donner quelque existence à l'esprit des hommes ordinaires, mais déjà trop faibles, trop bornées pour un génie transcendant qui savait multiplier, agrandir toutes les idées qu'il recevait , en former des résultats nouveaux et les réduire en principes. J'ai déjà dit que l'union des grandes âmes est toujours facile : Frédéric rendit hommage au rang^ aux malheurs, à la constance inébranlable de Stanislas ; il se prit d'une tendre amitié pour un prince qui lui donnait la leçon vivante d'un ordre inaltérable dans ses principes, et de la plus grande
l58 PORTRA.1T HISTORIQUE
intrépidité ; la mort seule en a rompu les liens. Frédéric conduisit Stanislas à Berlin , où le feu roi de Prusse reçut ce prince malheureux comme son égal et comme un firère : il prévint l'ambassadeur de France, dans tous les soins qui pouvaient le faire reparaître avec toute la majesté
royale.
Stanislas arrive enfin sur les frontières de France; il écrit lui-même à la reine sa fille ce singulier événement; il porte tout l'enjouement de son esprit dans une narration qui doit faire frémir l'homme le plus intrépide ; il ne s'y permet de réflexions sérieuses que celles où son ame s'élève au Dieu puissant qui l'a conduit , et dont la main a répandu l'aveuglement sur ses ennemis.
L'exil volontaire de Stanislas rend la liberté à sa patrie, arrête le fer prêt à frapper, et réunit les factions divisées. Auguste II monte sur ce même trône où la France était destinée à trouver sans cesse ses ornements , le bonheur de ses maîtres, et l'espoir de la plus ancienne dynastie
du monde.
L'Europe attentive à ce grand événement se réunit; sa voix générale est dirigée par la même puissance qui dirigea deux fois les vœux de la Pologne. Stanislas lui paraît trop grand, trop digne de régner pour ne lui pas décerner une couronne; Stanislas conserve le titre et la puissance de roi; ce titre auguste.... ses vertus l'avaient honoré! Les états d'Austrasie lui sont soumis par le
DE ST41fISLAS LE BIENFAISANT. 1 69
concert unamme dé toutes les puissances prépondérantes; la Lorraine est déclarée réversible à la France; et par renchaînemeut des décrets de la providence , la princesse de Pologne est placée à côté d'Anne de Bretagne , dans le rang de celles de nos reines qui ont enrichi la monarchie par de
nouveaux états.
Stanislas, en prenant possession de la Lorraine, paraît comme un ange consolateur qui vient adoucir ses regrets : la renommée avait annoncé se8 vertus; il se fait connaître lui-même, et bientôt il réussit à suspendre les pleurs dont la tombe de Léopold était encore baignée; il remplace tout ce que les Lorrains pouvaient espérer du grand prince qu'ils perdaient , mais qu'ils voyaient près d'être assis sur le trône des Césars.
O Lorrains, peuple fidèle, et qui savez si bien aimer vos maîtres, c'est à vous de parler de celui que nous avons perdu! Ordres divers d'une nation illustre , laborieuse et distinguée dans tous les arts, parlez! Si les larmes étouffent votre voix , que vos cris se fassent entendre ! Peignez à vos enfants d'âge en âge ce sage couronné , qui comblé d'ans, de travaux et de gloire, portait encore la vie , le nerf et la lumière dans toutes les professions actives , qui sont les vraies ressources et les ressorts les plus puissants d'un état. Rappelez tous Les actes de sa vie; c'est une leçon pour les souverains ; , c'est un gage de l'amour
l6o PORTRAIT HISTORIQUE
de rétre suprême, qui semble aimer à renou* vêler [empreinte de son image dans les rois de la terre.
Que les monuments qu'il éleva, que les asyles, que les établissements qu'il fonda pour tous les états et pour tous les âges ; que ces torrents émanés d'une source inépuisable de bienfaisance, annoncent à l'univers que, pendant un règne de trente ans , Stanislas n'ouvrit point les yeux à la lumière sans l'idée d'un bienfait nouveau, et qu'il ne les ferma- pas le soir sans avoir saisi tous les moyens de lui donner l'existence ! Et vous , compagnons malheureux de mon bonheur passé , vous qui jouissiez avec moi de celui de le servir, séparez la majesté royale de l'homme, comme il aimait à l'en séparer lui - même : connûtes - vous jamais un ami plus aimable? ne fut-il pas toujours le nôtre? Qui mieux que notre maître a possédé l'art charmant de dire à ceux qui composaient sa cour, ce qui pouvait leur être flatteur, honorable et personnel? Soixante ans d'expérience avaient achevé dans Stanislas ce que la nature avait si heureusement commencé ; il connaissait, il savait apprécier les hommes; leur état, leur caractère décidaient de l'espèce de récompense qu'il destinait à leurs services; il abandonnait à des gens obscurs, mais nécessaires, le superflu de ses richesses, comme étant le seul lustre de leur état : il récompensait par sa confiance , ses caresses et sa société intime, ceux dont
D£ STAiriSLAS LE BIENFAISANT. l6l
la naissance, les principes et les sentiments lui étaient connus.
Un plaisir mêlé d'impatience renaissait pour nous, aux heures où nous allions jouir du bonheur de le voir; nous étions obligés, pour lui plaire , d'oublier alors que nous servions un msutre; il nous forçait de nous élever à une espèce d'égalité dont il aimait à jouir, et où la supériorité de son rang, de son esprit et de son ame, ne nous inspirait plus que les sentiments agréables de l'admiration et de l'amour. Toujours occupé de quelque objet utile , et conservant de grandes vues jusque dans ses amusements, s'il eût été possible de forcer les lois de la nature, il eût atteint un but qu'il ne se proposa jamais que pour reconnaître toutes les ressources, toute l'étendue des forces mouvantes; et souvent les inventions les plus utiles furent le prix de son travail. Il simplifia, il perfectionna les instruments de plusieurs arts et surtout ceux du labourage. Sa belle et fertile imagination lui fit varier sans cesse les moyens d'orner ses palais, de parer, d'animer ses jardins par des eaux jaillissantes. Les plans des monuments qu'il éleva et des maisons qu'il embellit sont dans les mains de toute l'Europe , et serviront à jamais de modèles.
Cette variété qu'il aimait, il la portait dans la société particulière ; la connaissance qu'il avait des hommes était un bien acquis dont il aimait à jouir; souvent il excitait entre nous des disputes;
OEavres diverses. II, ï '
iGu PORTRAIT HISTORIQUE
et, pour mettre en jeu les différents caractères, il nous animait et se plaisait à soutenir le parti le plus faible. Jamais on n'a mis plus d'esprit et plus d'art que ce prince à soutenir un paradoxe : mais jamais aussi , lorsqu'il en était temps , personne ne l'anéantissait par des traits si lumineux. C'est ainsi qu'il démêlait, qu'il appréciait la portée de l'esprit de ceux qui l'entouraient; c'est ainsi qu'il finissait toujours par les éclairer.
Années heureuses, vous coulâtes trop rapidement!... nous n'osions les compter : mais l'activité, la santé , la force brillaient sur le front de Stanis' las ; les grâces mêmes n'en étaient point effacées ; SCS derniers écrits avaient tout le feu de ceux de sa jeunesse ; rien lïe paraissait menacer une tête si chère, et le jour de sa naissance était encore un jour de fête pour nous.
Ceux qui virent la réception que fit ce prince à ses augustes petites-filles, l'activité, la magnificence , la galanterie même qu'il mit à toutes les fêtes qu'il leur donna, se formèrent alors une illusion agréable; ils crurent le voir rajeunir !....• Quelles fêtes!... Eh! que ce mot exprime faiblement le sentiment qu'elles inspirèrent!... On ne pouvait plus s'arrêter aux spectacles qu'elles offraient; il n'en était plus qu'un pour les âmes sensibles; tous les cœurs étaient émus, tous les yeux étaient fixés sur deux princesses charmantes, que Stanislas serrait tour-à-tour dans ses bras , et que rien ne pouvait distraire elles-mêmes du bonheur de le voir et de l'écouter.
DE STAiriSLAS LE BIENFAISANT. 1 63
A ce spectacle si touchant il en succéda bientôt un autre plus singulier, mais non moins attendrissant. Les enfants d'Auguste II remplacèrent Mesdames, et le cœur et les bras de Stanislas leur furent également ouverts. Quels droits la vraie vertu n'a-t-elle pas sur les âmes fortes et sensibles!.... Quarante ans de travaux, de périls et d'infortunes sont effacés de son souvenir; il reconnaît dans les enfants de son compétiteur les mêmes vertus qui font le bonheur de son auguste petit-fils; il lès reçoit comme les siens, il les occupe sans cesse par de nouveaux soins, par de nouvelles caresses ; il réussit ainsi à leur faire oublier qu'ils sont dans le palais de Stanislas; il leur fait goûter le bonheur de se croire dans celui d'un père. ,
J'ai déjà dit souvent que Stanislas savait aimer ; mais quel maître , quel ami , et surtout quel père fut jamais aimé plus tendrement? Hélas!.... comment mon cœur désespéré me laissera-t-il la force de le peindre encore dans ces jours heureux où son ame jouissait du bonheur de se rejoindre, de s'unir à celle de toute son auguste famille? Entouré de tous ses enfants, comme les patriarches, assis au milieu d'eux, les rangs étaient confondus, rien ne retenait plus leur empressement. Assez nombreux pour le dérober aux yeux de la cour, quelques-uns étaient assez jeunes encore pour se disputer ses caresses; il les prenait tourà-tour dans ses bras, et son attendrissement re-
l64 PORTRAIT HISTORIQUE
doublait, lorsque la fille adorée d'Auguste élevait les plus petits sur ses genoux , et semblait lui dire : Voilà les liens heureux qui nous ont réunis; aimez, reconnaissez en eux les traits d'un petit-fils qui TOUS ressemble.
Stanislas devait bientôt jouir d'un bonheur si pur. Tout était préparé pour le voyage de Versailles , lorsque les atteintes d'un mal peu dangereux, mais qui parut diminuer ses forces, portèrent l'alarme dans tous les cœurs. Nous commençâmes à frémir! Un sentiment douloureux glaça notre ame en nous donnant la première idée d'un malheur que nous n'avions jamais voulu prévoir ; nos yeux attentifs se fixaient sur les siens : il cherchait en vain à nous rassurer luimémor; nous ne l'étions point assez pour cacher nos craintes. Bientôt la Lorraine trembla pour les jours de son bienfaiteur; ses cris pénétrèrent jusqu'à Compiègne, ils»y portèrent la consternation.
La reine éperdue vole à son secours; Louis presse lui-même tout ce qui peut accélérer sa marche. Cette princesse arrive treiûblante à Commerci : l'orage était dissipé. Hélas!... le ciel leur accorda de jouir encore sans trouble de quelques beaux joiu's. Qu'ils passent rapidement ces jours heureux, et que leur souvenir coûte de regrets! Lorsque la reine, prête à partir, voit approcher le moment d'une séparation si douloureuse , elle voudrait cacher ses lannes , déro-
DE STAmSLAS LE BIENFAISANT. l65
ber sa marche ; mais elle ne peut se résoudre à perdre un seul des moments où elle peut voir encore ce qu'elle aime ! Sa Majesté nous appelle tour-à-tour, elle recommande à nos soins ce maître..-, ce maître que nous adorions! Que dis-je? elle le recommande à tout ce qui paraît à ses yeux. Tout ce qui peut l'approcher , le servir , ne faire même que le voir, tout est intéressant pour elle : elle a l'air de connaître, d'honorer de sa confiance jusqu'au peuple qui l'entoure; et lorsque ce peuple élève sa voix au ciel pour lui souhaiter de longs jours: Vive mon père! s'écriet-elle; priez mes enfants, priez pour le vôtre!
La reine part, Stanislas la suit, la devance; ils jouissent encore pendant quelques moments du bonheur de se voir. Ce furent les derniers que le ciel devait leur accorder. Us se séparent enfin , et Stanislas retourne à Lunéville.
Jamais la santé de ce prince ne parut meilleure que dans ce temps ; l'impression de la joie pure qu'il venait de goûter animait ses yeux et colorait son teint ; il n'en fallait pas moins pour rassurer tout un peuple, qui n'était point encore remis de ses premières alarmes.
En arrivant à Nancy , nous vîmes ses habitants accourir en foule, gardant d'abord un silence profond, et portant des regards inquiets sur leur maître; mais quelles acclamations, quels vœux, quels cris s'élevèrent quand ce peuple fut rassujué! quand je dis peuple, il faut y comprendre tous
l66 PORTRAIT HISTORIQUE
les habitants de cette capitale. J'ai vu, et je le dois dire, j'ai vu tout ce qu'elle renferme de gens les plus distingués accourir sans suite, se confondre dans la foule et mêler leurs voix à la sienne; cette foule augmente sans cesse; ceux qui l'ont déjà vu veulent le revoir encore ; ils le suivent jusque dans la campagne, dont les habitants accourent de toutes parts pour les remplacer.
Rois, voilà vos vrais triomphes! Ces vœux ardents de vos peuples, ces cris d'acclamation ne percent point en vain la nue ; l'éternel les entend , et l'histoire les consacre dans ses fastes.
Les mêmes transports se renouvellent à son arrivée à Lunéville; sa garde s'ébranle prête à quitter ses rangs pour le contempler de. plus près, elle est inutile, le peuple pénètre de toutes parts, et la voix de son bienfaiteur l'appelle jusque dans le centre de son palais.
Stanislas avait déjà repris ses occupations ordinaires , lorsque la nouvelle la plus accablante vient frapper son ame d'un coup mortel; ce petit-fils si cher... hélas! fatale époque pour la France! pertes cruelles! comment oser vous rappeler? ah, grand Dieu! que me reste-t-il encore à peindre quand je ne peux plus que gémir? mes larmes effacent les traits de ma main tremblante ! Etre suprême , ô toi dont nous adorons les décrets , sans oser sonder leur profondeur, puissions-nous dans notre douleur amère ne te montrer que notre résigna-