LIVRE V. SaS
donner la mort ; j'ignore moi-même où je suis ; mais je ne peux douter qu'un pouvoir surnaturel ne m'ait conduit jusqu'ici pour délivrer un grand roi retenu dans vos prisons. Rendez-lui la liberté, madame , et je cesserai de troubler les lieux que vous habitez. Va, lui dit-elle, je ne pense qu'à te voir plus malheureux encore que lui : le sang de mon frère Arcalaûs que tu viens de répandre me demande le tien; apprends qu'Arcabone, mère de Furion et de Matroco, ne craint point ta race , et qu'elle ne pense qu'à l'anéantir. Ësplandian dédaigna de répondre à cette vieille Mégère , et passa dans une grande cour pour éviter ses injures et son odieux aspect.
Peu de moments après , une grande porte s'ouvrit, et Furion, couvert d'armes étincelantes, en sortit le cimeterre à la main. En entrant dans cette cour, il alla d'abord mettre un genou en terre devant Ârçabone. Venez jouir, lui dit-il, du plaisir de voir venger votre frère Arcalaûs et votre neveu le brave Argantes; mais comme je veux que mon bras seul sacrifie ce téméraire chevalier à leurs mânes , permettez que je défende à tous ceux de votre suite de se présenter dans cette cour, quel que puisse être l'événement. Furion ferma lui-même toutes les portes, et ne laissa ouverte que celle d'où sa mère pouvait voir le combat.
Les deux adversaires s'attaquèrent avec une égale fureur , et Furion , de deux pieds plus haut
qu'Esplandian , paraissait avoir un grand avantage sur lui; mais les armes noires qu'Esplandian avait reçues d'Urgande résistaient aux coups terribles de Furion, et Tépée de la demoiselle enchanteresse tranchait celles de Furion, dont le, sang avait déjà rougi le pavé blanc de cette cour. Arcabone, voyant que son fils commençait à s'affaiblir , voulut courir pour séparer les combattants; mais, avant qu'elle pût en approcher, le coup mortel était porté : Furion ne jeta qu'un grand cri, * tomba mort aux pieds d'Esplandian , et sa mère évanouie fut emportée par ses femmes.
Esplandian, toujours occupé de la délivrance du roi Lisvard, la suivit; mais, respectant la douleur d'une mère , il s'arrêta sur le seuil de la porte en attendant qu'elle eût repris ses esprits. Cruel ! s'écria-t-elle en rouvrant les yeux et voyant Esplandian couvert du sang de son fils, cruel chevalier , viens-tu pour m'arracher le reste d'une vie que tu rends si malheureuse ? Que veux -tu de moi ? Je vais te faire délivrer mes trésors et toutes les richesses de ce château. Non, madame, lui répondit Esplandian, je ne prétends à rien de tout ce que vous possédez, et c'est à regret que je fais couler vos larmes; mais rendez-moi surle-champ le roi que vous détenez prisonnier , et ne résistez plus vainement à la volonté du ciel. Viens donc, barbare, lui cria cette perfide enchanteresse , et je vais te remettre la clef de sa prison.
Arcabone, en l'appelant , ne doutait point qu'Esplandian ne cédât au charme attaché au seuil de la porte , pour priver de la connaissance ceux qui le passaient ; mais l'épée lumineuse garantissait celui qui la portait de tout enchante* ment, et ce fut avec la plus vive douleur qu'Arcabone reconnut que les siens étaient inutiles, et qu'elle vit Ësplandian s'approcher d'elle en baissant la pointe de son épée. Ah! s'écria-t-elle, tu triomphes; ou plutôt le pouvoir de mon ancienne ennemie Urgande triomphe par toi. Furieuse, elle se lève : Suis-moi, lui dit-elle, et viens toi-même briser les fers de celui dont la captivité me coûte si cher. Ësplandian la suit avec précaution dans les détours tortueux d'une voûte souterraine. Arcabone espère s'échapper à la faveur des ténèbres , et lui tendre de nouveaux pièges ; mais Ësplandian découvrant le* fourreau de son épée, la lumière qu'elle répand ôte toute espérance à l'enchanteresse , qui le conduit enfin au sombre cachot ou le malheureux Lisvard, chargé de fers, attendait et desirait la mort.
Ësplandian , sans se faire connaître , le dégage de ses fers , et la vieille Arcabone désespérée tire un poignard pour l'en frapper; Ësplandian le lui arrache , et , prenant la main de Lisvard , le conduit par les mêmes détours pour le ramener à la lumière. Arcabone les suit en proférant mille imprécations sur eux , et se plaint de ce que son fils Matroco ne peut la défendre. Ce Matroco,
3a6 AMADIS DE GAULE.
l'alné des géants qu'Arcabone avait pour fils, était le plus redoutable de tous; cependant ses moeurs n'avaient rien de féroce ; il s'était embarqué depuis peu de temps pour aller visiter une île de ses états , et sa mère l'attendait de jour en jour.
Les deux princes étant remontés dans la salle dont les fenêtres donnaient sur la mer, le premier objet qui frappa leurs yeux fut une flotte qui jetait l'ancre dans le port : la vieille Arcabone, la reconnaissant, courut à Tinstant dans la chambre voisine , où , s'asseyant dans un fauteuil , une machine avec des contre-poids la descendit en deux minutes au pied de la roche défendue; et jetant de grands cris en appelant Matroco, elle courut le recevoir à la descente d'une chaloupe.
Lisvard cependant priait son libérateur, avec les plus vives instances , de se faire connaître. Il n'est pas encore temps , seigneur, lui répondît-il; mais sachez que, quand je répandrais la moitié de mon sang pour vous , je ne ferais que ce que je dois. L'un et l'autre étant passés âtnr un balcoo d'où Matroco pouvait les voir, celiri-cî cria d'une voix forte : Rends grâce à ce haut rocher comme aux épaisses murailles qui te renferment; mais sois sûr que je ne sortirai jamais d'ici sans te prendre et me venger de toi. Géant, lui répondit Ësplandian , me crois-tu capable de me servir d'un pareil avantage? Choisis toi-même, ou de m'attendre pour te combattre sur le bord de la
mer, ou de venir sur ma parole dans la cour de ton château, pour în'attaquer si tu l'oses. Matroco ne pouvant redouter un seul chevalier, hrulant de se venger de lui , et voyant qu'en le combattant dans son château c'était le moyen de s'en rendre plus promptement le maître , n'hésite point à monter ; et le vainqueur de Furion va l'attendre dans cette cour où soil frère est encore étendu baigné d^ns son sang.
Le premier objet qu'aperçut Matroco sous la première voûte fut le corps de son cousin Argantes r il lui donna quelques larmes; mais quelles jfiirent sa rage et sa douleur, en trouvant un peu plus loin le corps d'Arealaûs, et quelques-^uns des gens du château lui montrant de loin celui de son frère étendu dans la cour.
Ah ! traître , s'écria-t-il en apercevant Bsplandian à l'extrémité de cette cour, fautai que tu n'aies qu'une vie , et peut-elle me payer de celles que tu me coûtes? Dans ce moment Arcabone, qui , par le moyen de sa machine , était déjà remontée dans i9a chambre, accourut fondant en larmes; Ah! mon cher fils, s'écria-t-elle , ne t'expose point k combattre le destructeur de notre race , et songe qu'il ne me reste que toi pour protéger et soutenir m^a vieillesse. Madame, lui répondit Matroco, ceux que vous et moi nods pleurons sont morts en braves chevaliers; leur sang et l'honneur m'ordonnent également d'en tirer vebgèanœ. Prends garde de t'abuser , lui dit
3a8 amàdis de gaule.
Ësplandiail ; sois plus sensible aux larmes de ta mère. Ceux qui sont tombés sous mes coups m'ont attaqué; mon projet est rempli, puisque je leur ai repris celui que je venais délivrer : reprends la possession de ton château que je t'abandonne; tout ce que j'exige de toi, c'est de renoncer à ta folle croyance, et d'embrasser la foi du Dieu qui m'a conduit ici pour punir les forfaits d'Arcalaûs , délivrer Lisvard , et pour t'éclairer. Je ne te blâme point , lui répondit Matroco ; tu te comportes en brave chevalier , mais tu me parais trop enthousiaste pour me persuader; l'honneur me prescrit de venger mes proches ; ce qui te parait vrai n'est encore que très douteux pour moi, et conviens avec moi qu'un chevalier de ma force , et toujours vainqueur dans les combats qu'il a livrés , ne doit pas te craindre : c'est au sort des armes à décider entre nous. A ces mots, il vient Fépée haute sur Esplandian qui se mit en état de l'attaquer comme de se défendre. Les deux premiers coups qu'ils se portèrent fiirent terribles; ils les reçurent tous deux sur leur bouclier : celui d'Esplandian ne fut point entamé, l'épée enchantée emporta le tiers de celui de Matroco. Ces deux coups furent suivis par d'autres , que la col^e qui s'allume par degrés dans les combats rendit plus précipités. Malgré la bonté des armes d'Esplandian , son sang coula bientôt de plusieurs blessures; mais celles dont Matroco fut couvert après un combat de deux
heures ra£faiblireat et le 6rent désespérer de remporter la victoire. Matroco , pour la première fois de sa vie, recula deux pas et s'appuya sur le pommeau de son épée. Esplandian, quoique couvert de son propre sang , était encore en état de poursuivre sa victoire ; mais son zèle et sa générosité l'emportèrent sur le désir d'achever de vaincre son ennemi. Le Dieu qui . m'éclaire te poursuit par ma main , dit- il à Matroco : ce n'est point à moi que je te conjure de te rendre ; c'est au Dieu vivant, qui te trouve digne d'être au nombre de ses enfants. Matroco , touché , resta plongé dans une méditation profonde, et ne. relevait plus son épée pour combattre , lorsque sa mère ei&ayée accourut tout en larmes entre les deux combattants pour les séparer. L'un et l'autre, par respect pour elle, voulurent reculer encore de quelques pas; mais Matroco , affaibli par la quantité de sang qu'il avait perdu , tomba sur ses genoux. Dieu des chrétiens , s'écria-t-il , tu triomphes! O grand Dieu que je reconnais, prends pitié de moi ! A ces mots , abandonnant son épée,. et s'appuyant sur sa main gauche , il trace de la droite une croix sur le sable , et se prosterne pour l'adorer. A ces signes éclatants de la grâce céleste qui- se manifeste dans Matroco , E^piandian se jette à genoux , et lui présentant son épée par le pommeau: Ah! digne chevalier, s'écria-t-il, recevez cette épée comme un gage de la victoire que vous remportez sur vous-même.
33o AMADIS DE GAULE.
Ësplandian et Lisvard, s'apercevant que le sang de Matroco continuait à couler, et qu'il s'a£Faiblissait de moments en moments , le prirent dans leurs bras , et l'emportèrent doucement dans la chambre de sa mère qui remplissait l'aû* de ses cris. Le premier soin de Malroco fut d'eoToyer à sa flotte pour délivrer les prisonniers chrétiens qu'il avait sur ses vaisseaux, et qu'il regardait alors comme ses frères.
Maître Hélisabel était du nombre de ces prisonniers ; il reconnut en arrivant le roi Lisvard , et courut se jeter à ses pieds. Ce prince l'embrassa , lui montra le géant blessé , et le conjura d'employer tout sou art pour lui sauver la vie. Esplandian, que personne ne connaissait encore que sous le nom du chevalier noir, oublia dans ce moment qu'il était blessé lui-même , pour ne s'occuper que de Matroco. Tout ce qu'Hélisabel put fiskire , ce fut d'arrêter son «sang et de panser légèrement des plaies qu'il jugea mortelles. L'épuisement et les soins dllélisabel procurant un p«*ofond sommeil au blessé , Arcabone resta seule près de son lit ; et le chevalier noir tirant à part Hélisabel s'en fît reconnaître, en lui défendant expressément de le nommer : il lui dit de venir le trouver le plus promptement qu'il lui serait possible à l'hermitage ; et profitant d'un instant d'absence de Lisvard , Esplandian sortit du château, et retourna chez l'hermite qu'il trouva seul avec son muet.
Lisyard fut très affligé de ne plus trouver le chevalier noir, dont il demanda vainement des nouvelles à maître Hélisabel , qui fut fidèle aux ordres qu'il avait reçus.
lisvard avec Hélisabel parcoururent le château, et firent enlever les corps , parmi lesquels ils reconnurent celui d'Ârcalaus. Arcabone, en les voyant passer, sortit en gémissant pour embrasser encore les restes défigurés de son fils et de son fit'ère ; elle redoublait ses imprécations contre lisvard qui cherchait en vain à la consoler, et qui ne put s'empêcher de lui demander par quelle fureur obstinée elle lui donnait tant de preuves de sa haine. Roi malheureux , lui répondit-elle , peux-tu me le demander? N'as-tu pas fait ton gendre de ce beau Ténébreux qui donna la mort à mon fils Lindoraque, et qui blessa mon frère pour défendre une demoiselle? Mon mari Cartadaque n'est-il pas tombé sous les coups du même chevalier, dans la bataille que tù donnas à Gildadan? Oui, j'ai fait tout au monde pour me venger d' Ama- . dis et de toi ; mais mon ennemie Urgande avait pourvu le premier d'un anneau qui Ta défefndu de mes enchantements ; j'espérais du moins me venger de toi, je n'attendais que le retour de Matroco pour te sacrifier aux mânes de Cartadaque." hélas! je perds tout dans un même jour, et je — Elle fut interrompue par des cris de femmes qui l'appelèrent dans la chatobre de son fils ; elle le trouva presque expirant , et Matroco voyant ac-
33a AMADIS DE GAULE.
courir Hélisabel à son secours : Mon ami , lui dîtil, le plus grand et le seul bien que je puisse recevoir de toi, c'est Teau salutaire du baptême, que je te demande au nom du Dieu que nous adorons. Hélisabel n'hésita pas à le satisfaire ; et Lisvard, entrant dans ce moment , vit Matroco lever vers le ciel ses faibles bras, et ses yeux où la joie la plus vive brillait alors ; mais dans l'instant il les ferma pour toujours, et sa tête retomba sur son oreiller. Lisvard tout en larmes se jette à genoux près du lit , et se penche pour baiser la main de celui qu'il regarde comme un prédestiné. La vieille Arcabone, furieuse, et ne se connaissant plus en voyant expirer son fils, saute sur son épée qu'elle trouve près de son lit, et veut en JFrapper Lisvard; Hélisabel la désarme, et veut en vain la calmer; elle jette un cri, s'élance vers la fenêtre qui donnait sur la mer battant au pied du rocher , et s'y précipite.
Les mariniers de la flotte de. Matroco voyant tomber Arcabone se jettent dans leurs chaloupes pour lui sauver la vie, mais ils ne retirent des eaux qu'un corps froid et inanimé. Celui qui commandait cette flotte, sachant déjà qu'Axgantes, Arcalaûs et Furion étaient morts , et que Matroco touchait à son dernier moment, ne douta plus, au désespoir d' Arcabone , que ce dernier nie fut expiré; et faisant lever l'ancre, il emporta le corps d' Arcabone, fit mettre à la voile, et s'éloigna de la joche défendue , dont le conquérant resta le paisible possesseur.
Pendant que Lisvard , épuisé par sa longue prison , se faisait servir par les gens du château, qui, voyant leur maître mort, venaient de lui prêter serment de fidélité , Hélisabel était descendu vers l'hermitage, dont le maître voulut lui refuser Feutrée ; mais Esplandian , ayant entendu sa voix , se releva de dessus son lit de feuilles , et courut à lui les bras ouverts. Hélisabel ne lui trouva que des blessures légères, dont sur-le-champ il apaisa la douleur. Esplandian l'ayant questionné sur les événements qui l'avaient rendu prisonnier de Matroco, Hélisabel lui raconta qu'après le long sommeil dont ils avaient été tous saisis dans la grande Serpente, après avoir vu Balan l'armer chevalier, il s'était trouvé près de Quedragant et de Grassinde dans les états de cette princesse; que Grassinde l'ayant envoyé près de son frère le comte de Salender, à Constantinople , pour lui faire part de son mariage avec le duc de Sansuègue, il avait passé quelque temps dans cette cour, et qu'à son retour un corsaire de la flotte de Matroco l'avait fait prisonnier.
La cin-iosité d'Esplandian fut bien vivement excitée par ce récit; il se souvenait des derniers ordres dé son père Amadis , et ce fut avec une secrète agitation qu'il demanda des nouvelles de la cour de Constantinople. L'empereur, dit Hélisabel, et sa charmante fille Léonorine m'ont marqué le même empressement que vous pour connaître tous les détails de la conquête et des merveilles de nie ferme. Nous savons bien, m'ont-
ils dit, que c'est Ainadis, ce héros que nous ne connaissions encore que sous le nom du chevalier à la verte épée, qui s'en est rendu le maître; vous nous apprenez aujourd'hui que le roi lisvard la pris pour son gendre: mais, quelque grand, quelque puissant qu Amadis puisse être aujourd'hui, nous ne le connaîtrons que sous le nom du chevalier à la verte épée , jusqu'à ce qu'il se soit acquitté envers nous de la promesse qu'il nous a faite de revenir sous ce nom dans cette cour, ou de nous envoyer en sa place le chevalier de sa race qui lui sera le plus proche. Je n'ai pas oublié, continua- t-il , de leur raconter les prodiges de votre naissance, de votre éducation, et des lettres que vous portez écrites sur votre sein.- Quoi ! m'a dit vivement la jeune Léonorine , le fils d'Âmadis est ce beau damoisel Ësplandian dont mon cousin Gastilles m'a dit tant de bien? Ah! que je suis curieuse de savoir s'il est en effet aussi digne de tout ce qu'on en raconte, et d'être le fils d'Amadis!
La plus vive rougeur colorait les joues d'Esplandian pendant ce récit ; il le prolongea par les questions multipliées qu'il fit sur tout ce qui regardait la jeune Léonorine. Soit que cette belle princesse eût fait une forte impression sur Hélisabel, soit qu'Urgande l'inspirât alors, Apelle et Protogène réunis n'eusseqt pu faire un portrait plus séducteur et plus par&it que celui qu'Hé- Usabel fit de la charmante Lépnorine.
O puissance de rAmour! les dieux ne nous ontils donné des sens que pour ta gloire? Il n'en est donc aucun qui ne puisse recevoir tes douces impressions ! Chaque trait du portrait de Léonorine se gravait dans le cœur d'Esplandian , à mesure qu'il était tracé par Hélisabel; les yeux d'Esplandian n'eussent pu porter un feu plus rapide et plus vif dans son ame, que tout ce qu'il entendait, que tout ce qu'il se plaisait à se £siire répéter. Que sera-ce , grand Dieu ! si je la vois , disait-il en soi-même , puisque je sens déjà que je l'adore? Âh! mon cher Hélisabel, lui dit-il , cache mon nom plus soigneusement que jamais. Tu sais que je dois aller, par les ordres de mon père , à la cour de l'empereur : hélas ! qu'ai-je fait encore pour me rendre digne de paraître aux yeux de Léonorine ?
Hélisabel , jugeant qu'il était temps qu'il retournât près de Lisvard, convint avec Esplandian qu'il tairait son nom , et qu'il s'échapperait tous les jours pour le venir voir , jusqu'à ce qu'il fat guéri de ses blessures, et qu'il fut en état de porter les armes. Hélisabel déguisa les vraies raisons de soa absence à Lisvard , qui devenait de moioents en ^noments plus inquiet et plus affligé de ne pouvoir retrouver son libérateur.
Hélisabel trouva près de Lisvard la jeune Carmelle , ^Ue dfï l'bermite. Carmelle sentait la nécessité de s$ soumettre au vainqueur de Furion et de Matroco ; s'étaiit jetée aux genoux de Lis-
vard, elle lui raconta comment Ârcabone Favait amenée de la Grande-Bretagne dès son enfance, et finit par lui rendre hommage comme à son légitime souverain, et par le prier de la prendre sous sa protection. Lisvard la reçut avec bonté, et lui promit de la ramener au service de la reine Brisène, dès qu'il retournerait dans la Grande- Bretagne.
Cannelle descendit sur-le-champ à Thermitage poiur faire part à son père de ce que Lisvard venait de lui promettre; elle ne put voir sans une vive douleur les corps de Furion et de Matroco qu'on venait d'ensevelir, et le balcon d'où sa maîtresse s'était élancée dans la mer. Cannelle, spirituelle , aimable , et d'un caractère doux et riant, avait toujours été très bien traitée par Arcabone et ses deux fils; ceux-ci même avaient souvent désiré de lui plaire; et, quoiqu'elle eût été toujours insensible à leur amour, cet amour n'ayant jamais rien eu d'offensant pour elle, Carmelle n'avait pu s'empêcher de leur savoir gré des sentiments qu'ils avaient eus pour elle, et de n'avoir jamais parlé comme des maîtres , en les lui faisant connaître. Carmelle ne put leur refuser des larmes, et sentit naître en son ame la haine la plus violente pour celui qui leur avait donné la mort.
Elle arriva chez son père dans un moment où cet hermite avec le muet d'Esplandian étaient descendus de la roche défendue, pour aller cher-
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cher dans l'esquif ce qui pouvait être utile au blessé. Ësplandian, que le récit d'Hélisabel avait empêché de dormir pendant toute la nuit , s'était assoupi le matin, et ne se réveilla point lorsque Garmelle entra dans sa chambre, ni même lorsqu'elle ouvrit la fenêtre pour y donner du jour. Garmelle voyant près du lit les armes noires dont Esplandian était couvert en combattant contre les deux géants, et son épée toute teinte encore de leur sang, un mouvement de fureur la saisit; elle prit cette épée, et s'avança pour venger la mort de ses maîtres par celle de leur meurtrier.
Garmelle, sans réfléchir davantage, marche l'épée haute près du lit ; et voyant que les draps couvrent la tête de celui dont elle veut ia mort , elle les tire doucement pour lui découvrir la gorge, et frapper un coup plus sûr; mais quel changement subit l'amour ne fit-il pas dans le cœur de Garmelle, lorsqu'un rayon qui donnait sur le visage d'Ësplandian lui fit voir une figure céleste dans celui qu'elle voulait immoler \ Esplandian dans ce moment même rêvait qu'il était aux genoux de Léonorine ; la pâleur de son teint était animée ; un mouvement involontaire acheva de découvrir son cou et son sein d'albâtre : ses yeux noirs, quoique fermés , étaient si beaux ; sa bouche qui s'entr'ouvrait était si vermeille; son cœur palpitant par l'agitation de son rêve soulevait un sein si blanc , que Garmelle ne put se résoudre à frapper : un
Amadb de Gaule. H. 22
338 AMADlft 0£ GAULE.
second mouvement d'Csplandinu lui fit étendre les bras vers elle.
Amour! Amour! quel asyle, quels obstacles, quelles réflexions peuvent défendre de tes coups? Cet bermitage où tout respir^il la. p^iteâoce , la longue insensibilité de Carm.eHeyJe,,sopyei»r^ de ses maîtres , leur: sang qui dégouttait . ei|<^ope de Tépée qu'elle tenait dans Sa ms^in., r^^A jietput empêcher Carmelle de recevoir <iaqs fon^cœur la passion la plus vivç; rieurne.put i'eoipécber de s'approcher assez doucement^ assez près ipéme du beau visage d'Esplandian ^ pour qAie les soupirs qu'il poussait alors vinssent porter sur ses-.lèyres une chaleur si. douce, qu'emportée par sa passion naissante elle les. uptt ufi inoineQi,t à celles de ce charmant chevalier. :JL<'instant d'après ^^ confuse de ce qu'elle venait, de. feiçe, et craignant que le chevalier ne s'éveUlât, elle se retira sans faire de bruit; mais ce fut en soupirant, en le regardant .toujours , et . portant . au fond dç. son cœur un trait fatal qu'elle A'en put jamais arracher. Carmelle trop agitée^ et ne s'occupant que de n'être pas aperçue, ne se dessaisit point de l'épée qu'elle tenait, dans sa main, et fut très étonnée de l'y retrouver encore , lorsq^i'eUe fut remontée dans sa chambre par les mémels déitour^ qui l'avaient conduite à l'hermitage.
L'hermite. et le muet étajnt revenus . peu de temps après, Esplandian se réveilla. Leur surprise à tous trois fut extrême en ne revoyant plus
Tépée; ils la cherchèrent vainemeat : Esplaadian qui en connaissait la bouté la regretta ; mais bien^ tôt il ne pensa qu'aux moyens d'en conquérir une autre.
Carmelle étant retournée près de Lisvard le trouva plus empressé que jamais à questionner Hélisabel , qui se défendait a(:lroitement de lui donqer aucune notion certaine sur ce que le chevalier noir était devenu. Carmelle attendit que ce dernier fût sorti. Sire, dit-elle alors à Lisvard, je peux vous promettre de vous faire trouver le chevalier que vous cherchez; mais j'ose en même, temps vous supplier de rengager à m'octroyer un don, sans lequel je sens que je ne peux plus vivre. Lisvard le lui promit; et Carmelle, pour lui prouver qu'elle pouvait lui tenir sa promesse, le i conduisit dans sa chambre, et lui fit reconnaître Fépée de son défenseur, teinte encore. du sang de ses ennemis. Ah! ma chère Carmelle y s'écria Lisvard, condois-xnoi [Nrofnptement pr^s de lui, et je te jure de te faire accorder le don que tu demandes.
Gamielle, ne voulant pas faire cpnnaitre le détour Qa(^é qui conduisait : ^ l'hermitage, fit amener deux chevaux, et conduisit Lisvard par un chemin facile, mais infiniment plus long; ils étaient au bas de la montagne, lorsqu'un écuyer accourut à Carm^Ue avec un air ef&ayé. Ah! ditil , courons vite avertir Furion et Matroco que leur cmcle Yindoraqqe est attaqué dans la plaine
34o AMAOIS DE GAULE.
par deux chevaliers couverts d'armes blanches, et portant des croix noires sur leurs boucliers; ils ont déjà mis à mort les chevaliers qui le suivaient, et Vindoraque est près de succomber sous leurs coups. Lisvard dit à Carmelle de rester avec cet écuyer, et s'avança dans la plaine pour voir ce combat qui tirait à sa fin; et quoique Vindoraque eût tué le cheval d'un des deux chevaliers, et faussé leurs armes en plusieurs endroits à coups de massue, le sang qu'il' versait lui laissait à peine la force de la relever. Lisvard , qui reconnut alors deux des quatre compagnons d'Esplandian à leurs armes ^ eut le plaisir, en les joignant, de voirie géant tomber mort sous leurs coups. Ces deux chevaliers, reconnaissant Lisvard qui n'était point armé, délacèrent promptement leurs casques , et coururent se jeter à ses genoux; c'étaient Talanque, fils de Gaiaor, et Ambor, fils d'Angriote d'Estravaux. Lisvard les embrassa tendrement, et leur raconta tout ce que le chevalier noir avait fait pour sa délivrance.
Ne doutez point, lui dirent-ils, que le chevalier noir ne soit votre petit-fils Ësplandian. Ah ! plaise au ciel que ce soit lui ! dit Lisvard. Suivez-moi , mes chers enfants , je vais vous conduire à son asyle.
Lisvard , reprenant le même chemin par lequel il était descendu, rejoignit bientôt Carmelle qui fut d'abord çffirayée de le voir accompagné de
deux homines annés. Lisvard l'ayant rassiirée, «lie les conduisit à l'hermitage , en les précédant de quelques pas. Mon père, dit -elle à l'hermite, je vous amène le roi Lisvard , et deux chevaliers de sa cour, compagnons du chevalier blessé. L'hermite se lève, reconnaît son souverain, em-: brasse ses genoux , et le conduit à la chambre du blessé.
Ësplandian presque déjà rétabli de ses blessures était alors assis sur le bord de son lit : il voulut se lever; mais il fut retenu par Lisvard qui le serrait déjà dans ses bras. Ah! mon cher enfant, lui disait -il, que ne te dois -je pas! Ambor et Talanque partagèrent ses transports en retrouvant leur compagnon; ils lui racontèrent leur combat et la mort de Yindoraque , et le pressèrent de quitter l'hermitage pour venir achever sa guérisou dans le beau château de l'île défendue dont il était le maître.
Ils envoyèrent Carmelle au château pour faire préparer une chambre. Cette pauvre demoiselle n'avait pu, sans en être frappée comme d'un coup de foudre, apprendre que celui qu'elle adorait était un grand prince, filsd'Âmadis; elle vit à l'instant la distance immense qui les séparait , et l'impossibilité de s'unir au chevalier qui captivait son amCk En entrant dans sa chambre, lorsqu'elle vit l'épée qu'elle avait emportée la veille, son premier mouvement fut de s'en percer le cœur ; imûs. une réflexion $^crète l'arrêta.
îTeât-ce donc rien que d'aimer? se dit-elle ; n'estce donc rien que de voir sans cesse et de servir ce qu'on adore , même sans espérance ? Quiconque a bien connu le pouvoir de l'amour peut avoir éprouvé le sentiment dont Carmelle était alors pénétrée : quoiqu'à chaque instant on sente la cruauté du trait qui déchire le cœur, on l'enfonce plutôt encore que de faire des efforts pour l'arracher ; une douce illusion se répand quelquefois sur tous les sens^ l'imagination s'égare, elle nous abuse ; et ces instants d'un état moins malheureux nous attachent , et nous consolent de la certitude de devenir plus malheureux encore.
Carmelle devait obtenir un don de l'aimable Esplandian; l'amour fixa ses idées, dicta sa demande ; et courant éperdue , et les joues couvertes de moments en moments , ou d'une pâleur mortelle, ou d'une rougeur extrême, elle entra dans la chambre où les chevaliers venaient d'arriver; c'est-là que , vaincue par la force de sa passion : Ah! sire, dit-elle, plaignez une victime infortunée de l'amour. Vous m'avet promis de m'obtenir un don d'Esplandian votre petit-fiis; hélas! qu'il me l'accorde , ou je vais expirc^r à vos pieds. Esplandian embarrassé hésitait- à répondre à Carmelle, lorsque Cette tendre diem^îselle poursuivit ainsi : Je vous aime.... lui dit-ellfe;*inais je vous aime , hélas !....sftyisl:iuf^spôir..'.;'J€( ne demaiide, je ne désire rien que dé voUs élre attachée jus*
qu'au dernier isoupir,' de ne Vousquitter de* ma vie , de vous servir sans tésse^» de îie m'occuper que de votre gloire et de votre bonheur. Oui y la malheureuse Carmelle vous aime au point de ae sacrifier elle-même à votre félicité; oui , je fe jure à vos genoux, si vous aime^ jamais, je serai la première esclave de cellé'qui saura vorus rendre heureux : ou donnez-moi la mort , ou jurez*-moi que Carmelle ne s'éloignera plus de vous*
Esplaiidian fut très touché dé Tamour éperdu^ quoique désintéressé, de la jeune Carmelle; mais celui dont il se sentait épris pour Léonorine l'empêchait de lui répondre, lorsque ses deux compagnons et Lisvard, émus jusqu'aux larmes de l'état de cette malheureuse amante, joignirent leurs prières à la sienne. Alors vaincu par l'amour et la générosité des sentiments de Carmelle, il lui promit qu'elle ne le quitterait de sa vie. Elle reçut cette promesse comme une grâce ; et dès ce moment s'aveuglant elle-même sur tout ce qu'elle aurait à souffrir , captivant , éloignant même en elle jusqu'aux plus légers désirs, la certitude de voir, de servir sans cesse ce qu'elle aimait, remplit son ame de la joie la plus vive et la plus pure. Carmelle prit les mains d'Esplandian , les couvrit de larmes, et renouvela les mêmes serments qu'elle venait de faire.
Elle repassa dans sa chambre pour se remettre un peu du trouble qui l'agitait; et, ne voulant plus rien prévoir de tout ce qui devait souvent
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porter le poignard en son cœur, Carmelle ne s'occupa plus que des moyens de se rendre agréable, et de jour en jour plus utile à celui qu'elle avait choisi pour être le maître de ses volontés et de sa vie.
Tandis qu'Ësplandian, Lisvard et les deux chevaliers causaient ensemble de l'amour de Carmelle et du pouvoir irrésistible qui l'avait entraînée , le son d'une harpe frappa leurs oreilles , et bientôt ils entendirent la tendre et malheureuse Carmelle chanter ces paroles :
Te voir , t'aimer sans te le dire , Pourra suffire à mon bonheur ; Je saurai cacher un martyre Que tu plains au fond de ton cœur.
Les maux que fait souffrir Tabsence Seraient les plus mortels pour moi :
Je crains moins ton indifférence Que d'aller languir loin de toi.
Si l'image charmante qu'Ësplandian s'était faite de Léonorine, d'après le récit d'Hélisabel, ne l'eût pas occupé tout entier, il eût été sans doute encore plus sensible aux sentiments que Carmelle exprimait dans cette chanson, dont ils s'aperçurent que les derniers chants avaient été interrompus par des sanglots : cependant il sentit naître en son cœur une tendre amitié pour elle; et, s*il était possible qu'un siècle d'amitié pût payer un instant de véritable amour, Carmelle aurait pu se consoler de ne pouvoir ' trouver que ce sentiment en son ame.
LIYRB V. 345
Le jeune Talanque ne pouvait qu'être très surpris de l'insensibilité de son cousin : ce qu'il pensait , ce qu'il sentait , en voyant couler des larmes arrachées par l'amour et qui donnaient de nouveaux charmes à Carmelle, était aussi digne du fils de Galaor, que les sentiments d'Ësplandian l'étaient du fils d'Amadis et d'Oriane. Il ne put s'empêcher d'en plaisanter avec son cousin; mais la modestie de celui-ci ne lui permit que de rougir sans lui répondre.
Ambor et Talanque rendirent compte à lisvard de tout ce qui leur était arrivé, depuis que, pendant leur sommeil , ils avaient été tirés de la grande Serpente, et s'étaient trouvés dans une barque qui les avait portés sur les côtes de la Norvège , où le roi de ce pays , père de la belle Olinde, était près d'être détrôné par deux de ses neveux. Sachant qu'Agrayes, comme époux d'O linde, devait lui succéder, ils avaient formé une jEsiction pour conserver ce royaume dans leur maison. Ambor et Talanque , vainqueurs de ces deux rebelles , avaient été conduits depuis sur les bords de l'ile de la montagne défendue.
Lisvard , tendrement occupé de la parfaite guérison d'Ësplandian, passa quelques jours dans le château de cette île; mais, dès qu'il vit son petitfils en état de monter à cheval, le souvenir de Brisène et le désir de retourner dans ses états commencèrent à l'agiter. L'esquif d'Ësplandian ne pouvait contenir que deux personnes , et celui
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d'Ambor avait disparu de la côte pendant une nuit qu'il rêvait aux moyens de sortir de cette île. I^s sons brillants d'une harmonie guerrière vinrent se mêler au bruit des vents qui soufflaient avec violence , et des vagues agitées qui frappaient le rocher. lisvard se lève, réveille les jeunes chevaliers; ils courent au balcon, et bientôt ils reconnaissent la grande Serpente qui vient s'arrêter sur le rivage : ils attendent que le jour paraisse, et descendent pour reconnaître ce que la sage Urgande exige d'eux, en leur envoyant ce singulier vaisseau.
En arrivant au port , ils virent un esquif s'en approcher ; il était sorti de dessous les ailes de ta grande Serpente : une demoiselle le montait. Esplandian lui donna la main pour en descendre, et vit qu'elle portait dans ses bras un gros paquet enveloppé d'un satin blanc richement brodé. Sire, dit-elle à Lisvard, votre bonne amie Urgande la Déconnue regrette de n'avoir pu se rendre elle-même près «de vous; mais dans ce moment l'empereur Arquisil votre gendre , et l'impératrice Léonor votre fille , ont besoin de sa présence et de tout son pouvoir. Gentil chevalier, dit-elle en s'adressant au jeune Esplaïidian , qu'ittez cei; armes noires , symbole du deuil que la pris(»(i de votre aïeul portait dans l'ame de ses enfants et de ses amis : recevez ces hottvelles armes , qui vous présagent des aventure^ biefn brillantes et bien douces pour vom. A pe^ mots , elle leva le
satin , et Esplandian trouva Tarmure la pliis belle , et méixie ce qu'il fallait pour couvrir un cheval de bataille. Lé tout était blanc comme neige ^ enrichi de perles et de diamants, et semé de couronnes d'or. Allez remplir vos^grandes destinées, dit-elle; et vous , sire ^ ^'adressant à Lisvard , laissez ici Talanque, Ambor et Libée , pous garder la montagne défendue ; embarquez^vous dans la Ser-* pente avec Esplandian, Sergil et maître Hélisabel : apprenez au reste qu'Urgande approuve ce que vous préméditez : vous en avez fait assez pour acquérir une renommée immortelle ; le temps du repos et de la philosophie est arrivé pour vous.
Lisvard fîit très étonné qu'Urgande eût déjà connu le projet qu'il avait formé d'élever Amadis et sa fille sur le trône de la Grande-Bretagne, et de consacrer le reste de sa vie à la retraite. Ils prièrent tous la demoiselle d'assurer, la sage Urgande de leur tendre reconnaissance , et de leur obéissance entière à ses ordres. Ils la virent s'em^ barquer sur l'esquif d'Esplandian avec les deux muets , et remontèrent au château pour se préparer à partir le lendemain dans la grande Seiv pente, où la demoiselle assura qu'on trouverait un superbe cheval de bataille pour Esplandian.
Esplandian , vivement occupé de son amour pour Léonorine , eut désiré que Lisvard l'eût dispensé xie le.stiivre dans la Grande-Bretagne; cependaot tout Le .rappelait dans Icis bras d' Amadis
et d'Oriane : il était bien honorable et bien doux pour lui de remplir ce devoir , lorsqu'il leur ramenait Lisyard , après une victoire qui déjà l'égalait presque à son père; mais, quoiqu'il n'eut point encore vu Léonorine , l'idée qu'il s'en était formée , d'après le portrait qu'Hélisabel lui en avait fait , le captivait au point qu'il crut ne devoir pas laisser ignorer plus long-temps à cette princesse que le fils d'Amadis brûlait d'impatience de se trouver à ses pieds , d'acquitter la promesse de son père, et d'obtenir d'elle le titre de son chevalier.
L'amour nous aveugle encore plus souvent qu'il ne nous éclaire. Esplandian connaissait tout l'esprit et toute l'adresse de Cannelle ; il était sûr du poiivoir qu'il avait sur son cœur ; et , sans réfléchir qu'il allait le percer en le mettant à la plus cruelle de toutes les épreuves, il se leva la nuit et alla trouver Carmelle dans sa chambre ; elle sommeillait alors. Hélas! qui pourrait exprimer ce qu'elle sentit à son réveil, lorsqu'elle vit Esplandian entrer dans sa chambre et s'approcher d'elle ! Endimion parut moins charmant à Diane; Pelée n'eut pas l'air si séduisant pour Thétis, qu'Esplandian l'avait alors pour la pauvre Carmelle. Que voulez-vous de moi, seigneur? lui dit-elle d'une voix tremblante, mais avec des regards trop expressifs , pour ne lui pas laisser juger qu'elle ne craignait que son indifférence. Ah! qu'il est vrai qu'on n'a des yeux que pour ce
qu'on aime ! Esplandian ne youlut et ne put lire dans ceux de Carmelle que l'expression d'une amitié à toute épreuve.
Ah! qu'il fut cruel en ce moment, sans pouvoir même s'en douter! Esplandian, plein du sentiment qui l'agitait, ouvrit son cœur à Carmelle dont une douleur profonde saisit alors tous les sens, en lui ôtant la force de se plaindre, ou de l'interrompre : il eut tout le temps de lui raconter l'aventure d'Amadis à la cour de l'empereur de Grèce , les ordres qu'il en avait reçus d'aller acquitter sa parole ; mais le coup le plus mortel pour Carmelle , ce fut la peinture qu'il lui fit, d'après Hélisabel, des charmes de Léonorine: l'amour d'Esplandian embellit encore ce portrait qu'il faisait avec un feu qui l'embellissait luir même. Carmelle éperdue, abymée dans sa douleur , pencha la tête pour cacher son trouble. Qu'avez-vous donc, ma chère Carmelle? lui dit Esplandian. Ah! cruel, s'écria-t-elle en appuyant son front sur sa main qu'elle baignait de ses larmes , ordonnez à votre esclave. Que voulez-vous de moi? dit -elle une seconde fois eu gémissant. Dût-il m'en coûter la vie, je suis prête à vous obéir. Vous ne courez aucun risque, lui dit-il en suivant toujours son idée, vous ne pouvez qu'être bien reçue dans la cour la plus polie de l'univers, et surtout en y portant des nouvelles du chevalier à la verte épée , et de la délivrance du roi Lisvard. Alors , continuant à parler avec
35o AMAD19 D£ GAULE.
plus de feu que jamais, il conjura Cannelle de voir Léonorine en particulier, de lui peindre la passion que son portrait avait allumée dans son ame , et le regret qu'il avait de ne pouvoir se rendre en ce moment à ses pieds, pour obtenir d'elle d'être à jamais son chevalier. Puisque votre bonheur en dépend , lui dit Cannelle en se sacrifiant et s'élevant au-dessus d'elle-même , puisque vous le voulez, seigneur, je vous obéirai; je partirai dès demain pour Constantinople , je verrai Léonorine, je lui dirai... oui... je lui dirai que vous l'aimez. Ah ! qu'il me sera facile de lui dire aussi que vous méritez de l'être !... Mais vous partez demain avec lisvard... je vais me séparer de vous... où la malheureuse Carmelle pourra-t-elle donc vous retrouver?
Esplandian, persistant à ne sentir que le plaisir de voir Carmelle prête à £siire tout ce qu'il désire, lui dit que dès qu'il aura' r^adu. Lisvard à sa cour , il reviendra sur-le^shanip à la nK>ntagne défendue pour l'attendre, A ces mots, il embrasse tendrement Carmelle; et^ tandis que IV nïour le' plus passionné frémissait d'tiu plaisir troublé par le désespoir^ le tranquille Esplandian, croyant avoir tout fait pour une. amie, s'éloignait d'elle et retournait da^s sa chambre.
Libée , établi gouverneur de la montagne défendue , ayant fait préparer pour Carmelle une barque légère, elle partit le lendemain^poor Constantinople; et Lisvard^ accompaglié d'EspIandian,
de Sergil et dé maître Hélisabei , monta dans ia graode Serpente à ^ui ses ailes servaient de voiles*, et ils arrivèrent rapidement à l'Ile ferme.
On imaginera sans peine quels furent les transports de joie d'Oriane et d'Amadis en revoyant le roi Lisyard , dont la délivrance était due à la valeur de leur cher Ësplandian. Ils eurent peine à crQiiie le récit que leur fit Lisvard. des combats furieux que le jeune chevalier avait essuyés, et 1^3 chevaliers de l'Ile ferme ne purent s'empêcher de crpire que le vieux Lisvard élevait un peu trop 1^, gloire de. son petit-fils.
Galapr et plusieurs chevaliers partirent aussitôt pour allejc annoncer l'heureux retour de Lisvard à Is^ ^eine Bristène ; et , quelques jours après y ce prii[ice et tout<s« 3^ famille 5e rembarquèrent dans la grande Serpente., pour repasser dans la Griande- Bretagne.
Dès qu'ils y furent descendus v Ësplandian , couvert. des riches armess qu'Urgande avait en-yoyées par la demoiselle, monta sur. le superbe cbeyal blanc qui lui avait été .annoncé , et l'heu^reuse Oriane ne se lassait point d'admirer l'air noble et la grâce avec laquelle il maniait son che-" val, en caracolant autour de la litière dans laquelte elle voyageait avec le roi son père. Us n'étaient plus qu'à deux lieues.de Vindisilore, ils étaient même déjà entrés dans la grande route de la foret ou Lisvard aimait à chasser ^ lorsqu'ils aperçurent à deux cents. pas quatre chevaliers ar-*
mes de toutes pièces qui semblaient barrer la route. Une demoiselle qu'ils avaient à leur suite s'avança seule vers Esplandian. Damp chevalier, dit-elle à Esplandian , ces quatre chevaliers m'envoient vous dire qu'ils sont surpris que vous osiez porter d'aussi riches armes, dont les couronnes d'or qui les couvrent sont l'emblème d'une gloire et d'une toute-puissance à laquelle il est difficile que vous parveniez. Esplandian , surpris d'un pareil message , lui répondit avec modestie : Damoiselle , dites-leur que ce n'est point moi qui me les suis choisies; mais qu'en honneur de celle qui m'en a fait don , je les défendrai comme je le dois, si quelqu'un d'eux ose m'attaquer. Vraiment , dit la demoiselle , je crois que vous seriez plus sage de les quitter ou de prendre un autre chemin , que de risquer de vous les voir enlever par la force. Parbleu! damoiselle, dit Esplandian impatienté , je croyais les routes de cette forêt libres, surtout en escortant ceux qui me suivent; mais, quoique mon intention ne fut pas de combattre, assurez -les que je ne me détournerai pas d'un pas pour leur rencontre. La demoiselle ne put s'empêcher de sourire, rejoignit les chevaliers; et sur-le-champ, l'un des quatre, se présentant devant Esplandian, lui cria de se mettre en défense. Esplandian , animé par le désir de se venger de cette espèce d'insulte, et de se signaler aux yeux d'Amadis et d'Oriane, courut sur ce chevalier qu'il renversa sur la poussière.
Un second s'étant présenté pour venger son compagnon, Amadis envoya Sergil porter sa lance à son fils, qui cette fois renversa l'homme et le cheval. Le troisième ayant éprouvé le même sort, Agrayes et Lisvard s'écrièrent qu'ils n'avaient jamais vu de plus beaux coups de lance. Le quatrième chevalier s'approcha d'Esplandian , pendant que celui-ci demandait une quatrième lance. En vérité, damp chevalier, lui dit-il, je trouve comme vous que mes compagnons ont fait une très grande folie en vous attaquant ; mais mettez? vous en ma place , vous voyez que l'honneur ne me permet pas de me retirer sans les venger et sans m'éprouver contre vous. Chevalier, dit Esplandian, je ne cherche ni n'évite de pareilles rencontres : je me serais très bien passé de celle-ci ; mais , puisque vous voulez essayer de venger vos compagnons, je n'ai rien à vous refuser. A ces mots, se saisissait d'une forte lance que Sergil lui présenta, ils coururent et se rencontrèrent avec une si furieuse force , que leurs lances s'étant brisées jusque dans les gantelets, leurs boucliers et leurs casques même se choquèrent et le quatrième chevalier fut renversé sous son cheval : Esplandian leût été pareillement, s'il n'eût embrassé le cou de son cheval qui l'emporta très loin , tout étourdi d'une pareille atteinte. Esplandian, ayant repris ses esprits, arrêta son cheval, et fut très surpris en se retournant d'entendre des
Amadis de Gaule. II. ^^
édats de rire, et de voir lisvard, Amadis et Agrayes à pied , qui s'occupaient à délacer les casques des quatre chevaliers qui s'étaient relevés avec beaucoup de peine. Esplandian fut bien étonné lorsqu'il reconnut dans les trois premiers , Gédilde Ganottes, Angriote d'Estravaux et Gaivanes. Presque honteux d'une victoire remportée sur d'anciens chevaliers qu'il respectait et qu'il aimait tendrement, il était prêt à leur Êiire ses excuses, lorsque le dernier s'étant enfin débarrassé de son casque, que le choc avait un peu faussé, Esplandian reconnut sou oncle Galaor, auquel Amadis disait en riant : Eh! depuis quand, mon frère , êtes-vous devenu guetteur de grands chemins ?,.JlspIandian , confus et désespéré de croire avoir manqué de respect à son oncle, sauta promptement de son cheval, et courut à ses genoux; Galaor l'embrassa tendrement : Ma foi, mon cher neveu, lui dit-il, ma curiosité méritait bien cette punition qui me plaît encore plus qu'une victoire : je me souviens encore d'avoir été rudement mené par votre père Amadis, le jour que nous combattîmes ensemble par la ruse diabolique d'une nièce d'Arcalaûs; mais cette fois-ci je me trouve heureux de n'avoir pas éprouvé l'usage que vous savez faire de votre épée, et je vois que la sage Urgatide a raison, lorsqu'elle dit que vous nous surpasserez tous. Esplandian fut également loué par les quatre chevaliers ; ils le placèrent au milieu d'eux malgré lui , et le cou-
(luisirent comme leur vainqueur jusqu'auprès de la reine Brisène qui venait au-devant du roi son époux.
Les fêtes les plus brillantes signalèrent la délivrance de Lisvard et le triomphe d'Ësplandian; mais ces fêtes n'eurent bientôt plus rien qui put plaire à ce prince , qui , tel qu'Amàdis , ne pouvait déjà plus s'occuper que de son amour. Prévoyant que Garmelle aurait eu le temps de faire son message, et qu'elle serait bientôt de retour à la montagne défendue, ni la tendresse de toute sa famille, ni les prières de Brisène et d'Oriane ne purent le retenir. Amadis fut bientôt obligé de lui permettre de partir; et nous sommes forcés de dire que , malgré tout ce qu'Amàdis avait dû connaître de la force et de la valeur de son fils , il eiit l'imprudence de ne vouloir s'en rapporter qu'à lui-même, et de vouloir éprouver Esplandiau. Pour cet effet, s'étant couvert d'armes noires, il précéda son tils au passage d'un pont qu'il feignit de lui défendre. Tous deux brisèrent leurs lances, et leurs chevaux tombant sur leurs jarrets les forcèrent de combattre à pied. Amadis reçut sur son bouclier les deux premiers coups qui lui furent portés par Esplandian, et sentant son bras engourdi de la pesanteur du dernier coup, mais n'en voulant point porter à son fils, il s'élança sur lui pour l'empêcher de redoubler; et tous les deux se saisissant au corps, ils firent pendant plus d'une heure des efforts inutiles
pour se renverser (i). Espiandian fut le premier à dire : Chevalier, quittons cette espèce de combat dans lequel nous nous éprouvons inutilement; reprenons nos épées pour le poursuivre. Ma foi , lui répondit Amadis, je crois qu'il vaut beaucoup mieux pour moi que je vous cède le passage du pont, que de m'exposer une seconde fois à la pesanteur de vos coups. Espiandian fut très surpris d'entendre parler ainsi le défenseur du pont, ayant bien connu dans cette longue lutte que ce chevalier surpassait en force tous les géants qu'il avait combattus. Jugeant donc aussitôt que ce n'était que par courtoisie que son adversaire lui cédait le passage : Sire chevalier, lui dit-il, me croyez-vous assez présomptueux pour oser maintenant passer ce pont autrement que par votre permission ? L'amour et l'impatience de hâter mon voyage me la font vivement désirer; mais je ne
(i) Nous avons cru devoir nous écarter du roman qui présente ici l'image la plus révoltante ; il peint Amadis comme étant jaloux de la gloire de son fils , et combattant contre ce fils avec toute la fureur d'un ennemi mortel. Dans la narration de Vauteur espagnol , le père et le fils se couvrent de blessures, et tombent tous deux baignés dans leur sang : nous avons trouvé cette idée trop éloignée de la nature, et trop indigne d'un héros aussi parfait qu'Amadis, pour ne la pas soustraire , en en présentant une autre moins odieuse et plus vraisemblable. Était-ce pour plaire à Philippe II, que l'auteur donne à notre Amadis de Gaule le sentiment dénaturé qui coûta la vie à Don Carlos.
la regarderai que comme un bienfait qu'il m'est honorable et cher de recevoir de vous. Ah ! mon cher fils , s'écria vivement Amadis , reconnais ton heureux père , et pardonne - lui cette épreuve dont il ne devait pas avoir besoin pour te connaître. Âmadis ne put empêcher Esplandian ^de se jeter à ses genoux en versant un torrent de larmes; ce moment fut bieii doux pour un père aussi tendre. Esplandian lui fit confidence du message dont il avait chargé Carmelle, et de l'impression durable que le portrait de la belle Léonorine avait faite sur lui. Son père ne voulant pas l'arrêter plus long -temps, ils se séparèrent après être convenus que désormais les chevaliers de l'Ile ferme et ceux de la montagne défendue se regarderaient comme frères , et voleraient au secours les uns des autres contre quiconque oserait les attaquer. Esplandian poursuivit son chemin; et Galaor, lorsqu'Amadis , de retour à Vindisilore , lui conta son aventure , assura son frère qu'il était heureux d'en avoir été quitte à si bon marché, et qu'il n'eût pas été mal qu'Esplandian l'eût un peu puni dé sa curiosité.
Pendant le cours de ces aventures, le jeune roi des Daces , et Manéli fils de Cildadan , en éprouvaient de bien étranges. Les deux compagnons d'Esplandian, après avoir reçu de sa main l'ordre de chevalerie, s'étaient endormis comme tous ceux qui se trouvaient alors dans la grande Serpente; ils fiirent bien étonnés à leur réveil de se trouver
dans une barque, qui, sans voiles et sans matelots, voguait avec rapidité ^ et qui vint aborder d'ellemême sur une cote qui leur était inconnue. Un grand feu qu'ils aperçurent de loin leur fit juger qu'ils étaient près de quelque habitation ; un brouillard épais les empêchant de distinguer les objets , ils marchèrent vers ce feu , et virent qu'une femme , tenant un enfant au maillot entre ses bras , en était entourée : dix hommes armés de toutes pièces et l'épée à la main paraissaient être retenus par ces flammes qu'ils n'osaient franchir. La dame qui en était environnée reconnut aussitôt le roi des Daces et Manéli; elle se fit reconnaître au son de sa voix , en leur criant : Secourez-moi, mes chers enfants. Ah! c'est Urgande qui nous appelle, s'écria Manéli. Les deux chevaliers à l'instant coururent l'épée à la main vers le feu. Venez-vous, leur dit le chef de ces dix chevaliers, pour nous aider à nous venger de cette méchante sorcière? Quiconque, dit Manéli, parle ainsi de cette sage et illustre fée, en a menti par la gorge , et nous sommes prêts à te le prouver. A ces mots, les dix chevaliers tournèrent leurs armes contre eux, et les deux compagnons d'Esplandian , sans s'effrayer de leur nombre , leur portaient de si terribles coups, qu'ils commençaient à les faire reculer, lorsqu'Urgande, pour terminer ce combat inégal, enveloppa les combattants d'un nuage : alors, prenant le roi des Daces et Manéli par la main, elle les con-
duisit dans le plus épais de la foret, tandis que les dix chevaliers continuaient à combattre les uns contre les autres, sans pouvoir se reconnaîti*e.
Lorsqu'Urgande fiit éloignée d'eux, elle leur raconta que le chef de ces chevaliers qui leur avait parlé était le fils de Garadan, ce présomptueux chevalier romain tombé sous les coups d'Amadis, lorsque ce prince était chez le roi de Bohême. Ce traître, continua la fée, furieux de la mort de Patin, et de voir Arquisil élevé sur le trône des Césars, a trouvé le moyen de s'emparer de l'enfant dont l'impératrice Léonor venait d'aocoucher; il l'enlevait, et ce malheureux enfant, privé de tout secours, eut été la victime de la ven^ geance de ce scélérat, si je n'eusse volé pour le secourir. Ayant pris la figure d'une pauvre femme , j'ai joint les ravisseurs de ren£ant dans cette foret; et, les voyant importunés par ses cris, je me suis offerte pour le porter ; ce qu'ils ont accepté. Dès que j'ai tenu l'enfant dans mes bras, je me suis fait entourer par un feu violent qui les a hit reculer; vous avez vu la fin de cette aventure, et c'est par mon pouvoir que la barque vous a conduits à portée de me secourir. Adieu, mes chers^ enfants, ajouta*t*eUe , rembarquez-vous; armez^vous d'une constance égale à votre courage pour accomplir les aventures qui vous sont réser^ vées ; je n'ai plus besoin que de moi-même pour reporter renfiant à sa mère Léonor. Tous les deux
36o AMADIS DE GAULE.
vinrent lui baiser les mains , et virent à l'instant deux énormes dragons s'avancer, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche , et la suivre des deux cotés de son palefroi.
C'est sous la garde de ces dragons qu Urgande s'avançait près de Rome , lorsque le roi de Sardaigne, Florestan, aperçut et reconnut l'enfant à ses langes, sur lesquels les armes de l'empire étaient brodées ; et voyant qu'il était tenu par une femme qui marchait entre deux dragons, il s'avança l'épée haute pour les combattre et s'emparer de Tenfant dont il avait juré de faire la recherche pendant un an. Il fiit très étonné de voir tout-à-coup disparaître les deux dragons. Eh quoi! lui dit Urgande, le roi Florestan ne veut donc pas reconnaître son ancienne amie? Puisque je suis maintenant sous sa garde, je me tiens plus en sûreté que sous celle des monstres les plus redoutables. Urgande, à ces mots, lui présenta l'enfant afin qu'il achevât de le reconnaître , et tous les deux rejoignirent bientôt Léonor et l'empereur, qui passèrent de la douleur la plus amère à la joie la plus vive , lorsqu'Urgande remit un enfant si cher entre leurs bras.
A peine le jeune Garinter, roi des Daces, et Manéli , fils de Cildadan , se furent-ils rembarques , après avoir pris congé d'Urgande , que leur barque fiit emportée par les vents avec rapidité. Ne pouvant la gouverner, la barque fut poussée et se brisa sur les rochers d'une grande île. Ce ne
fut qu'avec peine qu'eux et leurs écuyers purent gravir sur les bords escarpés. S'étant dispersés dans cette île pour y chercher quelque habitation , ils eurent tour-à-tour à combattre des ours et des singes de la grande espèce , qu'ils tuèrent ou mirent en fuite : mais un ennemi plus redoutable commençait à les attaquer depuis trois jours; ils n'avaient apaisé leur faim que par quelques rayons de miel sauvage , que les ours et les singes continuaient à leur disputer: ils désespéraient de leur sort, lorsqu'ils virent un gros vaisseau s'approcher et jeter l'ancre près de l'île.
Le roi des Daces et Manéli, couverts de leurs armes blanches que le soleil rendait plus brillantes, firent des signaux; bientôt ils virent jeter une chaloupe à la mer, et quelques gens armés qui s'approchèrent à portée de leur parler. Manéli les pria de les venir prendre , et leur demanda de quelle nation était le maître du vaisseau. Nous l'ignorons , dirent-ils ; mais il est l'ennemi de toutes, et bientôt vous serez soumis à son pouvoir. On le nomme communément le diable marin ; mais son vrai nom , c'est Frandolo. Les deux chevaliers connaissaient Frandolo pour être le pirate le plus redouté. L'empereur de Grèce avait souvent envoyé des vaisseaux pour le combattre; mais le redoutable Frandolo les avait détruits, et continuait à faire les plus grands ravages dans toutes les îles de l'Archipel. Leur situation devenait si cruelle et si pressante , qu'ils demandèrent
à lui parler, lorsqu'un des hommes de la chaloupe , considérant leurs boucliers et remarquant les croix noires , retourna vers le vaisseau , que quelques moments après ils virent s'approcher d'eux ; et le terrible Frandolo , dont la taille approchait de celle d'un géant , leur cria : Traîtres, je vous tiens , et vous m'allez payer bien cher la mort de mon cousin le géant Vindoraque.
Prends garde , lui répondit Garinter ; et si ce n'est pas dessein formé de nous chercher une mauvaise querelle , sois sûr que nous n'avons jamais connu ce Vindoraque , et que nous n'avons aucune part à sa mort. Pardieu! dit Frandolo, bien lâches doivent être ceux qui n'osent avouer leurs actes: venez, la demoiselle, s'écria-t-il , en appelant une jeune fille captive sur son vaisseau; ne reconnaissez- vous pas dans ces deux chevaliers ceux qui mirent à mort Vindoraque dans l'île de la montagne défendue ? Ce sont bien là , dit-elle, les mêmes armes qu'ils portaient, et plaise au sort que ce soient eux ! je ne serais pas long-temps captive ! Le roi des Daces et Manéli , qui commençaient à se douter que Vindoraque était tombé sous les coups de Talanque et d'Ambor, délacèrent leurs casques , en disant à Frandolo : Nous ne cherchons pas à te dissuader de ce que tu npus imputes , car il nous importe peu que tu persistes à nous croire vainqueurs de ton cousin ; nous desirons même que tu sois assez brave pour chercher à venger sa nkort , et nous te déclarons que
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nous prenons parti pour ceux dont il l'a reçue. Ah! seigneurs, s'écria la demoiselle, si vous connaissez Esplandian et ses compagnons, prenez ma défense. Et où les avez- vous laissés? dit Garinter, Esplandian, leur dit-elle, est parti avec Lisvard, et Talanque est avec Âmbor à la garde de la montagne défendue. Pendant que la demoiselle et les compagnons d'Esplandian s'expliquaient ensemble, Fraudolo descendait dans une chaloupe et se fit conduire à terre. Jeunes pages , dit-il d'un ton arrogant aux deux chevaliers, je viens vous chercher pour me servir : je veux bien croire que vous n'avez point de part à la mort de Vindoraque; mais, puisque vous dites être les amis de ceux qui l'ont vaincu, ce que je peux faire de mieux pour vous , c'est de vous mettre au nombre de mes esclaves.
Les deux chevaliers se continrent , dans la peur qu'ils eurent que Frandolo ne vînt pas jusqu'à nie; mais, dès qu'ils le vii'ent descendre, Mauéli, remettant son casque, alla au-devant de lui. Frandolo , lui dit-il , tu passes entre les chevaliers pour être brave et généreux ; crois-moi , quitte un genre de vie qui t'avilit, et qui n'est point fait pour toi; remets cette demoiselle sous notre garde , et conduis-nous à la montagne défendue pour y rejoindre nos compagnons. Je le ferais, dit Frandolo , si j'avais l'espérance de vous combattre tous les quatre ensemble ; mais , dans l'incertitude où je suis de les joindre, je ne perdrai pas Toc-
casion de m'assurer de vous. Parbleu ! dit Manéli, quoique je ne m'estime pas autant qu'un des deux autres , je vais éprouver ce que tu sais faire, et je te défie, sous la condition de te laisser msdtre de ma vie, si je succombe, ou d'être maître de ton sort et de ton vaisseau , si je suis vainqueur.
Frandolo fut étonné de trouver tant de courage dans un jeune chevalier dont il ne pouvait craindre la force ; il s'avança pour le saisir : Manéli, sautant en arrière, lui présenta la pointe de son épée et lui cria de se mettre en défense. Frandolo crut l'abattre du premier coup; mais Manéli lui fit bientôt connsdtre qu'il aurait besoin de toutes ses forces pour lui résister.
Pendant que le combat s'engageait entre eux, et devenait terrible, le roi des Daces sauta dans la barque, et força les matelots à le conduire au vaisseau ; celui qui le commandait en second fut très aise de le voir venir de lui-même se livrer aux chaînes qu'il lui préparait , et il le laissa tranquillement monter sur le pont : mais à peine Garinter y fut-il monté , que, s'élançant sur ce lieutenant, il le terrassa, lui criant qu'il était mort s'il appelait ses gens à son secours, et s'il n'attendait pas pour prendre un parti de voir quel serait l'événement du combat de Frandolo contre son compagnon. Le combat eût été plus long, si les armes de Manéli n'eussent été supérieures à celles de Frandolo : celui-ci, couvert de blessures, fut
obligé de se rendre; et Manéli, suivant la générosité des chevaliers de l'Ile ferme , courut à son secours et Fembrassa dès qu'il eut reçu sa parole. Frandolo cria sur-le-champ à ceux de son vaisseau d'obéir aux ordres que les deux chevaliers leur donneraient. Une barque vint chercher les combattants, et Garinter et Manéli furent si contents de la franchise et des sentiments d'honneur que leur montra Frandolo, que, de ce moment, une tendre amitié les unit avec lui.
La demoiselle, délivrée par la victoire de Manéli, vint pour remercier ses bienfaiteurs; elle ne doutait point à leurs armes qu'ils ne fussent Ambor et Talanque : mais elle fut surprise , en les voyant sans casque, de ne les point connaître; et ce fut alors qu'elle s'accusa devant eux d'avoir confirmé ce qu'un écuyer de Vindoraque avait dit du combat et de la mort de ce géant. Ce fiit alors aussi que Garinter et Manéli furent informés de la conquête qu'Ësplandian avait faite de la montagne défendue , de la mort de Furion et de Matroco, et de la délivrance de Lisvard. La demoiselle se fit connaître pour être Carmelle, et leur confia les ordres dont Esplandian l'avait chargée, et qu'elle allait exécuter lorsque Frandolo l'avait enlevée.
Garinter et Manéli prirent aussitôt le parti de la conduire eux-mêmes à Constantinople , avant que de retourner à la montagne défendue. Frandolo frémit lorsqu'il leur vit prendre cette ré«o-
lution, sachant que l'empereur, outré des pirateries qu'il avait exercées dans les îles de Grèce, avait juré sa mort; mais Manéli lui promit de faire sa paix avec ce prince, l'assurant que son compagnon et lui le prenaient sous leur sauvegarde : ils ordonnèrent donc au pilote de faire voile vers Constantinople , et le quatrième jour ils entrèrent dans le port de cette belle capitale de l'empire d'Orient.
Les chevaliers, en descendant de leur vaisseau, se firent conduire au palais de l'empereur, et Frandolo les suivit. L'empereur étant alors à la chasse , ils furent reçus par Léonorine , dont la beauté les surprit, quoiqu'ils eussent déjà aoi dans l'Ile ferme Oriane , Olinde et Briolanie. Léonorine joignait à tous les dons de plaire cette politesse noble et cette urbanité, qui rendirent la Grèce le modèle de toutes les nations policées.
Les chevaliers lui présentèrent Frandolo. Manéli , ne parlant qu'avec modestie de sa victoire, ne s'occupa qu'à persuader Léonorine qu'un chevalier, aussi grand marin que l'était Frandolo, deviendrait très utile à l'empereur, en l'attachant à son service; mais ils présentèrent aussi la jeune Carmelle, qui , pensive et les larmes aux yeux, ne pouvait s'empêcher d'admirer Léonorine, et qui, dans les premiers moments , eut besoin de toute sa constance pour surmonter sa douleur, et s'acquitter de la commission dont Ësplandian l'avait chargée.
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Les deux chevaliers s'étant retirés, Garmellé resta seule auprès de la princesse. Fléchissant un genou devant elle : Reconnaissez, madame, cet anneau que vous donnâtes au chevalier de la verte épée, que vous connaissez aujourd'hui sous le nom d'Amadis. Léonorine, examinant l'anneau, dit à Carmelle , qu'en effet elle l'avait donné dans son enfance au meilleur des chevaliers de la terre. Celui qui vous l'envoie par moi , madame , dit Carmelle, l'égale dès aujourd'hui; c'est Esplandian, c'est le fils du grand Amadis, qui brûle du désir d'être honoré du titre de votre chevalier. Léonorine rougit; elle hésitait à répondre, lorsque l'empereur arriva de la chasse , et monta chez elle , suivi des deux chevaliers. Léonorine fit part à l'empereur du message d'Esplandian ; et Carmelle, s'étant remise de son premier trouble, raconta tous les combats qu'Esplandian avait essuyés pour se rendre maître de la montagne défendue, celui de Talanque et d'Ambor contre Vindoraque, et celui de Manéli lorsqu'il l'avait délivrée de Frandolo. L'empereur, prévenu déjà par Gastilles de toutes les merveilles qui signalaient la naissance , l'éducation et le commencement des actes de la vie d'Esplandian , fit son éloge avec chaleur , et se plaignit à Carmelle que ce jeune prince ne fût pas venu pour présenter lui-même l'anneau qu' Amadis avait reçu de Léonorine. Seigneurs chevaliers, dit -il, je ne le tiens point quitte, et, comme ses compagnons, vous
me répondrez de lui : donnez-moi donc votre parole , leur dit-il en leur tendant la main , que vous resterez en otage dans ma cour, jusqu'à ce qu'il vienne s'acquitter lui-même. Frandolo n'essuya que quelques légers reproches de l'empereur qui le retint à son service, et lui donna des marques publiques de son estime, en recevant son serment de fidélité.
Léonorine et Carmelle étant restées seules, la jeune princesse saisit ce moment de faire quelques légères questions au sujet d'£splandian. L'on se plaît à parler de ce que l'on aime, et la réponse de Carmelle fut de peindre ce jeune chevalier avec les traits de feu qui le gravaient dans son ame; le plaisir qu'elle sentait à parler de sa beauté , de son courage , de tout ce qui le rendait si cher à son cœur , l'empêcha de s'apercevoir de ^ toute l'impression qu'elle commençait à faire sur Léonorine : cette impression fut égale à celle qu'£splandian avait reçue du récit d'Hélisabel; et lorsque Carmelle lui dit en soupirant et le cœur serré, qu'Esplandian n'était occupé que d'elle depuis qu'Hélisabel en avait fait un portrait si fidèle, Léonorine soupira, baissa les yeux, et serra quelque temps les mains de Carmelle , sans lui répondre. Damoiselle, lui dit-elle enfin, je sen^ que je serais la plus ingrate princesse de la terre , si je n'étais pas sensible à l'hommage du prince qui vous envoie ; dites-lui que je me fais honneur de l'accepter pour chevalier , et portez-
lui pour gage de ce premier lien cette agrafe que Grimanèse, mon aïeule, donna pour présent à mon aïeul Apollidon. Carmelle reçut cette agrafe en soupirant, et la mit dans son sein avec un secret et douloureux sentiment qui l'empêcha d'être sensible au magnifique présent qu'elle reçut pour elle-même de la belle Léonorine.
Le roi des Daces et Manéli, quoique traités avec distinction dans la cour brillante de l'empereur, regrettaient déjà d'être si long-temps séparés de leurs compagnons, lorsqu'on vit arriver une frégate, portant le pavillon de Gaule : l'écuyer de Talanque en étant descendu vint se jeter aux pieds de l'empereur de la part de son maître et d'Ambor, pour lui demander du secours contre le redoutable Armato, roi de Turquie, qui, sans respecter la foi des trêves qu'il avait jurées avec les puissances voisines, était venu pour former le siège de la montagne défendue avec une flotte de trois cents voiles, se croyant en droit de s'en emparer depuis la mort de Furion et de Matroco.
Si quelqu'un eût pu former quelques prétentions sur cette île, c'eût été l'empereur, comme étant seigneur suzerain de toutes celles de l'Archipel. Il assura donc l'écuyer de Talanque, qu'il regardait l'entreprise d' Armato comme une injure qui lui devenait personnelle. Frandolo, dit-il en appelant ce chevalier, je t'estime assez pour croire
Amadîs de Gaule. II. ^4
'i'JO AMADIS Dt GAULE.
que tu saisiras avec zèle cette occasion de réparer tes anciens torts. Rassemble au plutôt les vaisseaux et les galères de mes ports , le plus en état de mettre à la voile; va porter un premier secours à la montagne défendue , en attendant que je rassemble des forces assez grandes pour marcher moi-même et punir Armato de sa témérité. Chevaliers , dit-il au roi des Daces et à son compagnon, je ne vous retiens plus, et je sens trop que r honneur et l'amitié vous appellent au secours de vos amis. Garinter et Manéli le remercièrent, et la flotte que Frandolo fit équiper à la hâte étant prête, ils s'embarquèrent avec Carmelle. Cette tendre et malheureuse demoiselle était cruellement agitée, en pensant qu'elle reverrait bientôt celui dont l'empire était si despotique sur son cœur : elle savait que la réponse et l'agrafe qu'elle portait l'attacheraient plus que jamais à Léonorine; mais elle avait trop de délicatesse dans l'ame pour laisser rien ignorer à celui qu'elle adorait de tout ce qui pouvait le rendre heureux: elle prit le parti de souffrir en silence, et de ne s'occuper que de tout ce qui pouvait la rendre nécessaire au jeune Esplandian , et l'assurer qu'elle ne le quitterait jamais.
Ce prince, après s'être séparé d'Amadis, avait repris le chemin de l'Ile ferme avec son écuyer Sergil et maître Hélisabel. En arrivant à la vue du palais d'Apollidon, ils aperçurent la grande Serpente immobile; elle fit un léger mouvement
de ses ailes , lorsque l'esquif d'Ësplandian en approcha. Ce prince, plein de confiance dans Urgaiide, ne douta point que cette sage fée n'eût envoyé ce singulier vaisseau pour quelque dessein secret; et, sans toucher aux bords de l'Ile ferme, il monta sur la grande Serpente qu'il trouva sans pilote et sans matelots , mais richement parée et munie de provisions de toute espèce.
Esplandian attendit que la grande Serpente s'ébranlât d'elle-même ; et ce ne fut que sur le soir c[ue, déployant tout-à-coup ses grandes ailes, elle fendit la mer avec rapidité , et vogua pendant cinq ou six jours sans s'arrêter.
Étant abordée doucement dans une anse qui s'enfonçait dans une belle prairie , elle ploya ses ailes. Esplandian à ce signe jugea qu'Urgande l'appelait sur cette côte, et descendit à terre.
Deux géants redoutables étaient les maîtres de ce beau pays ; ils habitaient un fort château , bâti sur des souterrains immenses, où le plus vieux des deux géants se plaisait à tourmenter les chevaliers chrétiens qui tombaient en sa puissance; et souvent même il sacrifiait à ses dieux ceux qui restaient fidèles à leur foi : son fils avait enlevé tous ceux que leur malheureux sort avait conduits dans ce pays, et bientôt il parut pour combattre Esplandian.
Le vainqueur de Furion et de Matroco le fut
aussi de ces deux géants; il délivra les prisonniers qui gémissaient dans leurs chaînes, et sa joie fut extrême, en reconnaissant Gandalin et Lasinde , qui dès le lendemain eussent été sacrifiés s'ils n'eussent été secourus, les géants ayant su que ces deux chevaliers étaient de 111e ferme, et les plus fidèles serviteurs d'Amadis.
Ësplandian les retint avec lui ; les autres prisonniers délivrés, ayant repris leurs armes, fiirent envoyés par Ësplandian aux pieds de la princesse Léonorine , avec ordre de lui dire que le chevalier qui les avait délivrés brûlait d'impatience de se trouver bientôt à ses pieds; il leur fit aussi remarquer ses armes , pour qu'ils pussent en rendre compte à cette princesse.
Ësplandian reprenait déjà le chemin de la mer, lorsqu'il rencontra sur sa route un chevalier d'une haute apparence qui l'aborda poliment, et lui demanda s'il n'avait point appris quelques nouvelles du roi Lisvard. Sire chevalier, répondit Ësplandian, je pourrais vous en donner de bonnes, si vous vouliez vous faire connaître. Ah! seigneur, s'écria- t-il en ôtant son casque, achevez de rassurer le fils de Lisvard sur le sort de ce prince. Ësplandian, reconnaissant aussitôt son oncle Norandel, courut l'embrasser, et lui raconta tous les événements de la délivrance de Lisvard, et de la conquête de la montagne défendue. Norandel fut enchanté de ce récit. Mon cher neveu, dit-il, vous ne savez peut-être pas
que vous êtes à portée d'acquérir une nouvelle gloire : deux géants terribles qui se sont rendus les tyrans de ce beau pays retiennent dans leurs fers un grand nombre de chevaliers chrétiens ; je venais seul pour les combattre ; mais vous rendrez la partie plus égale, et nous agirons de concert pour les attaquer. Ma foi, seigneur Norandel, dit Gandalin en riant, vous arrivez trop tard; il est difficile de précéder Amadis ou son fils dans les occasions d'acquérir de la gloire : les deux géants sont tombés sous tes coups d'Esplandian, et c'est à lui que Lasinde et moi nous devons notre liberté. Norandel, plein de surprise et d'admiration , dit à son neveu que, n'ayant plus rien à faire pour la délivrance de Lisvard et des chevaliers chrétiens, ce qu'il desirait le plus était de le suivre ; ils reprirent ensemble le chemin de la mer, et montèrent dans la grande Serpente qui déploya ses ailes dès qu'elle les eut reçus dans ses flancs.
Cette navigation fut heureuse et rapide comme les précédentes , et la Serpente s'arrêtant dans le port de l'île où l'affreux Endriaque avait succombé sous les coups d' Amadis, Gandalin conduisit Esplandian au superbe monument que l'empereur de Grèce avait fait élever en mémoire de cette victoire. Après avoir admiré la valeur et la force d' Amadis, et visité cette île célèbre, ils se rembarquèrent; et le second jour, vers l'heure du midi , la grande Serpente s'arrêta d'elle-même
à demi-lieue d'une ville immense qui s'étendait en forme de croissant sur les bords de la mer, et qu'Hélisabel reconnut aussitôt pour être la capitale de l'Orient.
Ësplandian commençait à s'impatienter de voir la grande Serpente immobile^ lorsque tout-à-coup il lui vit agiter la tête, lancer du feu, et pousser des rugissements qui faisaient retentir la côte. La mer à l'instant devint orageuse autour d'elle; et les flots, s'élevant et se choquant avec violence, étaient blanchis d'écume, et ne laissaient nul moyen de jeter un esquif pour s'approcher de la cote.
On fut d'abord très effrayé de ce spectacle dans Constantinople , et la consternation .commençait même à se répandre dans la cour de l'empereur , lorsque Gastilles son neveu le rassura; mais en même temps quel trouble ne jeta-t-il pas dans le cœur de Léonorine, lorsqu'elle l'entendit assurer l'empereur que la grande Serpente était le vaisseau qu'Urgande avait fabriqué par son art, pour Ësplandian, et qu'il ne doutait point que ce chevalier n'y fât alors ! L'empereur et toute sa cour, étant accourus sur le rivage, purent distinguer les efforts que ceux qui montaient la Serpente faisaient en vain avec de longues rames pour la faire approcher du port. Gastilles essaya vainement de s'en approcher dans un esquif : la mer s'éleva plus haut encore qu'elle n'avait £ait jusqu'alors, et les vagues irritées re-
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poussèrent l'esquif de Gastilles jusque sur le ri* vage.
Léonoriue, ne pouvant croire qu'une puissance supérieure empêchât la grande Serpente d'aborder , s'indignait de ce long retard , au point même d'avoir l'injustice d'en accuser Esplandian qui se désespérait sur le tillac du vaisseau, et qui se £àt précipité dans la mer malgré la tempête, pour aborder le rivage, si Gandalin ne l'eût retenu ; leur désespoir à tous deux fut à son comble, lorsque la grande Serpente, redoublant ses feux et ses rugissements, étendit ses grandes ailes; bientôt, partant avec la rapidité d'une flèche, elle passa le Bosphore, et disparut aux regards de l'empereur et de la triste Léonorlne.
Norandel et Gandalin eurent bien de la peine à calmer Esplandian, en lui représentant que la sage Urgande l'aimait trop pour l'avoir éloigné de Constantinople sans quelque forte raison; ce prince ne put les écouter que lorsque le second jour de cette navigation il reconnut l'île de la montagne défendue, et la flotte de Frandolo qu'il avait fait mouiller couverte par un promontoire , et qu'il tenait prête pour attaquer celle d'Armato, lorsqu'elle s'approcherait de l'île pour le débar-
quemenU
Frandolo commençait à se mettre en défense à l'approche du monstrueux vaisseau qu'il croyait venir pour le submerger, lorsque le roi des Daces et Manéli le rassurèrent , en reconnaissant avec
la joie la plus vive que c'était leur compagnon Ësplandian qui s'approchait ; alors, s'embarquant tous les trois dans un esquif, ils voguèrent vers la grande Serpente qui cessa de jeter des feux et de rugir, et qu'ils abordèrent avec facilité.
La joie d'Esplandian fut bien vive en revoyant ses deux compagnons ; elle redoubla lorsque , par le récit qu'ils lui firent de leurs aventures, il apprit qu'ils avaient délivré Carmelle. Son premier soin fut de l'envoyer chercher; et, pendant le temps employé pour les deux trajets, Ësplandian fit connaissance avec Frandolo, et lui tint les propos les plus honorables et les plus flatteurs.
Carmelle reçut avec transport l'ordre d'aller trouver Ësplandian; il n'est aucun sentiment douloureux qui puisse troubler le premier moment de revoir ce que l'on aime. Ësplandian tendit la main à Carmelle pour l'aider à monter sur le tillac, il lui serra la sienne, il l'embrassa tendrement; mais les premiers mots qu'il lui dit furent pour lui demander comment l'empereur et Léonorine avaient reçu son message. Carmelle l'assura que tous les deux le desiraient vivement dans leur cour. Je ne peux vous cacher, ajouta- 1- elle en soupirant, que la princesse Léonorine se plaint de ce que vous avez été si long-temps sans exécuter les ordres d'Amadis; mais j'ai lu dans ses yeux, comme je lis facilement dans mon cœur, qu'il vous sera bien facile de faire votre paix avec elle.
Leur conversation fut interrompue dans ce moment par le retour d'une frégate que Frandolo faisait tenir en avant pour lui donner des nouvelles de la flotte ennemie; le commandant de cette frégate leur rapporta qu'une division considérable de cette flotte s'était détachée , et faisait voile vers les côtes orientales, pour aller recevoir des troupes et des vivres, et qu'il paraissait régner assez peu d'ordre et de précautions dans le reste de la flotte, pour qu'il fut aisé de la détruire, en attendant la première pointe du jour pour la surprendre et pour l'attaquer.
Esplandian et Frandolo suivirent cet avis, et l'orient commençait à peine à se colorer, qu'ils sortirent de l'anse qu'un long promontoire couvrait; la grande Serpente, prenant d'elle-même la tête des vaisseaux de Frandolo, les rugissements et les feux qu'elle lançait portèrent une telle épouvante dans la flotte turque, qu'elle fut entièrement défaite, sans presque avoir fait aucune résistance.
Esplandian et Frandolo descendirent dans l'île de la montagne défendue avec leurs compagnons, en forçant un des quartiers de l'armée qui l'assiégeait. Ambor et Talanque, qui depuis un mois avaient résisté courageusement à toutes les attaques , rendirent compte de leurs manœuvres, et conduisirent Esplandian sur une tour, pour lui faire voir la disposition des lignes dans lesquelles Armato s'était posté pour envelopper
la forteresse, et diriger plusieurs attaques différentes (i).
Les résolutions les plus fortes et les plus cou* rageuses sont toujours les premières qui se présentent au véritable héroïsme. Esplandian , ses compagnons et Norandel sentirent une indignation secrète de se voir entourés par une armée d'infidèles, et de rester enfermés entre des murailles en leur présence : ce ftit après avoir bien observé les dispositions du camp d'Armato, et surtout le quartier de ce Soudan, qu'ils reconnurent à la hauteur des pavillons surmontés d'un croissant; ce fut, dis -je, après s'être concertés ensemble, qu'ils résolurent de faire une sortie dès la nuit suivante, et d'aller attaquer Armato jusque dans son camp.
Cette sortie , faite avec autant de prudence que de courage , réussit pleinement ; des flots de sang inondèrent bientôt le camp des Turcs ; et le brave Esplandian et Frandolo pénétrant jusqu'aux tentes d' Armato, ce fut en vain que ce Soudan voulut résister ; Esplandian le saisit entre ses bras nerveux; et, l'enlevant tandis que ses compagnons assuraient sa retraite , il le 'porta jusqu'à la poterne de la citadelle où Gandalin le reçut de ses
(i) Dans le récit que font Ambor et Talanque, ils parlent sans cesse de mines , de contre-mines ; et , cessant absolument de se conformer au costume de TAmadis de Gaule , ils traitent de ce siège, comme Pierre Navarre , ce célèbre chef de l'artillerie de Charles-Quint , aurait pu le faire lui-même.
mains, et le prit sous sa garde. Esplandian retourna promptementpour achever la défaite des Turcs , épouvantés par la prise de leur Soudan : elle fut entière; des richesses immenses qu'ils laissèrent dans leur camp furent la proie des habitants dont la valeur avait secondé les premiers efforts d'Ambor et de Talanque.
Le jour ayant éclairé la fuite des troupes d'Armato, dont le plus petit nombre se sauva sur quelques vaisseaux qui leur restaient , ce Soudan ne put apprendre sans indignation que Frandolo, qu'il avait protégé long-temps, était au nombre de ses ennemis. Ses chaînes ne purent rien diminuer de sa fierté ; et ses menaces irritèrent Esplandian au point de lui faire prendre la résolution de porter ses armes au cœur des états d'Armato, et d'aller planter le signe révéré des chrétiens sur le faite de la grande mosquée où l'on voyait flotter l'étendard de Mahomet qui dominait sur le palais de ce Soudan.
L'exécution de ce grand projet lui devint encore plus facile par l'arrivée de Gastilles, neveu de l'empereur. Ce prince avait fait rassembler promptement l'élite de ses chevaliers, et la flotte nombreuse, qui, deux jours après la prise d'Armato, vint sous les ordres de Gastilles au secours de la montagne défendue: cette flotte se joignit à celle de Frandolo; et les chevaliers de l'île de la moutagne défendue, comptant d'ailleurs sut le secours de ceux de l'Ile ferme , résolurent d'attaquer par mer et par terre les états d'Ar-
38o AMADIS DE GAULE.
mato, et d'élever des temples au Seigneur sur les débris des mosquées du faux prophète.
Tandis que tout se préparait dans l'île défendue pour cette grande expédition , la cour de la Grande-Bretagne était occupée par le spectacle le plus touchant.
Le cours d'une longue vie , rappelé dans Tame timorée de Lisvard, lui remît sous les yeux les injustices et les fautes qu'il avait pu commettre, les périls qu'il avait courus, le peu d'intervalle qui lui restait entre la vieillesse et la mort, et plus encore la reconnaissance qu'il devait au grand Amadis. Il prit la résolution d'abdiquer l'empire (i) de la Grande-Bretagne, et de placer de sa main cette couronne sur la tête d'Oriane et sur celle du héros devenu son époux. Ce prince et la belle Oriane combattirent en vain la résolution de Lisvard ; ils furent forcés d'obéir. Ce fut au milieu de la fête la plus solennelle , que le roi Lisvard et Brisène les firent monter sur le trône qu'ils avaient long-temps occupé, et les couronnèrent aux yeux de tous leurs grands vassaux rassemblés.
Lisvard et Brisène se retirèrent à Mirefleur,
(i) Tout ce que l'auteur dit ici des motifs de Lisvard pour abdiquer se rapporte à ce que l'histoire raconte de ceux de Charles-Quint : Lisvard et ce prince, en effet, avaient quelques traits de ressemblance ; mais Philippe II n'en eut jamais aucun avec Amadis,
et ne permirent qu'au vertueux vieillard Grumedan de les suivre. Ce fut alors qu'Amadis, étant maître des riches possessions que lui laissait Lisvard , s'occupa de faire le bonheur de ceux dont il avait à récompenser l'attachement et la fidélité. Arban de Norgales vit augmenter ses possessions de la plus belle des îles Hébrides; Gandales eut les états du duc de Bristoie, Gandalin toutes les possessions d'Arcalaûs ; et les trois grandes charges de la couronne furent la récompense d'An* griote d'Estravaux, de Guilan le Pensif, et du nain Ardan.
Peu de temps après, un écuyer de Norandel vint à la cour d'Amadis pour lui porter des nouvelles de tous les grands événements qui venaient de se passer dans l'île de la montagne défendue, et pour l'informer de la résolution qu'Esplandian avait prise de porter ses armes dans le Levant, et de faire la conquête des états d'Armato.
Amadis reconnut bien son grand cœur dans celui de son fils ; et comme il partageait son ressentiment et sa résolution de combattre les infidèles, sa tendresse pour Esplandian et son zèle pour la foi le déterminèrent à faire équiper seulement un grand vaisseau bien armé , sur lequel il se proposa de passer , suivi de quelques chevaliers, pour aller joindre l'armée de son fils, et combattre sous ses drapeaux comme un simple chevalier.
Esplandian et Frandolo, connaissant toute Tim-
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portance d'attaquer les Turcs dans le moment où la défaite de leur armée et la prise d'Armato les consternaient , marchèrent avec Gastilles ; et , ne trouvant point d'armée en état de combattre, ils assiégèrent plusieurs villes considérables , et s'en emparèrent malgré la résistance du prince Alphorax. Ce fut dans la grande et belle cité d'Alphorin , capitale des états de ce prince , que la belle Héliaxa devint la prisonnière d'Esplandian ; mais ce généreux prince, loin d'abuser de l'avantage que la prise d'Héliaxa lui donnait sur Alphorax, dont elle était adorée , ne voulut point troubler leur union ; il aima mieux combattre plus long-temps, un ennemi qu'il estimait , que de retenir dans ses fers une des plus belles princesses de l'Asie; il la renvoya, suivie de fous ceux qui la servaient , et de cinquante chariots couverts.
Cette campagne brillante finit par la prise de la forte cité de Galatie : les compagnons d'Esplandian, Frandolo, Gastilles, s'y couvrirent de gloire sous les yeux d'Esplandian ; et Gastilles se rembarqua pour retourner à Constantinople , et rendre compte à l'empereur du succès des armées chrétiennes contre celles des infidèles.
Gastilles dans son récit éleva jusqu'aux cieux le courage, la prudence et la générosité d'Esplandian : l'empereur ne pouvait apprendre sans étonnement que ce prince, dans un âge si tendre, se comportât déjà comme les plus grands capitaines. Gastilles , mettant un genou en terre
devant la belle Léonorine, lui dit que celui qui s'honorait du titre de son chevalier l'avait chargé de lui prêter de sa part hommage de ses conquêtes , et surtout de la montagne défendue qu'il n'avait conquise et qu'il ne gardait que pour elle, Léonorine reçut Gastilles avec froideur, et ne put s'empêcher de marquer un secret dépit de ce qu Ësplandian n'était pas venu lui-même auprès d'elle. Il faut , dit-elle , qu'il ait oublié les ordres de son père Amadis, ou qu'il ait bien peu de désir de les exécuter.
Mandez-lui, mon cousin, ajouta-t-elle , que sa conduite me porte à ne point croire les propos que Carmelle m'a tenus de sa part, que je n'accepte rien de ses offres, et que je ne le reconnaîtrai pour être mon chevalier, que dans la cour de l'empereur.
Gastilles essaya vainement d'adoucir l'esprit de Léonorine; et quoique l'empereur tournât en badinage ce qu'elle venait de dire à Gastilles, celui-ci, qui s'était pris du plus tendre attachement pour Ësplandian , crut ne devoir pas lui cacher que Léonorine était irritée; il fit partir sur-lechamp un écuyer chargé d'une lettre pour ce prince, dans laquelle il le pressait de venir au plutôt réparer sa faute.
Cet écuyer fit la plus grande diligence, et se rendit dans la ville d'Alpharin, où s'étaient rassemblés Ësplandian et ses compagnons , après la prise de Galatie. Carmelle l'ayant aperçu lorsqu'il
entrait dans cette ville, et l'ayant reconnu, ne douta point que Gastilles ne l'eût envoyé pour rendre compte de la commission dont Ësplandian l'avait chargé ; et connaissant toute l'impression que ce message pouvait faire sur ce prince, ce ne fut que lorsqu'il fut seul qu'elle introduisit cet écuyer dans sa chambre.
Esplandian , en effet , ne put retenir ses larmes en lisant la lettre de Gastilles. Cannelle, attendrie de les voir couler, commença par y mêler les siennes; elle voulut lire cette lettre, et poussant un soupir après l'avoir lue : Ah! que vous connaissez peu l'amour , lui dit-elle , et la façon dont il s'exprime dans la bouche d'une personne de mon sexe ! Que pouvait dire à Gastilles cette heureuse Léonorine? ajouta-t-elle. Pouvait-elle vous presser plus adroitement de vous rendre auprès d'elle ? Eh ! comment ne voyez-vous pas que les reproches qu'elle fait au fils d'Âmàdis sont une vive et douce invitation qu'elle fait à l'amant! Mais ne différez plus de vous rendre auprès d'elle : quelques lauriers de plus ne vous donneraient pas plus de mérite à ses yeux ; partons au plutôt. Le sort de votre malheureuse Carmelle est de souffrir sans cesse ; mais le plus cruel supplice est de vous voir verser des larmes pour une autre, tandis que celles que je verse pour vous seront éternelles.
Esplandian rassuré par Carm*elle donna des ordres pour son départ , et ne prenant avec lui
que le roi des Daces> Gandalin, Énil et Carmelle, il laissa ses autres compagnons à la garde de ses conquêtes.
A peine le vaisseau d'Ësplandian eut-il gagné la grande mer, qu'il fat assailli par un coup de vent furieux qui déchira ses voiles , et l'entraîna rapidement hors de sa route : une brume épaisse et la mer agitée empêchèrent pendant trois jours le pilote de se reconnaître; et le vaisseau , tombant dans un courant rapide, fut porté, pendant la dernière nuit de cette périlleuse navigation , dans l'anse d'une île élevée , où il échoua sur le sable. Des sifflements et des hurlements affreux qu'ils entendaient sur une montagne qui dominait sur cette anse, et dont la lune leur faisait à peine distinguer le sommet , les retinrent jusqu'au jour dans le vaisseau. La brmne s'étant éclair cie aux premiers rayons du soleil, Esplandian et Gandalin crurent reconnsutre l'île de la demoiselle enchanteresse. Gandalin raconta tous les périls qu'Amadis et son fils Esplandian avaient essuyés au sommet de ce mont. Esplandian, qui se souvint alors qu'il n'avait pu se saisir que de la riche épée , et désirant faire la conquête des autres richesses du petit temple d'Hercule qui étaient restées dans ce lieu , résolut d'y remonter encore ; le roi des Daces, Gandalin, Énil et Carmelle voulurent partager avec lui les périls de cette recherche. Les Serpents s'étant retirés au lever du soleil dans les antres qui s'ouvraient dans ces roches escarpées ,
Amadis de Gaule. II. 20
les cfa|evaliers arrivèrent sans peine au sommet de la montagne, et trouvèrent les portes du temple ouvertes; ils admirèrent la grande et magnifique tçmbe qu'ils trouvèrent au milieu de ce temple; une lame de cristal de roche, de six poucfss d'épaisseur et de douze pieds de long, couvrait une seconde lame de lapis4azuli. Les trois compagnons d'Esplandian essayèrent vainement d'ébranler la laone de cristal ; Ësplandian se mit à rire de leurs efforts inutiles. Voyons, dit -il, si depuis que je suis venu dans ce temple j'aurais acquis de nouvelles forces.
Alors, saisissant les deux coins de la table de cristal , il la leva sans peine , et la table azurée ne lui coûta pas plus d'efiGorts. Cette. seconde table couvrait up, grand coffre de bois de cèdre , enrichi, de bordures d'or couvertes de pieires précieuses; un parfum exquis remplit l'air du temple, et la clef d'or qu'Esplandian trouva dans la serrure d'émeraude de ce coffre lui donna te moyen de l'ouvrir. Une statue d'or massif, et brillante du feu. des diamants et des escarboucles qu{ l'ornaient , rempUssait l'intérieur de ce cofjfire : cette stalue représentait le grand Jehovah. Un delta de diamants , surmonté par une étoile ëtincelante, s'élevait du milieu de la couronne; la naain droite de la statut soutenait une sphère céleste , sa main gauche un serpent de rubis; mordant sa queue, symbole de l'éternité. Un écriteause trouvait à ses pieds , et des lettres grecques traçaient ces mots :
livrî: V. 38^
(f Au temps à venir, le serf d'amour enfermé « ci-dedans , la vie lui sera- restituée par celle qui a causera sa déceptive mort. Les grecques ouailles « nourries en doux pâturages souffriront périls « et dures contraintes par les loups marins affa- « mes. Hors surviendra le faon du brave lion, qui <c les délivrera de la dent meurtrière : mais le a ^and pasteur perdra sa puissance , son ouaille ce chérie sera la proie du jeune lion; alors la « grande Serpente, Tépée enchantée et cette hau- <c te roche disparaîtront pour toujours en s'aby- « mant dans la mer Pontique. »
Esplandian ni ses compagnons ne purent entende le sens de cette prophétie : se voyant les maîtres de ces riches trésors, ils se les partagèrent pour les emporter; et, malgré l'élévation du mont et la rapidité de la descente , ils parvinrent à les amener jusqu'à leur vaisseau dans lequel ils se rembarquèrent.
Esplandian, ayant fait diriger sa route vers Constantinople, retomba bientôt dans une sombre rêverie. La tendre Carmelle en était affligée , mais elle ne pouvait se résoudre à l'en distraire ; elle eût encore plus craint d'en demander la cause : l'amour malheureux n'est que trop habile à deviner celle de son supplice ; l'intérêt vif qui rattache à- pénétrer les sentiments de ce qu'il adore ne l'éclairé que trop sur ce qui doit lui percer le cœur, et lés soupirs de l'objet aimé dont il n'est pas la* cause sont des coups d'autant plus
mortels , qu aucun espoir n'en adoucit l'amertume. Carmelle , les yeux gros de larmes , tenait ses re* gards attachés sur Esplandian sans lui rien dire, lorsque le roi des Daces interrompit ce long silence. Esplandian se réveilla comme d'un long sommeil ; il sentait trop vivement le besoin qu'un amant bien tendre a de parler de ce qu'il aime y pour ne pas répondre à son ami dès qu'il l'entendit parler de la cour de Grèce, et pour ne pas l'exciter à poursuivre , dès que cet ami proféra le nom de Léonorine. Le roi des Daces fit de son mieux pour le rassurer sur la lettre qu'il avait reçue de Gastilses ; mais voyant qu'Ësplandian n'écoutait que la crainte d'avoir déplu, qu'il n'osait même se déterminer à paraître à la cour de l'empereur sans que Léonorine en fut prévenue, il s'offrit de l'y précéder; et son ami recevant cette offre avec les plus vifs transports de reconnaissance , il s'embarqua dans un esquif pour se rendre à Constantinople , promettant à son compagnon de venir le rejoindre à l'entrée du Bosphore, dès qu'il aurait vu la belle Léonorine.
Le roi des Daces fit force de vcdles, tandis que le vaisseau d'Esplandian mit en panne , pour lui laisser le temps nécessaire ; mais bientôt un vent contraire ayant entraîné cet esquif hors de la route, le roi des Daces, après une longue et périlleuse navigation, fut obligé d'aborder sur une côte inconnue, où de longues aventures qu'il
mit à fin avec gloire le séparèrent pendant longtemps d'Esplandian , ' qui l'attendit vainement à rentrée du fameux détroit marqué pour leur rendez-vous.
Après avoir attendu vainement le roi des Daces pendant près d'un mois , Esplandian se crut plus éloigné que jamais de toute espérance; et dans sa tristesse profonde , n'imaginant rien , il eut recours à Carmelle. Votre état, lui dit -elle, me touche vivement : quoique je sois plus malheureuse que vous, n'ayant aucun espoir, et rien n'ayant encore détruit le vôtre , faut-il , hélas ! que vous me forciez à vous suggérer moi-même les moyens de voir celle que vous aimez? Ah! ma chère Carmelle , dit-il en lui serrant les mains , en imaginez-vous qui ne me compromettent pas, ni la princesse Léonorine? Carmelle retira ses mains de celles d'Esplandian ; la plus légère ca resse que l'amour eût inspirée aurait fait sa félicité; mais elle se dérobait, malgré ses premiers mouvements, à celles qu'elle ne devait qu'à l'amitié. Laissez- vous conduire, lui dit-elle; ordonnez seulement à tous les gens de l'équipage de dire que vous êtes resté dans l'île de la montagne défendue : cachez-vous à fond de cale dès que nous ^entrerons dans le port de Constantinople, et laissez-moi faire le reste. Esplandian consentit à tout ce que prescrivait Carmelle; il donna ses ordres aux gens de l'équipage, et faisant lever l'ancre, son vaisseau longea le Bosphore pen-
Sqo amadis de gaule.
dant la nuit , et le lendemain matin il entra dans le port.
Carmelle avait fait transporter sur le tillac la riche tombe et le lion d'or enlevés de l'île de la demoiselle enchanteresse : elle avait disposé toutes les pièces telles qu'elles étaient dans le temple d'Hercule, pt la tombe de cristal de roche jetait au loin une lumière éclatante.
Carmelle , accompagnée de Gandalin et d'Énil, descendit à terre , et se fit conduire au palais de l'empereur. Elle dit à ce prince qu'ils venaient de la part d'Ësplandian que la guerre présente retenait dans la montagne défendue; et qu'en attendant qu'il pût se rendre à ses genoux, et s'acquitter des ordres d' Amadis à ceux de la princesse Léonorine, il la suppliait d'accepter les dépouilles qu'il avait enlevées de l'île de la demoiselle enchanteresse dont il avait fait la conquête; elle supplia l'empereur de venir les voir sur le tillac de son navire, et de lui permettes ^ismte de les &ire transporter dans l'appartement de Léonorine.
La conquête de l'île de la demoiselle enchanteresse ^ et la renonmiée des richesses immenses que le temple d'Hercule renfermait, avaient fait grand bruit dans tout l'Orient. L'empereur suivit avec empressement Carm.elle qui le conduisit à son vaisseau. L'enchantement de la grande tombe avait fini lorsqu'Ësplandian en eut fait la con*quête ; et dès que l'empereur eut admiré le beau
lion d'or dont les yeux de rubis brillaient d'un feu qui le faisait paraître animé, Énil et Gandalin levèrent la table de cristal et celle d'azUr , et découvrirent le riche coffre de cèdre qu'ils ouvrirent, et qui laissa voir la belle et riche statue du grand Jehovah.
L'empereur, frappé de surprise et d*admiration en voyant ce riche don, ne put cependant s'empêcher de dire à Carmelle, qu'il lui serait encore plus cher de recevoir datis sa cour le prince qui l'envoyait, que de voir ses'richesse^ en la possession de la princesse sa fille , et qu'il ne tiendrait jamais le chevalier de la verte épée pour acquitté, tant qu'Esplandian ne serait pas veliu luimême accomplir l'ordre qu'il en avait reçu; il fit même des instances pour obliger Carmelle à remporter ces présents. De quel prix peuvent-ils être pour nous , lui dit*il, en comparaison du fils d'Amadis? Sire, répondit Carmelle, ne doutez pas qu'il ne se rende bientôt à ^des ordres aussi flatteurs qu'honorables pour hii; mais pei*mettezmoi de m'acquitter de lia commission dont je suis c^as'gée, et de faire porter ces présents dans la chambre de la princesse. L'empereur y consentit, et. sortit avec sa cour du vaisseau, tout le monde admirant la richesse et la singularité de cette belle tombe.
Carmelle ne perdit pas un moment à tout préparer pour faire entrer et coucher Esplàndian dans le coffre de cèdre , en y ménageant des ou-
39^ AJUADIS DE GAULE.
vertures pour que l'air pût y circuler librement , et en £sdsant recouvrir le coffi*e par les deux riches tables. Énil et Gandalin portèrent le tout ensemble au palais, et le déposèrent dans le salon de Tappartement de Léonorine. Madame, lui dit Carmelle, le prince Esplandian vous fait hommage par moi de l'ile de la montagne défendue , qu'il a conquise comme votre chevalier, en attendant qu'il puisse se rendre à vos pieds ; il vous offre de même cette statue , ce lion et cette riche tombe, qui depuis deux cents ans ornaient le temple d'Hercule dans l'île de la demoiselle enchanteresse. Cette conquête, pour laquelle tant de chevaliers renommés n'ont fait que de yains efforts, était réservée à votre chevalier; mais, madame , en vous remettant ces riches dons , j'en ai deux à vous demander : le premier, c'est de n'ouvrir le coffre de cèdre que demain matin ; le second, c'est de me le remettre après que vous l'aurez examiné, pour que je le porte à Fhermite mon père, et qu'il s'en serve pour y déposer le corps de mon premier maître Matroco, que nous avons vu mourir de la mort des prédestinés.
Léonorine accorda ce que Carmelle lui demandait; mais elle continua de lui faire de vifs reproches de ce qu'Esplandian semblait fuir le moment de paraître à la cour de l'empereur. Je ne peux répondre que demain matin , lui dit Carmelle , à ce qui cause votre courroux. A ces mots,
LIVEE V. SgS
voyant qu'elle avait donné tout le temps nécessaire à la cour de Tempereur pour admirer ces riches présents, elle les fit porter devant elle dans un des cabinets de Léonorine; et tirant cette princesse à part , elle lui remit secrètement la clef de la grande tombe, en lui disant : Madame , je vous laisse un trésor inestimable , et ce que peut-être vous avez le plus désiré de voir; je reviendrai demain matin vous redemander le cofire de cèdre que vous m'avez promis. A ces mots , Carmelle , Énil et Gandalin sortirent de l'appartement de la princesse, et la laissèrent seule avec la reine Menoresse.
Léonorine resta très étonnée des dernières paroles de Carmelle ; et cherchant à les interpréter , une terreur soudaine la saisit , lui serra le cœur , et se jetant dans les bras de Menoresse: Ah! mon amie, je suis perdue : ah dieux! je frémis d'horreur; et je ne doute point, à ce que la demoiselle m'a dit en me quittant , que ce ne soit le corps mort d'Esplandian qu'elle m'ait apporté dans cette tombe. Ah ! madame , lui répondit Menoresse, pourquoi concevoir des idées aussi funestes? Eh! que n'ouvrez-vous plutôt votre cœur à l'espérance ? Carmelle ne vous a-t-elle pas promis de vous apporter demain la cjcf ? Non, je ne peux croire qu'elle eût l'audace et la cruauté d'exposer mort à vos yeux celui qu'elle sait que vous avez déjà choisi pour être votre chevalier. Eh! que sais-je, dit Léonorine en redoublant ses
sanglots, si ce n'est pas pour obéir aux dernières volontés d'Esplandian ^ que Cannelle a renfermé dans cette tombe son corps privé de vie ? Il peut l'avoir exigé d'elle en mourant , pour me prouver qu'il a voulu jusqu'à son dernier moment, et même après sa mort, obéir aux (ordres de son père. Ah! cher Esplandian, ajouta-t-elle en jetant un cri douloureux , sois sûr que Léonorine ne te survivra pas.
La reine Menoresse , effrayée du désespoir de Léonorine et du cri qu elle avait jeté, se mit en devoir de briser les serrures et de s'éclaircir. Léonorine, épouvantée de ce qu'elle voulait faire, et toujours frappée de la cruelle idée que le coffre de cèdre renfermait le corps de son cheva- Uer , donna d'une main la clef à Menoresse , et de l'autre fermant ses yeux, elle rentra dans sa chambre , et se jeta sur son lit, le visage sur son oi*eil- 1er qu'elle baigna de larmes. Menoresse ne rperd pas un instant, lève les deux premières tables; elle sent cependant un léger frémissesQent qui la retient lorsqu'elle est prête à ouvrir le coffre de cèdre , et d'une voix tremblante elle dit : Serait-il possible que ce coffre renfermât tine créature vivante? Oui, madame, répondit Esplandian ; mais sa vie ou sa mort sont entre vos mains. Eh grand Dieu! qui pouvez*- vous être? dit la reine Menoresse. Le phis heureux ou le plus malheureux de tous les iiommes ; la vie d'Esplandian dépend de la >pitié de Léonorine, et de la vôtre.
La reine Menoresse à ces mots ouvrit le cof&e ; Ësplandian en sortit, et se mit à ses genoux. Quoique le portrait que Gastilles en avait fait bannît la crainte de toute surprise au moment où Menoresse voyait le plus beau chevalier de l'univers, elle eut soin de s'assurer encore qu'elle parlait au fils du chevalier à la verte épée, et le quittant en riant, elle courut au lit de Léonorine. Ne pleurez plus, lui dit- elle en l'embrassant ; et venez avec moi voir un mort plus beau que l'Amour même, et dont les yeux et le langage ont son expression et sa tendresse. Léonorine, rougissant et pâlissant tour- à -tour, se lève, se laisse entraîner; elle paraît à la porte du cabinet, et le charmant Ësplandian se précipite à ses pieds. Quelque impression que leurs |3ortraits eussent faite dans le cœur de ces jeunes amants, leurs regards qui se rencontrèrent leur firent croire que jusqu'à ce moment elle avait été imparfaite. Ësplandian ne résista point à l'ardeur de baiser une main qu'il vit ornée de l'anneau qu'il avait envoyé par Carmelle. Léonorine se baisse pour relever . Ësplandian de ses genoux* Àh! qu'il est difficile en de pareils moments de conserver assez de force!.... La jeune Léonorine tendit en vain ses bras ; elle tremblait, elle allait tomber , si l'amoureux Ësplandian ne l'eût pas soutenue dans les siens. Menoresse accourut à leur secours; mais, "émue elle-rméme par un spectacle aussi touchant, ses effwts en les relevant
furent assez lents ^ pour que l'heureux Esplandian sentit quelques moments sur son front Fimpression des lèvres brillantes de Léonorine , qui ne pouvait ou ne voulait pas alors s'apercevoir que la bouche d'Esplandian était muette , et pressait son cou d'albâtre. Menoresse les ayant à la fin fait asseoir tous les deux sur un canapé , cette reine fut témoin des serments qu'ils se firent de s'aimer toujours. Ne craignant point de se livrer à leur amour, qu'ils savaient être approuvé par l'empereur , par Amadis et par Urgande , ils se rendirent compte tour-à-tour de tous les sentiments qu'ils avaient éprouvés depuis qu'ils avaient entendu parler l'un de l'autre. Que chacun d'eux répéta bien le portrait qu'il avait entendu faire, et qu'il y joignit bien ces traits de flamme qui ne brillent que dans les yeux et dans le cœur d'un amant! Mille caresses innocentes occupaient les premiers moments de cette première entrevue : lorsqu'elles devenaient un peu plus vives , la reine Menoresse se mêlait un peu de la conversation; ils l'apercevaient alors, ils soupiraient; mais ils lui faisaient bien des caresses. Esplandian se remit aux genoux de Léonorine , pour lui jurer de revenir bientôt auprès d'elle; il ne pouvait s'en arracher, il semblait craindre de ne pas répéter assez le serment d'être à jamais fidèle. Léonorine voulut encore l'aider à se relever ; mais leurs bras s'entrelacèrent, leurs lèvres se rencontrèrent, et la reine Menoresse se hâta de parler. Le jour
approche, leur dit-elle; je crois même avoir entendu la garde ouvrir les portes du palais ; il est temps de vous renfermer dans ce coffre de cèdre, que Garmelle doit venir reprendre avant qu on soit éveillé dans ce palais.
Menoresse ne s'était point trompée ; Cannelle non -seulement craignait les risques que pouvait courir son cher Esplandian, mais au fond de son coeur elle craignait autant les moments qu'il passait auprès de Léonorine. £ile avait facilement devancé le jour pour se rendre au palais; elle ne doutait point que la clef du coffre n'eût été employée, et cette nuit avait paru bien longue et bien cruelle à cette malheureuse amante.
Elle ne reconnut que trop dans les yeux de Léonorine , que ses craintes étaient fondées ; toutes les deux rougirent et soupirèrent, l'une en rendant la clef, l'autre en la recevant. Enil et Gandalin enlevèrent le coffre de cèdre , et laissèrent la riche tombe , le Jehovah et le lion d'or ; et , tandis que Gandalin reportait le coffire au vaisseau, Garmelle alla recevoir les ordres de l'empereur, et lui rendre compte du présent que Léonorine venait de lui faire du coffre de cèdre , pour le porter à son père , et le faire servir à recueillir les cendres de Matroco. I/empereur chargea Garmelle de renouveler ses instances au fils d'Amamadis, et de le presser de se rendre à Gonstantinople.
Dès qu'Esplandian , les deux chevaliers et Gar-
melle forent en sûreté dans le vaisseau , les mariniers déployèrent les voiles au vent favorable qui les portait vers la montagne défendue : mais bientôt ce vent devint contraire; la mer agitée élevait ses vagues jusqu'aux nues; le pilote ne pouvant plus diriger le vaisseau , la nuit acheva de lui faire tenir une fausse route , et les vents , après deux jours et deux nuits, le portèrent sur une côte inconnue.
Les chevaliers, s- étant couverts de leurs armes, montèrent sur une dune d'où l'on découvrait l'intérieur du pays ; une belle et forte cité paraissait à l'extrémité d'une plaine dans laquelle le combat le plus inégal frappa leurs yeux : huit ou dix chevaliers combattaient avec courage, et se défendaient à peine contre une multitude d'ennemis qui les entouraient. Esplandian , Énil et Gandalin ne balancèrent point à voler à leur secours, et leur ardeur redoubla lorsqu'ils cnu^nt reconnaître à leurs armes deux des compagnons d'Esplandian. Lorsqu'ils furent à portée de charger leurs ennemis , ils les firent reculer avec tant d'audace et de succès, que les chevaliers portant des croix noires sur leurs écus , qui se trouvaient démontés , purent s'emparer de quelques chevaux, et seconder l'effort de leurs défenseurs qu'ils ne connaissaient point encore. La dernière charge qu'ils firent ensemble fit reculer leurs ennemis vers la cité ; ce fot alors qu'ils se reconnurent avec la joie la plus vive, et qu'Esplandian apprit de ses
compagnons qu'étant sortis la nuit de la ville d' AlpbariiaL , pour venir reconnaître celle de Galatie , ils avaient été attaqués par un gros détachement des troupes qui gardaient cette belle et forte cité.
Tandis qu'ils causaient ensemble , de nouvelles troupes sortaient de Galatie pour les attaquer ; et le son éclatant de clairons et de trompettes qu'ils entendirent derrière eux leur fit craindre d'être enveloppés. Esplandian se préparait à faire une prudente retraite, lorsque Gandalin, qui s'était a^aiicé pour reconnaître cette nouvelle troupe;^ revint à toutes jambes pour l'assurer que les croix qu'il avait reconnues sur les bannières et sur les boucliers annonçaient une troupe de chevaliers chrétiens. C'étaient en effet Frandolo , Talanque , Ambor, et la plu3 grande partie des chevaliers de la montagne défendue , qui s'avançaient pour secourir et (retirer leurs compagnons, ayant appris par un espion que les Turcs étaient sortis en forc^ de Galatie pour les. attaquer^
Esplandian ^'^après s'être fait connaître, se mit à la tête de cette nouvelle troupe, et se portant snci le^ Turcs rangés en bataille sous les murs de Galati^^ non- seulement il les renversa, et les défit entftèiçement); mais s'élançant dans les portes de Galatie, que. la multitude des fuyards avait empêché de fermer, il s'empara, presque sans perdre un saxftli {homme <» de cette forte cité, qu'il n'aurait pu oonquérir qu'après uni long siège sans cet
événement. Ësplandian et ses compagnons traversèrent cette ville en poursuivant les Turcs, qui, sortant par les portes opposées, s'enfuirent vers les montagnes. Il les eût poursuivis plus longtemps 9 sans des espèces de hurlements qu'il entendit entre les rochers d'une de ces montagnes assez ^proche de la ville; étant arrivé, suivi de Frandolo , du côté de ces rochers , ils aperçurent la figure la plus hideuse qui pût être dans la nature : une vieille femme presque nue, dont la peau ridée ressemblait à l'écorce d'un vieux chêne, semblait ronger de fureur des serpents qui lui servaient de coUier , de bracelets et de ceinture. Ah dieux ! s'écria Frandolo , c'est l'afifreuse et redoutable Mélye. Cette cruelle enchanteresse était sœur du bisaïeul d'Ârmato; près de deux cents ans d'une vie noircie par les crimes ne peuvent encore éteindre en elle le désir et l'activité de nuire. Ësplandian , qui connaissait le pouvoir de son épée sur les plus noirs enchantements, courut vers la roche pour purger la terre de cette furie qu'il savait être l'ennemie mortelle dlJrgande ; mais il fut facile à Mélye de se dérober à ses coups. Connaissant qu'elle n'avait aucun pouvoir sur lui , elle se releva de la roche en bondissant dix pieds de haut. Je ne sais que trop , criat-elle d'une voix horrible, que ce pays doit être détruit par toi : mais n'espère pas que je tombe en ta puissance; celle qui te protège doit frémir encore de la vengeance que j'espère en tirer. Â
ces mots, sautant sur une autre roche, elle parut s'abymer dans un antre dont Tentrée vomit à Finstant des feux qui mirent tous les arbres en cendres, et qui, calcinant jusqu'aux rochers, les faisaient voler par éclats.
Esplandian et Frandolo furent emportés par leurs chevaux effrayés qui sentaient quelques atteintes de ces feux dévorants ; et ce fut avec peine que les deux chevaliers s'en rendirent assez les maîtres pour rejoindre leurs compagnons, et rentrer avec eux dans Galatie, dont Esplandian voulait s'assurer la conquête. Les richesses qui furent le prix des vainqueurs étaient immenses ; Esplandian n'en retint pour lui que trois superbes statues. La plus grande était celle de Nabuchodonosor : la seconde représentait Alexandre, vainqueur de la Perse, et tenant l'urne du Gange d'une main victorieuse: la troisième était la plus belle et la plus riche de toutes; c'était celle d'Hector, au moment où, sortant par la porte de Scée, il était prêt à combattre contre Achille. Cette statue avait paru le plus digne présent que les Grecs pussent offrir au puissant Agamemnon après la prise de Troie ; elle devint le prix de la valeur d'Esplandian , avec les deux autres; et ce prince fit partir sur-le-champ le fidèle Gandalin , pour aller les offrir toutes les trois de sa part à la princesse Léonorine.
Gandalin accomplit cet ordre avec autant de diligence que de zèle ; l'empereur apprit par lui la nouvelle conquête d'Esplandian , et voulut
AmadU de Gaule. H. ^v)
4oa AAIA.DIS 0£ GAULE.
coniduire lui-même Gandalin chez la princesse sa fille , pour admirer avec elle la richesse des dons envoyés par son chevalier.
Léonorine sut renfermer dans son cœur le plaisir et les sentiments dont elle était pénétrée, et feignit de ne recevoir ces nouveaux présents qu'avec l'apparence du dédain et de la colère. Esplandian, dit-elle , croit-il donc que l'empereur et moi nous soyons assez touchés de ses dons , pour oublier qu'il; nous manque essentiellement en différant d'obéir aux ordres de son père ? Gandalin , consterné de cet accueil , se fut peut-être retiré, sans un coup d'oeil que lui fit I^éonorine dans le moment où le bon empereur faisait tous ses efforts pour apaiser un courroux qu'il trouvait injuste. Gandalin , rassuré par ce signe que l'amour avait rendu bien expressif, attendit donc que l'empereur se fut retiré, pour recevoir les derniers o^ dres de Léonorine : ils furent dictés par l'amour; et ce fut les larmes aux yeux, qu'elle lui fit connaître à quel point elle desirait de revoir son chevalier, l'inquiétude mortelle que lui causaient les nouveaux périls qu'il courait sans cesse , et la fidélité d'un cœur qui n'était plus occupé que de lui.
Gandalin ayant représenté devant l'empereur que les conquêtes qu'Esplandian et Frandolo venaient de faire sur les Turcs , étaient trop multipliées et trop étendues pour être facilement conservées par des troupes aussi peu nombreu-
ses, l'empereur fit rassembler promptement trente mille hommes d'élite , qu'il envoya sous les ordres de son grand amiral , pour se joindre aux chevaliers de la montagne défendue.
La flotte grecque, poussée par un vent favorable , aborda peu de jours après dans le port de la montagne défendue, et le renfort envoyé par l'empereur mit les chevaliers de cette île en état de ne plus craindre leurs ennemis.
Le rapport que Gandalin fit en particulier à l'amoureux Esplandian détermina ce prince à ne plus . différer à se rendre à Constantinople , tel qu'un grand prince, fils d'Amadis, devait y paraître : il chargea Sergil et Gandalin de faire préparer le plus beau vaisseau qui fut dans le port; mais les soins de Gandalin furent prévenus. Un bruit de clairons et de trompettes , entremêlé de sons harmonieux , se fit entendre vers la mer , et les premiers rayons du soleil éclairèrent l'arrivée de la grande Serpente. La sage Urgande , qu'Esplandian croyait être alors dans la Grande-Bretagne, parut sur le tillac, et sur-le-champ Esplandian et ses compagnons coururent au-devant d'elle. Urgande , en abordant Esplandian , voulut embrasser ses genoux. Ah! que faites- vous, madame? lui dit-il en se précipitant aux siens; ne vous dois-je pas ma vie , mon état et mon bonheur ? Hélas ! lui dit-elle , peut-être vous devrai-je encore plus , en peu de temps : mon art m'apprend que je suis près de courir le péril le plus
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4o4 AMABIS DE GAULE.
affreux; mais il n'a pu m'instruire de l'espèce de malheur qui me menace , ni du. temps où je dois l'éprouver. Je sais seulement que ce temps est proche, et que je ne peux en échapper que par votre secours et celui de vos compagnons: mais ne nous occupons présentement que du voyage que vous devez faire à Gonstantinople. J'apporte avec moi des armes brillantes et pareilles pour vous et pour vos chevaliers, et je vous ramène le roi des Daces, votre compagnon, qui n'est pas encore guéri des blessures qu'il a reçues dans son combat cqntre le redoutable Cariante , qu'il a forcé de lui demander la vie , et de renoncer aux coutumes injustes et barbares qu'il avait établies dans l'île de Galafre.
Urgande, sachant que Norandel était resté dans la ville d'Alpharin , l'envoya promptement chercher, cette sage fée ayant des raisons secrètes pour vouloir qu'il suivît £splandian à Gonstantinople. Ge prince , en attendant Norandel et le moment de son départ, s'empressait à donner des fêtes à la fée Urgande; et lui montrant, un jour, du haut d'une des tours du palais, la richesse de la campagne au milieu de laquelle la belle ville de Galatie était située , Urgande lui demanda ce que pouvait être cette montagne hérissée de rochers noirs et arides , qui formait un contraste avec cette plaine fleurie. Vraiment , lui dit Esplandian , c'est la demeure de la plus horrible et de la plus singulière créature qui respire;
les souches des chênes les plus antiques peuvent disputer de jeunesse avec elle ; leur écorce est moins dure et moins sillonnée que sa peau.
Urgaiide reconnut Mélye au portrait qu'Esplandian acheva d'en faire : depuis long-temps elle desirait voir cette célèbre enchanteresse ; et dès qu'elle la sut aussi près j elle pressa les chevaliers de la conduire à sa retraite. Esplandian voulut lui servir de guide : ses compagnons et la fleur de la chevalerie de la montagne défendue montant à cheval avec lui , cette brillante troupe entoura le palefroi qui portait Urgande, et sortit avec elle de la ville pour se rendre à l'espèce d'antre que Mélye habitait.
Après avoir traversé la plaine, Urgande étant arrivée au pied de la montagne aperçut Mélye assise les jambes croisées sur la pointe d'un roc, appuyant sa tête baissée sur ses deux mains; elle paraissait absorbée dans une profonde rêverie, et sa figure hideuse imprimait une secrète horreur. Urgande , remarquant son extrême décrépitude , ne pouvait rien craindre d'elle ; mais sachant qu'elle possédait un livre magique , dont elle desirait depuis long-temps la possession , et craignant que la présence et le nombre des chevaliers qui la suivaient ne • déterminât Mélye à prendre la fuite, elle les pria tous de la laisser approcher seule. Esplandian , Talanque et Manéli, ne pouvant cependant se résoudre à la laisser seule avec cette dangereuse enchanteresse, mi-
4o6 AMADIS DE GAULE.
rent pied à terre ; et , se glissant sans pouvoir être aperçus entre les roches, ils se tinrent à portée de secourir Urgande , en cas qu'elle en eût besoin.
Mélye , ayant entendu marcher près d'elle , s'écria d'une voix haute et cassée : Qui es -tu? Madame , lui répondit poliment Urgande , je suis la sœur d'Alquife^ et je ne viens ici que pour admirer de plus près celle dont la science profonde fait tant d'honneur à notre art , et pour lui offirir mes respects et mes services. A.h! ah! dit Mélye ; quoi ! madame , vous êtes cette célèbre Urgande , si chère et toujours utile aux chevaliers chrétiens? Vraiment, je suis bien honorée et bien satisfaite de votre visite : ce malheureux pays-ci peut en souffrir; mais il est tout simple que vous favorisiez ceux de votre religion ; et , loin de vous en savoir mauvais gré, je suis charmée de vous voir, et d'être à portée de m'édairer avec vous sur un art que vous pratiquez avec tant de gloire. Mais j'aperçois bien des chevaliers à votre suite, et des profanes doivent ignorer nos mystères : entrez, madame, et nous pourrons causer ensemble avec plus de liberté.
Urgande croyait n'avoir rien à craindre de Mélye : l'état de caducité de cette fée lui faisait même espérer qu'il lui serait Êicile de s'emparer de ses livres , de l'arrêter , et de la mettre entre les mains des chevaliers qui la suivaient ; mais la méchante vieille , dès qu'elle rentrait dans sa grotte, y reprenait' des forcer supérieures à celles d'Ur-
gande. A peine furent-elles entrées, que Mélye, s'élançant sur elle , là renversa sur le dos , et lui serra la gorge avec tant de violence, que la: pauvre Urgande ne put jeter un cri. Talanque et Manéli, étant assez près pour l'entendre se débattre, entrèrent brusquement dans la grotte; mais à peine en eurent-ils passé le seuil , que le pouvoir des enchantements glaça leurs sens , et les fit tomber sans connaissance. Heureusement que le retentissement de leurs armes fut entendu par Esplandian , qui courut à leur secours. Ses premiers regards furent frappés par Tafireux état où paraissait Urgande : il tira aussitôt la redoutable épée qui l'avait gak'anti de l'effet de l'enchantement de la grotte ; il courut sur Mélye , qui s'enfuit effrayée, et qu'il arrêta par sa peau d'oiu^; mais, ne pouvant se résoudre à tremper ses mains dans le sang d'une femme, il se contentait de l'entraîner hors de la grotte , lorsqu'un, grand singe , digne amant de cette infâme magicienne , s'élança sur lui poiu* lui arracher les yeux. Un coup du pommeau de son épée l'étendit mort à ses pieds ; et , continuant à traîner Mélye hors de sa grotte, il la remit entre les mains d'Énil et de Gandalin , qui la lièrent fortement , et retourna promptement enlever tour-à-tour entre ses bras Urgande , Talanque et Manéli , qu'il coucha sur l'herbe hors de la grotte , et qui , quelques moments après, reprirent leurs esprits.
Hélas! je vous l'avais bien dit, mes chers en-
4o8 AMADIS l>E GAULE.
Éaints , leur dit Urgande à peine revenue, que vous seuls pouviez me sauver la vie : mais ce n'est point encore assez , mon cher Esplandian ; il faut que vous retourniez à la grotte de Mélye : vous seul pouvez vous emparer des livres que je desire être en mon pouvoir. Esplandian y courut; mais en approchant de cette grotte , il fut attaqué brusquement par trois géants, suivis de plusieurs chevaliers de l'armée d'Alphorax; et, malgré sa valeur, il eût peut-être succombé, s'il n'eût été promptement secouru par ses compagnons, que le bruit du combat appela ; et cette troupe, taillée en pièces , laissa le brave Esplandian maître de la grotte et des livres de Mélye.
Urgande, les ayant en sa possession, les lut avec la plus grande attention, et s'étonna que cette magicienne n'eût pas encore exécuté de plus grandes choses , et n'eût pas prévu l'événement qui la rendait sa captive. Elle fit assembler les principaux chevaliers, et les faisant couvrir, au nombre de quarante, des armes brillantes et toutes pareilles qu'elle avait apportées , elle combla les vœux d'Esplandian , en lui disant qu'il était temps qu'il se rendît près de l'empereur de Grèce.
Dès le lendemain, ce prince, suivi de la fidèle Carmelle, s'embarqua dans la grande Serpente avec Urgande et ses compagnons.
La Serpente , comme la première fois , s'arrêta près du port de Constantinople , jetant des feux
brillants, qui ne causèrent alors que de l'admiration. Léonorine courut à son balcon avec la reine Menoresse; la plus vive émotion l'agitait , mais l'immobilité de la Serpente la faisait soupirer. Urgande , Urgande , disait-elle tout bas , que tu m'es cruelle! Mais à peine avait-elle fini ces mots, que la Serpente, déployant ses grandes ailes , sembla voler pour entrer dans le port : un esquif parut sortir de ses flancs; et Carmelle, suivie de plusieurs demoiselles d'Urgande, vint, au son harmonieux des instruments , débarquer au bas d'un perron qui conduisait au palais de l'empereur. Lorsque Léonorine la reconnut, sans la prudente reine Menoresse qui la retint, elle eût volé pour la recevoir; et cette jeune princesse ne put s'empêcher de dire à cette belle reine, qu'elle méritait bien que l'amour la punît de son indifférence, et du peu de pitié qu'elle avait de l'état présent de son cœur.
Carmelle avait appris de la bouche même de l'empereur tout le plaisir qu'il se faisait de voir le fils du chevalier à la verte épée : dès qu'elle fut de retour au vaisseau, Ësplandian en descendit, donnant la main à la sage Urgande ; et les trenteneuf autres chevaliers ayant entouré le roi Armato, Mélye et le gouverneur de Thésiphante, qu'ils conduisaient comme prisonniers, cette troupe brillante se rendit auprès de l'empereur.
A peine commençait-elle à s'approcher du palais, que l'empereur vint au-devant d'Urgande
4lO AMADIS D£ GAULE.
avec toute sa cour , et lui rendit les mêmes honneurs qu'à la plus grande reine. L'empereur reconnut facilement Esplandian, pour être le fils du chevalier à la verte épée; jamais ressemblance ne fut plus frappante que celle de ce jeune prince avec Aroadis. Après l'avoir embrassé tendrement, il le présenta lui-même à Léonorine: Ësplandian aussitôt mit un genou en terre. Madame, lui dit-il , je viens acquitter la parole que vous reçûtes du chevalier à la verte épée; mais, après avoir rempli ses ordres, je viens jurer à vos pieds, comme votre chevalier, de suivre à jamais les vôtres. A ces mots , il s'approcha d'elle pour baiser sa main; Léonorine la retira, feignant un courroux qu'elle était bien éloignée de sentir. Vous avez , seigneur , lui dit-elle , montré si peu d'empressement pour acquitter la promesse d'Amadis, que vous m'avez fait croire que ce n'est qu'aux lois de la chevalerie que nous devons aujoui^ d'hui votre présence. Ësplandian eût été bien cruellement ému par ce que lui répondit Léonorine, s'il n'eût trouvé dans ses yeux, qui démentaient sa bouche, tout ce qu'un amant peut y voir de plus tendre. Le bon empereur, trompé par la feinte colère de sa fille, voulut lui foire quelques reproches sur l'accueil qu'elle faisait au fils d'Amadis; mais Urgande en souriant mit fin à cette légère querelle. Madame , dit-elle à Léonorine, que pouvait faire de plus pour vous un chevalier qui vous consacre sa vie? N'a-t-il pas
LIVKE V. 4>I
déjà bravé les plus grands périls pour se rendre digne de vous? Oui, madame, j'ose vous répondre d'un chevalier que J'appareil de la mort, que l'aspect même d'une tombe ne pouvait empêcher d'être sensible à vos charmes et de vous adorer. Léonorine rougit; et, connaissant avec quelle adresse Urgande lui rappelait sa première entrevue avec Ësplandian, elle feignit de s'apaiser, et présenta sa belle main à ce prince. Les faveurs de l'amour n'ont d'autre prix que celui que le cœur leur donne : à l'instant où l'amoureux Ësplandian baisa la main de sa Léonorine, son ame heureuse et passionnée ne desirait rien 'de plus; il se crut payé de tout ce que l'amour lui faisait souffrir depuis si longtemps.
Jusqu'alors l'empereur, occupé d'Esplandiap , n'avait pas fait attention aux compagnons de ce prince , parmi lesquels Armato paraissait désarmé ; Urgande l'en fit apercevoir , et ce prince répara sur-le-champ cet oubli , avec cette politesse qui caractérisait la cour de Grèce : il courut chercher une épée brillante de pierreries ; et , la ceignant lui-même au roi de Turquie : Mon frère , lui dit -il, puissent nos différents être bientôt terminés! vivez, en attendant, mon égal en cette cour. Quoique l'affreuse Mélye lui causât une espèce d'horreur , il crut devoir des égards à son illustre naissance ; mais Mélye parut insensible à ses prévenances , et ne les paya que par un air
4ia AMADIS DE GAULE.
sombre et dédaigneux , et par un silence obstiné. L'empereur crut aussi devoir récompenser les grands services qu'il avait déjà reçus de Frandolo depuis le commencement de la guerre, et il le déclara grand amiral de toute la Grèce.
Les jours suivants furent remplis par des fêtes brillantes; la patrie d'Homère était toujours fertile en poètes sublimes comme en artistes célèbres, et les compagnons d'Esplandian étaient bien agréablement occupés des merveilles que la cour de Grèce offrait de tous côt-és à leurs yeux. Pour Ësplandian et Norandel , un intérêt bien plus vif encore les attachait sur les pas de Léonorine et de la reine •Menoresse. Norandel, jusqu'alors insensible, n'avait pu voir cette jeune reine sans éprouver ce sentiment qu'on ne peut exciter dans son ame, et qu'on peut encore moins détruire. Norandel avait fait la même impression sur le cœur de Menoresse : tous les deux étaient jeunes , aimables , et n'avaient pas aimé. Si quelquefois Menoresse, effrayée de l'état cruel où l'aLsence d'Esplandian faisait tomber son amie, s'était proposée de ne courir jamais le risque d'éprouver les mêmes peines , le bonheur vif et pur dont elle la voyait jouir depuis quelques jours se peignait encore plus vivement à ses yeux. Eh! quelle estl'ame sensible, lorsqu'elle commence à ne se plus défendre qu'avec peine, qui puisse n'être pas émue et ne pas céder au penchant qui l'entraîne, lorsque deux amants heureux lui font
connaître ce charme sans cesse renaissant qui marque tous les instants de leur vie? Menoresse aima ; Norandel mérita d'apprendre son bonheur de sa bouche , et l'un et l'autre en devinrent encore plus aimables et plus chers à Léonorine et à son amant. L'empereur voyait avec attendrissement s'accroître de jour en jour une passion, que ces deux princesses tâchaient en vain de lui cacher : il n'avait d'autre vue que celle de faire leur bonheur ; et, loin de chercher à faire taire le bruit public qui présageait la prochaine union de la princesse de Grèce avec l'héritier de la Grande- Bretagne, il écoutait avec plaisir ceux de sa cour qui lui parlaient de cette belle alliance : il fut confirmé par la sage Urgande dans le dessein de l'accomplir; et la naissance, le courage et les vertus de Norandel le déterminèrent en faveur de ce prince , à lui donner sa nièce la reine Menoresse.
Les deux princesses ignoraient encore le sort que l'empereur leur destinait , et les efforts qu'elles faisaient contre elles-mêmes pour cacher leurs «^ecrets sentiments les flattaient encore de pouvoir y réussir. Leur frayeur fut extrême , un jour que l'empereur demandait, en leur présence, à la sage Urgande , d'expliquer le sens des paroles qu'il voyait gravées aux pieds de la belle statue de Jehovah; ces paroles portaient: Le serf de la serve aura ici sépulture , et la vie sera restituée par qui souffre peines mortelles. Urgande se
4l4 AMADIS DE GAULE.
tourna du côté d'Esplandian et des deux princesses , qu'elle regarda quelques instants en sou- . riant; mais leur voyant baisser les yeux : Seigneur , dit-elle promptement à l'empereur , le vrai sens de ces paroles est accompli : vous avez donné la riche tombe à Carmelle pour inhumer Matroco ; il fut serf ait la serve tant qu'il fut plongé dans l'erreur, et la vie lui fut restituée lorsqu'il mérita par sa belle mort de jouir de la béatitude éternelle. L'empereur fut satisfait de cette expUcation; et le moment d'après, les deux princesses, sans oser dire un seul mot, prirent leur temps pour serrer doucement la sage Urgande dans leurs bras.
Occupé du soin de plaire à cette illustre fée, l'empereur fit préparer pour elle une nouvelle fête dans le beau parc du château de Valderin. Malgré le chagrin qu'Armato ne pouvait cacher en se voyant toujours prisonnier, et malgré le silence et le dédain de Mélye , l'empereur , à l'ordinaire , les avait conviés tous les deux à cette fête. On avait tendu de riches tentes dans une vaste prairie où l'on avait rassemblé des spectacles et des *jeux également magnifiques et galants; ce fût alors que Mélye, parlant pour la première fois , dit d'un ton assez doux à la fée Urgande : Je m'étonne , madame , que dans une si belle fête , vous ne vous plaisiez pas à l'embellir encore par quelques-uns de ces prodiges agréables qu'il vous est si facile de former. Ah! madame, dit Urgande,
c'est de vous que cette brillante cour doit l'attendre ; et je me garderais bien d'exercer quelque pouvoir en votre présence, sachant combien le vôtre est supérieur au mien. L'état où je suis, madame, dit Mélye, ne doit pas le laisser croire: d'ailleurs , je me trouve privée de tous mes livres; et , sans eux , je ne peux marquer ma reconnaissance de tout ce que j'éprouve d'obligeant dans cette cour,
La belle ame d'Urgande n'était point défiante; son premier mouvement fut de croire que ses bons procédés pour Mélye , et ceux de toute la cour , avaient touché le cœur de cette dangereuse fée : elle eut l'imprudence d'offrir^ à Mélye celui qu'elle voudrait choisir parmi les livres qu'Esplandian avait enlevés de la grotte. Mélye prit celui qui portait le nom de Médée ; et , s'avançant quelques pas dans la prairie avec le roi Armato et la fée Urgande , elle fit tout-à-coup une conjuration si forte, qu'un nuage noir et immense se précipita sur la prairie ; il en sortit un chariot attelé par deux dragons qui vomissaient des flammes; et à l'instant même, Mélye et Armato, enlevant Urgande, la placèrent au milieu d'eux dans le char, qui, s'élevant de terre, disparut bientôt dans les airs. Au moment de la conjuration de Mélye , l'empereur et toute sa cour avaient été saisis d'un engourdissement absolu : le seul Esplandian, à l'abri de tout enchantement par son épée, n'était malheureusement alors occupé
4i6 AMADIS DE GAULE.
que de Léonorine , et il ne put accourir à temps pour s'opposer à ce funeste enlèvement.
L'empereur désespéré reprit ses sens. Dès que le char eut disparu , personne ne douta que Mélye n'eût conduit le roi sarrasin et sa prisonnière dans la ville de Thésiphante , où le prince Alphorax, fils d'Armato, commandait l'armée turque qui la défendait.
La reconnaissance qu'Esplandian devait à la sage fée sa bienfaitrice ne lui permit pas de différer un moment à voler à sa délivrance ; et quelque douleur mortelle que Léonorine sentît en le voyant s'éloigner d'elle, son cœur était trop généreux pour ne le lui pas permettre. Norandel reçut en soupirant la même permission de sa chère Menoresse ; et tous les deux , suivis de leurs compagnons, coururent en armes vers le port, où la grande Serpente poussait des gémissements douloureux, et levait ses ailes en entr'ouvrant ses flancs pour les recevoir.
Dès qu'ils furent embarqués , la Serpente , en continuant de jeter des cris qui retentissaient jusqu'au fond du Bosphore, vogua si rapidement, qu'en deux jours elle aborda dans le port de la montagne défendue : c'est là qu'Esplandian , déjà maître d'Alpharin et de Galatie, deux des plus fortes villes de la Turquie , fit en diligence tous les préparatifs nécessaires pour aller assiéger celle de Thésiphante.
Alphorax s'occupait dans cette ville à la mettre
en défense , en attendant les nombreux secourir qui devaient bientôt lui former une nouvelle armée , et le mettre en état d'attaquer ses ennemis : de quelle surprise et de quelle joie ne fiit-il pas saisi , en voyant le char qui portait Mélye fendre les airs , descendre rapidement sur la grande place de l'hippodrome, et lorsqu'il en vit sortir le roi Armato son père , Urgande et Mélye ? Mes neveux , leur dit-elle, mettez- vous en état de vous venger et de porter la guerre dans la Grèce , et la mort et la flamme dans la montagne défendue. Urgande, dit-elle à cette malheureuse fée, je ne t'ôterai pas la vie, parceque je reconnais que tu m'as bien traitée lorsque j'étais ta prisonnière; mais, pour t'ôter les moyens de nuire à ma famille , je te condamne à garder une prison éternelle. A ces mots , sans écouter les représentations d'Urgande, elle l'entraîna dans une forte tour, et forma des conjurations assez puissantes pour qu'un nuage impénétrable ne permît l'accès de cette tour qu'au seul Armato. Mélye, remontant alors sur son char, alla se renfermer dans sa caverne.
Armato n'abusa point du pouvoir qu'il avait sur. Urgande , et il lui porta dans sa prison tout ce qui pouvait diminuer l'horreur de ce séjour, et contribuer à lui faire supporter sa captivité.
Armato fut quelques jours sans rien entreprendre ; et , ne se trouvant point en état de reprendre les fortes villes d'Alpharin et de Galatie, il en-
Amadîs de Gaule. II. 3 7
4l8 AMADIS DE GAULE.
vaya des courriers dans tout le Levant aux princes ses alliés, en les conjurant de rassembla toutes leurs forces, et d'accourir à Thésiphante , nonseulement pour chasser les chrétiens de la Turquie, mçtis pour aller ravager la Grèce, et faire triompher l'étendard de Mahcmiet au milieu de la capitale de l'Orient.
Ësplandian fut bient^ informé de cette nouvelle par Belleris, Talanque et Manéli. Ces trois chevaliers, deux jours avant son retour à la montagne défendue, s'étaient avancés vers Thésiphante pour faire quelques prisonniers qui pussent \e% iqstruire de l'état de la place ; mais s'étant par hasard approchés de la fontaine aventureuse , ils furent retenus plusieurs jours dans le bois qui l'entourait, par les enchantements que Mélye avait attachés k cette fontaine. Tantôt n^ille prestiges différents leur faisaient voir des chevaliers orgueilleux qu'ils voulaient punir, et qui ne se trouvaient être, au momept de se battre, que des ombres vaines et légères; tantôt ils se mettaient en défense contre des monstres furieux qui paraissaient vouloir les attaquer. Ils conmiençaient à reconnaître que tout ce qui les airétait depuis près de trois jours n'était qu'une illusion; et Talanque et Manéli s'avançaient diéja pour achever de traverser le bois, lorsqu'à la sortie d'un buisson épais Talanque aperçut deux jeunes filles de seize ans, qui se baignaient toutes nues dans un bassin que la fontaine avait formé
naturellemenl: dans son cours. La chanoanl?e Juiiande, mère de Talanque, ne parut point phis belle aux yeux de Galaor son ^èi^ , que l'une des deux ; Manéli courut au cri d'admiration que jeta son compagnon 9 et bientôt ce fils de Gildadan éprouva tout ce que son père avait senti pour Solise. Talanque et Manéli ne croyaient point aux nayades; et ces deux jeunes personnes s'étant mises à chanter avec une voix divine des vers à la louange de la chevalme, ces sons enchanteurs et leur beauté leur firent croire qu'elles devaient être des syrènes. Belleris qui les joignit en ce moment , et qui possédait le^ ouvrages d'Homère , les confirma dans cette opinion ; et , comme le plus vieux et le plus indifférent , il fit tous ses efforts pour entraîner ses compagnons : mais à Tinstant même les deux jeunes personnes, en folâtrant dans la fontaine , leur apprirent bien agréablement que ces corps charmants et dignes d'Hébé ne finissaient point en queue de poisson. Quel moment, quel spectacle enchanteur pour le digne fils de Galaor! Il ne raisonne plus; il saute à terre, jette sa lance, son casque et son bouclier; il arrache avec impatience le reste de ses armes: il est imité par le fils de Gildadan... A l'égard du prudent Belleris , il prend la bride de leurs chevaux, reste tranquille pour voir la fin de cette aventure , en se tenant prêt à défendre ses compagnons.
Les deux jeunes filles ne paraissent pas fort
4aO AMADIS DE GAULE.
efifrayées de voir Talanque et ManéU prêts à se précipiter dans le bassin. D'abord elles ont Fair de s'opposer à leur dessein; mais ce n'est qu'en arrachant des fleurs, ou puisant de Feau dans une nacre, et les leur jetant au visage, qu'elles se défendent d'une entreprise qu'elles n'ont point l'air de craindre. Cependant, à l'instant que les deux chevaliers s'élancent dans le bassin , en leur tendant les bras en riant , elles commencent à s'éloigner à la nage. L'onde était bien pure, et dans ce moment elles en deviennent encore plus belles; cependant elles cachent une partie de leurs charmes dans des tou£Fes de roseaux , où les deux chevaliers les poursuivent A chaque instant ils s'élancent pour les saisir; bientôt les touffes de roseaux, devenues plus rares dans le lit de la fontaine , ne leur laissent plus d'asyle. Elles semblent se cacher dans les deux dernières tou£fes qui dépassaient de quelques pieds l'extrémité du bois. Talanque et ManéU font de nouveaux efforts , s'élancent , embrassent ces roseaux : hélas ! ils ne saisissent que deux grosses carpes dorées qui glissent dans leurs bras, s'échappent et se replongent dans l'eau : tout disparaît à l'instant; ils se trouvent enfoncés dans l'eau bourbeuse d'un étang , et des éclats de rire immodérés retentissent dans les airs. Belleris qui les avait suivis ne put s'empêcher d'y joindre les siens. Ah ! pauvres chevaliers , ce ne fut point l'Amour qui vous punit ; ce trait afïreux ne pou-
vait partir que de la vieille Mélye. Urgande eût été moins trompeuse et plus compatissante pour le fils de Galaor.
On se peindra sans peine quels furent la confusion et le dépit des deux chevaliers. Quel passage cruel et subit de l'espérance et des transports les plus vifs , à la mortelle langueur où la fin de cette illusion délicieuse les plongea! Ce qui leur était resté de leurs vêtements , et leurs bras étaient salis par la boue. Belleris en eut pitié ; ce fut par son secours qu'ils s'arrachèrent pesamment de la fange de cet étang , et qu'ils reprirent leurs armes, en suppliant ce chevalier de cacher leur aventure , dont ils se promirent bien de se venger avec honneur, lorsque quelque autre illusion moins magique que celle de Mélye les dédommagerait de celle qu'ils venaient d'essuyer.
Ësplandian ignora quelque temps ce que ses compagnons avaient éprouvé ; ce fut sur le rapport de quelques jeunes demoiselles, que Talanque avait rencontrées prêtes à rentrer dans Thésiphante, que ce chevalier apprit au fils d'Amàdis et la captivité d'Urgande dans une tour enchantée, et les grands préparatifs que faisait Armato.
Il eût été téméraire d'entreprendre le siège de Thésîphante dans ce moment ; Ësplandian ne s'occupa donc qu'à bien conserver ses premières conquêtes, et à mettre la montagne défendue dans un état de défense redoutable à ses ennemis.
Le corsaire Crescelin , neveu de l'ancien grand
4l2a AMADI& DE GAULE.
aimral de Grèce, aborda deux jours après àr la montagne défendue , et confirma la nouîvèUe de la flotte immense qu'Armato rassemblait près de l'ile de Ténédos. Ce jeune cc^saîre , entraîné par la fougue de l'âge et par ]e désir de se signaler, exerçait depuis un an le métier de pirale sans l'aveu de son empereur; mais au moment où les Turcs menaçaient d'attaquer son souvei^aid ^ il accourut à la montagne défendue pour prier Esplandian de le faJu?e rentrer en grâce auppès de son maître. Es^andian , qui connaissait le courage de Crescelin, lui promit non-seulement ses bons offices : mais , plein de confiance dans la bonté de l'empereur, il chargea Crescelin d'une lettre pour ce prince; et, se servant des six galères bien armées que ce corsaire avait amenées , il fit embarquer avec lui Norandel, Talanque, Ambor, Manéli, Belleris, et presque tous ses chevaliers, pour aller au- secours du père de Léonorine: il ne fit rester près de lui que le roi des Daces, Énil 9 et le nombre de chevaliers nécessaire pour garder les principaux postes dk ht montagne défendue.
L'arrivée de Norandel à Constantinople coeta bien des larmes et des regrets à la belle Léonorine ; et ce ne fiit pas sans se plaindre , mais avec douceur, qu'elle vit briller la joie la plus vive dans les yeux de la reine Menoresset L'amour ne perd jamais rien de ses droits, et le bonheur d'une amie rappelle raalgiré sot celui
dont on est privé par l'absence d'un ob)et aimé. Léonorine crut cacher ses secrets sentiments aux compagnons d'Esplandian, en feignant de la colère de ce qu'il ne les avait pas accompagnés; mais, lorsqu'ils lui dirent que toute l'Anatolie était en armes et prête à fondre stir la Grèce et sur la montagne défendue ^ qu'il conservait pour elle , comme le premier don qu'elle eût reçu de lui, elle ne put leur montrer qwe sa vive inquiétude des périls où peut-être il allait être exposé.
Tandis que l'empereur de Grèce rassemblait ses forces pouf résister aui barbares prêts à Fattaquer ^ Esplandian travaillait à s'assurer les secours les plus prompts et les plus puissants. Il choisit Enil pour l'envoyer à Rome avertir Fempereur son oncle du péril que coûtait) k chrétienté ; et la navigation d'Énil ayant été heureuse , le chevalier arriva bientôt dans l'empire roiûain, après avoir été porter en Sardaigne le même avis au roi Florestân. Les deux oneles d'Esplandian ne balancèrent pas à rassembler toutes leurs forces ; et , les ayant jointes ensemble , une flotte nombreuse' fut promptemerit équipée pour porter cette belle et nombreuse armée sur les cotes de la Grèce.
Ge fut le fidèle chevalier Gand^li» qU'Esplandiaa préféra pour l'envoyer dans la Grande-Bi^e* tagne et dans la Gaule; il savait à quel point il était cher à ces deux cours , et qu'il serait reçu d'Amadis et d'Oriane comme un véritable frère.
Gandalin devait aussi demander à Galaor, Bruneau , Grasandor et Quedragant , de reprendre les armes qu'ils avaient long-temps portées avec tant de gloire, pour venir défendre la Grèce de l'irruption prochaine des Anatoliens*.
La navigation de Gandalin fut bien plus longue et plus périlleuse que celle d'Énil; cependant un vent favorable l'ayant porté jusqu'aux caps de l'Europe et de l'Afrique, il traversa le détrcMt: quelques jours après il découvrit les cotes blanches de la grande île d'Albion; et, son navire entrant dans le fleuve Tamesis, il aborda près de Mirefleur, où séjournaient alors Amadis et Oriane , pour rendre les soins les plus tendres à la reine Brisène, dont la mauvaise santé leur causait de vives inquiétudes.
Gandalin fut reçu dans les bras d'Amadis comme Esplandian l'avait prévu; le grand cœur de ce héros fut vivement ému par le récit de Gandalin, et les ordres les plus prompts lurent envoyés de tous côtés, pour que l'armée et la flotte qu'il voulait commander lui-même fussent prêtes à se mettre en mer à la fin du mois.
Pendant ce temps-là , Gandalin , admis dans la société particulière d' Amadis , d'Oriane et de la demoiselle de Danemarck, se plaisait à leur rappeler les premiers événements de leur jeunesse.
(i) On nommait alors Anatolie, le pays où les sectes mahométanes d'Omar et d'Hali régnaient.
Le vieux Grumedan retraçait les exploits presque incroyables d'Amadis, et n'oubliait pas de rapporter aussi les siens. Pour la demoiselle de Danemarck, elle ne leur parlait que de leurs amours, et la belle Oriane n'était jamais distraité en l'écoutant : elle la faisait souvenir des moindres circonstances; l'une et l'autre peignaient le bois et les gazons où la belle Oriane se vit hors du pouvoir du barbare Arcalaûs ; la petite porte du jardin de Mirefleur n'était point oubliée. Cependant ces espèces de conversations rendaient souvent la soirée plus courte : Amadis et Oriane les suivaient d'abord avec intérêt, mais presque toujours cet intérêt augmentait par degrés : leurs yeux se rencontraient; les belles mains d'Oriane étaient tendrement pressées par celles d'Amadis; un certain sourire , qui n'est connu que de l'amour heureux , terminait leurs propos : Amadis entraînait sans effort sa chère Oriane ; ils disparaissaient : le bon Grumedan allait se coucher, et Gandalin et la demoiselle de Danemarck restés seuls bâillaient et soupiraient en se disant : Ces époux-là sont bien heureux. Oriane, un soir, ayant eu la curiosité d'écouter ce qu'ils se diraient quand elle serait partie, les entendit envier son sort , et vit que tous deux se retiraient tristement dans leur chambre. Elle crut trouver le moment favorable pour l'exécution d'un projet que depuis long- temps elle avait formé. Mes amis , leur ditelle en les rappelant tous deux , mes vœux se-
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raient comblés, si je pouvais assurer le sort et la félicité des deux personnes qui nous ont toujotirs été les plus utiles et les plus chères. Amadis qui suivait Oriane , mais qui , à cause de l'aventure du coupable Galpan, n'osait pas proposer la demoiselle de Danemarck à Gandalm , fut très aise qu'Orîane eût hasardé de leur parier la première de cette alliance ; il dit à l'un et à l'autre tout ce qu'U crut de plus fort pour les persuader qu'étant pénétrés d'estime l'un pour l'autre , si leur union ne devait pas avoir pour eux cet attrait si vif, et des transports si sujets à s'éteindre , elle aurait toujours la douceur et la solidité de l'amitié la plus tendre ; il leur offrit des domaines si cooâidérables , et des honneurs si distingués dans sa cour , que l'un et l'autre ne purent résister aux instances des deux personnes qui leur étaient les plus chères. Vous pouvez disposer d'une vie que je vous ai consacrée, dit Gandalin. Oriane, à ce» mots, sans presque donner le temps de se recona^ntre à la demoiselle de Danemarek , lui prit la main et la présenta à Gandalin qui la reçut avec tendresse ; tous les deux prononcèrent ensemble le premier serment d'être à jamais unis. He lendemain matin, Amadis, après avoir déclaré Gandalin comte des îlesr méridionales de la. Grande-Bretagne, et grand écoyer, le condui^t à l'autel; la reine Oriane fit le même honneur k- la demoiselle de Danemarck.
Nous serions bien affligés de douter que cette
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union fât toujours parfaitement; heuFeiise : elle parut rêtre à tonte la. cour ; et les nouveaux époux , plus chers que jamais à ceux qui Faraient formée, continuèrent à méri4}er également l'estime publique.
Amadîs proposa vainement à Gandalin de char-ger un autre chevalier d'aller en Gaule , et près des princes dont Esplandsati attendait le secours. Non, non, seignetir, hii répondit-il, je suis bief^ pkns accoutumé à vous^ servi]? et les princes de votre race, qu'au nouvel état que vous m'avez £nt prendre ; et je suis sàv que mon épouse vou& est trop attachée, pour soufifrir qu'un autre m'enlève rhonneur de remplir une commission pareille. Amadis conservant toujours quelques petits scrupules, et la nouvelle comtesse Gandalin en ayant senti renaître aussi quelques-uns , ils^ jugèrent que , quoique Gandalin ne parut point s'en être formé, rien n'était plus sage que de ne le point presser; et l'un et l'autre, après les adieux les plus tendres , virent Gandalin s'embarquer pour aller achever son message.
Amadis continuait à presser son départ et celui de son armée :Oriane en soupirât^; mais le fiendre intérêt qu'elle prenait à son fils, et l'élévation de son ame , ne lui permirent pas de s'opposer aux grands desseins d'un héros dont la gloire ne devait souffrir nulle atteinte. Ce fat elle-même qui laça les armes d' Amadis, le jour de son embar-^ quement; leurs adieux furent bien tendres, leurs
4^8 AMABIS DE GAIJLE.
larmes coulèrent et se confondirent sur leurs joues. Amadis monta sur son vaisseau ; et ceux de sa flotte, prêts à lever l'ancre, attendirent qu'il eût fait la revue de son armée , et qu'il donnât le signal de mettre à la voile. Pendant qu' Amadis formait les différentes divisions de sa flotte , un esquif qui sortait de l'abri d'un rocher de la côte, en faisant force de rames, vint joindre son vaisseau; il en sortit deux chevaliers, la visière baissée , et couverts d'armes simples et sans aucune devise, qui demandèrent avec instance d'être reçus sur son bord. Amadis leur fit descendre l'échelle qu'ils montèrent avec quelque peine; et leur ayant demandé leur nom en langue celtique, l'un d'eux, qui feignit de ne le point entendre, lui présenta un écrit en langue grecque, qui portait qu'ils étaient chevaliers, qu'ils desiraient le servir, et qu'ils ne pouvaient se faire connaître que lorsque la flotte aurait perdu de vue les côtes de la Grande-Bretagne.
Amadis n'insista pas ; il les reçut honorablement^ et les deux chevaliers s'assirent sur le tillac , jusqu'au moment où la flotte, portée par un vent favorable , se trouvait déjà presque vis-à-vis les côtes de la Grande-Aquitaine; alors, baissant la mentonnière de leurs casques d'où de longues barbes blanches tombèrent sur leur poitrine, ils s'avancèrent les bras ouverts. Quelle fut la surprise d' Amadis, en reconnaissant dans ces deux vieillards le roi Lisvard et le brave et bon Gni-
medan ! Par saint Georges, mon fils , dit le vieux roi, nous voulons mourir comme nous avons vécu : quelques Sarrasins tomberont encore sous le tranchant de nos épées; et, si nous tombons sous les leurs, que peut-il arriver de plus heureux à deux vieux guerriers tels que nous, que de mériter la palme du martyre, en défendant l'étendard de notre sainte foi? Amadis, pénétré d'attendrissement pour ces généreux vieillards, les serra tour-à-tour dans ses bras, et voulut remettre le commandement de l'armée à Lisvard ; mais ce prince ne voulut jamais l'accepter. Il est bien juste que vous me commandiez, dit-il, après m'avoir non-seulement vaincu les armes à la main , mais, de plus, après avoir dompté dans mon ame un orgueil qui l'avait souvent rendue coupable.
Tandis qu'une navigation heureuse portait la flotte d' Amadis vers le grand détroit qu'elle devait passer pour s'approcher de la mer Egée, Gandalin faisait force de voiles pour aborder sur les côtes de la Gaule. Une tempête assez forte, et son vaisseau démâté , ne lui permettant pas de tenir la mer, il se trouva très heureux de se réfugier dans l'embouchure d'un grand fleuve dont le cours arrose la Neustrie ; et , ne voulant plus courir les risques d'être retardé par ceux de la mer, il prit le parti d'achever son voyage par terre. Il suivit la rive droite de ce même fleuve, et, pendant deux jours de marche, il admira la fertilité des belles campagnes qu'il traversait. Vers
43o AMADIS DE GAULE.
la fin du second jour, étant anÎTé sur le haut d'une moi;i4:agne élevée, il découvrit une vaste et belle vallée qui s'étendait au loin ; et ce qui restait de jour lui permettant d aller chercher un asyle pour la nuit dans un des villages de cette vallée , il sortit du pays des Sartriens , pour en* trer dans celui des Francs. Il poursuivit sa marche j et ne s'arrêta que lorsque le soleil eut disparu sous l'horizon. Gandalin s'informait déjà des habitants d'un village dans quel hospice il pourrait descendre, lorsqu'un vieillard encore assez vert pour son âge le pria de s'arrêter chez lui. Sire chevalier « lui dit- il , je vois à vos armes que vous êtes étranger : si vous desirez vous rendre à la cour du roi de Gaule, vous êtes encore à quatre lieues de sa résidence ; acceptez un asyle que vous offre un vieilland qui suivit long*temps la même profession que vous. Gandalin se rendit avec l'air du plaisir et de la reconnaissance à cette invitation. Tout annonçait dans la maison du vieillard la simplicité des mœurs du maître : cette douce familiarité qui n'exclut point la politesse s'établit promptement entre les deux chevaliers; et Gandalin, fatigué d'une longue marche, fut conduit dans un appartement , où bientôt ses yeux furent fermés par le sommeil. S'étant réveillé dès que le soleil parut sur l'horizon, il ouvrit sa fenêtre, et vit avec quelque surprise que cette petite maison dominait sur de vastes jardins bien cultivés, et sur l'étendue de la riche vallée qu'il avait observée la veille.
Cette longue vallée était terminée sur ses flancs par des coteaux couronnés d'arbres : la pente douce de ces coteaux était ornée par plusieurs temples et quelques beaux châteaux; un entre autres qui fut long -temps l'habitation des plus andens héros de la Gaule commandait à cette vallée , à laquelle il avait donné son nom. Le vieillard , qui se rendit dans ce moment près de Gandalin , se plut à lui faii^ remarquer toutes les différentes beautés réunies dans cette vallée : une immense quantité d'arbres couvrait une partie de son intérieur ; le parfum des fleurs dont alors ils étaient couverts embaumait l'air , et le rendait plus élastique et plus salutaire. Bientôt les groupes multipliés des habitants qui se répandirent dans cette Yallée semblèrent l'animer. La jeunesse, lui dit le vieillard, y trouve sans cesse du travail^ des fleurs, ou des plaisirs : les chefs de famiUes viennent y rendre grâce à l'éternel qui bénit leur culture , et qui , près de la capitale , leur laisse voir la nature dans tout son éclat et sa simplicité. Les vieillards y viennent comme moi respirer un air pu? qui ranime leurs ressorts ; nos yeux satisfaits, par l'aspect de la nature toujours fleurie ou féconde ne nous font naître que des idées riantes; l'activité des habitants, le succès rapide de leur culture, éloignent de nous la triste image de la destruction.
Gandalin suivit le vieillard dans l'intérieur de sa maison , et celui-ci finit par le conduire dans
un grand cabinet. Vous TOjez, lui dit-il , mon dernier asyie; c'est ici qu'élevant souvent mes vœux à l'éternel je le remercie de ses bienfaits. Heureux dans ma famille, recherché souvent encore par des amis éclairés et vertueux, je me dis sans cesse : Prestiges de toute espèce, passions tyranniques, vous ne pouvez plus rien sur moi. Gandalin fut ému par ce peu de mots que le vieillard prononçait avec feu; mais il ne put s'empêcher de lui demander par quel hasard tant de choses si différentes entre elles se trouvaient réunies dans son cabinet. Ces armes, dit le vieillard, me sont toujours chères, après les avoir portées plus de cinquante ans avec honneur : ces recueils de minéraux sont le fruit de mes recherches : ces machines , ces instruments , et cette partie de livres qui traitent des sciences exactes, occupent une partie de mes moments : ces poètes, ces romanciers amusent les autres. Vous êtes peutêtre surpris de ne trouver ici qu'un petit nombre de livres de philosophie ; mais je crois qu'à mon âge on ne doit plus la chercher que dans son cœur : j'estime d'elle tout ce qui tend à nous rendre meilleurs et plus tranquilles; mais jai presque pitié des vains efforts qu'elle fait dans la recherche de la vérité , dès que les subtilités où le métaphysicien ou le géomètre transcendant relèvent, cessent d'avoir la nature et les faits pour base , et dès que le produit de ce travail ne peut conduire qu'à des conjectures. J'ai peut-être
fait quelques efforts heureux pour connaître les grands ressorts de la nature; mais je suis si peu sûr moi-même du succès de mon travail , que je m'amuse maintenant à faire des contes. Le bon Gandalin savait beaucoup mieux se battre que discuter : il crut que le vieillard avait raison, parcequ'il se prenait d'amitié pour lui; et si le bon-homme avait eu l'amour- propre de se faire des sectateurs, il en eût fait un de Gandalin: mais le vieillard se bornait à rendre son exis^ tence heureuse , et n'imaginait pas qu'il fiit possible d'enseigner les moyens dont il s'était servi pour y parvenir.
Gandalin, très content de son hôte, était prêt à prendre congé de lui pour se rendre à la cour de Périon, lorsqu'un homme qui revenait de la capitale leur dit que ce prince en était absent depuis quelques jours , et ne devait y revenir que le lendemain. Le vieillard saisit cette occasion d'engager son hôte à passer le reste du jour avec lui. Gandalin y ayant consenti : Sire chevalier*, lui dit le vieillard, si vous voulez achever de connaître les moeurs des habitants de cette vallée , accordez-moi de vous la faire parcourir. Je devais passer cette jourtiée avec un de ceux de mes amis qui contribuent le plus au bonheur de ma vie , et qui me défendent d'une misanthropie dans laquelle bien des injustices que les hommes m'ont fait essuyer auraient pu me plonger: je suis sûr du plaisir qu'ils auront à vous recevoir ;
Amadis de Gaule. II. 9.0
43/j AMADIS DE CAULF.
VOUS en aurez à les connaître; ils nont conserré des mœurs des anciens Francs , que leur candeur et leur vérité.
Tous les deux s'acheminent, et suivent une route verte qui serpentait entre des vergers et des diamps fertiles. Ils arrivent dans un autre village où Fami du vieillard habitait. Us entrent dans la maison dlsambert dans trouver personne : ses domestiques s'occupaient des travaux utiles qu'ils aimaient à se partager , et le sage maître de cette maison se reposait sous un berceau dans le fond de ses jardins. Us s'assirent , en l'attendant , dans un salon que des vases de fleurs parfumaient, et où tout respirait la simplicité. Un grand nombre de livres épars leur donnèrent la curiosité de les ouvrir. Un de ces livres contenait les ouvrages d'Homère, un autre la doctrine d'Hermès ; ils y trouvèrent aussi les doctes écrits d'Euclide et d'Ârchitas, à côté des fables ingénieuses de Looman , et du Jardin de roses de Pil> pay. Un manuscrit de Pyrrhon occupait le milieu de la table, et paraissait devoir être la lecture dont le matin Isambert s'était occupé; mais le vieillard, reconnaissant sur la derni^e feuille l'écriture de son ami, se crut permis d'y jeter les yeux, et fit remarquer à Gandalin qu'elle contenait les premières strophes d'un hymne à l'être des êtres. Us eussent peut-être porté plus loin leurs recherches, s'ils n'eussent été frappés par les sons harmonieux d'une Ijrre : c'était Isam-
bert qui se rapprochait d'eux, en chantant les présents de la nature , et les louanges que le vrai philosophe et l'horome content de son existence doivent au Dieu puissant qui feit leur bonheur.
L'un et l'antre se gardèrent bien de troubler ces chants divins; et ces chants étaient déjà finis, qu'ils écoutaient encore dans ce silence délicieux qu'observent l'ame et les sens, lorsqu'ils sont occupés et satisfaits : mais bientôt Isambert les apercevant accourut près d'eux ; et , les abordant d'un air libre et poli , il embrassa le vieillard , et le remercia d'avoir conduit Gandalin dans son hermitage. Un coup de sifflet fit paraître quelques domestiques qui revinrent bientôt couvrir une table des plus beaux firuits de la saison. Gandalin n'avait jamais passé de journée aussi délicieuse que celle-ci; son esprit naturel, et la simplicité de la conversation des deux anciens amis, le firent jouir du charme attaché à la communication des idées entre des gens éclairés et vertueux. Isambert se sentit naître une douce sympathie pour Gandalin; les âmes sensibles se reconnaissent entre elles. Vous êtes digne, lui dit-il , de jouir d'une fête où mon cœur m'appelle aujourd'hui. Des enfants heureux que leurs parents viennent d'unir vont célébrer la fête d'une tnere qu'ils adorent; c'est dans ses bras qu'ils Vont hii rendre l'hommage de leurs nouveaux liens et de leur bonheur; suivez-moi tous les deux. A ces mots, il les prend par la main, et les
conduit entre les différentes habitations qui peuplent la vallée.
Gandalin admire de plus en plus la culture et l'accord qui paraît y régner; on croirait qu*une seule et même famille en est occupée» Ils arrivent bientôt dans un beau village', où tout se prépare à dissiper les ténèbres de la nuit : des instruments rustiques sont les premiers qu'ils entendent ; une joie vive et naïve anime les habitants; tous les âges paraissent être confondus. Les jeunes gens saisissent avec tendresse, mais d'un air libre, les auteurs de leurs jours; ils leur prennent la main pour les entraîner à la danse : l'aïeul rit , (redonne un vieux refrain, et frappe encore la terre de son talon, en suivant son petit-fils.
Us traversent enfin une cour ornée de festons, et pénètrent dans un grand salon brillant de lumière, et où étaient réunies les nymphes de la vallée. Sophistile^ maîtresse de cette maison, confondue entre elles, les voyait s'occuper autant que ses enfants du soin de faire les honneurs de cette fêle. Tout ce qui l'entourait , occupé du désir de lui plaire , semblait vouloir lui dérober l'embarras de mille soins attentifs, dont elle s'acquittait arec grâce.
Le milieu de cette salle était occupé par une cymbale d'une nouvelle invention, et dont les sons étaient plus sonores et plus doux que ceux des cymbales d'airain. Aussi savantes que la muse de l'harmonie, aussi modestes que les nymphes
de Diane , de jeunes amies des enfants de la maitresse de la maison faisaient tour -à- tour parler cette cymbale sous leurs doigts légers : une musique délicieuse fut le prélude de cette fête touchante.
Le concert fini, des berceaux de fleurs s'entr'ouvrent; on enti^ sous une tente immense : quelques gradins de gazon y supportent un autel qui s'élève avec grâce; on y lit ces mots si sacrés pour les âmes vertueuses et sensibles : A Vami^ tiéy à V amour filiaL Les quatre heureux enfants de Sophistile entretiennent avec des parfums précieux un feu pur qui brûle sur cet autel ; une jeune nymphe, sous des habits de lin, s'avance avec un air tendre et , modeste , et chante un hymne à l'amitié ; ses sons retentissent dans tous les cœurs. Le sentiment, la poésie sublime de cet hymne font reconnaître Isambert pour en être l'auteur; mais bientôt de douces larmes coulent de tous les yeux , lorsque ces enfants terminent la fête, en voulant se jeter aux genoux d'une mère adorée qui les reçoit dans ses bras.
Le vieillard et Gandalin profitèrent , quoiqu'à Tegret, du moment où cette assemblée était si vivement émue , pour se retirer ; ils reprirent le chemin de la demeure du vieillard , d'où Gandalin partit le lendemain matin , après que l'un et l'autre se furent juré l'amitié la plus durable. Gandalin , enchanté des mœurs gauloises , se di-
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sait en lui-même : Mes compatriotes bretons ont bien autant de courage et d'esprit que les peuples de cette ccmtrée ; mais ils n'ont pas la même aménité de mœurs : j'avoue même que , quoique leur air , souvent sombre et taciturne , leur donne l'apparence d'une philosophie plus réfléchie, ils sont encore bien loin , non-seulement d'en £aire le «même usage dans la société, mais aussi de mettre dans leurs idées un ordre aussi précis, aussi lumineux que celui qu'Isambert m'a £adt connaître dans les siennes. Tandis qu'il s'occupait de ces réflexions, des tours élevées, qu'il aperçut de loin au milieu d'une grande cité partagée par un beau fleuve, lui firent connaître qu'il ap[»*ochait de la capitale. Il pressa sa marche pour se rendre près de Périon , et hâter un secours que la position présente de l'empereur de Grèce rendait bien nécessaire ; l'armée turque assemblée près de Tenedos paraissant déjà près de GiHistantinc^le , et l'empereur ayant reçu l'avb qu'une armée beaucoup plus nombreuse encore s'était déjà avancée jusqu'au cap d'Abidos.
L'empereur, forcé de rester sur la défensive, en attendant les secours qu'il espérait des princes chrétiens, fit t^idre une grande chaîne qui fermait le port de Constantinople. Il confia la porte du Dragon à Frandolo, celle d'Elporso à son neveu Gastilles, et la tour Aquiline à Norandel; Talanque et Manéli furent chargés de dé* fendre les deux fortes redoutes où la grande
chaîne du port était attachée. Armato n'hésita plus à former le siège de Constantinople , dès que le fier Rodrigue, puissant soudan de Liquie, eut joint son armée , avec un grand nombre de vaisseaux et de troupes aguerries , animées par l'espérance du pillage de la plus riche ville de l'Orient.
Cette flotte formidable s'avança vainement avec un vent favorable, et précédée par de grosses galéaces , dont la proue était armée de fer : la forte chaîne qui fermait le port soutint leur choc , et le plus grand nombre de ces galéaces, brisées ou renversées , couvrirent la mer de leurs débris.
La plus grande partie de l'armée anatolieiine , forte de plus de cent cinquante mille hommes , était portée sur des bâtiments plats : celle de l^empereur de Grèce n'étant pas assez forte pour garder des côtes d'un facile abord, Armato prit le parti d'abandonner l'attaque du port, qu'il laissa bloqué par ses plus gros vaisseaux; et, descendant à terre avec le soudan de liquie , il forma promptement des lignes de circonvallation autour de Constantinople , resserra celte eité le plus près ipi'il lui fut possible, et fit construire des tours de bois et les machines propres à l'attaquer de vive force.
Dès les premiers jours du siège, l'audace de Rodrigue et d' Armato leur fit entreprendre de ckmner un assaut général ; mais la valeur du brave
Nôrandel, et celle des compagnons d'Esplandian , rendirent cet efFort inutile ; et les Turcs , obligés de se retirer, après avoir perdu l'élite de leurs troupes, furent poursuivis jusqu'à leurs lignes , sans pouvoir défendre leurs machines , qui furent brûlées ou renversées par les Grecs qui se retirèrent presque sans perte dans la cité. Armato, forcé de faire construire de nouvelles machines, et voyant son armée rebutée par la perte qu'il avait faite dans l'assaut général , resta près d'un mois sans oser rien entreprendre.
Pendant ce temps l'audacieux Rodrigue brûlant d'impatience de se signaler, Norandel vit arriver un matin à la porte Aquiline, qu'il défendait, une demoiselle conduite par deux hérauts d'armes ; Norandel la reçut avec politesse , et prit de ses mains un parchemin roulé, scellé d'un grand sceau d'or : l'ayant promptement déployé, il trouva sur deux colonnes écrites, l'une en grec, l'autre en langue arabe, le cartel suivant.
« Rodrigue, ami des dieux, grand Soudan de ce Liquie et défenseur de l'Alcoran, à toi qui te « dis chevalier de la grande Serpente , salut ; <c Sache que le motif qui m'a fait passer la mer « est celui de venger l'injure que mon oncle Ar- « mato reçut dans cette contrée. Je regretterais « que l'empereur de Grèce pérît , que sa capitale « et son empire fussent ravagés, que tu fiisses « entraîné dans leur ruine avant que je me sois « éprouvé contre toi : je t'offre donc le combat
<( de seul à seul , ou dix contre dix , et je te jure « une entière sûreté. Fais-moi sur-le-champ une « réponse dictée par l'honneur, et digne d'un dbe- « valier. »
Norandel, en Tabsence d'Esplandian , courut se jeter aux genouii de l'empereur avec Talanque, Manéli , Gamate du Val-craintif, et plusieurs autres chevaliers de la Grande-Bretagne; il supplia ce prince de lui permettre de réprimer l'orgueil du Soudan de Liquie, en le laissant accepter le combat de dix contre dix, et répondre à son cartel ; ce que l'empereur ne put lui refuser. Norandel, autorisé par ce grand prince, répondit sur-le-champ au Soudan de Liquie.
« Les chevaliers chrétiens , défenseurs de la « vraie foi et du glorieux empereur de Grèce, à « toi , Rodrigue , Soudan de Liquie , salut : Le « chevalier de la grande Serpente n'est point ici « pour te répondre; mais, si tu veux soutenir le « même défi que tu lui fais, nous sommes ici c( dix de ses compagnons, tous fils de rois ou « de hauts barons, qui l'acceptons en son hon- « neur; donne -nous promptement ta réponse a et la sûreté du camp , dont nous te laissons le « choix. »
Un des écuyers de Norandel fut chargé d'accompagner la demoiselle messagère, et de remettre cette réponse à Rodrigue. Ce prince était trop brave pour ne pas accepter ce combat ; il choisit un champ de bataille entre les lignes et la
cité, et d'anciens chevaliers des deux partis furent envoyés pour faire dresser la lice , en établir la sûreté, et servir de juges du camp.
Le jour marqué pour le combat, les dix chevaliers chrétiens furent armés par les dames de la cour de l'empereur ; Talanque , cousin gennaio d'Ësplandian , reçut cet honneur des mains de la belle princesse Léonorine , et la reine Menoresse attacha d'une main lente et tremblante les armes brillantes de Norandel, dont quelques pièces furent ternies par ses larmes. Madame, lui dit-ii tout bas , accordez-moi quelque gage de l'iotâtt que vous daignez prendre à votre chevalier; un seul bout de ruban me suffira pour redoubler mes forces et mon courage. Ah ! Norandel , lui ditelle , je vous ai déjà donné ce que j avais de plus précieux ; puisse mon cœur qui ne cessera d'accompagner le votre produire tout l'effet que vous en espérez! Cependant, en disant ces mots, die détacha de son bras d'albâtre un bracelet qu'aile portait depuis son enfance, et le passa autour de celui de Norandel. Son cercle, lui dit-^lle^ est le symbole de l'immortalité; puisse-t-il l'être de notre union! Norandel, transporté d'amour, lui baisa la main, alla rejoindre ses compagnons; et , s'avançant à leur tête , il entra par Tune des deux portes de la Uce au même momeiit où le Soudan de Liquie entrait par l'autre. Le soiidan, qu'un nombreui^ détachemerit avait suivi jusqu'à la porte de la lice , s'avança vers Norandel , en
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lui (lisant qu'il était surpris de le voir s'avancer seul avec ses compagnons. Seigneur , lui dit No* randel, votre réputation nous est trop connue, pour que nous ayons besoin d'aucune autre garde que la parole d'un aussi grand prince. Rodrigue , après avoir remercié Norandel de l'opinion qu'il avait de lui , renvoya son détachement, et les dix chevaliers de chaque parti se portèrent aux deux extrémités des lices, pour attendre le signal, au son duquel ils poussèrent leurs chevaux la lance en arrêt. Cette première rencontre fut très favorable au parti de Norandel^ et les deux tiers des chevaliers du soudan furent renversés ; lui-même , très ébranlé par Tatteinte de Norandel, perdit les étriers; et son cheval l'ayant emporté presque hors de la lice, lorsqu'il s'en fat rendu le maître et qu'il revint Fépée à la main pour combattre , il vit que Norandel l'attendait et n'avait pas voulu profiter de ce premier avantage. Celui que les chevaliers de la Grande- Bretagne eurent en peu de temps sur les chevaliers sarrasins fat si marqué, que le soudan de Liquie reconnut leur supériorité. Désespérant de la victoire, après avoir long -temps combattu contre Norandel de £açon à mériter son estime, il s'arrêta , voyant presque tous ses compagnons terrassés et désarmés. Seigneur, dit-il à Norandel , cessons un combat maintenant trop inégal ; je vous cède la victoire. De grâce , obtenez de vos compagnons d'épargner la vie des miens. Ah î
seigneur, lui dit Norandel, cet aveu de votre part nous est trop glorieux pour ne nous pas suffire. A ces mots, s'avançant vers ses compagnons, et leur répétant ce que le soudan venait de lui dire, il n'y eut aucun d'eux qui ne relevât de terre son adversaire, et qui ne lui rendît son épée. Norandel et ses compagnons, suivis des juges du camp, reconduisirent le soudan et ses chevaliers hors de la lice : c'est là que ces deux chefs se jurèrent amitié , secours même dans toutes les occasions où l'honneur et l'intérêt de leurs souverains leur permettraient de s'en donner des preuves mutuelles.
Norandel et ses compagnons rentrèrent triomphants dans Constantinople : les mêmes mains qui les avaient armés le matin s'empressèrent à les délivrer du poids de leurs armes. Ce fut un soin bien doux pour la reine Menoresse ; elle fut bien lente à détacher les dernières pièces de l'armure de Norandel; et, feignant de ne pouvoir délacer son haubert , elle appuya sa n>ain sur son cœur, et le sentit palpiter d'amom* et de plaisir en revenant victorieux à ses genoux. Talanque ne reçut point les mêmes secours de la belle Léonorine : effrayée de voir ses armes teintes par le sang de ceux qu'il avait combattus , elle chargea la jeune Félicie , sa fille d'honneur , de le désarmer; et, le croyant blessé, elle remit à Félicie un flacon d'un baume précieux , et se retira dans son appartement.
Le fils de Galaor reçut de la jeune Félicie des soins aussi tendres , que ceux que la charmante Juliande avait eus pour son père. Quelque fidèle qu'il fut aux lois de la chevalerie, il crut que quelques légères contusions qu'il avait reçues le mettaient en droit de prolonger les soins qui l'epchantaient ; et Félicie regarda ces meurtrissures , dès le lendemain , comme des blessures assez considérables pour exiger une cure longue et suivie. Le fils de Galaor garda sa chambre pendant plusieurs jours; il feignit d'observer le régime le plus sévère : cependant les ennemis qui n'avaient rien entrepris pendant quelque temps , étant venus jusqu'aux barrières braver la garde qui les défendait, et la barrière qu'ils avaient feint d'attaquer se trouvant voisine du palais que Talanque et Manéli habitaient, le blessé ne put s'empêcher de se couvrir de ses armes, de faire une vive sortie sur les Sarrasins; et, leur arrachant de sa main le drapeau qu'ils avaient arboré , il accourut le présenter à l'empereur , qu'il surprit sautant par la brillante santé qui paraissait sur son beau visage , qu'il s'en fit admirer par sa valeur.
L'entreprise d'Armato et du prince Alphorax son fils sur l'empire de Grèce avait fait un grand bruit dans toute l'Europe , et la renommée avait porté cette nouvelle jusque dans les monts Ryphées et dans la Californie. Ces vastes et sauvages contrées obéissaient alors à la reine Calafie; elle
descendait de ces cruelles Amazones , qui , s'élevant contre les sentiments que la nature et l'amour inspirent, avaient préféré le plaisir dé dominer au bonheur d'être aimées. Il est vrai que les anâens Scythes étaient peu galants ; leur humeur était sombre et farouche , ils ne respiraient que le sang et les combats; et le crâne d'un ennemi dont ils avaient percé le cœur était la coupe la plus agréable dont ils se servaient dans leurs festins. L'empire féroce qu'ils exei*çaient sur un sexe enchanteur, qui peut et ^eut donner des lois à l'homme le plus libre, avait enfin excité son indignation. Thériclée, la jeune épouse d'un des principaux chefs de cette nation barbare, profita du moment où presque tous les guerriers de la nation s'étaient rassemblés pour attaquer les Tartar^es. Ayant appris que son époux avait péri dans un combat sanglant avec presque tous ceux qui lavaient suivi, elle assembla promptement les veuves de ces guerriers, et celles de son sexe qui dès leur enfance étaient accoutumées comme elle à porter les armes dans les chasses dangereuses, où leurs pères et leurs époux même les exhortaient à s'exposer.
Thériclée avait und jeune esclave lesbienne, que les Scytheâ avaient enlevée dans leurs courses; cette esclave joignait à la beauté la plus touchante l'élévaticHi d'ame, et cette éloquence douce et persuasive des Grecs qu'on avait admirée dans Sapho : ce fut elle dont Thériclée se servit polir
animer les compagnes de ses malheurs à secouer le joug odieux sous lequel elles languissaient. La jeune esclave les détermina sans peine à prendre les armes 9 à s'assujettir ceux qui n'avaient pas marché contre les Tartares, à les chasser hors des montagnes , et à s'emparer des défilés et des golfes par lesquelles on pouvait y pénétrer. La jeune Lesbienne , éclairée par les leçons qu'elle avait reçues dans sa patrie , aida Thériclée à former le plan d'une nouvelle législation; et le plan parut si sage à toutes ces nouvelles Amazones <, qu'elles prièrent Thériclée d'en être la dépositaire, et que tout d'une voix elles la reconnurent pour leur reine. Thériclée, aidée par les conseils de l'aimable esclave , qui dès ce moment devint presque son égale, gouverna cet état nais* sant avec tant de sagesse , qu'il devint de jour en jour plus florissant et plus redoutable.
Quelques guerrières du fond de l'Imaûs avaient eu l'art d'élever de jeunes griffons, et ces mons* très redoutables obéissaient à leur voix : c'est sous leur garde que ces guerrières retenaient un certain nombre de jeunes Scythes qui ne pouvaient, sans être à l'instant déchirés « sortir de l'enceinte qui leur était prescrite; et les faveurs que ces jeunes gens recevaient quelquetbis de leurs souveraines étaient bien moins regardées comme celles de l'amour, que comme la suite d'une administration nécessaire au bien de l'étal.
Thériclée ni son amie ne visitèrent jamais le
séjour des femmes terribles , gardiennes de ces esclaves et des griffons ; mais elle permit à la jeune Thalésis d'aller prendre connaissance des états auxquels elle était destinée à donner la loi , étant née de Thériclée , la première année de son mariage avec le barbare qui n'avait su que lui faire détester ce lien. Thalésis ne parut point effrayée des déserts affreux de l'Imaùs: n'ayant jamais éprouvé l'injustice d'un sexe différent du sien , elle céda sans peine à l'attrait que tous les deux doivent à la nature. Son séjour dans le château de l'Imaùs fut assez long , et ce fiit avec la joie la plus vive, qu'à son retour la reine sa mère lui vit donner le jour à la beDe enfant qui devait régner un jour sur les pays hyperborées , et qui reçut d'elle le nom de Calafie.
Peu de temps après sa naissance Thériclée mourut , et l'esclave lesbienne expira de douleur sur son tombeau. Thalésis lui succéda; ses soins les plus tendres furent occupés à l'éducation de Calafie qui joignait aux grâces et à la beauté de son sexe , la force , l'adresse et le courage qu'on avait admirés dans Thériclée. Dès qu'elle eut quinze ans , la reine sa mère lui ceignit en cérémonie le carquois et le baudrier : cet acte était équivalent chez les Amazones à celui qui conférait l'ordre de la chevalerie. De ce momeot, Calafie ne quitta plus sa mère dans les combats qui devinrent fréquents alors sur les fi*ontières
<le la Tartarie, dont les peuples belliqueux faisaient souvent des incursions pour pénétrer dans les monts Ryphées. Ce fut dans un de ces combats que Thalésis, emportée par son courage en poursuivant les Tartares, eut le sein percé par une flèche , et tomba mourante entre les bras de Calafie. Cette jeune princesse, malgré son désespoir, immola de sa main^ aux mânes de cette tendre mère, les barbares qui l'en avaient privée; et, retournant au centre de ses états avec des dépouilles si chères, pour les unir à celles de Thériclée, elle fiit proclamée tout d'une voix pour succéder à Thalésis.
Calafie, douée de toutes les vertus guerrières qu'on eût admirées dans les plus célèbres chevaliers, s'occupa plus fortement encore que les reines qui l'avaient précédée , à former un corps d'armée ; elle surmonta les difficultés qui peuvent s'opposer à la discipline et au silence même, dans une armée telle que celle qui lui obéissait; et, lorsque quelqu'une de ses favorites lui demandait en souriant s'il n'entrait pas dans ses projets dé faire le voyage du mont Imaûs, elle prenait un air très sérieux qui leur imposait silence^ et ne leur parlait que du désir qu'elle avait de pénétrer dans le cœur de l'Europe, et d'y rendre sa nation et son nom à jamais célèbres. Ce fut dans ce temps-là que les nouvelles de l'entreprise d'Armatô et du Soudan de Liquie firent naître en son ame le désir ardent de se signaler, et de
Araadis de Gaule. II. 2()
partager avec eux les riches dépouilles de la Grèce.
Calafie était adorée par ses sujettes; il n'en était aucune qui n'eût versé tout son sang pour elle : nulle résistance de leur part ne combattit la proposition qu'elle leur fit de partir à la tête de trente mille guçrrières , pour s'aller joindre à l'armée d'Armato qu'çU^ $Avait prêta à former le siège de Constantinople. C^endan,t> voulant imposer aux alliés qu'elle se choisissait, et leur faire respecter ses armes , Calafie imagina de joindre à son armée mille guerrières de rimaûs qui conduiraient à sa suite cinquante griffons de ceux; qu'elles s'étaient assujettis, et qu'elles savaient faire obéir à leurs ordres aussi lacilement qu'un habile fauconnier des plaines bel^ipies gouverai>e se^ fonçons et ses geriaiii^ts, L'e3ï:éc«tion de ce projet se fit avec promptitude : le^ bags^es d'une pareille armée n'étaient pas embarrassants; des fruits et du miel sauvage suffisaient à la nour* riture de ces Amazones, et l'eau pure des fontaines à leur toilette. Caiafie, par ujpie marche rapide, arriva bientôt dans la Thrace , et joignit l'armée d'Armato peub de temps après le combat que ses dix chevaliers avaient pe^dn wntre les dix de l'empereur.
Armato , le Soudan de Liquie et tons le$ princes leurs alliés , reçurent^ avee les plus gmncte honneurs la jeune et belle Calafie; mais, loin de paraître sensible à l'hommage qu'ils rendaieciil à ses
charmes , elle ne leiir parut occupée que du desir de signaler sa valeur à leurs yeux. Elle demanda qu'on assemblât un conseil, dans lequel elle proposa de donner un nouvel assaut à la ville assiégée : Armato lui rendit compte du peu de succès du premier , de la perte qu'il avait faite de l'élite de ses troupes, et de l'espèce de découragement qu'elles montraient. Calafie l'interrompit avec chaleur : Laissez-moi donc faire , lui dit-elle , et j'espère vous prouver bientôt que rien n'est impossible à mon sexe, quand il est animé par un grand intérêt et par l'amour de la gloire. A ces mots , elle fit part au conseil des moyens dont elle projetait de se servir. Renfermez - vous dans vos tentes, leur dit-elle, au moment qu'à la tête de mes Amazones j'escaladerai les murs de Constantinoplè : alors mes guerrières de 11maus lâcheront mes cinquante griffons : ces monstres obéissant à notre voix, loin de nous attaquer, fondront eut tous les gens armés qui paraîtront pour défendre les murs, et les mettront en pièces : c'est par ce moyen que j'espère emporter cette cité, presque sans éprouver de résistance.
On adnûra dans le conseil la résolution courageuse de la reine Calafie, et le moyen ingénieux dont elle devait se servir pour Texécuter. Calafie, sure de l'approbation du conseil et d'être obéie, donna ses ordres, et fit préparer le même
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jour , et pendant celui qui le suivit , tout ce qui pouvait faciliter cette grande entreprise.
Le jour marqué pour l'assaut, Calafie, dé* ployant son armée dont le premier rang était muni d'échelles, marcha d'un pas rapide contre la partie de la ville dont les fossés avaient été précédemment comblés. Les Grecs accoururent pour défendre leurs murailles, et Calafie attendit qu'elles fussent couvertes de combattants, pour donner le signal auquel les guerrières de Tlniaûs devaient lâcher les cinquante griffons. Le moment où ces monstres s'élevèrent en l'air fit frémir les Grecs; l'air presque obscurci retentissait du sifflement de leurs grandes ailes : ils fondirent avec fureur sur les Grecs que la terreur empêchait de se défendre; et, les saisissant avec leurs serres tranchantes, ils les enlevaient et les précipitaient, ou sur les estacades des murailles, ou sur la pointe des piques des Amazones. En peu de moments les murailles furent abandonnées, le reste de leurs défenseurs s'étant précipité dans l'intérieur de la ville pour éviter l'atteinte des griffons et la mort. Calafie monta alors sur les remparts avec ses Amazones : elle les rassemblait et les remettait en ordre pour pénétrer dans l'intérieur de la cité; mais elle fut troublée dans son dessein par l'imprudence et Ja cupidité des Turcs.
Au moment où les troupes d'Armato virent les murailles sans défense, et les Amazones prêtes à s'emparer de Constantinople , excités par le de-
sir de partager le pillage de cette riche et superbe cité, ils sortirent de leurs tentes et coururent en foule aux murailles, le cimeterre à la main, en faisant retentir les nues du cri allàh, allah. A ces cris, les griffons s'élevèrent de dessus les corps déchirés dont ils suçaient le sang; et voyant les Turcs moins couverts de fer que les Grecs, ils les regardèrent comme une proie plus facile à saisir. Us fondirent sur eux, en firent un massacre horrible; et leurs hurlements, et les cris des Turcs, empêchant les guerrières de 11maùs de faire entendre leur voix, les griffons s'acharnèrent à déchirer les Turcs , tandis que les Grecs , revenus de leur première terreur , et conduits par Talanque , Ambor et Manéli , reparurent sur les murs dont ils précipitèrent la plus grande partie des Amazones. Calafie presque seule défendit long -temps une tour dont elle s'était emparée : suivie de quelques braves Amazones , elle appelait les autres à sa défense , lorsque Talanque , croyant trouver un ennemi digne de sa valeur^ s'élança sur la plate-forme de cette tour pour l'attaquer et le prendre prisonnier. Calafie se défendit long-temps avec coiurage, et fit couler le sang de Talanque; mais un coup que celuici lui porta sur le gorgerin ayant coupé le lacet du casque de Calafie, le casque s'échappa, ses cheveux blonds tombèrent sur ses épaules, et sa belle tête resta désarmée. Talanque, éperdu de surprise et d'admiration en voyant ce visage ce-
leste, recule un pas, fléchit un genou, et lui présente son épée par le pommeau. Caia&e fui trop touchée de la générosité de Talanque , pour en abuser. Non, sire chevalier, dit -elle, je n'ai garde de recevoir une épée dont vous vous servez avec tant de gloire , lorsque je suis sans défense, que la mienne est à vous, et qu'elle na pu me défendre de porter des fers. Ah ! n^dame , s'écria Talanque en délaçant son casque, vous êtes destinée à faire porter les vôtres à l'univers, et à n'en recevoir que de l'Amour. A ces mots, il ramasse le casque de Calafie , il relève et baise ses beaux cheveux qu'il renoue sur sa tête; et, la couvrant d'une main avec son bouclier, il l'aide de l'autre à descendre de la tour, en assurant l'échelle qui la porte , et la voyant à regret s'éloigner.
Les griffons continuaient à hire un ravage horrible dans l'armée turque ; et ce ne fut qu'a* près s'être goi^és du sang de plus d'un millier de Sarrasins, que les guerrières de l'Imaiis pur^it les reprendre et les renfermer dans leurs cages de fer. Armato montra quelque ressentiment à la reine Calafie , de la perte que ses grifïbns venaient de lui faire essuyer : cette reine lui reprocha vivement aussi que l'avidité de ses troupes avait arraché de ses mains une victoire certaine;, et, sans le Soudan de Liquie, Calafie mécontente eût retiré ses troupes, et serait retournée dans ses étals. Cette querelle étant apaisée , elle prit le parti de
renvoyer les griffons et leurs gardiennes da&s les rochers de l'Imaûs.
Quelques nouveaux renforts joignaient de temps en temps l'année d'Armato ; cependant le siège n'allait que bien lentement : les sorties fréquen* tes et toujours eureuses que faisaient les Grecs, animés par la valeur des chevaliers de la Grande- Bretagne, ruinaient les travaux des assiégeants, • et près de deux mois s'étaient écoulés , sans qu'aucun avantage décisif put donner l'espérance aux Sarrasins de s'emparer, de cette superbe cité.
Ce temps avait suffî pour que l'empereur des Romains se fût mis en état de secourir celui de Grèce; et l'arrivée et le récit de Gandalin^ ayant ranimé l'ancienne valeur et l'activité du vieux roi de Gaule ^ Périon avait envoyé des courriers à Galaor^ à Bruneau de Bonnemer et à Quedragftiit. Ces braves princes, rassemblant à la hâte l'élite de leurs chevaliers, se rendirent promptement aux ordres de Périon, grossirent sa flotte et son armée ; et , le roi de Gaule faisant faire force de voiles, l'armée gauloise joignit celle de la. Grande -^ Bretagne ^ avant qu'elle eût passé . le détroit.
On croira sans peine que l'entrevue entre d'il* lustres princes si prodbeà, et qui s'aimaient si tendrement, fut bien touchante. Mon frère, dit gaiement le bon Périon en collant sa barbe blanche sur celle de Lisvard , je m'attendais bien à vous embrasser. Par saint Denis et par saint Georges,
j'espère bien que les Sarrasins essuieront encore quelques-uns de ces beaux coups de lance que nous donnions dans notre jeunesse. Puissent nos derniers regards voir la défaite des ennemis de la foi! puissions - nous après mourir entre les bras de nos enfants victorieux, en répandant notre sang pour la gloire du Dieu qui versa le sien pour nous !
O mon frère, ô mon ami, s'écria le vieux roi Lisvard , puissent vos vœux être écoutés par l'être des êtres! Amadis, Galaor et Bruneau se jetèrent à l'instant aux genoux des deux vieillards; et, croyant voir la flamme céleste de la foi briller dans leurs yeux mouillés par leurs larmes, ils leur demandèrent et reçurent leur bénédiction. Les deux flottes réunies franchirent le détroit avec un vent favorable qui se soutint assez long- temps poiu* leur faire voir bientôt les îles Baléares à leur gauche , leur faire dépasser le cap de Sicile , et les porter à la pointe de l'Italie où l'empereur des Romains les attendait dans le port et la rade de Heggium.
Jamais une flotte aussi formidable ne s'était encore rassemblée contre les infidèles ; un espace de mer très considérable en était couvert, les vents permettant aux trois armées de voguer de conserve ensemble : c'est ainsi qu'elles pénétrèrent dans la mer Egée, et qu'elles allèrent mouiller à Tenedos, pour se préparer à forcer le détroit et l'Hellespont où le prince Alphorax
était en station avec les plus forts vaisseaux de sa flotte , pour défendre l'accès de la mer Pontîque.
Quelques vaisseaux légers ayant été envoyés à la découverte, ceux qui les commandaient vinrent faire leur rapport de la position de la flotte sarrasine; et, lorsque les princes alliés délibérèrent sur la manière dont ils s'y prendraient pour l'attaquer , le roi d'Irlande , Cildadan , obtint de voguer à l'avant- garde, et d'attaquer l'embouchure du détroit avec ses vaisseaux irlandais et orcadiens, dont la structure était beaucoup plus forte que celle des autres vaisseaux de la flotte.
Ce prince s'avança contre Alphorax avec l'audace d'un ancien guerrier éprouvé par les combats les plus mémorables ; mais Alphorax ayant Tordre positif du roi son père de ne point combattre, et de se retirer sur le gros de la flotte turque, mouillée près de Gonstantinople , ce fut en'frémissant que ce brave guerrier se vit obligé de ne se battre qu'en retraite, et de céder à Cildadan le libre passage de l'Hellespont. Cildadan, ainsi qu'il en était convenu dans le conseil, jeta l'ancre de l'autre côté de l'Hellespont ; et , formant une tête de force à se bien défendre, la flotte immense commandée par Amadis passa librement ce détroit, et vint se former dans la mer Pontique.
Cildadan monta sur le vaisseau le plus léger de sa flotte , entra seul dans le port de Constan-
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tînople , dont on abaissa la ckcdne dés qu'on eut reconnu son pavillon. Ce prince apprit à Tempereur de Grèce Tarrivée d'Âmadis et du puissaut secours qu'il commandait ; et , retournant aus^tôt vers Amadis, il lui rendit compte du succès de son expédition, et de l'état présent du siège de Constantinople. Ce fut par Cildadan qu'Amadis apprit qu'Esplandian et le roi des Daoes n'étaient point dans la ville assiégée , et qu'ils étaient res* tés pour tenir la montagne défendue en sûreté contre les entreprises des Sarrasins. Aitiaclisy ne craignant point que ces barbares osassent affaiblir leur armée pour se porter sur l'île de la montagne défendue, et prévoyant que bientôt une grande bataille déciderait du sort de cette guerre, fit monter Gandalin sur le meiUeur voilier de sa flotte , et l'envoya chercher Esplandian et son compagnon. Ces deux princes , prêts à voler aux ordres d'Amadis, voulurent se servir de la grande Serpente, restée dans le port de l'île; mais ce singulier vaisseau se ressentait de la prison d'Urgande , et rien ne put Téforanler ni lui faire déployer ses grandes ailes. Ils prirent donc le parti de s'embarquer sur le vaisseau de Gandalin, et leur trajet prompt et heureux les fit aborder dans le port de Constantinople , peu de temps après que la grande flotte d'AmacUs eut vaincu la légère résistance qu'on lui avait opposée , et que les troupes nombreuses qu elle portait furent descendues, et se furent formées
dans un camp retranché sous les murs de cette ville.
La tendre et fidèle Carmelle suivit Esplandian : nous ne savons si l'on peut regarder comme heureux un hasard qui le lui rendait encore plus cher. Peu de jours avant le départ de la mon-* tagne défendue , Esplandian ayant fait une très longue chasse avec le roi des Daces, ces deux jeunes princes à leur retour avaient soupe gaiement ensemble , les bons vins du Rémois avaient été prodigués. Carmelle d'abord les servait à table; mais le jeune roi des Daces ne put souffrir qu'elle prît ce soin; et, la faisant asseoir, il s'occupa de lui faire partager la gaieté qui les animait. Es* plandian lui-même se plaisait à lui présenter un verre dont une mousse pétillante surmontait les bords, et Carmelle crut ne pouvoir mieux reconnaître l'air riant et presque galant qu'il avait en ce moment avec elle, qu'en lui parlant de la charmante Léonorine , et en lui rappelant l'aventure du cercueil où son adresse l'avait si bien servi. L'imagination d'Esplandian s'alluma plus que jamais en parlant du bonheur dont il avait joui lorsque Carmelle l'avait conduit aux genoux de Léonorine : le souper fut prolongé beaucoup plus loin qu'à l'ordinaire; le plaisir de parler de ce qu'il aimait en faisait éloigner la fin à l'amou* reux fils d'Amadis; et ce ne fut qu'à regret que tous les trois se séparèsent pour goûter les charmes du sommeil, où les douces vapeurs du vin rémois ne tardèrent pas à les plonger.
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Peu de temps après , quelques mots sans suite qu'Esplandian prononça réveillèrent Carmelle : cette voix retentissait toujours dans son cœur, et sa chambre était assez près de celle du prince , pour qu'elle pût entendre qu'il marchait et s'agitait dans la sieime. Son premier mouvement fut de voler à son secours; mais nous ignorons quel fut le second, lorsqu'Esplandian , plus endormi, quoique plus agité que jamais, la saisit entre ses bras €n criant : Ah! divine Léonorine!... Nous savons bien tout ce que l'Amour devait à la plus tendre des amantes; mais cet enfant cruel n'est que trop sûr qu'une seule de ses faveurs peut payer un siècle de peines : peut-être s'amusa-t-il à prolonger, à rendre encore plus vif le songe du neveu de Galaor. Un éternel silence des deux parts n'a pu laisser que de très légers soupçons au roi des Daces , qui se réveilla quelques instants après , et qui n'a raconté cette aventure que dans cet âge où l'on aime à rappeler celles de sa jeunesse.
L'arrivée des deux princes et de Gandalin porta la joie la plus vive dans la cour de l'empereur. Périon , Lisvard , Amadis , ne pouvaient se lasser d'embrasser et d'admirer Esplandian, qui, lorsqu'il s'était séparé d'eux, n'était encore que dans l'adolescence, et qui joignait alors aux fleurs de la jeunesse l'air noble et majestueux d' Amadis.
Ce fut l'empereur même qui conduisit Esplandian chez la princesse Léonorine ; et , lorsque ce
jeunç prince lui baisa la main d'un air respectueux : Mon frère, se dirent mutuellement Amadis et l'empereur, puissions-nous voir bientôt le jour où nous pourrons les unir! Ce jour heureux approchait; mais bien des combats et des pertes cruelles devaient encore éprouver le courage et la constance de tant de héros qui se trouvaient rassemblés.
Peu de jours après l'arrivée d'Esplandian , la reine Calafie en fut informée par un chevalier grec que la princesse Liotte sa sœur avait fait prisonnier dans une escarmouche. Ayant fait part de cette nouvelle à Rodrigue , Soudan de Liquie , qui brûlait d'impatience de s'éprouver contre Esplandian , l'un et l'autre dès le lendemain envoyèrent une demoiselle au camp de l'empereur. Après les formules usitées, la demoiselle, s'étant fait montrer Amadis et son fils, leur présenta le cartel , dans lequel Rodrigue défiait le chevalier de la grande Serpente , et Calafie , le vainqueur de l'Endriaque. Le cartel finissait par proposer que le lieu du combat fût entre les deux armées et que de part et d'autre une pleine sûreté fût établie pour les combattants.
Esplandian n'hésita pas à répondre au défi de Rodrigue ; mais Amadis ne dit qu'à regret à la demoiselle que le respect qu'il avait pour la reine Calafie , et la haute réputation de valeur qu'elle avait, ne lui permettant pas de refiiser son cartel, il accompagnerait son fils dans le combat,
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pour admirer de plus près et son courage et sa beauté.
La demoiselle , en portant cette réponse à Calafie , lui parla de la cour de l'empereur, et surtout des chevaliers de la Grande-Bretagne, avec tant d'admiration qu'elle excita sa curiosité jusqu'à vouloir faire la démarche un peu hasardée d'aller elle-même au camp de l'empereur avant de commencer un combat, que l'impatience d'Esplandian à punir la présomption de Rodrigue avait fait marquer pour le surlendemain. Calafie , à cet effet , envoya la même demoiselle demander un sauf-conduit à l'empereur ; et, l'ayant obtenu sans peine , elle se prépara le lendemain matin à paraître dans cette cour avec la magnificence et la dignité d'une grande reine.
Calafie crut ne devoir conserver des armes qu'elle portait dans les combats, que celles qiii servaient à caractériser la reine des Amazones. Une épée brillante de pierreries, un riche carquois que couvraient en partie ses beaux cheveux qui flottaient avec grâce sur ses épaules, semblaient ne former qu'un ornement de plus sur la robe éclatante dont elle était couverte. A la tête de vingt-quatre jeunes et belles Amazones, presque aussi parées qu'elle , Calafie s'avança jusqu'aux barrières du camp retranché des Grecs : Galaor et Quedragant l'attendaient pour la conduire aux tentes impériales ; et , dès qu'elle fiit à portée , Amadis et son fils s'avancèrent eux-mêmes pour lui servir d'écuyers.
L'entrevue entre cette belle reine et l'empereur fut des deux parts pleine de politesse et de di* gnité. Seigneur, lui dit -elle , nul ressentiment ne m'anime contre vous ; le seul désir d'acquérir de la gloire m'a mis les armes à la main, et n'en connaissant pas de plus grande que celle de combattre contre un héros tel qu'Amadis, quel que puisse être l'événement de notre combat ensemble j mes ordres sont donnés pour que mes guer* rières en restent simples spectatrices ^ ei cessent de se joindre aux troupes d'Armato pour répandre le sang de vos sujets.
Toute la cour de TempereuF admira la beauté , la grâce , et la générosité de la reine Calafie. Amadis lui tint les propos les plus respectueux et les plus galants sur tout le péril qu'il trouvait à résister à ses charmes et à sa valeur : Ësplandian lui dit combien il se trouvait heureux de n'avoir à combattre que le soudam de Liquie, et Calafie ne put s'empêcher d'admirer les charmes répandus sur toute la personne du fils d' Amadis: peut-être même Calafie n'eùt-elle pu se défendre de quelque émotion, si, dans ce moment même, elle n'eût reconnu Talanque, qui, quelques jours auparavant, avait sacrifié sa pr<^re gloire pour lui eonserver la vie ou la liberté. Ce jeune prince tenait alors les mains^ de son père Galaor , et lui faisait admirer la beauté de la jeune reine des Amazones : elle s'en aperçut, et s'approchant d'eux d'un ai^ libre et poli : Me pardon nerez-vous , leur dit-elle,
d'employer contre le grand Amadis des armes que vous étiez le maître de m'arracher? Ah! madame, répondit Talanque , peut-être Finvincible Amadis pourra*t-il résister à vos coups; mais mon coeur sera pénétré jusqu'à mon dernier soupir de ceux que vous m'avez portés. Calafie rougit un peu; Talanque avait une figure charmante , et ce digne fils de Galaor portait alors dans ses yeux un feu que la seule Léonorine pouvait allumer dans ceux d'Esplandian : une partie de ce même feu rendit les yeux de Calafie plus brillants ; et , pour terminer un léger embarras qui commençait à l'inquiéter, elle abrégea les suites de cette conversation , en se rapprochant de l'empereur , dont peu de moments après elle prit congé. Amadis la reconduisit avec Esplandian ; et Talanque , volant à leur suite, s'empara de l'étrier , lorsque Calafie y plaça son joli pied , qu'il ne put s'empêcher de baiser avec tant d'ardeur, que Calafie fut émue de ce qui ne parut être à ceux qui s'«n aperçurent qu'une marque de respect.
Calafie, en retournant au camp, rêva plus à ce qui venait de se passer entre elle et Talanque, qu'au combat qu'elle devait avoir le lendemain contre Amadis : cependant elle s'occupa fortement de ce dernier objet , dès qu'elle eut rejoint le Soudan de Liquie; et, visitant les armes qu'elle devait porter , eUe ne négligea nulles mesures pour pouvoir s'en servir le lendemain avec avantage.
Léonorine éprouvait alors les mêmes alarmes , et versait autant de pleurs que le combat de Norandel contre le redoutable Rodrigue en avait coûté à la reine Menoresse : ces deux amants cherchaient en vain à la rassurer. Ah! pouvez- vous douter, lui disaient-ils , que le fils d'Amadis , animé par les regards de son père et par les vôtres , ne revienne triomphant à vos genoux? Menoresse s^occupa bien tendrement toute la nuit à consoler vson amie, tandis que Norandel se joignait à Lisvard, Périon, Florestan et Galaor , pour veiller, selon l'usage de ce temps, une partie de la nuit dans la chapelle de l'empereur avec Amadis et son fils.
Au lever de l'aurore , ces deux princes se couvrirent de leurs fortes armes. Amadis ceignit la redoutable épée dont le fourreau vert l'avait si glorieusement fait connaître dans la Grèce, mais avec la résolution de ne s'en point servir contre une reine charmante , pour le service de laquelle il eût désiré de l'employer. Esplandian prit l'épée qu'il avait conquise dans le château de la demoiselle enchanteresse; et les prédictions d'Urgande le menaçant de la perdre lorsque la grande Serpente s'abymerait dans la mer, il espéra s'en servir encore avec gloire avant qu'elle lui fut arrachée.
Le camp de l'empereur et celui des Turcs ayant pris les armes, l'empereur, accompagné des princes et des deux vieux rois, alla occuper les échafauds couverts qu'on avait préparés , et qui do-
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minaient sur la lice : Galaor et Florestan portaient le casque et la lance d'Amadis; les compagnons d'EspIandian , Talanque et Manéli , lui rendaient le même honneur. Les deux combattants s'avancèrent avec grâce sous le balcon de l'empereur, et le saluèrent. Léonorine et Tamoureux Esplandian éprouvèrent bien du trouble au moment où leurs yeux se rencontrèrent : celui de la princesse fut assez violent pour que sa main tremblante laissât tomber un de ses bracelets qu'elle rattachait. Esplandian s'en saisit, et regardant plutôt cette espèce de faveur comme celle de l'amour, que comme celle du hasard, il crut recevoir un gage assuré d'une prochaine victoire, et passa promptement ce bracelet autour de son bras.
Armato, et son fils le prince Alphorax, accompagnèrent le Soudan de Lîquie , dont le prince de Tingitane et celui de Circassie portaient le casque et la lance. Pour la belle reine des Amazones, elle ne voulut être suivie que des mêmes guerrières qui l'avaient accompagnée la veille; et , faisant prendre les armes à sa petite armée , elle la fit marcher sous le commandement de sa sœur la princesse Liotte, qu'elle chargea de s'emparer du sommet d'une montagne qui dominait sur les deux camps , et d'y rester inébranlable après s'y être fortifiée, jusqu'à ce qu'elle lui envoyât les ordres les plus positifs.
Cette reine et le soudan de Liquie étant entrés dans la lice , Amadis et son fils s'avancèrent en
présence des juges du camp , et de part et d'autre ou répéta le serment qui portait que les vainqueurs emmèneraient librement les vaincus comme prisonniers de guerre. Les juges du camp s'étant mis sur les ailes, après avoir opposé Calafie au roi de la Grande-Bretagne , et son fils Esplandian au Soudan de Liquie , le son aigu des trompettes leur donna le signal de s'élancer l'un contre l'autre. La rencontre des deux princes répondit à leur valeur ; elle fut terrible ; le bouclier d'Esplandian fut traversé d'outre en outre par la lance du Soudan de Liquie ; un cri douloureux s'éleva du côté des Grecs, et la belle Léonorine se trouva mal, le croyant mortellement blessé : mais on aperçut bientôt qu^il ne l'était pas, à Faisance avec laquelle il termina cette course par une demi-volte , et lorsqu'il revint pour combattre son ennemi. Rodrigue , moins heureux et plus faible, ne put résister à l'atteinte d'Esplandian , et son casque tomba de sa tète par la violence du coup qui l'avait renversé sur la poussière. Le généreux Esplandian lui donna le temps de se remettre de ce premier choc, et de relacer son casque : alors il mit pied à terre, et les deu^s: princes commencèrent ensemble un combat mémorable à coups d'épée.
Âmadis et la reine Calafie avaient dans ce même temps couru l'un contre l'autre; mais, à la moitié de sa carrière, Amadis, au lieu de mettre sa lance en arrêt, en baissa le fer jusqu'à terre, et
la brisa. Calafie, troublée par la galanterie d'Amadis, voulut aussi baisser le fer de sa lance; mais, n'étant plus à temps, le fer porta dans le chanfrein du cheval d'Amadis ; ce qui les mit tous les deux dans un tel désordre, que, leurs boucliers s'étant rencontrés de droit fii, Calafie fut désarçonnée , et son adversaire n'eut que le temps de sauter de dessus son cheval qui tomba l'instant d'après du coup qu'il avait reçu. Calafie, honteuse de sa chute, mit promptement l'épée à la main, et vint attaquer Amadis qui se contenta d'opposer son bouclier et le tronçon de sa lance aux coups multipliés qu'elle lui portait. Le désavantage volontaire qu'il avait dans un pareil combat commençait à devenir dangereux, et bientôt son bouclier brisé le laissait sans défense, lorsque , s'apercevant qu'Esplandian venait de désarmer le Soudan de Liquie, il crut qu'il était temps de le tenniner. 11 jeta le tronçon de sa lance et ce qui lui restait de son bouclier ; et , s'élançant sur Calafie, d'une main il arrêta son bras levé pour le frapper, puis, l'embrassant étroitement, il l'enleva dans ses bras comme un faucon pourrait enlever une tourterellf. Belle reine, lui dit-il, vous ne pouvez plus vous défendre d'être ma prisonnière, comme Rodrigue l'est d'Esplandian. H faut bien que je l'avoue , lui dit-elle ; mais du moins je ne cède qu'au premier héros de la terre. A ces mots, elle délaça son casque; et, tirant son gantelet , elle tendit la main à son vainqueur qui
fléchit un genou pour la recevoir et pour la baiser. Ësplandian, en ce moment, consolait Rodrigue de sa défaite par des procédés aussi nobles; et s'étant rapprochés tous les quatre, Amadis dit à Calafie, ^^^9 puisque le sort des armes le laissait maître de son sort et de celui de son compagnon , il croyait ne pouvoir leur choisir une prison plus agréable que le palais et la cour de la princesse Léonorine. A ces mots, appelant les juges du camp et le comte Gandalin , il les chargea de conduire Rodrigue et Galafie à cette princesse.
Amadis et son fils rentrèrent triomphants dans Constantinople , tandis qu'Armato frémissait de rage , en voyant les Grecs conduire les deux prisonniers. Ce prince, ayant reçu le même jour un renfort de quarante mille hommes, arrivés des bords des Palus-Méotides , et de ceux du fleuve du Tanaïs, fit assembler son conseil de guerre où le prince Alphorax fut appelé. Jusqu'alors l'armée navale Turque , après avoir été forcée de céder le détroit de l'Hellespont^ s'était retirée dans le Bosphore de Thrace pour rester maîtresse du Pont-Euxin, et les troupes d'élite de l'armée turque remplissaient les vaisseaux de cette flotte. Armato, se décidant à faire les plus grands efforts et à remettre le sort de cette guerre à la bataille générale qu'il se déterminait à livrer, fit promptement retirer ces troupes d'élite, et ne laissa sur la flotte que les matelots nécessaires pour la manœuvre. Il passa
tout le jour suivant à faire ses dispositions; et, quoique la princesse liotte se fût retirée avec ses Amazones sur une montagne où par les ordres de sa sœur elle s'était retranchée, en déélaraut que désormais elle observerait la neutralité, les forces d'Armato restaient si supérieures à celles des Grecs , que ce prince ne douta point qu'il ne put envelopper et forcer le camp retranché qui Csiisait la principale défense de Constantinople.
L'empereur de Grèce et l'armée chrétienne auraient couru le plus grand danger par cette attaque générale, s'ils l'eussent essuyée sans en être prévenus : heureusement un Grec qui s'était introduit près d'Armato comme interprète , après avoir déserté, ne put voir sans remords et sans douleur le danger que courait sa patrie. Ayant trouvé le moyen de s'évader, ii accourut au camp des Grecs , et rendit compte avec intelligence des dispositions que les Turcs avaient faites pour attaquer le camp à l'aube du jour.
L'empereur et les rois ses alliés se préparèrent pendant la nuit à cette attaque. Un ingénieur expérimenté fit avertir le roi Cildadan et Frandolo des mouvements qui s'étaient passés sur la flotte sarrasine ; tous les deux faisant préparer pendant toute la nuit des feux grégeois , et tout ce qui pouvait favoriser leur attaque, ils levèrent Ifes ancres; et dès qu'ils furent avertis, par une sentinelle placée sur le mât le plus élevé, que l'armée d'Armato sortait en avant de ses lignes,
LIVEE V. 471
ils voguàî'eat à toutes voiles , et vinrent attaquer son armée navale dans le Bosphore.
La première attaque des Turcs se fit avec cette fureur et cette impétuosité que ces espèces de troupes montrent toujours, quand elles croient marcher, à la victoire la plus assurée ; mais leur choc fut soutenu avec une intrépidité qu'ils ne s'attendaient pas à trouver : une phalange de Grecs pesamment armée ouvrit et perça les trois lignes sur lesquelles ils s'étaient formés pour cette attaque. Périon, Lisvard, Amadis, Esplandian , et tous les redoutables chevaliers de ia Grande-Bretagne, couvraient les ailes de cette phalange, et portèrent le plus grand désordre dans les troupes de cavalerie qui s'avancèrent pour soutenir et rallier les Sarrasins. I^es Turcs repoussés, battus de tous côtés, commençaient k se rebuter, et les nouvelles troupes qui s'avançaient à leur secours, loin de faire voir une démarche assurée, perdaient leur alignement, et paraissaient flotter dans la plaine. Ce fut alors que les vieux rois Périon et Lisvard , accoutumés à vaincre, et dans la vue d'achever de mettre en fuite les Sarrasins qu'ils voyaient ébranlés, n'é^ coûtant que leur courage et le zèle qui les embrasait contre les ennemis de la foi, fondirep,^ avec témérité sur ces nouvelles troupes qu'ils enfoncèrent djd to^te^ parts. Lisvard et Périon furent suivis dans cette attaque p^r leurs anciens serviteurs qui $e sentaient animés par l'exemple
de leurs maîtres et par les mêmes motifs. Amadis qui connut le péril auquel ils s'exposaient contint autour de lui son fils Esplandian et ses compagnons , en appelant les chevaliers grecs , bretons et gaulois , sous la bannière qu il tenait élevée. A peine un certain nombre de ces chevaliers se fut-il formé près de lui , qu'il aperçut le corps formidable des barbares du Tanaîs, qui, s'avançant à toute bride , et formant un demi-cercle , vint entourer les deux vieux rois et les chevaliers qui les avaient suivis. Amadis avec Esplandian, quoiqu'ils ne fussent à la tête que d'un petit nombre de chevaliers, volèrent à leur défense. Esplandian fondit le premier sur les barbares, perça leurs premiers rangs; mais ce ne fut qu'en recevant plusieurs blessures, qu'il put pénétrer jusqu'au centre de ce gros corps de cavalerie. Ah Dieu! quel affreux spectacle frappa les yeux du sensible Esplandian! Les barbares formaient un cercle épais autour de Lisvard , de Périon et de leurs chevaliers, dont tous les chevaux hérissés de flèches et de dards étaient tombés morts en un monceau. Balan, Bravor, Guiian et Garnate avaient déjà rendu les derniers soupirs; le vertueux Grumedan, la gorge percée par un dard, expirait en baignant de son sang la bannière qu'il tenait encore entre ses bras ; Lisvard et Périon , tombés sur leurs genoux , et ne pouvant plus porter leurs boucliers appesantis par la quantité de dards qui les traversaient , élevaient à peine la
pointe de leurs épées, et leurs armes étaient trempées de leur sang qui s*écoulait avec leur vie. Le cheval d'Esplandian tomba bientôt aussi percé de toutes parts, et les barbares allaient triompher sans peine des plus braves chevaliers de l'Occident , lorsqu'Amadis et sa troupe , tombant sur eux avec une fureur que le désespoir animait , firent un massacre afjfreux de ceux qu'une prompte fuite ne put dérober à leurs coups. Les barbares, forcés de s'écarter, se retirèrent à cent pas , en lançant , selon leur coutume , des flèches et des dards dans leur fuite; mais, s'étant arrêtés et reformés en un moment, ils aperçurent que la troupe redoutable dont ils fuyaient les coups paraissait en désordre , et plus occupée à secourir les blessés qu'à se tenir en état de défense. Ils s'ébranlèrent pour revenir à la charge ; et peut-être Amadis, Galaor, Agrayes, et les braves compagnons d'Esplandian eussent-ils succombé, si dans ce moment l'empereur de Grèce ne fût accouru , suivi de l'élite des chevaliers grecs. Alors chargeant en flanc les barbares , et de nouveaux escadrons les ayant entourés, ils furent taillés en pièces. Les Turcs, loin de les secourir, s'enfuirent de toutes parts en abandonnant leur camp , et coururent en confusion pour se sauver sur leurs vaisseaux : la victoire la plus complète délivra Constantinople et la Grèce des ennemis, qni , depuis trois mois , les menaçaient de la destruction et de l'esclavage.
474 AMADrS DE GAULE.
Quelques troupes légères poursuivirent les fuyards^ tandis que les princes chrétiens baignaient de leurs larmes les lauriers qu'ils venaient d'acquérir: cette victoire sanglante leur coûtait des vies bien précieuses. L'empereur de Grèce ne put s'empêcher de jeter des cris douloureux, lorsqu'il fut frappé par le spectacle le plus cruel et le plus attendrissant. Grumedan n'était déjà plus. Lisvard expirait dans les bras de Norandel et d'Agrayes. Talanque, Manéli, le roi des Daces, k moitié désarmés, déchiraient leurs chemises , et bandaient les plaies d'EspIandian sans connaissance et portant la pâleur de la mort sur ^on visage ensanglanté. Amadis, Galaor et Florestan, k genoux autour de Périon , soutenaient sa tête , et l'aidaient à lever ses mains mourantes vers le ciel. Ne pleurez point, mes enfants, leur disait ce saint et brave vieillard, je meurs en bon chevalier; je laisse des héros dans mes fils, et l'être des êtres est prêt à ceindre ma tête de la couronne du martyre. A ces mots , une douce sérénité parait sur son front ; ses yeux qu'il élève vei*s le ciel brillent un instant d'un feu céleste; il les ferme enfin pour toujours, et son ame heureuse est reçue dans le sein de l'éternel. Amadis penche sa tête sur le front déjà glacé de son père 2 Gâlaor et Florestan baisent ses mains qu'ils baigneïit de leurs larmes; les trois fi*ères restent immobiles, et ce n'est qu'avec effort que l'empereur peut les arracher de l'objet de leur amour et de leur douleur.
L'empereur parvient enfin à les éloigner de ce douloureux spectacle ; il les ramène dans son palais , et sur-le-champ le patriarche de l'Orient part à la tête d'un innombrable clergé chargé de palmes : il marche au champ de bataille , et c'est avec le plus profond respect qu'il relève les corps des héros chrétiens, et qu'il recueille dans des coupes d'or un sang qui vient d'être versé pour l'éternel. C'est avec ces restes précieux qu'il rentre dans Constantinople , le peuple élevant aux cieux le cri d'Hozanna, et qu'il dépose sur de riches gradins, dans la première basilique, des corps qu'il destine à sanctifier les nouveaux temples qui furent peu de temps après élevés en leur honneur.
Les restes de l'armée d'Armato cherchèrent en vain un asyle sur leurs vaisseaux. Cildadan et Frandolo , forçant le passage du Bosphore, avaient brisé les premiers vaisseaux qui le défendaient , et porté la flamme sur les autres : à peine se sauvat-il de la flotte innombrable d'Armato quelques vaisseaux légers qui s'approchèrent de la côte pour recevoir les fuyards. Un de ces vaisseaux sur lequel Alphorax s'était élancé, comme il tendait les bras à son père pour ¥y recevoir, s'abyma toutà-coup, étant entr'ouvert par les rochers : Armato vît périr sous ses yeux le seul fils qui pût régner après lui; et, plein de désespoir^ il s'enfonça jusque dans les déserts qui bordent les Paluô- Méotides.
47^ àM4DIS DE GAULE.
La reine Menoresse partagea bien vivement la douleur de Norandel; mais ses soins les plus tendres furent sans cesse occupés à consoler , à soutenir le courage de la princesse Léonorine, pendant le temps que les blessures d'Esplandian firent craindre pour la vie de ce prince. Sa jeunesse, et le sage mire qu'on avait fait venir d'Epidaure, calmèrent les premiers accidents; et maître Hélisabel, arrivant peu de jours après, non -seulement réussit à fermer les blessures du jeune prince, mais à porter un baume salutaire dans son sang, en lui parlant sans cesse de Léonorine , en lui peignant Famour et la douleur de cette charmante princesse, et en lui rapportant ce qu'il avait pénétré des desseins que l'empereur avait formés pour lui. Bientôt Amadis eut la consolation de voir son fils, hors de tout danger, essuyer ses larmes, et ranimer son cœur à l'espérance ; ce fiit ce temps devenu plus heureux que l'empereur saisit pour accomplir ses desseins, et pour faire assembler tous les princes de ses états, et les députés des républiques qui le reconnaissaient pour leur chef.
Ce fut dans cette assemblée que l'empereur leur dit que, glacé par les années, et n'ayant pu partager le bonheur et la gloire de Périon et de Lisvard, il voulait consacrer à la retraite et à la prière le reste des. jours qu'il aurait désiré de sacrifier comme eux; qu'il croyait ne pouvoir se choisir un successeur plus digne de leur com-
mander, ainsi qu'un plus illustre époux pour la princesse Léonorine, qu'en remettant l'empire et la main de sa fille au brave et généreux Esplandian , héritier de la Gaule et de la Grande- Bretagne.
Amadis, très touché du discours que l'empereur venait de prononcer avec feu, courut à lui les bras ouverts, en le conjurant de ne point abdiquer l'empire , et de choisir entre les trônes de la Gaule et de la Grande-Bretagne celui qu'il serait prêt à céder à son fils, pour y placer la princesse Léonorine. J'ai pris mon parti , repartit l'empereur avec fermeté; tout me détermine à l'exécuter : et j'espère même vous prouver que je ne fais qu'accomplir les décrets de la divine providence, que la sage Urgande nous a depuis long-temps annoncés dans une de ses prophéties. Souvenez- vous , ajoula-t-il, qu'Ësplandian porte sur son sein des caractères qui ne peuvent être déchiffrés que par celle que le ciel lui destine pour épouse , et j'ose espérer qu'ils ne resteront pas inconnus pour ma fille. A ces mots , il envoya chercher la princesse qui vint suivie de Menoresse et de Norandel, qui n'avait pas perdu de moments pour lui faire part de la résolution que l'empereur venait de prendre. Cette jeune princesse, la rougeur sur le front, mais ayant la joie la plus vive dans le cœur, serra tendrement les genoux de l'empereur, qui la prenant par la main , et suivi des princes et de toute sa cour, la conduisit dans la chambre d'Esplandian.
47^ ÂMADIS !)£ GAULE.
Déjà ce jeune prince ne gardait plus le lit; il était alors sur un sopha: de riches robes l'entouraient , et ses ];>eaux cheveux flottaient sur ses épaules. Quel moment pour lui, lorsqu'il leva ses yeux sur ceux de Léonorine, qu'il vit briller de joie et d'amour! L'empereur, sans lui rien dire, ouvre sa robe et sa chemise; son sein d'albâtre, et les caractères imprimés par la nature à sa naissance , restent découverts. La modestie fait baisser les yeux à la jeune Léonorine; elle ne les attache sur le sein de son amant , que lorsqu'elle reçoit l'ordre de son père de lire les caractères qu'on y voit tracés. Je les reconnais, lui dit-elle, pour être les mêmes, que ceux qui sont dans ce livre de Mélye, qu'Urgande m'a prescrit de porter toujours sur moi , et dont j'ai reçu l'explication de sa bouche. A ces mots, elle tire le livre de sa poche ; elle compare les caractères tracés sur le sein de son amant avec ceux qui le sont sur le livre de Mélye; on les reconnaît pour être les mêmes, et c'est ainsi que Léonorine les explique: Léonorine , fille de V empereur de Grèce. Alors , continuant de lire dans le livre de Mélye, elle leur fit connaître que les caractères imprimés sur le sein d'Esplandian l'avaient été par la demoiselle enchanteresse , pour apprendre le nom que l'enfant nourri par la lionne devait porter, et, continua-t-elle en rougissant, celui de l'épouse que le sort lui destine. A ces mots, les plus douces Bcclamalions retentirent dans toute la cour. Ama-
dis s^avança près de son fils , recouvrit son sein ; et , présentait la main d'Ësplandian à Léonorine , il lui dit : Madame , daignerez-vous accepter ce don du chevalier à la verte épée? puis- je espérer qu'il m'acquittera du serment qu'il vous a prêté? L'empereur termina promptement l'embarras de Léonorine , en lui prenant la main pour l'unir à celle d'Ësplandian ; et les deux heureux pères serrèrent leurs enfants dans leurs bras , tandis que le patriarche leur donnait sa bénédiction, et prononçait les prières usitées dans les fiançailles.
Calafie présente à cet événement ne put s'empêcher de s'écrier : J'avoue , dit-elle , que, révoltée des lois injustes et barbares de ma patrie , j'ai réfléchi souvent, depuis que je suis dans cette cour, qu'une pareille union peut augmenter la force et la félicité de deux âmes sensibles et généreuses; j'avoue même que, connaissant aujourd'hui les dogmes d'une religion plus pure , et dont les espérances sont infinies, je pensais, en l'embrassant, à me soumettre aux nœuds qu'elle autorise; mais la fierté que mon éducation et mon rang m'inspirent me laissera difficilement faire un choix. Heureuse et belle Léonorine, aimable et brave Esplandian , oui , je vous trouve tous les deux également dignes de votre bonheur; j'envie les aimables chaînes qui vous lient: tout en assure les charmes, la gloire et la durée.
Ah! charmante reine, dit Esplandian qui connaissait l'amour dont son cousin Talanque bru^
48o AMADIS DE GAULE.
lait pour Calafie , qu'il vous est facile de vous en assurer de pareilles, en conservant même toute la dignité' de votre auguste rang, et une partie d«s premières lois de votre patrie! Faites un choix, et que l'heureux prince à qui vous ferez partager le trône que vous occupez vous doive en entier son rang et sa féUcitë. Calafie resta quelque temps interdite et rêveuse ; et la belle Léonorine, l'embrassant avec feu, lui dit tout bas : Lisez dans les yeux de ces jeunes princes tout le feu qui les anime, et le désir qu'ils ont d'être préférés. Calafie sourit, et leva ses beaux yeux sur les jeunes et aimables compagnons d'Esplandian; mais la crainte qu'on ne devinât le secret de son ame l'empêcha de les arrêter sur Talanque, autant que sur le roi des Daces et sur Manéli. Le fils de Galaor, quoiqu'il eût toutes les grâces des jeunes seigneurs gaulois, n'avait point leur confiance; il était trop amoureux pour ne pas craindre d'être dédaigné : il ne put résister au saisissement que lui causa cette cruelle idée; ses genoux tremblants se dérobèrent sous lui , et ses joues se couvrirent d'une pâleur mortelle. Galaor courut à son fils, et le prit par une main pour le relever. Calafie, émue, troublée par ce spectacle, ne put s'empêcher d'accourir et de vouloir partager ce même soin; mais Talanque, éclairé par ce mouvement involontaire , et trouvant dans les regards attendris de Calafie et le sentiment qui l'agitait, et le prix de l'amour qu'il
avait pour elle, embrassait déjà ses genoux, et tenait cette main charmante qui lui rendait la vie ; il la couvrait de ses baisers et de ses larmes. Calafie ne put faire d'efforts pour la retirer. Ah! Talanque ! Talanque ! dit-elle , mon sort sera donc de vous céder toujours ; mais je ne vous devais encore que la vie , et j'espère que de ce moment vous me la ferez aimer. Léonorine sauta au cou de la belle reine des Amazones ; Galaor , Amadis , Esplandian et tous les princes l'entourèrent; le patriarche lui-même accourut, et lorsque les premiers transports de cette scène agréable furent calmés, il s'empara de sa charmante prosélyte, à laquelle l'empereur servit de père et de parrain. Nous avons déjà dit que la princesse Liotte s'était séparée de l'armée d'Armalo, avec le corps de trente mille Amazones, et n'avait point combattu contre les Grecs depuis le jour où sa sœiu* était demeurée prisonnière : Calafie la fit venir à Constantinople. Liotte était jeune et belle ; son caractère analogue à celui de sa sœur, et la tendresse qu'elle avait pour elle, lui firent approuver le parti que Calafie venait de prendre, et lui inspirèrent le désir de l'imiter. Le fils de Cildadan , tel que nous l'avons déjà peint , avait tout ce qu'il faut pour plaire : son maintien noble et sérieux lui faisait donner le nom de Manéli le sage : on prétend aussi qu'il devait un peu ce surnom à sa fraternité d'armes avec Talanque; et il avait eu peu de peine à le mé-
Amadis de Gaule. IL ^I
48a AMADIS DE GAULE.
riter , lorsque les daines Tavaient comparé au fils de Galaor. Ce fîit Manëli que Talanqne et Calafie présentèrent à la princesse Liotte, comme celui qui saurait détruire, d'une façon bien douce et bien agréable, les préjugés de son éducation. Comment une sœur bien tendre , comment un cœur qui n'avait jamais aimé se serait -il défendu contre l'exemple et les instances de deux amants heureux , et contre un brave et beau chevalier de vingt ans, honoré déjà du surnofn de sage? Liotte ne lui fit point acheter sa conquête; elle se rendit comme sa sœur sous le bâton pas* toral du patriarche : elle en reçut les mêmes grâces; elle lui prêta les mêmes serments. Ce fut une seconde fille que l'empereur se fit un nouveau plaisir d'adopter; et, peu de jours après, la fête la plus brillante et la plus solennelle fut célébrée à l'occasion des mariages d'Esplandian avec Léonorine, de Talanqne et de Manéli avec les deux princesses Amazones, et du prince Norandel avec la reine Menoresse.
Calafie et Liotte étaient adorées par les Amazones; l^exemple de ces deux princesses les entraîna. Bientôt uti essaim de jeunes chevaliers et de soldats grecs travaillèrent, de concert avec les arebiraandrites de l'église grecque, à leur faire abandonner une folle croyance et de prétendus principes qui n'étaient qu'un abus coupable de la loi naturelle ; elles furent presque toutes baptisées , aimées et mariées. Les Grecs qui les sui-
virent dans le nord de la Scythie y portèrent les beaux arts , et n'eurent point de peine à ratiimer le goût de la poésie et de la musique parmi les descendants d'Odin et de Fréga. Calafie, qui joignit le nom de Catherine au sien , en le recevant à son baptême, rendit Talanque heureux; et ce fils de Galaor^ qui ne pouvait aimer rien d'aussi complètement aimable que la belle reine, prit des mesures qu'elle seconda pour lui rester toujours fidèle. L'humanité , les arts savants , comme les arts agréables , fleurirent dans leur empire , où la sage tolérance et la justice attirèrent les étrangers , et le rendirent redoutable et cher à ses voisins.
Le Soudan de Liquie avait été présent à toutes les brillantes fêtes qu'occasionnèrent ces grands événements, et le magnanime Esplandian s'était occupé de lui faire oublier qu'il n'y paraissait que comme son prisonnier. Esplandian était trop généreux pour ne pas briser les fers d'un prince illustre qu'il ne pouvait plus craindre; mais un intérêt bien pressant et bien cher le retenait : il jugea que le seul moyen d'engager Mélye à rompre ses enchantements , et à remettre la sage Urgande en liberté , serait de lui proposer d'échanger le Soudan de Liquie contre sa protectrice. Ce fut Carmelle qti'Esplandian choisit pour cette négociation; et cette tendre et malheureuse esclave d'Esplandian et de l'amour l'accepta volontiers, dans un temps où les transports sans cesse rénais-
sants d'Ësplandian pour Léonorine lui serraient en secret le cœur à tous moments.
Carmelle partit avec un cortège digne des grands princes dont elle était Tambassadrice , et se rendit dans la ville de Thésiphante. Mélye accorda tout à la prière d'Armato : l'échange fut accepté : le Soudan de Liquie , comblé de présents et de caresses par tous les princes chrétiens , fut conduit à Thésiphante avec les plus grands honneurs ; et la sage Urgande , sortant de sa tour ténébreuse , fut la maîtresse de son sort.
A l'instant où cette fée franchit le seuil de la tour , la grande Serpente , immobile jusqu'alors dans le port de la montagne défendue , déploya ses grandes ailes, bondit plusieurs fois sur les flots en élançant des feux brillants, et les vents l'emportèrent avec une rapidité plus vive que jamais. Dès le lendemain , cet ouvrage merveilleux d'Urgaude aborda dans le port de Thésiphante : Urgande et Carmelle entrèrent dans ses flancs qui paraissaient tressaillir de joie; et ce vaisseau, fendant la mer avec la rapidité d'une flèche , parut bientôt à la vue de Constantinople, qui retentit des acclamations que les Grecs poussèrent à son arrivée.
L'empereur , Amadis , Esplandian , suivis de toute la cour , accoururent sur le port pour recevoir cette bonne et charmante fée. Isis et Osiris, débarquant sur les bords du Nil , n'eussent pu recevoir des hommages plus empressés et plus
tendres que ceux qu'Urgande reçut à la descente de son vaisseau. L'empereur lui donna la main pour la conduire à son palais : mais Urgande , voyant le soleil prêt à descendre sous l'horizon, pria ce prince de s'arrêter avec sa cour quelques moments de plus sur le rivage.
Dès que le disque lumineux fut coupé par les bords de l'horizon , la grande Serpente poussa d'horribles mugissements ; des torrents de feu s'élancèrent de sa gueule et de ses naseaux; ses grandes ailes s'agitèrent avec un sifQement qui faisait retentir le rivage; les vagues écumantes s'élevèrent autour d'elle à la hauteur de ses mâts, quoique la mer fat calme dans le reste de la plage: trois fois la grande Serpente bondit en redoublant ses hurlements ; et , retombant la troisième fois en plongeant sa tête, elle disparut en s'abymant dans la mer.
La cour de Grèce était à peine revenue de sa première surprise, lorsqu'on vit s'élever du fond des eaux un rocher enflammé , sur lequel une demoiselle échevelée poussait des cris douloureux, en se défendant d'une multitude de serpents qui la déchiraient. Bientôt le rocher, se fendant en deux , se plongea sous les flots , et la demoiselle reparut nager et s'élancer sur le rivage , pour éviter un monstre marin qui la poursuivait. Le brave Esplandian vola pour la secourir, et tira l'épée enchantée qu'il avait conquise avec le trésor et la riche tombe , sur la montagne de l'île de la de*
moiseUe enchanteresse. Il s'avançait pour combattre le monstre, lorsque la demoiselle quil voulait défendre arracha subtilement son épée de sa main , se replongea dans la mer , et disparut avec le monstre qui semblait la menacer.
Esplandian , confus de se trouver désarmé par celte supercherie , parut inconsolable de la perte de cette merveilleuse épée ; mais Urgande se mit à rire , et lui fit lire dans le livre de Mélye que la grande Serpente et l'épée ne pouvaient leur être utiles que pour un temps , et que la demoiselle enchanteresse avait prédit d^ns ce livre que l'une et l'autre leur seraient ravies lorsque la fortune aurait rempli la plus grande partie de sa brillante destinée. Esplandian se consola facilement; et Léonorine lui présenta, pour remplacer cette épée , celle de Thésée , que l'empereur avait conservée dans son trésor. ^
Ces grands événements étaient à peine accompUs , lorsqu Amadis vit arriver Durin , frère de la demoiselle de Danemarck, que le comte Gandalin avait épousée; il apportait des lettres de cette fidèle amie, qui plongèrent Amadis dans une douleur bien vive , et dans l'inquiétude la plus mortelle,
Amadis apprit par cette lettre qu^ la reine Brisène , déjà très malade lorsque le roi Lisvard avait voulu s'embarquer pour la Grèce, venait, de succomber à sa douleur en apprenant la mort de son époux; qu'Oriane, accablée par le regret
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de ces pertes cruelles, passait sa vie dans les larmes , et que sa santé coimneDçait -à s'altérer. Ah! Durin, s'écria douloureusement Amadis, le sort te destine-t-il sans cesse à porter le poignard dans mon cœur ? Ah IKeu ! la colère d'Oriane que tu m'annonças autrefois ne fut pas plus effrayante pour moi que ce que tu me fais craindre. Durin rassura le tendre et fidèle Amadis, mais il ne s'opposa point à tous les soins qu'il prit pour hâter son départ. Ësplandian et Léonorine obtinrent du vieil empereur d'aller rendre leurs soins à cette tendre mère , qui rie connaissait point encore Léonorine. Toute cette cour brillante se sépara. Talanque et Manéli venaient de partir avec les Amazones , qui ne retinrent de leurs anciennes mœurs que l'habitude de marcher armées, et leur courage indomptable. Norandel et la reine Menoresse allèrent régner dans les beaux pays conquis sur les Sarrasins, auxquels ce prince ajouta bientôt la superbe ville de Thésiphante; et tous les princes de Gaule partirent ensemble pour la Grande-Bretagne , où la belle reine Briolanie vint promptement rejoindre son cher Galaor. Elle avait bien des raisons pour craindre d'en être séparée : les jours de combat pour ce brave prince l'inquiétaient moins que les jours paisibles qu'il passât dans une cour aimable. Elle accourut près d'Oriane; et les trois redoutables fils de Périon se trouvèrent réunis à celles qu'ils aimaient en arrivant à Vindisilore, où le roi de Bohême Gra-
sandor , et l'aimable Mabille , arrivèrent peu de jours après , avec Bruneau de Bonnemer et Mélicie.
L'arrivée et la tendresse d'Amadis séchèrent les pleurs qu'ils donnèrent ensemble à une mère dont la mémoire leur était si chère et si respectable. Oriane reprit sa fraîcheur et sa beauté , et celle de Léonorine put seigle lui être comparée : cependant , au bout de quelques mois , les roses de la jeime impératrice parurent se ternir; mais Esplandian ne put s'en affliger, lorsque ce nouvel état lui fit espérer d'avoir un fils. Léonorine donna le jour, dans la Grande-Bretagne, au beau prince qui reçut en naissant le nom de Lisvard, que le père d'Oriane avait rendu cher et mémorable dans la religion comme dans les armes; et, comme héritier de l'empire d'Orient, on lui en donna le surnom , en l'appelant Lisvard de Grèce. Amadis et sa chère Oriane ne pouvaient se lasser de le caresser. Oriane, en voyant cet heureux enfant passer tour-à-tour dans les bras de tous ses proches, s'attendrissait sur la différence de son état, avec tous les périls affreux que son père et son aïeul avaient éprouvés dans leur enfance. Elle écrivait souvent à la sage Urgande , pour lui demander de protéger le petit Lisvard; et ce fut par les avis de cette fée , que , dès qu'il eut atteint l'âge de cinq ans , elle chargea la comtesse Gandalin de le conduire à Constantinople , et de le remettre entre les mains de l'ancien empereur,
quelque peine qu'Esplandian et Léonorine eussent de se séparer d'un enfant si cher. La même lettre d'Urgande, qui les déterminait à l'envoyer à l'empereur, leur prescrivait aussi de rester dans la Grande-Bretagne; et tous les princes et les princesses rassemblés à Vindisilore avaient reçu le même avis de cette fée, qui leur annonçait son arrivée prochaine dans cette cour.
Urgande cependant se fit attendre encore plus de deux ans, en leur écrivant de trois en trois mois, qu'elle consultait ses livres sur le temps de son départ, et que ce temps n'était pas encore arrivé. Il donna à la demoiselle de Danemarck celui de remplir son message , et de revenir près d'Oriane; il ne fat point perdu pour des époux fortunés qui s'adoraient, et qui jouissaient enfin du calme et d'une pleine félicité dans une cour aimable, parée par tant de beautés réunies, et toujours animée par l'amour et par de nouveaux plaisirs. La belle Oriane donna, pendant ce temps heureux, un nouveau fils et une fille à son cher Amadis. Le fils fut nommé Périon, et la fille Brisène, en mémoire de ceux qui leur coûtaient encore quelquefois des larmes. Galaor et Florestan eurent aussi chacun deux fils; Agrayes, Cildadan , Bruneau de Bonnemer , j ouir ent d u même bonheur; et jamais reines ou princesses n'avaient été si doucement occupées à peupler une cour de jolis enfants, que toutes celles qui se trouvaient rassemblées à Vindisilore le furent pen-
dant le temps du séjour qu'elles y firent. Le nombre de ces enfants fut assez considérable pour occuper long «-temps dans la suite ceux qui se chargèrent d'écrire leurs exploks éclatants. Le ciel avait répandu sa bénédiction sur la postérité des dtux rois dont le sang avait été versé pour sa gloire; et quiconque voudra suivre l'histoire de ces deux races illustres les verra se multiplier à l'infini sous les yeux du grand Amadis, qui mérita, comme nous Talions voir, qu'Urgande c^tint du ciel la puissance de lui conserver sa force, et presque tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté.
Le temps étant enfin arrivé où la savante fée connut qu'elle devait prévenir les malheurs que son art et les livres de Mélye lui faisaient prévoir, elle monta sur un grand et riche vaisseau ; et les vents et la mer , dbéissant à ses ordres , la portèrent rapidement dans le port de Yindisilore. Elle fiit reçue par tous les princes et princesses de cette brillante cour, comme leur bienfaitrice, et la bonne et sage fée s'occupait à l'être encore plus que jamais. Les ayant tous rassemblés dès le lendemain matin , elle les fit asseoir autour d'elle ; et fixant ses regards tour-à-tour sur tous ces époux heureux, ses yeux se couvrirent de larmes. Je ne peux vous cacher, leur dit -elle, que vous êtes tous menacés des plus grands malheurs ; une influence mortelle est prête à se répandre sur vos têtes : mon pouvoir ne pourrait en dé-
tourner les funestes effets, si je ne trouvais les moyens de suspendre le cours de vos ans , et de vous tenir sous la garde de mes enchantements pendant tout le temps où vos jours seront en péril. Ah ! madame , s'écria vivement Amadis , si ceux d'Oriane sont menacés, faites que je ^puisse donner les miens pour elle. Non, non, mon cher Amadis, dit-elle ; vous devez donner encore longtemps à la terre l'exemple de l'héroïsme et de toutes les vertus; mais soumettez-vous tous aux volontés d'une amie qui saura résister au sort qui vous menace. Urgande lut dans les yeux de tous ceux qui Técoutaient la confiance et la soumission qu'elle leur inspirait pour ses ordres. Suivez- moi donc, leur dit-elle d'une voix élevée; montez sur-le-champ sur mon vaisseau, et venez avec moi dans l'Ile ferme... Urgande leur parut avoir un air tellement imposant en prononçant ces derniers mots , que , sans lui répondre , cha* cun prit par la main celle qui lui était chère, et suivit avec elle la fée qui s<»*tit du palais et marcha vers son vaisseau. La fidèle Carmelle ne quitta point Ësplandian ; et Gandalia et sou épouse accompagnèrent Amadis qui marchait à grands pas avec Oriane , en suivant Urgande.
La fée, sans leur parler, monte sur son vaisseau, les y fait entrer, les y place; et les voiles s'enflant à l'instant d'elles-mêmes , un court espace de temps sufiQt pour faire aborder le vaisseau dans le port de l'Ile ferme. Urgande les fait des-
cendre dans le même ordre qu'ils se sont embarqués; elle marche à leur tête, les conduit au palais d'ApolIidon; et Sardamire et Briolanie jouissent du bonheur de voir Florestan et Galaor ne plus éprouver de résistance lorsqu'ils passent sous ^rc des loyaux amants, en les regardant et pressant leurs mains avec tendresse.
Urgande les conduisit en silence dans la chambre défendue qui leur parut plus brillante que jamais ; elle les fit asseoir par ordre sur de riches sophas. Deux grands carreaux, posés aux pieds d'Amadis et d'Oriane , servirent de sièges à Gandalin et à la demoiselle de Danemarck; la fidèle Carmelle en eut un pareil aux pieds d'Esplandian; et maître Hélisabel, qui , par ses sentiments et les services qu'il avait rendus, méritait bien la protection d'Urgande, eut un siège commode à la suite des sophas.
Ne soyez point inquiets, leur dit Urgande, de tout ce que vous avez vu jusqu'ici, ni de votre sort que je tiens à présent entre mes mains; mais qu'aucun de vous ne quitte la place que je viens de vous faire occuper. A ces mots , elle les embrassa tous l'un après l'autre , les larmes aux yeux; elle fi^appa des mains , et l'on vit entrer ses deux aimables nièces , Juliande et Solise, élevées alors à la dignité de fées : l'une portait un riche bassin d'or, l'autre un flacon aussi riche qu'Urgande prit pour remplir le bassin de l'eau merveilleuse qu'il contenait. La chambre défendue fut embau-