PL. V
LKON(^R]': i:XLEVÉE DANS UN CERCUEIL
{Extrait de « Aline et Valcoitr.
ou le roman philosophique " )
La Religion, la Charité, l'Adultère
EUGÉNIE
Mais il est des vertus de plus d'une espèce ; que pensez, vous, par exemple, de la pitié ?
DOLMAXCÉ
Que peut être cette vertu pour qui ne croît pas à la religion, et qui peut croire à la religion ? Voyons, raisonnons avec ordre, Eugénie : n'appelez-vous pas religion le pacte qui lie l'homme à son Créateur et qui l'engage à lui témoigner, par un culte, la reconnaissance qu'il a de l'existence qu'il a reçue de ce sublime auteur?
EUGÉNiE
On ne peut mieux le définir.
DOLMANCÉ
Eh bien I s'il est démontré que l'homme ne doit son existence qu'aux plans irrésistibles de la nature ; s'il est prouvé qu'aussi ancien sur ce globe que le globe même (1) il n'est, comme le chêne, comme le lion, comme les minéraux qui se trouvent dans les entrailles de ce globe, qu'une production nécessitée par l'existence du globe et qui ne doit la sienne à qui que ce soit; s'il est démontré que ce Dieu, que les sots regardent comme auteur et fabricateur unique de tout ce que nous voyons, n'est que le nec plus
(1) Ceci est une hypotlièse encore toute neuve.
162 l'œuvue du marquis de sade
ullra de la raison humaine, que le fantôme créé à l'instant où cette raison ne voit plus rien, afin d'aider à ses opérations ; s'il est prouvé que l'existence de ce Dieu est impossible et que la nature, toujours en mouvement, tient d'elle-même ce qu'il plaît aux sots de lui donner gratuitement ; s'il est certain qu'à supposer que cet être inerte existât, ce serait assurément le plus ridicule de tous les êtres, puisqu'il n'aurait servi qu'un seul jour, et que depuis des millions de siècles il serait dans une inaction méprisable ; qu'à supposer qu'il existât comme les religions nous le peignent, ce serait assurément le plus détestable des êtres, puisqu'il permettrait le mal sur la terre, tandis que sa toute-puissance pourrait l'empêcher; si, dis-je, tout cela se trouvait prouvé comme cela l'est incontestablement, croiriez-vous, alors, Eugénie, que la pitié qui lierait l'homme à ce Créateur imbécile, insuffisant, féroce et méprisable fût une vertu bien nécessaire?
EUGÉNIE, à M°'^ de Sainl-Ange
Quoi ! réellement, mon aimable amie, l'existence de Dieu serait une chimère ?
m""^ de saint-ange Et des plus méprisables, sans doute.
DOLMANCÉ
Il faut avoir perdu le sens pour y croire. Fruit de la frayeur des uns et de la faiblesse des autres, cet abominable fantôme, Eugénie, est inutile au système de la terre ; il y nuirait infailliblement puisque ses volontés, qui devraient être justes, ne pourraient jamais s'allier avec les injustices essentielles aux lois de la nature ; qu'il devrait constamment vouloir le bien, et que la nature ne doit le désirer qu'en compensation du mal qui sert à ses lois ; qu'il faudrait qu'il agît toujours, et que la nature, dont cette action perpétuelle est une des lois, ne pourrait que se trouver en concurrence et en opposition perpé-
tuelle avec lui. Mais, dira-t-on à cela, Dieu et la nature sont la même chose. Ne serait-ce pas une absurdité ? La chose créée ne peut être égale à l'être créant ; est-il possible que la montre soit l'horloger? Eh bien, continuerat-on, la nature n'est rien, c'est Dieu qui est tout. Autre bêtise ! Il y a nécessairement deux choses dans l'univers : l'agent créateur et l'individu créé. Or, quel est cet agent créateur ? Voilà la seule difficulté qu'il faut résoudre ; c'est la seule question à laquelle il faille répondre. Si la matière agit, se meut par des combinaisons qui nous sont inconnues; si le mouvement est inhérent à la matière, si elle seule enfin peut, en raison de son énergie, créer, produire, conserver, maintenir, balancer dans des plaines immenses de l'espace tous les globes dont la vue nous surprend et dont la marche uniforme, invariable nous remplit de respect et d'admiration, quel sera le besoin de chercher alors un agent étranger à tout cela, puisque cette faculté active se trouve essentiellement dans la nature elle-même, qui n'est autre chose que la matière en action ? Votre chimère éclaircira-t-elle quelque chose ? Je défie qu'on puisse me le prouver. A supposer que je me trompe sur les facultés internes de la matière, je n'ai du moins devant moi qu'une difficulté. Que faites-vous en m'offrant votre Dieu ? Vous m'en donnez une de plus. Et comment voulez-vous que j'admette, pour cause de ce que je ne comprends pas, quelque chose que je comprends encore moins ? Sera-ce au moyen des dogmes de la religion chrétienne que j'examinerai... que je représenterai votre effroyable Dieu ? Voyons un peu comme elle me le peint... Que vois-je dans le Dieu de ce culte infâme, si ce n'est un être inconséquent et barbare, créant aujourd'hui un monde de la construction duquel il se repent demain ? Qu'y voîs-je ? qu'un être faible qui ne peut jamais faire prendre à l'homme le pli qu'il voudrait I Cette créature, quoique émanée de lui, le domine ; elle peut l'oflenser et mériter par là des supplices éternels I Quel être faible que ce Dieulà 1 Comment I il a pu créer tout ce que nous voyons, et
164 l'œUVHE du MARQLIS de SADE
il lui est impossible de former un homme à sa guise ! Mais, me répondrez-vous à cela, s'il l'eût créé tel, l'homme n'eût pas eu de mérite. Quelle platitude! et quelle nécessité y a-t-il que l'homme mérite de son Dieu ? En le formant tout à fait bon, il n^aurait jamais pu faire de mal, et de ce moment seul l'ouvrage était digne d'un dieu. C'est tenter l'homme que de lui laisser un choix. Or, Dieu, par sa prescience infinie, savait bien ce qu'il en résulterait. De ce moment, c'est donc à plaisir qu'il perd la créature que lui-même a formée. Quel horrible Dieu que ce Dieu-là ! quel monstre ! quel scélérat plus digne de notre haine et de notre implacable vengeance ! Cependant, peu content d'une aussi sublime besogne, il noie l'homme pour le convertir; il le brûle, il le maudit. Rien de tout cela ne le change. Un être plus puissant que ce vilain Dieu, le /)/a6/e, conservant toujours son empire, pouvant toujours braver son auteur, parvient sans cesse, par ses séductions, à débaucher le troupeau que s'était réservé l'Eternel. Rien ne peut vaincre l'énergie de ce démon sur nous. Qu'imagine alors, selon vous, l'horrible Dieu que vous prêchez? Il n'a qu'un fils, un fils unique, qu'il possède de je ne sais quel commerce ; car, comme l'homme fout, il a voulu que son Dieu foulîl également ; il détache du ciel cette respectable portion de lui-même. On s'imagine peut-être que c'est sur des rayons célestes, au milieu du cortège des anges, à la vue de l'univers entier, que cette sublime créature va paraître... Pas un mot : c'est dans le sein d'une putain juive, c'est au milieu d'une étable à cochons que s'annonce le Dieu qui vient sauver la terre I Voilà une digne extraction qu'on lui prête ! Mais son honorable mission nous dédommagera-t-elle ? Suivons un instant le personnage. Que dit-il? que fait-il? Quelle sublime mission recevons-nous de lui ? quel mystère va-t-il révéler ? quel dogme va-t-il nous prescrire? dans quels actes, enfin, sa grandeur va-t-elle éclater? Je vois d'abord une enfance ignorée, quelques services, très libertins sans doute, rendus par ce polisson aux prêtres du temple de
LA JnilI.OSOPIIIB DANS LE fJOUOOIR 165
Jérusalem ; ensuite, une disparition de quinze ans pendant laquelle le fripon va s'empoisonner de toutes les rêveries de l'école égyptienne, qu'il rapporte enfin de Judée. A peine y reparaît-il que sa démence débute par lui faire dire qu'il est fils de Dieu, égal à son père ; il s'associe à cette alliance un autre fantôme qu'il appelle l'F^sprit-Saint, et ces trois personnes, assure-t-il, ne doivent en faire qu'une ! Plus ce ridicule mystère étonne la raison, plus ce faquin assure qu'il y a du mérite à l'adopter... de danger à l'anéantir. C'est pour nous sauver tous, assure l'imbécile, qu'il a pris chair, quoique Dieu, dans le sein d'une enfant des hommes ; et les miracles éclatants qu'on va lui voir opérer en convaincront bientôt l'univers ! Dans un souper d'ivrognes, en effet, le fourbe change, à ce qu'on dit, l'eau en vin ; dans un désert, il nourrit quelques scélérats avec des provisions cachées que ses sectateurs préparèrent ; un de ses camarades fait le mort, notre imposteur le ressuscite ; il se transporte sur une montagne, et là, seulement devant deux ou trois de ses amis, il fait un tour de |passe-passe dont rougirait le plus mauvais bateleur de nos jours. Maudissant d'ailleurs avec enthousiasme tous ceux qui ne croient pas en lui, le coquin promet les cieux à tous les sots qui l'écouteront. Il n'écrit rien, vu son ignorance ; parle fort peu, vu sa bêtise ; fait encore moins, vu sa faiblesse, et, lassant à la fin les magistrats impatientés de ses discours séditieux quoique fort rares, le charlatan se fait mettre en croix, après avoir assuré les gredins qui le suivent que chaque fois qu'ils l'invoqueront il descendra vers eux pour s'en faire manger. On le supplicie, il se laisse faire. Monsieur son papa, ce Dieu sublime dont il ose dire qu'il descend, ne lui donne pas le moindre secours, et voilà le coquin traité comme ledernier des scélérats, dont il était si digne d'être le chef. Ses satellites s'assemblent : « Nous voilà perdus, disent-ils, et toutes nos espérances évanouies si nous ne nous sauvons par un coup d'éclat. Enivrons la garde qui entoure Jésus, dérobons son corps, publions
166 l'œuvre nu marquis de sade
qu'il est ressuscité : le moyen est sûr ; si nous parvenons à faire croire cette friponnerie, notre nouvelle religion s'étale, se propage ; elle séduit le monde entier... Travaillons ! » Le coup s'entreprend, il réussit. A combien de fripons la hardiesse n'a-t-elle pas tenu lieu de mérite! Le corps est enlevé, les sots, les femmes, les enfants crient, tant qu'ils peuvent, au miracle, et cependant, dans cette ville où de si grandes merveilles viennent de s'opérer, dans cette ville teinte du sang d'un Dieu, personne ne veut croire à ce Dieu ; pas une seule conversion ne s'y opère. Il y a mieux : le fait est si peu digne d'être transmis qu'aucun historien n'en parle. Les seuls disciples de cet imposteur pensent à tirer parti de la fraude, mais non pas dans le moment. Cette considération est encore bien essentielle. Ils laissent écouler plusieurs années avant de faire usage de leur insigne fourberie ; ils érigent sur elle l'édifice chancelant de leur dégoûtante doctrine. Tout changement plaît aux hommes ! Las du despotisme des empereurs, une révolution devenait nécessaire. On écoute ces fourbes, leur progrès devient très rapide : c'est l'histoire de toutes les erreurs. Bientôt les hôtels de Vénus et de Mars sont changés en ceux de Jésus et de Marie ; on publie la vie de l'imposteur ; ce plat roman trouve des dupes ; on lui fait dire cent choses auxquelles il n'a jamais pensé ; quelques-uns de ses propos saugrenus deviennent aussitôt la base de sa morale, et comme cette nouveauté se prêchait à des pauvres, la charité en devint la première vertu. Des rites bizarres s'instituent sous le nom de sacremenls^ dont le plus indigne et le plus abominable de tous est celui par lequel un prêtre couvert de crimes a néanmoins, par la vertu de quelques paroles magiques, le pouvoir de faire arriver Dieu dans un morceau de pain. N'en doutons pas : dès sa naissance même, ce culte indigne eût été détruit sans ressource si l'on n'eût employé contre lui que les armes du mépris qu'il méritait ; mais on s'avisa de le persécuter ; il s'accrut ; le moyen était inévitable. Qu'on essaye encore aujourd'hui de le couvrir de ridicule.
îl tombera. L'adroit Voltaire n'employait jamais d'autres armes, et c'est de tous les écrivains celui qui peut se flatter d'avoir le plus fait de prosélytes. En un mot, Eugénie, telle est l'histoire de Dieu et de sa religion ; voyez le cas que ces fables méritent et déterminez-vous sur leur compte.
EUGÉNIE
Mon choix n'est pas embarrassant : je méprise toutes ces rêveries dégoûtantes, et ce Dieu même auquel je tenais encore par faiblesse ou par ignorance n'est plus pour moi qu'un objet d'horreur.
m""' de saint-ange
Jure-moi bien de n'y plus penser, de ne t'en occuper jamais, de ne l'invoquer en aucun instant de ta vie et de n'y revenir de tes jours.
EUGÉNIE, se précipitant sur le sein de M"^ de Saint-Ange Ah ! j'en fais le serment dans tes bras ! Ne m'est-il pas
facile de voir que ce que tu exiges est pour mon bien, et
que tu ne veux pas que de pareilles réminiscences puissent
jamais troubler ma tranquillité ?
m""" de saint-ange Pourrais-je avoir d'autre motif ?
EUGÉNIE
Mais, Dolmancé, c'est, ce me semble, l'analyse des vertus qui nous a conduits à l'examen des religions. Revenons-y. N'existerait-il pas dans cette religion, toute ridicule qu'elle est, quelques vertus prescrites par elle et dont le culte pût contribuer à notre bonheur ?
DOLMANCK
Eh bien ! examinons. Sera-ce la chasteté, Eugénie, cette vertu que vos yeux détruisent, quoique votre ensemble en soit l'image ? Uévérerez-vous l'obligation de combattre tous les mouvements de la nature, les sacrifierez-vous tous au vain et ridicule bonheur de n'avoir jamais une faiblesse ? Soyez juste et répondez, belle amie : croyez-
1G8 l'œuvre du marquis de s.vde
vous trouver dans cette absurde et dangereuse pureté d'ànie tous les plaisirs du vice contraire ?
EUGÉNIE
Non, d'honneur, je ne veux point de celle-là ; je ne me ens pas le moindre penchant à être chaste, et la plus grande disposition au vice, au contraire ; mais, Dolmancé, la chan'lé, la bienfaisance ne pourraient-elles pas faire le bonheur de quelques âmes sensibles?
DOLMANCÉ
Loin de nous, Eugénie, les vertus qui ne font que des ingrats ! Mais, ne t'y trompe point, d'ailleurs, ma charmante amie, la bienfaisance est bien plutôt un vice de l'orgueil qu'une véritable vertu de l'âme : c'est par ostentation qu'on soulage ses semblables, jamais dans la seule vue de faire une bonne action ; on serait bien fâché que l'aumône qu'on vient de faire n'eût pas toute la publicité possible. Ne t'imagine pas non plus, Eugénie, que cette action ait d'aussi bons effets qu'on se l'imagine : je ne l'envisage, moi, que comme la plus grande de toutes les duperies ; elle accoutume le pauvre à des secours qui détériorent son énergie; il ne travaille plus quand il s'attend à vos charités et devient, dès qu'elles lui manquent, un voleur ou un assassin. J'entends de toutes parts demander les moyens de supprimer la mendicité, et l'on fait, pendant ce temps-là, tout ce qu'on peut pour la multiplier. Voulez-vous ne pas avoir de mouches dans une chambre ? N'y répandez pas de sucre pour les attirer. Voulez-vous ne pas avoir de pauvres en France ? Ne distribuez aucune aumône et supprimez surtout vos maisons de charité. L'individu né dans l'infortune, se voyant alors privé de ces ressources dangereuses, emploiera tout le courage, tous les moyens qu'il aura reçus de la nature, pour se tirer de l'état où il est né ; il ne vous importunera plus. Détruisez, renversez sans aucune pitié ces détestables maisons où vous avez l'effronterie de receler les fruits du libertinage de ce pauvre, cloaques épouvantables vomissant chaque jour dans la société un essaim dégoûtant de
LA PHILOSOPHIK DANS LE BOUDOiR 169
ces nom elles créatures qui n'ont d'espoir que dans notre bourse. A quoi sert-il, je le demande, que l'on conserve de tels individus avec tant de soins? A-t-on peur que la France se dépeuple ? Ah ! n'ayons jamais cette crainte ! Un des premiers vices de ce gouvernement consiste dans une population trop nombreuse, et il s'en faut bien que de tels superflus soient des richesses pour l'Etat. Ces êtres surnuméraires sont comme des branches parasites, qui, ne vivant qu'aux dépens du tronc, finissent toujours par l'exténuer. Souvenez-vous que toutes les fois que, dans un gouvernement quelconque, la population sera supérieure aux moyens de l'existence, ce gouvernement languira. Examinez bien la France, vous verrez que c'est ce qu'elle offre. Qu'en résulte-t-il ? on le voit. Le Chinois, plus sage que nous, se garde bien de se laisser dominer ainsi par une population trop abondante. Point d'asile pour les fruits honteux de sa débauche ; on abandonne ces afireux résultats comme les suites d'une digestion. Point de maisons pour la pauvreté ; on ne la connaît point à la Chine. Là, tout le monde est heureux ; rien n'altère l'énergie du pauvre, et chacun y peut dire, comme Néron : Quid est pauper ?
EUGÉNIE, à 71/"'^ de Sainl-Ange Chère amie, mon père pense absolument comme monsieur ; de ses jours il ne fit une bonne œuvre. Il ne cesse de gronder ma mère des sommes qu'elle dépense à de telles pratiques. Elle était de la Sociélé malernelley de la Société philanthropique ; je ne sais de quelle association elle n'était point ; il l'a contrainte à quitter tout cela, en l'assurant qu'il la réduirait à la plus modique pension si elle s'avisait de retomber dans de pareilles sottises.
m""" de saint-ange
Il n'y a rien de plus ridicule et en même temps de plus
dangereux, Eugénie, que toutes ces associations : c'est à
elles, aux écoles gratuites et aux maisons de charité que
nous devons le bouleversement horrible dans lequel nous
voici maintenant. Ne fais jamais d'aumône, ma chère, je t'en supplie.
EUGÉNIE
Ne crains rien ; il y a longtemps que mon père a exigé de moi la même chose, et la bienfaisance me tente trop peu pour enfreindre sur cela ses ordres..., les mouvements de mon cœur et tes désirs.
DOLMANCÉ
Ne divisons pas cette portion de sensibilité que nous avons reçue de la nature : c'est l'anéantir que de l'étendre. Que me font à moi les maux des autres ? N'ai-je donc point assez des miens, sans aller m'affliger de ceux qui me sont étrangers ? Que le foyer de cette sensibilité n'allume jamais que nos plaisirs ! soyons sensibles à tout ce qui les flattCj absolument inflexibles sur tout le reste. Il résulte de cet état de l'âme une sorte de cruauté, qui n'est quelquefois pas sans délices. On ne peut pas toujours faire le mal. Privés du plaisir qu'il donne, équivalons au moins cette sensation par la petite méchanceté piquante de ne jamais faire le bien.
EUGÉNIE
Ah ! Dieu ! comme vos leçons m'enflamment ! Je crois qu'on me tuerait plutôt maintenant que de me faire faire une bonne action I
m"^ de saint-ange
Et s'il s'en présentait une mauvaise, serais-tu de même prête à la commettre ?
EUGÉNIE
Tais-toi, séductrice ; je ne répondrai sur cela que lorsque tu auras fini de m'instruire. Il me paraît que, d'après tout ce que vous me dites, Dolmancé, rien n'est aussi indifférent sur la terre que d'y commettre le bien ou le
mal ; nos goûts, rrotre tempérament doivent seuls être respectés.
DOLMANCÉ
Ah I n'en doutez pas, Eugénie, ces mots de vice et de vertu ne nous donnent que des idées purement locales. Il n'y a aucune action, quelque singulière que vous puissiez la supposer, qui soit vraiment criminelle; aucune qui puisse réellement s'appeler vertueuse. Tout est en raison de nos mœurs et du climat que nous habitons ; ce qui fait crime ici est souvent vertu quelque cent lieues plus bas, et les vertus d'un autre hémisphère pourraient bien réversiblement être des crimes pour nous. Il n'y a pas d'horreur qui n'ait été divinisée, pas une vertu qui n'ait été flétrie. De ces diflérences purement géographiques naît le peu de cas que nous devons faire de l'estime ou du mépris des hommes, sentiments ridicules et frivoles au-dessus desquels nous devons nous mettre, au point même de préférer sans crainte leur mépris, pour peu que les actions qui nous le méritent soient de quelque volupté pour nous.
EUGÉNip
Mais il me semble pourtant qu'il doit y avoir des actions assez dangereuses, assez mauvaises en elles-mêmes, pour avoir été généralement considérées comme criminelles et punies comme telles d'un bout de l'univers à l'autre ?
m"" de saint-ange Aucune, mon amour, aucune, pas même le vol, ni l'inceste, pas même le meurtre ni le parricide.
EUGÉNIE
Quoi I ces horreurs ont pu s'excuser quelque part I
DOLMANCÉ
Elles y ont été honorées, couronnées, considérées comme d'excellentes actions, tandis qu'en d'autres lieux
172 l'œuvre du marqlis df. sade
l'humanité, la candeur, la bienfaisance, la chasteté, toutes nos vertus enfin, étaient regardées comme des monstruosités.
EUGÉNIE
Je vous prie de m'expliquer tout cela ; j'exige une courte analyse de chacun de ces crimes, en vous priant de commencer par m'expliquer d'abord votre opinion sur le libertinage des filles, ensuite sur l'adultère des femmes.
m""" de saint-ange
Ecoute-moi donc, Eugénie. Il est absurde de dire qu'aussitôt qu'une fille est hors du sein de sa mère elle doit, de ce moment, devenir la victime de la volonté de ses parents, pour rester telle jusqu'à son dernier soupir. Ce n'est pas dans un siècle où l'étendue et les droits de l'homme viennent d'être approfondis avec tant de soins que des jeunes filles doivent continuer à se croire les esclaves de leurs familles, quand il est constant que les pouvoirs de ces familles sur elles sont absolument chimériques. Ecoutons la nature sur un objet aussi intéressant, et que les lois des animaux, bien plus rapprochées d'elle, nous servent un moment d'exemples. Les devoirs paternels s'étendent-ils chez eux au delà des premiers besoins physiques ? Les fruits de la jouissance du mâle et de la femelle ne possèdent-ils pas toute leur liberté, tous leurs droits ? Sitôt qu'ils peuvent marcher et se nourrir seuls, dès cet instant les auteurs de leurs jours les connaissentils, et eux croient-ils devoir quelque chose à ceux qui leur ont donné la vie ? Non, sans doute. De quel droit les enfants des hommes sont-ils donc astreints à d'autres devoirs, et qui les fonde, ces devoirs, si ce n'est l'avarice ou l'ambition des pères ? Or, je demande s'il est juste qu'une jeune fille qui commence à sentir et à raisonner se soumette à de tels freins? N'est-ce donc pas le préjugé tout seul qui prolonge ces chaînes? Et y a-t-il rien de plus ridicule que de voir une fille de quinze ou seize ans, brûlée par des désirs qu'elle est obligée de vaincre
attendre dans des tourments pires que ceux des enfers qu'il plaise à ses parents, après avoir rendu sa jeunesse malheureuse, de sacrifier encore son âge mûr, en l'immolant à leur perfide cupidité, en l'associant, malgré elle, à un époux, ou qui n'a rien pour se faire aimer, ou qui a tout pour se faire haïr I Eh ! non, non, Eugénie, de tels liens s'anéantiront bientôt ; il faut que, la dégageant dès l'âge de raison de la maison paternelle, après lui avoir donné son éducation nationale, on la laisse maîtresse, à quinze ans, de devenir ce qu'elle voudra. Donnera-t-elle dans le vice? Eh! qu'importe! Les services que rend une fille en consentant à faire le bonheur de tous ceux qui s'adressent à elle ne sont-ils pas infiniment plus importants que ceux qu'en s'isolant elle offre à son époux? La destinée de la femme est d'être comme la chienne, comme la louve : elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d'elle. C'est visiblement outrager la destination que la nature impose aux femmes que de les enchaîner par le lien absurde d'un hymen solitaire. Espérons qu'on ouvrira les yeux, et qu'en assurant la liberté de tous les individus on n'oubliera pas le sort des malheureuses filles ; mais si elles sont assez à plaindre pour qu'on les oublie,' que, se plaçant d'ellesmêmes au-dessus de l'usage et du préjugé, elles foulent hardiment aux pieds les fers honteux dont on prétend les asservir, elles triompheront bientôt alors de la coutume et de l'opinion : l'homme, devenu plus sage parce qu'il sera plus libre, sentira l'injustice qu'il aurait à mépriser celles qu: agiront ainsi et que l'action de céder aux impulsions de la nature, regardée comme un crime chez un peuple captif, ne peut plus l'être chez un peuple libre. Pars donc de la légitimité de ces principes, Eugénie, et brise tes fers à quelque prix que ce puisse être ; méprise les vaines remontrances d'une mère imbécile, à qui tu ne dois légitimement que de la haine et du mépris. Si ton père, qui est un libertin, te désire, à la bonne heure ; qu'il jouisse de toi, mais sans t'enchaîner ; brise le joug s'il veut t'asservir ; plus d'une fille a agi de même avec son père...
Aucunes bornes à tes plaisirs que celles de tes forces ou de tes volontés ; aucune exception de lieux, de temps et de personnes ; toutes les heures, tous les endroits, tous les hommes doivent servir à tes voluptés ; la continence est une vertu impossible, dont la nature, violée dans ses droits, nous punit aussitôt par mille malheurs. Tant que les lois seront telles qu'elles sont encore aujourd'hui, usons de quelques voiles : l'opinion nous y contraint ; mais dédommageons-nous en silence de cette chasteté cruelle que nous sommes obligées d'avoir en public. Qu'une jeune fille travaille à se procurer une bonne amie, qui, libre et dans le monde, puisse secrètement lui en faire goûter les plaisirs ; qu'elle tâche, au défaut de cela, de séduire les Argus dont elle est entourée ; qu'elle les supplie de la prostituer, en leur promettant tout l'argent qu'ils pourront retirer de sa vente, ou ces Argus par eux-mêmes, ou des femmes qu'ils trouveront, et qu'on nomme maquerelles, rempliront bientôt les vues de la jeune fille ; qu'elle jette alors de la poudre aux yeux de tout ce qui l'entoure, frères, cousins, amis, parents; qu'elle se livre à tous, si cela est nécessaire pour cacher sa conduite ; qu'elle fasse même, si cela est exigé, le sacrifice de ses goûts et de ses affections ; une intrigue qui lui aura déplu, et dans laquelle elle ne sera livrée que par la politique, la mènera bientôt dans une plus agréable situation, et la voilà lancée. Mais qu'elle ne revienne plus sur les préjugés de son enfance ; menaces, exhortations, devoirs, vertus, religion, conseils, qu'elle foule tout aux pieds ; qu'elle rejette et méprise opiniâtrement tout ce qui ne tend qu'à la renchaîner, tout ce qui ne vise point, en un mot, à la livrer au sein de l'impudicité. C'est une extravagance de nos parents que ces prédictions de malheurs dans la voie du libertinage ; il y a des épines partout, mais les roses se trouvent au-dessus d'elles dans la carrière du vice ; il n'y a que dans les sentiers bourbeux de la vertu où la nature n'en fait jamais naître. Le seul écueil à redouter dans la première de ces routes, c'est l'opinion des hommes ; mais
quelle est la fille d'esprit qui, avec un peu de réflexion, ne se rendra pas supérieure à cette méprisable opinion ? Les plaisirs reçus par l'estime, Eugénie, ne sont que des plaisirs moraux, uniquement convenables à certaines têtes ; ceux de la foulerie plaisent à tous, et ces attraits séducteurs dédommagent bientôt de ce mépris illusoire auquel il est difficile d'échapper en bravant l'opinion publique, mais dont plusieurs femmes sensées se sont moquées au point de s'en composer un plaisir de plus... Eugénie..., ton corps est à toi, à toi seule ; il n'y a que toi seule au monde qui ait le droit d'en jouir et d'en faire jouir qui bon te semble. Profite du plus heureux temps de ta vie, elles ne sont que trop courtes ces heureuses années de nos plaisirs ! Si nous sommes assez heureuses pour en avoir joui, de délicieux souvenirs nous consolent et nous amusent encore dans notre vieillesse. Les avons-nous perdues !... Des regrets amers, d'afireux remords nous déchirent et se joignent au tourment de l'âge pour entourer de larmes et de ronces les funestes approches du cercueil... Aurais-tu la folie de l'immortalité? Eh bien 1... On a bientôt oublié les Lucrèce, tandis que les Théodora et les Messaline fortt les plus doux entretiens etles plus fréquents de la vie. Comment donc, Eugénie, ne pas préférer un parti qui, nous couronnant de fleurs icibas, nous laisse encore l'espoir d'un culte bien au delà du tombeau 1 Comment, dis-je, ne pas préférer ce parti à celui qui, nous faisant végéter imbécilement sur la terre, ne nous promet après notre existence que du mépris et de l'oubli ?
EUGÉNIE, à J/'" de Sainl-Ange
Ah ! cher amour, comme ces discours séducteurs enflamment ma tète et séduisent mon âme ! Je suis dans un état difficile à peindre... Et, dis-moi, pourras-tu me faire connaître quelques-unes de ces femmes... (troublée) qui me prostitueront, si je leur dis ?
m""" de saint-ange
D'ici à ce que tu aies plus d'expérience, cela ne regar-
176 l'œuvre du mahquis de sade
dera que moi seule, Eugénie ; rapporte-t'en à moi de ce soin et plus encore à toutes les précautions que je prendrai pour couvrir tes égarements ; mon frère et cet ami solide qui t'instruit seront les premiers auxquels je veux que tu te livres ; nous en trouverons d'autres après. Ne t'inquiète pas, chère amie ; je te ferai voler de plaisirs en plaisirs, je te plongerai dans une mer de délices, je t^en comblerai, mon ange, je t'en rassasierai I
EUGÉNIE, se précipilanl dans les bras de M"'" de Sainl-Ange.
Ohl ma bonne, je t'adore ; tu n'auras jamais une écolière plus soumise que moi ; mais il me semble que tu m'as fait entendre dans nos anciennes conversations qu'il était difficile qu'une jeune personne se jette dans le libertinage sans que l'époux qu'elle doit prendre après ne s'en aperçoive ?
M*"* DE SAINT-ANGE
Cela est vrai, ma chère, mais il y a des secrets qui raccommodent toutes ces brèches. Je te promets de t'en donner connaissance, et alors eusses-tu... comme Antoine, je me charge de te rendre aussi vierge que le jour où tu vins au monde.
EUGÉNIE
Ah I tues délicieuse! Allons, continue de m'instruire. Presse-toi donc en ce cas de m'apprendre quelle doit être la conduite d'une femme dans le mariage.
M°" DE SAINT-ANGE
Dans quelque état que se trouve une femme, ma chère, soit fille, soit femme, soit veuve, elle ne doit jamais avoir d'autre but, d'autre occupation, d'autre désir, que de se faire... du matin au soir; c'est pour cette unique fin que l'a créée la nature; mais si, pour remplir cet te intention, j'exige d'elle de fouler aux pieds tous les préjugés de son enfance, si je lui prescris la désobéissance la plus formelle aux
ordres de sa famille, le mépris le plus constaté de tous les conseils de ses parents, tu conviendras, Eugénie, que, de tous les freins à rompre, celui dont je lui conseillerai le plus tôt l'anéantissement sera bien sûrement celui du mariage. Considère en effet, Eugénie, une jeune fille à peine sortie de la maison paternelle ou de sa pension, ne connaissant rien, n'ayant nulle expérience, obligée de passer subitement de là dans les bras d'un homme qu'elle n'a jamais vu, obligée de jurer à cet homme, au pied des autels, une obéissance, une fidélité d'autant plus injustes qu'elle n'a souvent au fond de son cœur que le plus grand désir de lui manquer de parole. Est-il au monde, Eugénie, un sort plus affreux que celui-là? Cependant la voilà liée : que son mari lui plaise ou non, qu'il ait ou non pour elle de la tendresse ou des procédés, son honneur tient à ses serments; il est flétri si elle les enfreint ; il faut qu'elle se perde ou qu'elle traîne le joug, dût-elle en mourir de douleur. Eh I non, Eugénie, non, ce n'est point pour cette fin que nous sommes nées ; ces lois absurbes sont Pouvrage des hommes, et nous ne devons pas nous y soumettre. Le divorce même est-il capable de nous satisfaire ? Non, sans dout«. Qui nous répond de trouver plus sûrement dans de seconds liens le bonheur qui nous a fuies dans les premiers? Dédommageons-nous donc en secret de toute contrainte de nœuds si absurdes, bien certaines que nos désordres en ce genre, à quelque excès que nous puissions les porter, loin d'outrager la nature, ne sont qu'un hommage sincère que nous lui rendons ; c'est obéir à ses lois que de céder aux désirs qu'elle seule a placés dans nous; ce n'est qu'en lui résistant que nous l'outragerions. L'adultère, que les hommes regardent comme un crime..., qu'ils ont osé punir comme tel en nous arrachant la vie, l'adultère, Eugénie, n'est donc que l'acquit d'un droit à la nature, auquel les fantaisies de ces tyrans ne sauraient jamais nous soustraire. Mais n'est-il pas horrible, disent nos époux, de nous exposer à chérir comme nos enfants, à embrasser comme tels les
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fruits de vos désordres? C'est l'objection de Rousseau ; c'est, j'en conviens, la seule un peu spécieuse dont on puisse combattre l'adultère. Eh ! n'est-il pas extrêmement aisé de se livrer au libertinage sans redouter la grossesse ? N'est-il pas encore plus facile delà détruire, si par imprudence elle a lieu ? Mais, comme nous reviendrons sur cet objet, ne traitons que le fond de la question ; nous verrons que l'argument, tout spécieux qu'il paraît d'abord, n'est cependant que chimérique.
Premièrement, tant que je couche avec mon mari, tant que sa semence coule au fond de ma matrice, verrais-je dix hommes en même temps que lui, rien ne pourra jamais lui prouver que l'enfant qui naîtra ne lui appartienne pas ; il peut être à lui comme ne pas y être, et, dans le cas de l'incertitude, il ne peut ni ne doit jamais (puisqu'il a coopéré à l'existence de cette créature) se faire aucun scrupule d'avouer cette existence. Dès qu'elle peut lui appartenir, elle lui appartient, et tout homme qui se rendra malheureux par des soupçons sur cet objet le serait de même quand sa femme serait une vestale, parce qu'il est impossible de répondre d'une femme, et que celle qui a été sage dix ans peut cesser de l'être un jour. Donc, si cet époux est soupçonneux, il le sera dans tous les cas; jamais alors il ne sera sûr que l'enfant qu'il embrasse soit véritablement le sien. Or, s*Il peut être soupçonneux dans tous les cas, il n'y a aucun inconvénient à légitimer quelquefois ses soupçons; il n'en serait, pour son état de bonheur ou de malheur moral, ni plus ni moins ; donc il vaut autant que cela soit ainsi. Le voilà donc, je le suppose, dans une complète erreur ; le voilà caressant le fruit du libertinage de sa femme : où donc est le crime à cela ? Nos biens ne sont-ils pas communs ? En ce cas, quel mal fais-je en plaçant dans le ménage un enfant qui doit avoir une portion de ces biens ? Ce sera la mienne qu'il aura : il ne volera rien à mon tendre époux ; cette portion dont il va jouir, je la regarde comme prise sur ma dot ; donc, ni cet enfant, ni moi ne prenons
rien à mon mari. A quel titre, si cet enfant eût été de lui, aurait-il eu part dans mes biens ? N'est-ce point en raison de ce qu'il serait émané de moi ? Eh bien 1 il va jouir de cette part, en vertu de cette même raison d'alliance intime. C'est parce que cet enfant m'appartient que je lui dois une portion de mes richesses. Quel reproche avezvous à me faire ? Il en jouit. — Mais vous trompez votre mari ; cette fausseté est atroce. — Non, c'est un rendu, voilà tout ; je suis dupe la première des liens qu'il m'a forcée de prendre ; je m'en venge, quoi de plus simple ? — Mais il y a un outrage réel fait à l'honneur de votre mari! — Préjugé que cela! Mon libertinage ne touche mon mari en rien ; mes fautes sont personnelles. Ce prétendu déshonneur était bon il y a un siècle ; on est revenu de cette chimère aujourd'hui, et mon mari n'est pas plus flétri de mes débauches que je ne saurais l'être des siennes. Je ... avec toute la terre sans lui faire une égratignure ! Cette prétendue lésion n'est donc qu'une fable, dont l'existence est impossible. De deux choses l'une : ou mon mari est un brutal, un jaloux, ou c'est un homme délicat ; dans la première hypothèse, ce que je puis faire de mieux est de me venger' de sa conduite ; dans la seconde, je ne saurais l'affliger ; puisque je goûte des plaisirs, il sera heureux s'il est honnête; il n'y a point d'homme délicat qui ne jouisse au spectacle du bonheur de la personne qu'il adore. — Mais si vous l'aimez, voudriez-vous qu'il en fît autant ? — Ah ! malheur à la femme qui s'avisera d'être jalouse de son mari ! Qu'elle se contente de ce qu'il lui donne, si elle l'aime; mais qu'elle n'essaye pas de le contraindre ; non seulement elle n'y réussirait pas, mais elle s'en ferait détester. Si je suis raisonnable, je ne m'affligerai donc jamais des débauches de mon mari. Qu'il en fasse de même avec moi, et la paix régnera dans le ménage.
Résumons: Quels que soient les efl"ets de l'adultère, dût-i4 même introduire dans la maison des enfants qui n'appartinssent pas à l'époux, dès qu'ils sont à la femme
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ils ont des droits certains à une partie de la dot de cette femme ; l'époux, s'il en est instruit, doit les regarder comme des enfants que sa femme aurait eus d'un premier mariage; s'il ne sait rien, il ne saurait être malheureux, car on ne saurait l'être d'un mal qu'on ignore; si l'adultère n'a point de suite et qu'il soit inconnu du mari, aucun jurisconsulte ne saurait prouver, en ce cas, qu'il pourrait être un crime ; l'adultère n'est plus, de ce moment, qu'une action parfaitement indifférente pour le mari qui ne le sait pas, parfaitement bonne pour la femme qu'elle délecte; si le mari découvre l'adultère, ce n'est plus l'adultère qui est un mal alors, car il ne l'était pas tout à l'heure, et il ne saurait avoir changé de nature : il n'y a plus d'autre mal que la découverte qu'en a faite le mari : or, ce tort-là n'appartient qu'à lui seul : il ne saurait regarder la femme. Ceux qui, jadis, ont puni l'adultère étaient donc des bourreaux, des tyrans, des jaloux qui, rapportant tout à eux, s'imaginaient injustement qu'il suffisait de les offenser pour être criminelle, comme si une injure personnelle devait jamais se considérer comme un crime, et comme si l'on pouvait justement appeler crime une action qui, loin d'outrager la nature et la société, sert évidemment l'une et l'autre. Il est cependant des cas où l'adultère, facile à prouver, devient plus embarrassant pour la femme, sans être, pour cela, plus criminel : c'est, par exemple, celui où l'époux se trouve ou dans l'impuissance ou sujet à des goûts contraires à la population. Comme elle jouit, et que son mari ne jouit jamais, sans doute alors ses déportements deviennent plus ostensibles ; mais doit-elle se gêner pour cela ? Non, sans doute. La seule précaution qu'elle doive employer est de ne pas faire d'enfants ou de se faire avorter si ses précautions viennent à la tromper. Si c'est par raison de goûts antiphysiques qu'elle est contrainte à se dédommager des négligences de son mari, il faut d'abord qu'elle le satisfasse sans répugnance dans ses goûts, de quelque nature qu'ils puissent être; qu'ensuite elle lui
fasse entendre que de pareilles complaisances méritent bien quelques égards ; qu'elle demande une liberté entière en raison de ce qu'elle accorde ; alors le mari refuse ou consent ; s'il consent, comme a fait le mien, on s'en donne à l'aise, en redoublant de soins et de condescendance à ses caprices; s'il refuse, on épaissit les voiles et Ton... tranquillement à leur ombre. Est-il impuissant ? On se sépare, mais, dans tous les cas, on s'en donne. Elle est bien dupe la femme que des nœuds aussi absurdes que ceux de l'hymen empêchent de se livrer à ses penchants, qui craint ou la grossesse, ou les outrages de son époux, ou les taches, plus vaines encore, à sa réputation ! Tu viens de le voir, Eugénie, oui, tu viens de sentir comme elle est dupée... comme elle immole bassement aux plus ridicules préjugés et son bonheur et toutes les délices de la vie... Un peu de fausse gloire, quelques frivoles espérances religieuses la dédommageront-elles de ses sacrifices ? Non, non, et la vertu, le vice, tout se confond dans le cercueil. Le public, au bout de quelques années, exalte-t-il plus les uns qu'il ne condamne les autres ? Eh ! non, encore une fois non, et la, malheureuse, ayant vécu sans plaisir, expire, hélas I sans dédommagement.
EUGÉNIE
Comme tu me persuades^ mon ange ! comme tu triomphes de mes préjugés ! comme tu détruis tous les faux principes que ma mère avait mis en moi ! Ah 1 je voudrais être mariée demain pour mettre aussitôt tes maximes en usage. Qu'elles sont séduisantes! qu'elles sont vraies ! et combien je les aime 1
L'Inceste, le Meurtre
EUGÉNIE
Maïs l'inceste n'est-il pas un crime ?
DOLMANCÉ
Pourrait-on regarder comme tels les plus douces unions de la nature, celles qu'elle nous prescrit et nous conseille le mieux! Raisonnez un moment, Eugénie: comment l'espèce humaine, après les grands malheurs qu'éprouva notre globe, put-elle autrement se reproduire que par l'inceste ? N'en trouvons-nous pas l'exemple et la preuve même dans les livres respectés par le christianisme ? Les familles d'Adam et de Noé purent-elles autrement se perpétuer que par ce moyen ? Fouillez, compulsez les mœurs de l'univers : partout vous y verrez l'inceste autorisé, regardé comme une loi sage et faite pour cimenter les liens de famille. Si l'amour, en un mot, naît de la ressemblance, où peut-elle être plus parfaite qu'entre frère et sœur, qu'entre père et fille? Une politique mal entendue, produite par la crainte de rendre certaines familles trop puissantes, interdit l'inceste dans nos mœurs ; mais ne nous abusons pas au point de prendre pour une loi de la nature ce qui n'est dicté que par l'intérêt ou par l'ambition ; sondons nos cœurs; c'est toujours là où je renvoie nos pédants moralistes; interrogeons cet organe sacré, et nous reconnaîtrons qu'il n'est rien de plus délicat que l'union charnelle des familles ; cessons de n. us aveugler
sur les sentiments d'un frère pour sa sœur, d'un père pour sa fille. En vain, l'un et l'autre les déguisent-ils sous le voile d'une légitime tendresse : le plus violent amour est l'unique sentiment qui les enflamme, c'est le seul que la nature ait mis dans leurs cœurs. Doublons, triplons donc, sans rien craindre, ces délicieux incestes et croyons que plus l'objet de nos désirs nous appartiendra de près, plus nous aurons de charmes à en jouir. Un de mes amis vit habituellement avec la fille qu'il a eue de sa propre mère ; il n'y a pas huit jours qu'il dépucela un garçon de treize ans, fruit de son commerce avec cette fille; dans quelques années, ce même jeune homme épousera sa mère : ce sont les vœux de mon ami ; il leur fait un sort analogue à ses projets, et ses intentions, je le sais, sont de jouir encore des fruits qui naîtront de cet hymen ; il est jeune et peut l'espérer. Voyez, tendre Eugénie, de quelle quantité d'incestes et de crimes se serait souillé cet honnête ami s'il y avait quelque chose de vrai dans le préjugé qui nous fait admettre du mal de ces liaisons. En un mot, sur toutes ces choses, je pars, moi, toujours d'un principe : si la nature défendait les jouissances incestueuses, les pollutions, etc., permettrait-elle que nous y trouvassions autant de plaisir ? Il est impossible qu'elle puisse tolérer ce qui l'outrage véritablement.
EUGÉNIE
Oh! mes divins instituteurs, je vois bien que, d'après vos principes, il est très peu de crimes sur la terre, et que nous pouvons nous livrer en paix à tous nos désirs, quelque singuliers qu'ils puissent paraître aux sots, qui, s'ofTensant et s'alarmant de tout, prennent imbécilement les institutions sociales pour les divines lois de la nature. Mais cependant, mes amis, n'admettez-vous pas au moins qu'il existe de certaines actions absolument révoltantes et décidément criminelles, quoique dictées par la nature ? Je veux bien convenir avec vous que cette nature, aussi singulière dans les productions qu'elle crée que variée
184 l'œuvre du marquis de sade
dans les penchants qu^elle nous donne, nous porte quelquefois à des actions cruelles ; mais si, livrés à cette dépravation, nous cédions aux inspirations de cette bizarre nature au point d'attenter, je le suppose, à la vie de nos semblables, vous m'accorderez bien, au moins je l'espère, que cette action serait un crime ?
DOLMANCÉ
Il s'en faut bien, Eugénie, que nous puissions vous accorder une telle chose. La destruction étant une des premières lois de la nature, rien de ce qui détruit ne saurait être un crime. Comment une action qui sert aussi bien la nature pourrait-elle jamais l'outrager? Cette destruction, dont l'homme se flatte, n'est d'ailleurs qu'une chimère ; le meurtre n'est point une destruction ; celui qui le commet ne fait que varier les formes ; il rend à la nature des éléments dont la main de cette nature habile se sert aussitôt pour récompenser d'autres êtres ; or, comme les créations ne peuvent être que des jouissances pour celui qui s'y livre, le meurtrier en prépare donc une à la nature; il lui fournit des matériaux qu'elle emploie sur-le-champ, et l'action que des sots ont eu la folie de blâmer ne devient plus qu'un mérite aux yeux de cette agente universelle. C'est notre orgueil qui s'avise d'ériger le meurtre en crime. Nous estimant les premières créatures de l'univers, nous avons sottement imaginé que toute lésion qu'endurerait cette sublime créature devrait nécessairement être un crime énorme ; nous avons cru que la nature périrait si notre merveilleuse espèce venait à s'anéantir sur ce globe, tandis que l'entière destruction de cette espèce, en rendant à la nature la faculté créatrice qu'elle nous cède, lui redonnerait une énergie que nous lui enlevons en propageant ; mais quelle inconséquence, Eugénie 1 Eh quoi ! un souverain ambitieux pourra détruire à son aise et sans le moindre scrupule les ennemis qui nuisent à ses projets de grandeur ?... Des lois cruelles..., arbitraires, impérieuses, pourront de même
assassiner chaque siècle des millions d'individus, et nous, faibles et malheureux particuliers, nous ne pourrons pas sacrifier un seul être à nos vengeances ou à nos caprices ? Est-il rien de si barbare, de si ridiculement étrange, et ne devons-nous pas, sous le voile du plus profond mystère, nous venger amplement de cette ineptie ?
EUGÉNIE
Assurément... Oh I comme votre morale est séduisante, et comme je la goûte I... Mais, dites-moi... Dolmancé... là, bien en conscience, ne vous seriez-vous pas quelquefois satisfait de ce genre ?
DOLMANCÉ
Ne me forcez pas à vous dévoiler mes fautes : leur nombre et leur espèce me contraindraient trop à rougir. Je vous les avouerai peut-être un jour.
m"' de saint-ange
Dirigeant le glaive des lois, le scélérat s'en est souvent servi pour satisfaire à ses passions.
DOLMANCÉ
Puissé-je n'avoir pas d'autres reproches à me faire I
m"' de SAINT-ANGE, luî SQUlant OU COl
Homme divin... je vous adore I Qu^il faut avoir d'esprit et de courage pour avoir, comme vous, goûté tous les plaisirs! C'est à l'homme de génie seul qu'est réservé l'honneur de briser tous les freins de l'ignorance et de la stupidité.
La Sodomie, l'Amour, l'Amitié, la Reconnaissance, les Lois
EUGENIE
Voyons, voyons, monsieur, comment votre philosophie explique cette sorte de délit. Il est affreux, n*est-ce pas ?
DOLMANCE
Commencez à partir d'un point, Eugénie, c'est que rien n'est affreux en libertinage, parce que tout ce que le libertinage inspire l'est également par la nature ; les actions les plus extraordinaires, les plus bizarres, celles qui paraissent choquer le plus évidemment toutes les lois, toutes les institutions humaines (car pour le ciel, je n'en parle pas), eh bien, Eugénie, celles-là même ne sont point affreuses, et il n'en est pas une d'elles qui ne puisse se démontrer dans la nature; il est certain que celle dont vous me parlez, belle Eugénie, est la même relativement à laquelle on trouve une fable si singulière dans le plat roman de l'Ecriture Sainte, fastidieuse compilation d'un juif ignorant pendant la captivité de Babylone ; mais il est faux, hors de toute vraisemblance, que ce soit en punition de ces écarts que ces villes ou plutôt ces bourgades aient péri par le feu: placées sur le cratère de quelques anciens volcans, Sodome, Gomorrhe périrent comme ces villes de l'Italie qu'engloutirent les laves du Vésuve; voilà tout le miracle, et ce fut pourtant de cet événement t^ut simple que ''on partit pour inventer
I,A PHII.OSOPIIIK DANS I,R BOUDOtR 187
barbarement le supplice du feu contre les malheureux humains qui se livraient dans une partie de l'Europe à cette naturelle fantaisie.
EUGÉNIE
Oh I naturelle I
DOLMANCé
Oui, naturelle, je le soutiens ; la nature n'a pas deux voix, dont l'une fasse journellement le métier de condamner ce que l'autre inspire, et il est bien certain que ce n^est que par son organe que les hommes entichés de cette manie reçoivent les impressions qui les y portent. Ceux qui veulent proscrire ou condamner ce goût prétendent qu'il nuit à la population. Qu'ils sont plats ces imbéciles qui n'ont jamais que cette idée de population dans la tête et qui ne voient jamais que du crime à tout ce qui s'éloigne de là 1 Est-il donc démontré que la nature ait de cette population un aussi grand besoin qu'ils voudraient nous le faire croire ? Est-il bien certain qu'on l'outrage chaque fois qu'on s'écarte de cette stupide propagation ? Scrutons un instant, pour nous en convaincre, et sa marche et ses lois. Si la nature ne faisait que créer et qu'elle ne détruisît jamais, je pourrais croire avec ces fastidieux sophistes que le plus sublime de tous les actes serait de travailler sans cesse à celui qui produit, et je leur accorderais à la suite de cela que le refus de produire devait nécessairement être un crime ; le plus léger coup d'oeil sur les opérations de la nature ne prouve-t-il pas que les créations, les destructions se succèdent, que l'une et l'autre de ces opérations se lient et s'enchaînent même si intimement qu'il devient impossible que l'une puisse agir sans l'autre? que rien ne naîtrait, rien ne se régénérerait sans des destructions ? La destruction est donc une des lois de la nature comme la création. Ce principe admis, comment puis-je otl'enser cette nature en refusant de créer ? ce qui, à supposer un mal à cette action, en de-
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viendrait un infiniment moins grand, sans doute, que celui de détruire, qui pourtant se trouve dans ses lois, ainsi que je viens de le prouver. Si, d'un côté, j'admets donc le penchant que la nature me donne à cette perte, que j'examine, de l'autre, qu'il lui est nécessaire et que je ne fais qu'entrer dans ses vues en m'y livrant, où sera le crime, alors, je vous le demande? Mais, vous objectent encore les sots et les populateurs, ce qui est synonyme, ce sperme productif ne peut être placé dans vos reins à aucun autre tisage que pour celui de la propagation ; l'en détourner est une ofTense. Je viens d'abord de prouver que non, puisque cette perte n'équivaudrait même pas à une destruction bien plus importante que la perte, ne serait pas elle-même un crime. Secondement, il est faux que la nature veuille que cette liqueur spermatique soit absolument et entièrement destinée à produire ; si cela était, non seulement elle ne permettrait pas que cet écoulement eût lieu dans tout autre cas, comme nous le prouve l'expérience, puisque nous la perdons quand nous voulons et où nous voulons, et ensuite elle s'opposerait à ce que ces pertes eussent lieu sans coït, comme il arrive, et dans nos souvenirs ; avare d'une liqueur aussi précieuse, ce ne serait jamais que dans le vase de la propagation qu'elle en permettrait l'écoulement ; elle ne voudrait assurément pas que cette volupté, dont elle nous couronne alors, pût être ressentie quand nous détournerions l'hommage ; car il ne serait pas raisonnable de supposer qu'elle consentît à nous donner du plaisir, même au moment où nous l'accablerions d'outrages. Allons plus loin : si les femmes n'étaient nées que pour produire, ce qui serait assurément si cette production était si chère à la nature, arriverait-il que sur la plus longue vie d'une femme il ne se trouve cependant que sept ans, toute déduction faite où elle soit en état de donner la vie à son semblable ? Quoi ! la nature est avide de propagations ; tout ce qui ne tend pas à ce but l'offense, et, sur cent ans de vie, le sexe destiné à produire ne le pourra que pendant sept ans ! La
nature ne veut que des propagations, et la semence qu'elle prête à l'homme pour servir ces propagations se perd tant qu'il plaît à l'homme I II trouve le même plaisir à cette perte qu'à l'emploi utile, et jamais le moindre inconvénient !...
Cessons, mes amis, cessons de croire à de telles absurdités ; elles font frémir le bon sens. Ah 1 loin d'outrager la nature, persuadons-nous bien, au contraire, que le sodomite et la tribade la servent en se refusant opiniâtrement à une conjonction dont il ne résulte qu'une progéniture fastidieuse pour elle. Cette propagation, ne nous trompons point, ne fut jamais une de ses lois, mais une tolérance tout au plus, je vous l'ai dit. Eh 1 que lui importe que la race des hommes s'éteigne ou s'anéantisse sur la terre ! Elle rit de notre orgueil à nous persuader que tout finirait si ce malheur avait lieu I Mais elle ne s'en apercevrait seulement pas.
S'imagine-t-on qu'il n'y ait pas déjà des races éteintes? Buffon en compte plusieurs, et la nature, muette à une perte aussi précieuse, ne s'en aperçoit seulement pas. L'espèce entière s'anéantirait que l'air n'en serait ni moins pur, l'astre ni moins brillant, la marche de l'univers moins exacte.
Qu'il fallait d'imbécillité cependant pour croire que notre espèce est tellement utile au monde que celui qui ne travaillerait pas à la propager ou qui troublerait cette propagation deviendrait nécessairement un criminel ! Cessons de nous aveugler à ce point, et que l'exemple des peuples plus raisonnables que nous serve à nous persuader de nos erreurs. Il n'y a pas un seul coin sur la terre où ce prétendu crime de sodomie n'ait eu des temples et des sectateurs. Les Grecs, qui en faisaient pour ainsi dire une vertu, lui érigèrent une statue sous le nom de Vénus Callipyge ; Rome envoya chercher des lois à Athènes, et elle en rapporta ce goût divin. Quel progrès ne lui voyons-nous faire sous les empereurs ? A l'abri des aigles romaines, il s'étend d'un bout de la terre
190 l'œuvre du marquis de SADE
à l'autre ; à la destruction de l'empire, il se réfugie près de la tiare, il suit les arts en Italie, il nous parvient quand nous nous poliçons. Découvrons-nous un hémisphère, nous y trouvons la sodomie. Cook mouille dans un nouveau monde : elle y règne. Si nos ballons eussent été dans la lune, elle s'y serait trouvée de même. Goût délicieux I enfant de la nature et du plaisir, vous devez être partout où se trouveront les hommes ; et partout où l'on vous aura connu, l'on vous érigera des autels I... Eh bien, petit ange, es-tu convertie ? cesses-tu de croire que la sodomie soit un crime ?
EUGÉNIE
Et quand elle en serait un, que m'importe? Ne m'avezvous pas démontré le néant des crimes ? Il est bien peu d'actions maintenant qui soient criminelles à mes yeux.
DOLMANCÉ
Il n'est de crime à rien, chère fille, à quoi que ce soit au monde ; la plus monstrueuse des actions n'a-t-elle pas un côté par lequel elle nous est propice ?
EUGÉNIE
Qui en doute ?
DOLMANCÉ
Eh bien! de ce moment elle cesse d'être un crime; car pour que ce qui sert l'un en nuisant à l'autre fût un crime, il faudrait démontrer que l'être lésé est plus précieux à la nature que l'être servi ; or, tous les individus étant égaux aux yeux de la nature, cette prédilection est impossible ; donc l'action qui sert l'un en nuisant à l'autre est d'une indiflerence parfaite à la nature.
EUGÉNIE
Mais si l'action nuisait à une très grande quantité
d'individus et qu'elle ne nous rapportât à nous qu'une très légère dose de plaisir, ne serait-il pas affreux de s'y livrer alors ?
DOLMANCÉ ''
Pas davantage, parce qu'il n'y a aucune comparaison entre ce qu'éprouvent les autres et ce que nous ressentons ; la plus forte dose de douleur chez les autres doit assurément être nulle pour nous, et le plus léger chatouillement de plaisir éprouvé par nous nous touche ; donc nous devons, à quel prix que ce soit, préférer ce léger chatouillement qui nous délecte à cette somme immense de malheurs d'autrui, qui ne saurait nous atteindre ; mais s'il arrive, au contraire, que la singularité de nos organes, une construction bizarre nous rendent agréables les douleurs du prochain, ainsi que cela arrive souvent, qui doute alors que nous ne devions incontestablement préférer cette douleur d'autrui qui nous amuse à l'absence de cette douleur qui deviendrait une privation pour nous ? La source de toutes nos erreurs en morale vient de l'admission ridicule de ce fil de fraternité qu'inventèrent les chrétiens dans leur siècle d'infortune et de détresse. Contraints à mendier la pitié des autres, il n'était pas maladroit d'établir qu'ils étaient tous frères. Comment refuser des secours d'après un telle hypothèse? Mais il est impossible d'admettre cette doctrine. Ne naissons-nous pas tous isolés ; je dis plus, tous ennemis les uns des autres ? tous dans un état de guerre perpétuelle et réciproque ? Or, je vous demande si cela serait, dans la supposition que les vertus, exigées par ce prétendu fil de fraternité, fussent réellement dans la nature ? Si sa voix les inspirait aux hommes, ils les éprouveraient en naissant. Dès lors la pitié, la bienfaisance, l'humanité seraient des vertus naturelles, dont il serait impossible de se défendre et qui rendraient cet état primitif de l'homme sauvage totalement contraire à ce que nous voyons.
192 l'œuvre du marquis de sade
EUGÉNIE
Mais si, comme vous le dites, la nature fait naître les hommes isolés, 'tous indépendamment les uns des autres, au moins m'accorderez-vous que les besoins, en les rapprochant, ont dû nécessairement établir quelques liens entre eux ; de là, ceux du sang nés de leur alliance réciproque, ceux de l'amour, de l'amitié, de la reconnaissance ; vous respecterez au moins ceux-là, j'espère ?
BOLMANCÉ
Pas plus que les autres, en vérité ; mais analysons-les, je le veux : un coup d'oeil rapide, Eugénie, sur chacun en particulier.
Direz-vous, par exemple, que le besoin de me marier, ou pour voir prolonger ma race, ou pour arranger ma fortune, doit établir des liens indissolubles ou sacrés avec l'objet auquel je m'allie ? Ne serait-ce pas, je vous le demande, une absurdité que de soutenir cela ? Tant que dure l'acte du coït, je peux, sans doute, avoir besoin de cet objet pour y participer ; mais sitôt qu'il est satisfait, que reste-t-il, je vous prie, entre lui et moi ? et quelle obligation réelle enchaînera à lui ou à moi les résultats de ce coït ? Ces derniers liens furent les fruits de la frayeur qu'eurent les parents d'être abandonnés dans leur vieillesse, et les soins intéressés qu'ils ont de nous dans notre enfance ne sont que pour mériter ensuite les mêmes attentions dans leur dernier âge.
Cessons d'être la dupe de tout cela : nous ne devons rien à nos parents... pas la moindre chose, Eugénie, et comme c'est bien moins pour nous que pour eux qu'ils ont travaillé, il nous est permis de les détester et de nous en défaire même si leur procédé nous irrite ; nous ne devons les aimer que s'ils agissent bien avec nous, et cette tendresse alors ne doit pas avoir un degré de plus que celle que nous aurions pour d'autres amis, parce que les droits de la naissance n'établissent rien, ne fondent rien,
et qu'en les scrutant avec sagesse et réflexion nous n'y trouverions sûrement que des raisons de haine pour ceux qui, ne songeant qu'à leurs désirs, ne nous ont donné souvent qu'une existence malheureuse ou malsaine.
Vous me parliez des liens d'amour, Eugénie; puissiezvous jamais ne les connaître! Ah! qu'un tel sentiment, pour le bonheur que je vous souhaite, n'approche jamais de votre cœur ! Qu'est-ce que l'amour ? On ne peut le considérer, ce me semble, que comme l'effet résultatif des qualités d'un bel objet sur nous ; ces effets nous transportent, ils nous enflamment ; si nous possédons cet objet, nous voilà contents ; s'il nous est impossible de l'avoir, nous nous désespérons. Mais quelle est la base de ce sentiment ? le désir. Quelles sont les suites de ce sentiment ? la folie. Tenons-nous-en donc au motif et garantissons-nous des effets. Le motif est de posséder l'objet ; eh bien ! tâchons de réussir, mais avec sagesse ; jouissons-en dès que nous l'avons ; consolons-nous dans le cas contraire ; mille autres objets semblables et souvent bien meilleurs, nous consoleront de la perte de celui-là ; tous les hommes, toutes les femmes se ressemblent ; il n'y a point d'amour qui résiste aux effets d'une réflexion saine. Oh ! quelle duperie que cette ivresse qui, absorbant en nous le résultat des sens, nous met dans un tel état que nous ne voyons plus, que nous n'existons plus que par cet objet follement adoré 1 Est-ce donc là vivre ? N'est-ce pas bien plutôt se priver volontairement de toutes les douceurs de la vie ? N'est-ce pas vouloir rester dans une fièvre brûlante qui nous absorbe et qui nous dévore sans nous laisser d'autre bonheur que des jouissances métaphysiques si ressemblantes aux effets de la folie ? Si nous devions toujours l'aimer, cet objet adorable, s'il était certain que nous ne dussions jamais l'abandonner, ce serait encore une extravagance sans doute, mais excusable au moins. Cela arrivet-il? A-t-on beaucoup d'exemples de ces liaisons éternelles qui ne se sont jamais démenties? Quelques mois de jouissanceS) remettant l'objet à sa véritable place, nous font
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rougir de l'encens que nous avons brûlé sur ses autels, et nous arrivons souvent à ne pas même concevoir qu'il ait pu nous séduire à ce point.
O 1 filles voluptueuses, livrez-nous donc vos corps tant que vous le pourrez 1... Divertissez-vous, voilà l'essentiel ; mais fuyez avec soin l'amour. Il n'y a rien de bon que son physique, disait le naturaliste Buffon, et ce n'était pas sur cela seul qu'il raisonnait en bon philosophe. Je le répète, amusez-vous, mais n'aimez point. Les femmes ne sont pas faites pour un seul homme, c'est pour tous que les a créées la nature. N'écoutant que cette voix sacrée, qu'elles se livrent indifféremment à tous ceux qui veulent d'elles. Toujours putains, jamais amantes, fuyant l'amour» adorant le plaisir, ce ne seront plus que des roses qu'elles trouveront dans la carrière de la vie ; ce ne seront plus que des fleurs qu'elles nous prodigueront 1...
La dernière partie de mon analyse porte donc sur les liens de l'amitié et sur ceux de la reconnaissance. Respectons les premiers, j'y consens, tant qu'ils nous sont utiles ; gardons nos amis tant qu'ils nous servent ; oublions-les dès que nous n'en tirons plus rien ; ce n'est jamais que pour soi qu'il faut aimer les gens ; les aimer pour euxmêmes n'est qu'une duperie ; jamais il n'est dans la nature d'inspirer aux hommes d'autres mouvements, d'autres sentiments que ceux qui doivent leur être bons à quelque chose ; rien n'est égoïste comme la nature : soyons-le donc aussi si nous voulons accomplir ses lois.
Quant à la reconnaissance, Eugénie, c'est le plus faible de tous les liens sans doute. Est-ce donc pour nous que les hommes nous obligent ? N'en croyons rien, ma chère ; c'est par ostentation, par orgueil. N'est-il donc pas humiliant, dès lors, de devenir ainsi le jouet de l'amourpropre des autres ? ne l'est-il pas encore davantage d'être obligé ? Rien de plus à charge qu'un bienfait reçu. Point de milieu : il faut le rendre ou en être avili. Les âmes fieras se font mal au poids du bienfait ; il pèse sur elles
avec tant de violence que le seul sentiment qu'elles exhalent est de la haine pour le bienfaiteur.
Quels sont donc maintenant, à votre avis, les liens qui suppléent à l'isolement où nous a créés la nature? Quels sont ceux qui doivent établir des rapports entre les hommes ?
A quels titres les aimerons-nous, les chérirons-nous, les préférerons-nous à nous-mêmes PDequel droit soulageronsnous leur infortune? Où sera maintenant dans nos âmes le berceau de belles et inutiles vertus de bienfaisance, d'humanité, de charité, indiquées dans le code absurde de quelques religions imbéciles qui, prêchéespar des imposteurs ou par des mendiants, durent nécessairement conseiller ce qui pouvait les soutenir ou les tolérer ?
Eh bien I Eugénie, admettez-vous encore quelque chose de sacré parmi les hommes? Concevez-vous quelques raisons de ne pas toujours nous préférer à eux ?
EUGÉNIE
Ces leçons, que mon cœur devance, me flattent trop pour que mon esprit les récuse.
DOLMANCÉ
Elles sont dans la nature, Eugénie ; la seule approbation que tu leur donnes le prouve ; à peine éclose de son sein, comment ce que tu sens pourrait-il être le fruit de la corruption ?
EUGÉNIE
Mais toutes les erreurs que vous préconisez sont dans la nature, pourquoi les lois s'y opposent-elles ?
DOLMANCÉ
Parce que les lois ne sont pas faites pour le particulier, mais pour le général, ce qui les met dans une perpétuelle contradiction a vecl'intérêt personnel, attendu que l'intérêt personnel l'est toujours avec l'intérêt général. Mais les lois, bonnes pour la société, sont très mauvaises pour l'individu qui la compose ; car, pour une fois qu'elles le protf^genl
196 l'œuvre du marquis de sade
ou le garantissent, elles le gênent et le captivent les trois quarts de sa vie ; aussi l'homme sage et plein de mépris pour elles les tolère-t-il comme il fait des serpents et des vipères qui, bien qu'ils blessent ou qu'ils empoisonnent, servent pourtant quelquefois dans la médecine ; il se garantira des lois comme il le fera de ces bêtes venimeuses ; il s'en mettra à l'abri par des précautions, par des mystères, toutes choses faciles à la sagesse et à la prudence.
Français ! encore un effort, si vous voulez être Républicains
EUGÉNIE
Allons, je vous pardonne et je dois respecter des principes qui conduisent à des égarements. Comment ne les adopterais-je pas, moi qui ne veux plus vivre que dans le crime? Asseyons-nous et jasons un instant ; je n'en puis plus. Continuez mon instruction, Dolmancé, et dites-moi quelque chose qui me console des excès où me voilà livrée ; éteignez mes remords ; encouragez-moi.
m""" de saint-ange Cela est juste, il faut qu'un peu de théorie succède à la pratique : c'est le moyen d'en'faire une écolière parfaite.
DOLMANCÉ
Eh bien 1 quel est l'objet, Eugénie, sur lequel vous voulez qu'on vous entretienne?
EUGÉNIE
Je voudrais savoir si les mœurs sont vraiment nécessaires dans un gouvernement, si leur influence est de quelque poids sur le génie d'une nation.
DOLMANCÉ
Ah I parbleu, en partant ce matin, j'ai acheté au palais de l'Egalité une brochure qui, s'il en faut croire le titre, doit nécessairement répondre à votre question... A peine sort-elle de la presse I
198 l'œuvre nu marquis de sade
M DE SAINT-ANGE
Voyons. (Elle lit : Français, encore un eff'orl, si vous voulez être républicains.) Voilà, sur ma parole, un singulier titre ; il promet. Chevalier, toi qui possèdes un bel organe, lis-nous cela.
DOLMANCÉ
Ou je me trompe, ou cela doit parfaitement répondre à la question d'Eugénie.
EUGÉNIE
Assurément.
m"* de saint-ange
Sors, Augustin, ceci n'est pas fait pour toi ; mais ne t'éloigne pas ; nous sonnerons dès qu'il faudra que tu reparaisses.
LE CHEVALIER
Je commence.