LIVRE TROISIEME
i^ous avons vu dans le livre précédent quelle fut la vengeance qu'Angriote et Sarquille prireut des fils de Gandandel et de Brocadan; mais, quoique Lisvard dans son cœur reconnut que cette vengeance était juste, il fut peiné de Tespèce de victoire que les chevaliers de l'Ile ferme semblaient avoir remportée, et par la mort des trois chevaliers bretons, et par la délivrance de Madasîme.
Craignant qu'on ne le soupçonnât de redouter Amadis, du secours duquel Galvanes avait paru le menacer, il envoya dire à ces chevaliers, au moment de leur départ, que, s'ils osaient reparaître dans ses états, rien ne l'empêcherait de les en punir. Brian d'Espagne, indigné de cette menace, s'en plaignit vivement au sage Grume-
Ain«di3 de Gaule. H. I
a AMADIS DE GAULE.
dan , et chargea Témissaire de Lisvard de lui répondre que , puisqu'il les traitait en ennemis , ils lui prouveraient désormais qu'il n'en avait jamais eu de plus redoutables.
Lorsque Lisvard reçut cette réponse, le roi Arbau de Norgales fit en vain tous ses efforts pour modérer les premiers transports de sa colère; il fit appeler un chevalier de sa cour, nommé Cédil de Ganottes : Partez, lui dit -il, pour l'Ile ferme, où vous trouverez Amadis, et dites* lui que j'ai pris la résolution d'aller moi-même m'emparer de l'île de Montgase; que c'est là que je l'attends avec ceux qui suivent maintenant sa bannière, et que je désire qu'ils osent s'y trouver, pour les punir de leur audace dans leurs propos, et de l'infidélité qu'ils ont montrée en quittant mon service.
Cédil étant parti pour remplir la commission dont il était chargé, Lisvard se mit en marche dès le même soir, poiu* joindre son armée et se porter sur l'île de Montgase ; ce qui fut très heureux pour Oriane, dont l'état devenait de jour en jour plus difficile à cacher, et qui partit surle-champ pour Mirefleur, avec la princesse Mabille, la demoiselle de Danemarck, et le fidèle Durin. Les douze chevaliers, Angriote et Sarquille, conduisirent Madasime à l'Ile ferme, et trouvèrent en y arrivant Amadis, qui, prévenu de leur arrivée, s'avançait au-devant d'eux à la tête de deux mille chevaliers que sa renommée
et le bruit de sa querelle avaient déjà rassemblés sous ses étendards.
A peine Amadis avait-il eu le temps de rendre les premiers honneurs à Madasime, qu'il vit arriver Cédil de Ganottes,qui, labordant les larmes aux yeux, lui dit: Seigneur, c'est avec regret que je m'acquitte de Tordre que le roi mon maître m'a donné. Amadis aussitôt fit avancer les chevaliers de sa suite, qui, formant un cercle au" tour de Cédil, entendirent tous avec la même indignation le défi mêlé de menaces outrageantes que lisvard l'avait chargé de leur faire. Amadis seul l'écouta sans en être ému , et chargeant Gandalin de conduire Cédil dans toute l'île, pour lui faire voir les merveilles qu'elle contenait , et plus encore pour lui faire connaître toutes les forces et les défenses qui la rendaient inattaquable , il rassembla le conseil des plus anciens chevaliers, dans lequel il fut décidé que Sadamon , l'un des plus sages et des plus accomplis qui fussent dans l'île, partirait dès le lendemain avec Cédil pour répondre au défi du roi Lisvard , et l'assurer qu'ils passeraient au plutôt à l'île de Montgase pour le forcer à la remettre à Madasime.
Amadis tirant Sadamon en particulier le chargea de dire à ce prince qu'il devait le connaître trop bien pour croire que ses menaces pussent l'ébranler; mais que cependant il ne serait point de l'expédition que les chevaliers de l'Iler ferme
se proposaient de faire , parcequ'il regardait comme au-dessous de lui de reprendre une souveraineté qu'il devait au sang qu'il avait versé pour son service. Amadis le pria d'assurer la reine Brisène qu'il s'honorerait jusqu'à la mort du titre de son chevalier, et qu'il avait le plus vif regret que l'injustice du roi son époux le forçât à pren* dre les armes.
Agrayes pria Sadaraon d'assurer Oriane et la reine Brisène de ses respects; mais de leur redemander la princesse Mabille sa sœur, qu'il croyait maintenant déplacée dans leur cour. Amadis souffrit intérieurement en entendant Agrayes redemander Mabille, qu'il savait être la seule consolation que sa chère Oriane pût avoir en son absence ; mais il n'osa rien dire qui pût le faire connaître : il nomma Gandales pour accompagner Sadamon , et lui donna ses instructions secrètes pour parler à la princesse Mabille , et même à la belle Oriane , si la prudence le lui permettait.
Sadamon et Gandales, étant arrivés près de Lisvard, s'acquittèrent de leur commission avec noblesse et fermeté; mais loin d'employer les menaces , Lisvard ne put rien trouver que de respectueux dans les termes dont ils se servirent en lui parlant ; cependant , lorsqu'il eut appris de leur bouche la résolution des chevaliers de l'Ile fermef il reçut très mat ce que Gandales lui dit de la part d' Amadis : Il m'est fort égal, répondit-
il, qu'Araadis vienne ou ne vienne pas à cette expédition ; et le parti qu'il prend de m'éviter me forcera d'aller te chercher moi-même dans son île.
Giontes, neveu de Lisvard, et Guilan le Pensif, furent très affligés d'entendre une pareille réponse; ils avaient espéré jusqu'alors trouver un moment favorable pour rapprocher les esprits: mais ils connaissaient trop le grand cœur d'Amar dis , pour croire qu'un prince d'un si haut rang s'abaissât à faire une seconde démarche auprès de Lisvard , après l'avoir vu répondre si mal à celle qu'il venait de faire.
Gandales s'étant rendu chez la reine Brisène , pour s'acquitter des ordres dont Amadis l'avait chargé pour elle, reçut le meilleur accueil de cette princesse, qui ne put ou même ne voulut pas lui cacher l'estime et l'amitié dont elle était pénétrée pour Amadis ; mais Gandales , sans le savoir, mit le poignard dans le cœur d'Oriane, lorsqu'il demanda la princesse Mabille de la part de son frère Agrayes. Les deux princesses, fondant en larmes ^ coururent embrasser les genoux de Brisène , pour la supplier d'empêcher une si cruelle séparation. Eh ! pourquoi , madame , craignez-vous donc de quitter cette cour? disait Gandales à Mabille. Vous savez quelle est la haine qui sépare le roi de votre oncle Galvanes et de votre frère : pourquoi craindriez - vous de venir à la cour du roi Périon , où vous trouveriez unç
seconde mère dans votre tante la reine Élisène , et la sœur la plus aimable dans votre cousine Mélicie ? Seigneur Gandales , interrompit vivement Oriane , je n'oublie point les marques d'amitié que je reçus de vous dans votre château , et plus d'une raison vous fait mériter ma plus tendre amitié : ne vous obstinez plus de ^ace à me, percer le cœur; laissez décider celui de ma cousine: son frère n'a nulle autorité sur elle, et la reine ma mère l'aime trop tendrement pour s'en séparer, à moins qu'elle ne le veuille elle-même. Non, non, ma chère Oriane, je ne vous quitterai jamais, s'écria Mabille en la serrant dans ses bras. Partez, seigneur Gandales, et dites à mon frère que ce serait m'arracher la vie, que de me forcer à quitter ma cousine Oriane. Lisvard eiitra dans ce moment; il fut touché du tendre attachement que montrait Mabille pour la reine et pour Oriane; et se faisant d'ailleurs un secret plaisir de braver Agrayes, en lui refusant de lui rendre sa sœur, il dit à Gandales qu'il avait trop d'estime pour Mabille pour forcer sa volonté, et qu'elle ne partirait pas de sa cour, puisqu'elle s'opposait à la demande qu'il venait de faire.
Cette scène si touchante attendrit le sage Gan* dales ; il n'insista plus , et promit à Mabille de faire approuver son séjour près de la belle Oriane, qui courut à son cabinet, d'où bientôt elle rapporta de riches tablettes émaillées et garnies de pierreries' qui traçaient son chiffre : Vertueux
Gandales, dit-elle , acceptez ces tablettes en mémoire de mon amitié pour vous^ et de celles que vous sûtes si bien conserver. Elle rougit en prononçant ces derniers mots ; Gandales ne l'en trouva que plus belle , et ce que ce peu de mots lui fit entrevoir ne put que la lui rendre plus dière : N'oubliez rien , ajouta-t-^Ue , de tout ce que vous avez vu et entendu dans cette cour; dites à mon cousin Amadis qu'Oriane le regrette , et que. le plus heureux jour de ma vie serait celui de sa paix avec le roi mon père.
Mabille, avec cette grâce et cette gaîté. qu'elle mettait en toutes ses actions, prit le vieux Gandales sous le bras : Ne soyez point scandalisées , dit-elle aux dames de la reine , de me voir emmener ce chevalier dans ma chambre ; j'ai besoin de le séduire un peu pour qu'il fasse ma paix avec mon frère Agrayes. Mabille, en effet, écrivit en sa présence une lettre fort gaie et fort tendre à ce frère; et, sans s'expliquer avec lui, cette lettre lui faisait entendre que les raisons les plus fortes la retenaient près d'Oriane; elle en remit en même temps à Gandales une fort longue pour Amadis. Ce chevalier , dès qu'il s'en fut chargé , rejoignit Sadamon, et repartit pour l'Ile ferme avec lui.
Pendant leur absence, un grand nombre de chevaliers de cette île se préparaient à passer dans celle de Montgase : ils apprirent par Sadamon que Lisvard y marchait en personne, suivi de plu-
sieurs chevaliers renommés qui l'étaient venus joindre depuis peu; le plus illustre de tous était le brave Gasquilan, roi de Suesse. Ce prince, vivement frappé de la haute réputation d'Amadis, avait l'émulation de l'égaler; et, sans avoir aucun autre motif, il s'était rangé sous la bannière de Lisvard, par le seul espoir de combattre Amadis et de le vaincre. Gasquilan avait fait ses premières armes dans le nord , où nul chevalier n'avait pu lui résister : il n'était encore connu par les chevaliers de l'Ile ferme, que de Lictoran de la Tour blanche qui fit les plus grands éloges de ce prince, avec lequel il s'était une fois éprouvé dans un tournoi, sans qu'aucun des deux eût remporté quelque avantage. Tout ce que Lictoran leur raconta du roi de Suesse prévint tellement Amadis en faveur de ce prince , qu'il regretta de l'avoir pour ennemi. Si je suis forcé de le combattre, dit-il à Lictoran, puisse le sort des combats m'accorder une double victoire , en me mettant à portée de lui demander son amitié!
Les chevaliers de l'Ile ferme étant partis dès le lendemain avec Madasime , pour se porter sur l'île de Montgase , Amadis , selon la parole qu'il avait fait donner au roi Lisvard par Gandales, resta dans l'Ile ferme avec Bruneau de Bonnemer.
Il avait la plus vive impatience de voir en particulier l'ancien chevalier Gandales qu'il aimait toujours comme un père tendre qu'il avait adopté. Amadis avait nulle questions à lui faire. Eh ! quel
est ramant bien épris qui n'en ferait pas sans * cesse de nouvelles à celui qui vient de voir celle qu'il aime? Gandales avait attendu qu'il se trouvât seul avec lui pour lui remettre la lettre de Mabille. Quelques mots de la main d'Oriane frappèrent ses yeux en ouvrant cette lettre ; ses larmes et ses baisers fiirent le premier hommage qu'il rendit aux traces de cette main si chère. Gandales qui croyait que la lettre était en entier de celle de Mabille parut étonné : Ah! mon père, s'écria l'amoureux Amadis, pardonnez-moi de ne vous pas découvrir en ce moment les secrets de mon ame ; cachez le trouble où vous me voyez , jusqu'à ce que je puisse vous confier mon inquiétude et mes peines; la vie du malheureux que vous reçûtes dans votre sein dépend absolument d'un secret qu'une autre partage avec moi. Gandales l'embrassant tendrement lui jura tout ce qui pouvait le rassurer. Amadis poursuivit sa lecture; mais , qui pourrait exprimer l'agitation de son ame , lorsqu'il apprit de la main de Mabille que sa chère Oriane portait dans son sein un gage de leur hymen secret? Il faut l'avoir éprouvé pour en avoir l'idée. Ce sentiment délicieux qui remplit une ame sensible, lorsqu'elle se représente vivement un nouvel être auquel elle fait partager son existence, et dans lequel elle espère retrouver celle de l'objet qu'elle adore , le transport de la joie la plus vive , fut le plus fort dans le premier instant qu' Amadis apprit cette nouvelle : ce-
lO AMADIS DE GAULE.
lui de l'inquiétude que lui causaient l'état et la situation présente d'Orianç ne put être que le second ; mais il eût été bien cruel pour lui , sans les assurances que lui donnait sa cousine , qu'elle avait prévu tout ce qui pouvait assurer le sort de sa chère Oriane et de l'enfant qu'elle était près de mettre au jour : il sentit alors plus vivement que jamais son malheur d'être en querelle avec le roi Lisvard ; mais , ne pouvant en ce moment imaginer aucun moyen de se rapprocher de. lui, et tous les chevaliers qui l'avaient suivi étant trop indignés contre ce prince pour qu'il pût leur proposer aucun moyen d'accommodement , il espéra que , sans se compromettre , le roi Périon son père pourrait ménager cette paix qui pouvait seule le réunir à sa chère Oriane. Voyant d'ailleurs qu'il n'avait que des jours tristes et malheureux à passer dans son absence, il proposa dès ce jour même à Bruneau de Bonnemer d'aller en Gaule avec lui, pour se rendre à la cour de Périon; et Bruneau reçut avec transport la proposition d'un voyage qui l'allait rapprocher de la jeune Mélicie.
Amadis fit sur-le-champ équiper un vaisseau pour passer dans la Gaule; il laissa Gandales pour gouverner llle ferme avec Ysanie, et s'embarqua suivi de Gandalin, de Salinde, et accompagné de son ami Bruneau, qu'il regardait déjà comme son frère.
Les vents furent favorables pendant les deux premiers jours de leur navigation; mais une tem-