LIVRE CINQUIÈME
iiiSPLANDiAir, profoiidément endormi par les sons mélodieux que les demoiselles d'Urgande avaient tirés de leure harpes , se trouva très surpris de se voir seul, et séparé des princesses et des chevaliers de nie ferme; il ne douta point que ce ne fut par la volonté d'Urgande; et l'ordre de chevalerie qu'il venait de recevoir de la main du vertueux Balan le mettant en état d'entreprendre les plus hautes aventures, il se consola promptement d'être séparé de ses proches et de ses meilleurs amis; il ne s'occupa plus que du désir de se
(i) O Cervantes, ingénieux Cervantes 1 vous aviez peutêtre raison de faire brûler par le curé du Toboso l'histoire que nous entreprenons de traduire avec encore plus de liberté que les quatre premiers livres qu'on vient de lire; mais pourrions-nous ne nous pas occuper d'un fils d'Amadis et de la belle Oriane ? Un charme secret nous attache à la suite de ces tendres amants : leur amour est heureux ; mais doit-il en être moins intéressant ? Nous plaignons ceux qui n'ont pas dans leur ame ce qui peut nous faire jouir de cet amour satisfait et tranquille; nous plaignons ceux dont les crayons êmoussés ne peuvent plus le peindre avec chaleur.
rendre digne deux, et de se trouver bientôt à portée de travailler à la délivrance du roi Lisvard son aïeul. Il parcourut les vastes appartements de la grande Serpente, sans trouver personne. Ouvrant enfin la chapelle, il vit Sergil dormant entre deux vieillards vêtus à la tiutjue ; il les réveilla tous les trois avec peine. Sergil, étourdi par un si long somme, eut peine à le r)econnaître dans le premier moment. Tous les deux firent en vain plusieurs questions aux vieillards , qui , par leurs signes, leur firent connaître qu'ils étaient muets. Esplandian et Sergil mouraient de faim , après ce long sommeil , et cherchaient inutilement de quoi l'apaiser; ces deux muets les firent promptement passer dans une salle, où la table la mieux servie et le buffet le plus superbe leur firent connaître qu'Urgande veillait sur eux; et dès ce moment Esplandian s'abandonna sans inquiétude à tout ce que cette sage fée déciderait de sa destinée^ En sortant de table , ils s'aperçurent que les grandes ailes de la Serpente étaient baissées, et qu'elle restait immobile près d'une montagne de roche très élevée que la mer environnait.
Le récit qu'Esplandian avait entendu faire par Aroadis et par Grasandor, de la forme et des merveilles de l'île de la demoiselle enchanteresse , lui fit juger que c'était cette même île ; et bientôt , voyant les deux muets jeter un esquif à la mer ,
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il n'hésita pas d'y descendre avec Sergil. Les muets ayant abordé l'île, Esplandian commençait à monter par le sentier tortueux qu'il reconnaissait d'après le récit de son père, lorsque Sergil, s'apercevaut qu'il n'avait point d'épée, le força de s'armer du moins d'un des avirons de l'esquif dans lequel les muets restèrent.
Esplandian, après avoir monté pendant trois heures par le sentier, et se trouvant déjà près du sommet de la montagne, entendit quelques sifflements aigus qui lui firent juger qu'il pourrait y trouver quelques bétes dangereuses à combattre; et malgré les larmes et les prières de Sei^ , il le força de s'arrêter et de le. laisser monter seul. Tu n'es point armé, lui dit -il, et tu m'es trop cher pour exposer ta vie.
Esplandian reconnut bientôt toute l'étendue du péril qu'U allait courir; s'arrétant un moment pour reprendre haleine sur la planim/étrie de la roche , le premier objet qui frappa sa vue fîit le petit temple d'Hercule , dont les deux battants de la porte étaient traversés et retenus par une riche épée enfoncée jusqu'à la garde dans le granit dont cette porte était construite : l'ardeur de s'emparer de cette riche épée lé fit avancer promptement; mais bientôt un dragon monstrueux sortit d'entre les roches avec des sifflements horribles , et s'élança sur lui. Esplandian le firappa vainement entre les deux cornes aiguës dont son hor*
rible tête était armée; le monstre , qui ne fut qu'à peine ébranlé du coup, renversa le chevalier, cherchant à briser ses armes avec ses griffes tranchantes, et commençant à le lier par les repUs de sa queue ; l'intrépide Esplandian ^ saisissant le monstre au-dessous des ailes, le fit tomber sur le côté, se terrassant tour*à-tour avec lui , sans pouvoir le vaincre. Esplandian parvint k s'approcher de la porte ; et , faisant un nouvel effort , il saisit l'épée, et l'arracha pour en frapper le dragon: mais à l'instant même un coup de tonnerre effroyable se fit entendre dans l'intérieur du temple qui s'était ouvert, et le dragon tomba mort. Ce coup fut si terrible, qu'Esplandian lui-même tomba sans connaissance, et relata jusqu'à la nuit danis cet état ; reprenant alors ses esprits , il vit le dragon étendu sans vie, et le temple ouvert dont 1 intérieur brillait d'une vive lumière. Esplandian, en entrant dans ce temple , armé de sa riche épée, aperçut une ton^e brillante comme le soleil , sur laquelle un grand lion d'or paraissait reposer : ce lion tenait d'une patte le riche et brillant fourreau de son épée;. de l'autre, il tenait un rouleau écrit en latin , qui contenait ces mots :
« Lorsque doux récit et vive peinture excite- « ront la grande contrainte en toi, chevalier, que « fortune conduit à surpasser tout autre renom « que celui que tu dois acquérir , force te sera de » revenir en ce même lieu pour y conquérir le
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« trésor auquel en ce monient il t'est défendu de « prétendre. »
Esplandian , regardant cette espèce dWacle comme un ordre de la sage Urgande, s'y soumit, et se contenta de retirer de la patte du lion le riche fourreau de son épée; il descendit aussitôt pour rejoindre Sei^l qui firémissait des périls que son cher Esplandian n'avait pas permis qu'il partageât, et tous les deux regagnèrent l'esquif où les deux muets les attendaient et les reçurent (i).
L'instant d'après ils abordèrent la grande Serpente; et, tandis qu'avec l'un des deux muets Sergil y montait, l'autre muet d'un coup d'aviron fit éloigner l'esquif; et, le faisant voguer avec la rapidité d'une flèche, Esplandian disparut dans un moment aux yeux de son écuyer qui se désespérait de voir enlever son maître , et de ne pouvoir le suivre.
Ce ne fut qu'après dix jours de navigation
(i) Nous avons cru devoir passer une respectable et sainte discussion entre Esplandian et Sergil ; on commence à j reconnaître le génie espagnol , et l'influence du saint Office sur l'esprit de ses auteurs. Sergil , dans ses propos , compare Esplandian à son père Amadis , et lui donne la préférence sur ce dernier. Le fils d' Amadis s'humilie ; mais il dit que son père n'a montré que des motifs mondains dans ses grandes entreprises, et qu'il espère pour lui que les siennes n'en auront jamais d'autres que la plus grande gloire de Dieu.
que la barque qui portait Esplandian aborda dans une grande ile que sa culture et sa fertilité lui firent regarder comme un des plus beaux pays de l'univers. Esplandian, étant descendu sur le rivage, suivit les bords de la mer dans l'espérance de trouver quelque endroit habité; mais la côte de l'île changeant de nature , bientôt il n'aperçut plus que des roches qui s'élevaient en amphithéâtre, et qui formaient une montagne élevée sur laquelle on voyait un très grand château défendu par de fortes courtines et de grosses tours.
Esplandian ne put croire que le hasard seul l'eût conduit à la vue de ce château; plein de confiance dans la sage Urgande , animé par la conquête d'une épée avec laquelle il se croyait invincible, il chercha parmi ces roches avec tant de soin , qu'il découvrit un petit sentier battu qui paraissait conduire au sommet de la montagne; mais, après une heure de chemin, il ne parvint qu'au tiers de son élévation ; et , sur un terrain plat qui s'y trouvait , il découvrit un hermitage.
A l'aspect d'une croix qu'il aperçut sur le toit de cette cabane, il en chercha l'hôte avec empressement. L'hermite revenait d'une fontaine voisine, et fiit très surpris de voir un chevalier le saluer, en lui disant: Mon père, bénissez-moi, comme je vous bénis au nom du Sauveur. Depuis
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long - temps , lui dit l'hermite , nul hd^itant de ces pays-ci ne me fit un semblable salut; votre langage, vos armes me feraient croire que vous êtes de la Grande-Bretagne : mais par quel malheur vous trouvez-vous dans le lieu le plus dangereux pour votre vie ou pour votre liberté ? Ne craignez rien pour moi, lui dit Esplandiau, je suis en état de punir quiconque oserait attaquer Tune ou Tautre; c'est la providence qui m'amène dans cette île , et je brûle d'impatience de savoir à quoi ses décrets me destinent. Hélas! lui dit rhermite, je suis comme vous né sujet du roi Lisvard, et je l'eusse servi toute ma vie, si je n'eusse été séduit par une nièce d'Arcalaiis qui me promit un riche établissement dans ses états. Je venais de perdre mon épouse; j'avais une fille au berceau , elle me jura de l'élever comme son enfant : je la suivis; mais quel fut mon chagrin lorsque, passé dans cette île, je perdis tout espoir d'en sortir jamais, et surtout lorsque je vis que celle qui m'avait trompé, renonçant au culte de ses pères, se livrait à toute la perversité de mœurs et de croyance que tout chrétien doit abhorrer !
Esplandian crut pouvoir se confier à l'hermite, et lui fit part de l'enlèvement du roi Lisvard , de la douleur de toîls les chevaliers de sa cour et de ceux de l'Ile ferme qu'une paix heureuse avait réunis; il ne lui cacha pas non plus qu'il sem-
blait qu'un pouvoir surnaturel l'avait conduit dans cette île; un frêle esquif, et un muet tout seul ayant suffi pour lui faire traverser des mers immenses. Ce que vous me racontez , lui dit l'hermite , me fait naître un violent soupçon ; ma fille me vint voir, il y a quelques jours, et me dit que sa maîtresse venait d'arriver triomphante et pleine de joie de la Grande-Bretagne , et qu'elle avait dit en entrant aux 'géants qui gardent ce château , que non-seulement elle avait dé^ livré son frère , mais qu'elle avait eu l'art d'enlever un grand prince qu'elle allait enfermer dans leurs prisons.
Que savons-nous , ajouta l'hermite , si ce ne serait pas le roi Lisvard? Ah! s'écria sur-le-champ Esplandian, tout me porte à croire que ce l'est en effet, et dès demain matin je cours entreprendre sa délivrance. Ah! mon cher fils, lui dit l'hermite en le voyant si jeune et si beau , gardez-vous d'offenser et de tenter le ciel par une entreprise si fort au-dessus de vos forces : l'abord de ce château nommé la montagne défendue est si difficile, qu'il le rend presque inaccessible, et les trois géants qui le défendent suffiraient pour mettre une armée entière en déroute. D'ailleurs, si ce n'est pas en effet le roi Lisvard qu'ils retiennent prisonnier, quel intérêt vous porte à vous sacrifier pour la délivrance d'un inconnu? Ne me suffit-il donc pas que je sache que c'est
un chevalier malheureux? dit Esplandian ; et Tordre de chevalerie que j'ai reçu ne me prescrit-il pas de le secourir? Accordez-moi seulement l'hospitalité cette nuit ; et tout ce que je vous demande , c'est de m'indiquer au lever du soleil la route que je dois suivre pour monter à ce château. Le feu qui brillait alors dans les yeux d'Esplandian , fit croire à l'hermite que ce jeune chevalier agissait par une inspiration divine : il le prit par la main sans insister davantage, et lui fit part de ses provisions fi^ugales.
L'hermite passa la nuit en prières; le matin, il aida son hôte à bien attacher ses armes ; et le conduisant au travers des roches jusqu'au sentier taillé dans le roc qui montait au château , ce fut en versant un torrent de larmes qu'il le bénit et qu'il l'embrassa.
Esplandian monta les degrés qui conduisaient à la plate-forme sur laquelle le château s'élevait au milieu des larges fossés qui l'entouraient ; un seul pont conduisait à la porte de fer qui paraissait être l'unique entrée; elle était défendue par une espèce de géant, qui, loin de la fermer s'avança sur lui la hache levée , en lui criant de rendre son épée s'il voulait éviter la mort.
Il vaut beaucoup mieux, lui dit Esplandian que tu me mènes à tes maîtres armé comme je suis; et si tu le veux, je suis prêt à te suivre. Ha! ha! dit ce géant, tu fais le raisonneur? J'ai regret de gâter tes armes , elles sont neuves et belles ; vois
pour la dernière fois si tu veux paisiblement me les remettre; peut-être pourrai-je t'admettt'e à rhonneur de me servir. Esplandian impatienté marcha sur lui avec un air menaçant ; l'autre croyant l'anéantir d'un coup de hache, le porte, et le voit rebondir sur son bouclier. Esplandian le frappe à son tour d'un coup de pointe , et Tépée de la demoiselle enchanteresse perçant le géant d'outre en outre , Esplandian fait un saut en arrière pour n'être point souillé du sang que son ennemi répand à gros bouillons en expirant. Ah! malheureux, s'écrie de loin un géant cou» vert d'armes vertes, encore plus grand que le premier : comment le redoutable Argantes a-t-il pu tomber sous les coups d'une aussi vile, créature? A ces mots, il court sur Esplandian qui fait la moitié du chemin , et qui vole sous une voûte au-devant de lui ; une herse de fer pesant dix mille tombe derrière lui; son unique ressource alors est de vaincre et de punir le discourtois chevalier qui l'insulte, et, de part et d'autre , le combat commence avec fureur : celle du géant augmente encore en voyant couler son sang ; et celle d'Esplandian devient extrême lorsqu'il croit reconnaître le traître Arcalaûs, à sa main gauche estropiée et au soii rauque de sa voix. Perfide enchanteur, lui cria-t-il, apprends que c'est le fils d'Amàdis que le ciel vengeur des crimes envoie pour te punir. Ah! que» n'est-il iqi lui-même! 4it Arcaktûs^ mais du moiiis je vais
Amadîs de Gaule. II. ^ I
3aa AMADIS DE ÔAUL£.
me venger sur toi de la longue et dure prison qu'il m'a fait essuyer. A ces mots , il prend son épée à deux mains , mais Esplandian esquive ce coup qui ne frappe que Tair; il presse, il blesse Arcalaùs , il le fait reculer jusqu'à l'extrérnité de la voûte qui aboutit à l'entrée du château : c'estlà que le frappant de deux coups mortels, U le fait tomber expirant et noyé dans son sang à la vue des habitants du château, qui préparaient déjà des chaînes pour le prisonnier qu'ils attendaient de la main de leur maître.
Un jeune géant désarmé s'avance pour donner du secours à Arcalaûs. Ah! mon oncle, s'écriat-il, dans quel état vous vois-je réduit! £splan^ dian, généreux comme toute sa race, se retire deux pas en arrière; et, baissant la pointe de son épée, il ne veut point poursuivre ^a victoire contre un ennemi qu'il voit sans défense. Ce géant, nommé Furion, 4é}ace le calque d' Arcalaûs qui rend le dernier soupir, ^x criant : Y^e ma mort sur le fils d'Amadis et §ur $a ra^e.
C'est ainsi qu' Arcalaûs reçut la punition de ses crimes par la main du fils d'Amadis. Furion , dès qu'il le vit expiré, s'élança* dans une salle, en criant qu'on apportât ses armes : Esplandian oe le poursuivit point; et, voyant une yieille dame qui paraissait être la maitre/^^^ de ce château , il s'avança prè$ d'elle d'un air respectueux. Je regrette, lui dit-ril, imd^i^e.^ que qeux qui vous obéirent m'aient foirqé d^. i^fisnkattte ^t d@ leur