‹ Œuvres du Marquis de SadeChapitre 11 sur 18 · LE CHEVALIER DE MIRVEL · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DE MIRVEL

Il arrivera à quatre heures précises, nous ne dînons qu'à sept : nous aurons, comme tu vois, tout le temps de jaser.

m"" de saint-ange

Sais-tu, mon frère, que je me repens un peu et de ma curiosité et de tous les projets obscènes formés pour aujourd'hui ? En vérité, mon ami, tu es trop indulgent ; plus je devrais être raisonnable, plus ma maudite tète s'irrite et devient libertine : tu me passes tout ; cela ne sert qu'à me gâter... A vingt-six ans, je devrais être déjà dévote, et je ne suis encore que la plus débordée des femmes... On n'a pas d'idée de ce que je conçois, mon ami, de ce que je voudrais faire. J'imaginais qu'en me tenant aux femmes cela me rendrait sage ; que mes désirs concentrés dans mon sexe ne s'exhaleraient plus vers le vôtre ; projets chimériques, mon ami ; les plaisirs dont je voulais me priver ne sont venus s'offrir qu'avec plus d'ardeur à mon esprit, et j'ai vu que, quand on était, comme moi, née pour le libertinage, il était devenu inutile de songer à s'imposer des freins : de fougueux

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désirs les brisent bientôt. Enfin, mon cher, je suis un animal amphibie ; j'aime tout, je m'amuse de tout, je veux réunir tous les genres; mais avoue-le, mon frère, n'est-ce pas une extravagance complète à moi que de vouloir connaître ce singulier Dolmancé qui, de ses jours, dis-tu, n'a pu voir une femme comme l'usage le prescrit, qui, sodomite par principe, non seulement est idolâtre de son sexe, mais ne cède même au nôtre que sous la clause spéciale de lui livrer les attraits chéris dont il est accoutumé de se servir chez les hommes ! Vois, mon frère, quelle est ma bizarre fantaisie ! Je veux être le Ganymède de ce nouveau Jupiter, je veux jouir de ses goûts, de ses débauches, je veux être la victime de ses erreurs ; jusqu'à présent, tu le sais, mon cher, je ne me suis livrée ainsi qu'à toi, par complaisance, ou à quelqu'un de mes gens qui, payé pour me traiter de cette façon, ne s'y prêtait que par intérêt ; aujourd'hui, ce n'est plus la complaisance, ni le caprice, c'est le goût seul qui me détermine... Je crois, entre les procédés qui m'ont asservie et ceux qui vont m'asservir, à cette manie bizarre une inconcevable différence, et je veux la connaître. Peins-moi ton Dolmancé, je t'en conjure, afin que je l'aie bien dans la tête avant que de le voir arriver, car tu. sais que je ne le connais que pour l'avoir rencontré l'autre jour dans une maison où je ne fus que quelques minutes avec lui.

LE CHEVALIER

Dolmancé, ma sœur, vient d'atteindre sa trente-sixième année; il est grand, d'une fort belle figure, des yeux très vifs et très spirituels, mais quelque chose d'un peu dur et d'un peu méchant se peint malgré lui dans ses traits ; il a les plus belles dents du monde, un peu de mollesse dans la taille et dans la tournure, par l'habitude, sans doute, qu'il a de prendre si souvent des airs féminins ; il est d'une élégance extrême, une jolie voix, des talents, et principalement beaucoup de philosophie dans l'esprit.

m"' de saint-ange Il ne croit pas en Dieu, j'espère ?

LE CHEVALIER

Ah ! que dis-tu là ? c'est le plus célèbre athée, l'homme le plus immoral... Oh! c'est bien la corruption la plus complète et la plus entière, l'individu le plus méchant et le plus scélérat qui puisse exister.

m""' de saint-ange

Comme tout cela m'échauffe I je vais rafïoler de cet homme ; et ses goûts, mon frère ?

le chevalier

Tu le sais, les délices de Sodome lui sont aussi chères comme agent que comme patient ; il n'aime que les hommes dans ses plaisirs, et si quelquefois néanmoins il consent à essayer des femmes, ce n'est qu'aux conditions qu'elles seront assez complaisantes pour changer de sexe avec lui. Je lui ai parlé de toi^ je l'ai prévenu de tes intentions ; il accepte et t'avertit à son tour des clauses du marché. Je t'en préviens, ma sœur, il te refusera tout net si tu prétends l'engager à autre chose : « Ce que je consens à faire avec votre sœur est, prétend-il, une licence... une incartade dont on ne se souille que rarement et avec beaucoup de précautions. »

m"' de saint-ange

Se souiller/... des précautions ! yalmek la folie le langage de ces aimables gens ! Entre nous autres femmes, nous avons aussi de ces mots exclusifs qui prouvent, comme ceux-là, l'horreur profonde dont elles sont pénétrées pour tout ce qui ne tient pas au culte admis... Eh ! dis-moi, mon cher, il t'a eu ? Avec ta délicieuse figure et tes vingt ans, on peut, je crois, captiver un tel homme I

156 l'œuvre du mahquis de sade

LE CHEVALIER

Je ne te cacherai point mes extravagances avec lui : tu as trop d'esprit pour les blâmer. Dans le fait, j'aime les femmes, moi, et je ne me livre à ces goûts bizarres que quand un homme aimable m'en presse. Il n'y a rien que je ne fasse alors. Je suis loin de cette morgue ridicule qui fait croire à nos jeunes freluquets qu'il faut répondre par des coups de canne à de semblables propositions ; l'homme est-il le maître de ses goûts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers, mais les insulter, jamais : leur tort est celui de la nature ; ils n'étaient pas plus les maîtres d'arriver au monde avec des goûts différents que nous ne le sommes de naître bancal ou bien fait. Un homme vous dit-il d'ailleurs une chose désagréable en vous témoignant le désir qu'il a de jouir avec vous ? Non, sans doute ; c'est un compliment qu'il vous fait : pourquoi donc y répondre par des injures ou des insultes ? Il n'y a que les sots qui puissent penser ainsi ; jamais un homme raisonnable ne parlera sur cette matière différemment que je ne fais ; mais c'est que le monde est peuplé de plats imbéciles qui croient que c'est leur manquer que de leur avouer qu'on les trouve propres à des plaisirs, et qui, gâtés par les femmes, toujours jalouses, ce qui a l'air d'attenter à leurs droits, s'imaginent être les don Quichottes de ces droits ordinaires en brutalisant ceux qui n'en reconnaissent pas toute l'étendue.

Portrait d'Eugénie

DE SAINT-ANGE

Eh bien, mon cher amour, pour récompenser aujourd'hui ta délicate complaisance, je vais livrer à tes ardeurs une jeune fille vierge et plus belle que l'Amour.

Ll<: CHEVALIER

C.ommentI avec Dolmancé... tu fais venir une femme chez toi ?

m""" de SAINT-ANGE

Il s'agît d'une éducation ; c'est une petite fille que j'ai connue au couvent l'automne dernier, pendant que mon mari était aux eaux. Là, nous ne pûmes rien, nous n'osâmes rien, trop d'yeux étaient fixés sur nous, mais nous nous promîmes de nous réunir dès que cela serait possible ; uniquement occupée de mon désir, j'ai, pour y satisfaire, fait connaissance avec sa famille. Son père est un libertin... que j'ai captivé. Enfin la belle vient, je l'attends; nous passerons deux jours ensemble... deux jours délicieux ; la meilleure partie de ce temps, je l'emploie à éduquer cette jeune personne. Dolmancé et moi nous placerons dans cette jolie petite tète tous les principes du libertinage le plus effréné, nous l'embraserons de nos feux, nous l'alimenterons de notre philosophie, nous lui inspirerons nos désirs, et comme je veux joindre uu peu de pratique à la théorie, comme je veux qu'on se

divertisse, je t'ai destiné, mon frère, à la moisson des myrtes de Cythère, Dolmancé à celle des roses de Sodome. J'aurai deux plaisirs à la fois : celui de jouir moi-même de ces voluptés criminelles et celui d'en donner des leçons, d'en inspirer les goûts à l'aimable innocente que j'attire dans nos filets. Eh bien! chevalier, ce projet est-il digne de mon imagination ?

LE CHEVALIER

Il ne peut être conçu que par elle: il est divin, ma sœur, et je te promets d'y remplir à merveille le rôle charmant que tu m'y destines. Ah ! friponne, comme tu vas jouir du plaisir d'éduquer cette enfant 1 quelles délices pour toi de la corrompre, d'étouffer dans ce jeune cœur toutes les semences de vertu et de religion qu'y placèrent ses institutrices I En vérité, cela est trop roué pour moi.

M™^ DE SAINT-ANGE

Il est bien sûr que je n'épargnerai rien pour la pervertir, pour dégrader, pour culbuter dans elle tous les faux principes de morale dont on aurait pu déjà l'étourdir ; je veux, en deux leçons, la rendre aussi scélérate que moi... aussi impie,... aussi débauchée. Préviens Dolmancé, metsle au fait dès qu'il arrivera, pour que le venin de ses immoralités, circulant dans ce jeune cœur avec celui que j'y lancerai, parvienne à déraciner dans peu d'instants toutes les semences de vertu qui pourraient y germer sans nous.

LE CHEVALIER

Il était impossible de mieux trouver l'homme qu'il te fallait : l'irréligion, l'impiété, l'inhumanité, le libertinage découlent des lèvres de Dolmancé comme autrefois l'onction mystique de celles du célèbre archevêque de Cambrai ; c'est le plus profond séducteur, l'homme le plus corrompu, le plus dangereux... Ahl ma chère amie, que

ton élève réponde aux soins de l'instituteur, et je te la garantis bientôt perdue.

M'^o pg SAINT-ANGE

Cela ne sera sûrement pas long avec les dispositions que je lui connais...

LE CHEVALIER

Mais dis-moi, chère sœur, ne redoutes-tu rien des parents ? Si cette petite fille venait à jaser quand elle retournera chez elle ?

m""" de SAINT-ANGE

Ne crains rien, j'ai séduit le père... il est à moi. Fautil enfin te l'avouer ? je me suis livrée à lui pour qu'il fermât les yeux ; il ignore mes desseins, mais il n'osera jamais les approfondir... Je le tiens.

LE CHEVALIER

Tes moyens sont affreux !

M"""' DE SAINT7ANGE

Voilà comment il les faut pour qu'ils soient sûrs

LE CHEVALIER

Eh I dis-moi, je te prie, quelle est cette jeune personne?

M™*^ DE SAINT-ANGE

On la nomme Eui^énie ; elle est la fille d^un certain Mistival, l'un des plus riches traitants de la capitale, âgé d'environ trente-six ans ; la mère en a tout au plus trentedeux et la petite fille quinze. Mistival est aussi libertin que sa femme est dévote. Pour Eugénie, ce serait en vain, mon ami, que j'essayerais de te la peindre : elle est au-dessus de mes pinceaux ; qu'il te suffise d^être convaincu que ni toi ni moi n'avons certainement jamais vu rien d'aussi délicieux au monde.

IfiO 1,'œUVRE du marquis de SADE

LE CHEVALIER

Mais esquisse au moins, si tu ne peux peindre, afin que, sachant à peu près à qui je vais avoir afTaire, je me remplisse mieux l'imagination de l'idole où je dois sacrifier.

M™*' DE SAINT-ANGE

Eh bien! mon ami, ses cheveux châtains, qu'à peine on peut empoigner, lui descendent au bas des fesses ; son teint est d'une blancheur éblouissante ; son nez un peu aquilin, ses yeux d'un noir d'ébène et d'une ardeur!... Oh ! mon ami, il n'est pas possible de tenir à ces yeux-là. Tu n'imagines point toutes les sottises qu'ils m'ont fait faire... Si tu voyais les jolis sourcils qui les couronnent,... les intéressantes paupières qui les bordent! Sa bouche est très petite, ses dents superbes, et tout cela d'une fraîcheur I... Une de ses beautés est la manière élégante dont sa belle tête est attachée sur ses épaules, l'air de noblesse qu'elle a quand elle la tourne... Eugénie est grande pour son âge : on lui donnerait dix-sept ans ; sa taille est un modèle d'élégance et de finesse, sa gorge délicieuse... Ce sont bien les deux plus jolis petits tétons!... A peine y a-t-il de quoi remplir la main, mais si doux,... si frais,... si blancs ! Vingt fois j'ai perdu la tête en les baisant, et si tu avais vu comme elle s'animait sous mes caresses... comme ses deux grands yeux me peignaient l'état de son âme !... Mon ami, je ne sais pas comment est le reste. Ah I s'il en faut juger par ce que je connais, jamais l'Olympe n'eut une divinité qui la valût... Mais je l'entends... laisse-nous; sors par le jardin pour ne point la rencontrer et sois exact au rendez-vous.

LE CHEVALIER

Le tableau que tu viens de me faire te répond de mon exactitude...

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