LES MŒURS
Après avoir démontré que le théisme ne convient nullement à un gouvernement républicain, il me paraît nécessaire de prouver que les mœurs françaises ne lui conviennent pas davantage. Cet article est d'autant plus
essentiel que ce sont les mœurs qui vont servir de motifs aux lois qu'on va promulguer.
Français, vous êtes trop éclairés pour ne pas sentir qu'un nouveau gouvernement va nécessiter de nouvelles mœurs ; il est impossible que le citoyen d'un Etat libre se conduise comme l'esclave d'un roi despote ; ces différences de leurs intérêts, de leurs devoirs, de leurs relations entre eux déterminent essentiellement une manière tout autre de se comporter dans le monde; une foule de petites erreurs, de petits délits sociaux, considérés comme très essentiels sous le gouvernement des rois, qui devaient exiger d'autant plus qu'ils avaient plus besoin d'imposer des freins pour se rendre respectables et inabordables à leurs sujets, vont devenir nuls ici ; d'autres forfaits, connus sous les noms de régicide et de sacrilège, sous un gouvernement qui ne connaît plus ni rois, ni religion, doivent s'anéantir de même dans un Etat républicain. En accordant la liberté de conscience et celle de la presse, songez, citoyens, qu'à bien peu de chose près on doit accorder celle d'agir, et qu'excepté ce qui choque directement les bases du gouvernement il vous reste on ne saurait moins de crimes à punir, parce que, dans le fait, il est fort peu d'actionscriminellesdansunesociétédontlaliberté et l'égalité font les bases, et qu'à bien' peser et bien examiner les choses il n'y a vraiment de criminel que ce que réprouve la loi ; car la nature nous dictant également des vices et des vertus, en raison de notre organisation, ou, plus philosophiquement encore, en raison du besoin qu'elle a de l'un ou de l'autre, ce qu'elle nous inspire deviendrait une mesure très certaine pour régler avec précision ce qui est mal. Mais, pour mieux développer mes idées sur un objet aussi essentiel, nous allons classer les différentes actions de la vie de l'homme, que l'on était convenu jusqu'à présent de nommer criminelles, et nous les toiserons ensuite aux vrais devoirs d'un républicain.
On a considéré de tous temps les devoirs de l'homme sous les trois différents rapports suivants .
?A? I.'œL'VUE du marquis de SADE
1° Ceux que sa conscience et sa crédulité lui imposent envers l'être suprême;
2° Ceux qu'il est obligé de remplir avec ses frères ;
3° Enfi'i ceux qui n'ont de relation qu'avec lui.
La certitude où nous devons être qu'aucun dieu ne s'est mêlé de nous, et que, créatures nécessitées de la nature, comme les plantes et les animaux, nous sommes ici part c qu'il était impossible que nous n'y fussions pas ; cette certitude, sans doute, anéantit, comme on le voit, tout d'un coup la première partie de ces devoirs, je veux dire ceux dont nous nous croyons faussement responsables envers la divinité; avec eux disparaissent tous les délits religieux, tous ceux connus sous les noms vagues et infinis (ï'impiélé, de sacrilège, de blasphème, d^alhéisme, etc., tous ceux, en un mot, qu'Athènes punit avec tant d'injustice dans Alcibi'ade, et la France dans l'infortuné Labarre. S'il y a quelque chose d'extravagant dans le monde, c'est de voir des hommes qui ne connaissent leur Dieu et ce que peut exiger ce Dieu que d'après leurs idées bornées vouloir néanmoins décider sur la nature de ce qui contente ou de ce qui tTiche ce ridicule fantôme de leur imagination. Ce ne serait donc point à permettre indifféremment tous les cultes que je voudrais qu'on se bornât; je désirerais qu'il fût libre de se rire ou de se moquer de tous; que des hommes, réunis dans un temple quelconque pour invoquer l'Eternel à leur guise, fussent vus comme des comédiens sur un théâtre, au jeu desquels il est permis à chacun d'aller rire. Si vous ne voyez pas les religions sous ce rapport, elles reprendront le sérieux qui les rend importantes, elles protégeront bientôt les opinions, et l'on ne se sera pas plus tôt disputé sur les religions qu'on se rebattra pour les religions ; l'égalité détruite par la préférence ou la protection accordée à l'une d'elles disparaîtra bientôt du gouvernement, et de la théocralie réédifiée renaîtra bientôt Varistocralie. Je ne saurais donc trop le répéter : plus de dieux, Français, plus de dieux, si vous ne voulez pas que leur funeste empire vous
replonge bientôt dans toutes les horreurs du despotisme; mais ce n'est qu'en vous en moquant que vous détruirez tous les dangers à leur suite, ils reparaîtront aussitôt en foule si vous y mettez de Thumeur ou de l'importaiiCD. Ne renversez point leurs idoles en colère, pulvérisez-les en jouant et l'opinion tombera d'elle-même.
En voilà suffisamment, je l'espère, pour démontrer qu'il ne doit être promulgué aucune loi contre les délits religieux, parce que qui offense une chimère n'oflense rien, et qu'il serait de la dernière inconséquence de punir ceux qui outragent ou qui méprisent un culte, dont rien ne vous démontre avec évidence la priorité sur les autres; ce serait nécessairement adopter un parti et influencer dès lors la balance de l'égalité, première loi de votre nouveau gouvernement.
Passons aux seconds devoirs de l'homme, ceux qui le lient avec ses semblables; cette classe est la plus étendue de toutes.
La morale chrétienne, trop vague sur les rapports de l'homme avec ses semblables, pose des bases si pleines de sophismes qu'il nous est impossible de les admettre, parce que, si l'on veut édifier des principes, il faut bien se garder de leur donner des sophismes pour bases. Elle nous dit, cette absurde morale, d'aimer notre prochain comme nous-même. Rien ne serait assurément plus sublime s'il était possible que ce qui est faux pût jamais porter les caractères de la beauté. Il ne s'agit pas d'aimer ses semblables comme soi-même, puisque cela est contre les lois de la nature et que son seul organe doit diriger toute notre vie; il n'est question que d'aimer nos semblables comme des amis que la nature nous donne, et avec lesquels nous devons vivre d'autant mieux dans un Etat républicain que la disparition des distances doit nécessairement resserrer les liens.
Que l'humanité, la fraternité, la bienfaisance nous prescrivent d'après cela nos devoirs réciproques, et remplissons-les individuellement avec le simple degré d'énergie
214 I.'Œl■^RP H'- M MiOnS I>1 S\PF
que nous a donné sur ce point la nature, sans blâmer et surtout sans punir ceux qui, plus froids et plus atrabilaires, n'éprouvent pas dans ces liens, néanmoins si touchants, toutes les douceurs que d'autres y rencontrent ; car, on en conviendra, ce serait ici une absurdité palpable que de vouloir prescrire des lois universelles ; ce procédé serait aussi ridicule que celui d'un général d'armée qui voudrait que tous ses soldats fussent vêtus d'un habit fait sur la même mesure ; c'est une injustice effrayante que d'exiger que des hommes, de caractères inégaux, se plient à des lois égales : ce qui va à l'un ne va point à l'autre.
Je comprends que l'on ne peut pas faire autant de lois qu'il y a d'hommes; mais les lois peuvent être si douces, en si petit nombre, que tous les hommes, de quelque caractère qu'ils soient, puissent facilement s'y plier. Encore exigerais-je que ce petit nombre de lois fût d'espèce à pouvoir s'adapter facilement à tous les différents caractères ; l'esprit qui la dirigerait serait de frapper plus ou moins, en raison de Tindividu qu'il faudrait atteindre. Il est démontré qu'il y a telle vertu dont la pratique est impossible à certains hommes, comme il y a tel remède qui ne saurait convenir à tel tempérament. Or, quel sera le comble de votre injustice si vous frappez de la loi celui auquel il est impossible de se plier à la loi?
L'iniquité que vous commettriez en cela ne serait-elle pas égale à celle dont vous vous rendriez coupables si vous vouliez forcer un aveugle à discerner les couleurs ?
De ces premiers principes il découle, on le sent, la nécessité de faire des lois douces et surtout d'anéantir pour jamais l'atrocité de la peine de mort, parce que la loi, froide par elle-même, ne saurait être accessible aux passions qui peuvent légitimer dans l'homme la cruelle action du meurtre ; l'homme reçoit de la nature les impressions qui peuvent lui faire pardonner cette action, et la loi, au contraire, toujours en opposition avec la nature et ne recevant rien d'elle, ne peut être autorisée à se permettre les mêmes motifs, il est impossible qu'elle ait les
mêmes droits. Voilà de ces distinctions savantes et délicates qui échappent à beaucoup de gens, parce que fort peu de gens réfléchissent; mais elles seront accueillies des gens instruits à qui je les adresse, et elles influeront, je l'espère, sur le nouveau code que l'on prépare.
La seconde raison pour laquelle on doit anéantir la peine de mort, c'est qu'elle n'a jamais réprimé le crime, puisqu'on le commet chaque jour au pied de l'échafaud.
On doit supprimer cette peine, en un mot, parce qu'il n'y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu'il résulte évidemment de ce procédé qu'au lieu d'un homme de moins en voilà tout d'un coup deux, et qu'il n'y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière.
Quoi qu'il en soit, enfin, les forfaits que nous pouvons commettre envers nos frères se réduisent à quatre principaux : la calomnie, le vol, les délits qui, causés par Vimpurelé, peuvent atteindre désagréablement les autres, et le meurtre.
Toutes ces actions, considérées comme capitales dans un gouvernement monarchique, sont-elles aussi graves dans un État républicain ? C'est ce que nous allons analyser avec le flambeau de la philosophie, car c'est à sa seule lumière qu'un tel examen doit s'entreprendre. Qu'on ne me taxe point d'être un novateur dangereux; qu'on ne dise pas qu'il y a du risque à émousser, comme le feront peut-être ces écrits, le remords dans l'âme des malfaiteurs, qu'il y a le plus grand mal à augmenter par la douceur de ma morale le penchant que ces mêmes malfaiteurs ont aux crimes : j'atteste ici formellement n'avoir aucune de ces vues perverses ; j'expose les idées qui, depuis l'âge de raison, se sont identifiées en moi et au jet desquelles l'infâme despotisme des tyrans s'était opposé depuis tant de siècles ; tant pis pour ceux que ces grandes idées corrompraient ; tans pis pour ceux qui ne savent saisir que le mal dans des opinions philo-
216 l'œuvre du marquis de sade
sophiques, susceptibles de se corrompre à tout ! Qui sait s'ils ne se gangrèneraient peut-être pas aux lectures de Sénèque et de Charron? Ce n'est point à eux que je parle ; je ne m'adresse qu'à des gens capables de m'entendre, et ceux-là me liront sans danger.
J'avoue avec la plus extrême franchise que je n'ai jamais cru que la calomnie fût un mal, et surtout dans un gouvernement comme le nôtre, où tous les hommes, plus liés, plus rapprochés, ont évidemment un plus grand intérêt à se bien connaître. De deux choses l'une : ou la calomnie porte sur un homme véritablement pervers, ou elle tombe sur un homme vertueux. On conviendra que, dans le premier cas, il devient à peu près indifférent que l'on dise un peu plus de mal d'un homme connu pour en faire beaucoup ; peut-être même alors le mal qui n'existe pas éclairera-t-il sur celui qui est, et voilà le malfaiteur mieux connu.
S'il règne, je suppose, une influence malsaine à Hanovre, mais que je ne doive courir d'autres risques, en m'exposant à cette inclémence de l'air, que de gagner un accès de fièvre, pourrai-je savoir mauvais gré à l'homme qui, pour m'empêcher d'y aller, m'aurait dit qu'on y mourait en y arrivant? Non, sans doute; car, en m'effrayant par un grand mal, il m'a empêché d'en éprouver un petit.
La calomnie porte-t-elle au contraire sur un homme vertueux : qu'il ne s'en alarme pas, qu'il se montre, et tout le venin du calomniateur retombera bientôt sur luimême. La calomnie, pour de telles gens, n'est qu'un scrutin épuratoire dont leur vertu ne sortira que plus brillante. Il y a même ici du profit pour la masse des vertus de la république ; car cet homme vertueux et sensible, piqué de l'injustice qu'il vient d'éprouver, s'appliquera à mieux faire encore ; il voudra surmonter cette calomnie dont il se croyait à l'abri, et ses belles actions n'acquerront qu'un degré d'énergie de plus. Ainsi, dans le premier cas, le calomniateur aura produit d'assez bons
effets en grossissant les vices de rhonimc dangereux; dans le second, il en aura produit d'excellents en contraignant la vertu à s'offrir à nous tout entière.
Or, je demande maintenant sous quel rapport le calomniateur pourra vous paraître à craindre, dans un gou\ernement surtout où il est essentiel de connaître les méchants et d'augmenter l'énergie des bons? Que l'on se garde donc bien de prononcer aucune peine contre la calomnie; considérons-la sous le double rapport d'un fanal et d'un stimulant, et, dans tous les cas, comme quelque chose de très utile. Le législateur, dont toutes les idées doivent être grandes comme l'ouvrage auquel il s'applique, ne doit jamais étudier l'eflet du délit qui ne trappe qu'individuellement ; c'est son effet en masse qu'il doit examiner; et quand il observera de cette manière les eflets qui résultent de la calomnie, je le défie d'y trouver rien de punissable; je défie qu'il puisse placer quelque ombre de justice à la loi qui la punirait ; il devient au contraire l'homme le plus juste et le plus intègre s'il la favorise ou la récompense.
Le vol est le second des délits moraux dont nous nous sommes proposé l'examen.
Si nous parcourons l'antiquité, nous verrons le vol permis, récompensé dans toutes les républiques de la Grèce; Sparte et Lacédémone le favorisaient ouvertement; quelques autres peuples l'ont regardé comme une vertu guerrière ; il est certain qu'il entretient le courage, la force, l'adresse, toutes les vertus, en un mot, utiles à un gouvernement républicain, et par conséquent au nôtre. J'oserai demander, sans partialité maintenant, si le vol, dont l'effet est d'égaliser les richesses, est un grand mal dans un gouvernement dont le but est l'égalité ? Non, sans doute, car s'il entretient l'égalité d'un côté, de l'autre il rend plus exact à conserver son bien. Il y avait un peuple qui punissait, non pas le voleur, mais celui qui s'était laissé voler, afin de lui apprendre à soigner ses propriétés Ceci nous amène à des réflexions plus étendues.
218 l'œuvre du marquis de sade
A Dieu ne plaise que je veuille attaquer ou détruire ici le serment du respect des propriétés que vient de prononcer la nation ; mais me permettra-t-on quelques idées sur l'injustice de ce serment ? Quel est l'esprit d'un serment prononcé par tous les individus d'une nation? N'est-il [pas de maintenir une parfaite égalité parmi les citoyens, de les soumettre tous également à la loi protectrice des propriétés de tous ? Or, je vous demande maintenant si elle est bien juste la loi qui ordonne à celui qui n'a rien de respecter celui qui a tout ? Quels sont les éléments du pacte social ? Ne consistent-ils pas à céder un peu de sa liberté et de ses propriétés pour assurer et maintenir ce que l'on conserve de Tun et de l'autre?
Toutes les lois sont assises sur ces bases ; elles sont les motifs des punitions infligées à celui qui abuse de sa liberté ; elles autorisent de même les impositions; ce qui fait qu'un citoyen ne se récrie pas lorsqu'on les exige de lui, c'est qu'il sait qu'au moyen de ce qu'il donne on lui conserve ce qui lui reste ; mais, encore une fois, de quel droit celui qui n'a rien s'enchaînera-t-il sous un pacte qui ne protège que celui qui a tout ? Si vous faites un acte d'équité en conservant par votre serment les propriétés du riche, ne faites-vous pas une injustice en exigeant ce serment du conservateur qui n'a rien ? Quel intérêt celui-ci a-t-il à votre serment, et pourquoi voulez-vous qu'il promette une chose uniquement favorable à celui qui diffère autant de lui par des richesses? Il n'est assurément rien de plus injuste : un serment doit avoir un effet égal sur tous les individus qui le prononcent ; il est impossible qu'il puisse enchaîner celui qui n'a aucun intérêt à son maintien, parce qu'il ne serait plus alors le pacte d'un peuple libre : il serait l'arme du fort sur le faible, contre lequel celui-ci devrait se révolter sans cesse ; or, c'est ce qui arrive dans le serment du respect des propriétés que vient d'exiger la nation ; le riche seul y enchaîne le pauvre, le riche seul a intérêt au serment que prononce le pauvre avec tant d'inconsidération qu'il ne voit pas qu'au moyen
de ce serment extorqué à sa bonne foi il s'engage à faire une chose qu'on ne peut pas faire vis-à-vis de lui. Convaincus, ainsi que vous devez l'être, de cette barbare inégalité, n'aggravez donc pas votre injustice en punissant celui qui n'a rien d'avoir osé dérober quelque chose à celui qui a tout ; votre inéquitable serment lui en donne plus le droit que jamais. En le contraignant au parjure par ce serment absurde pour lui, vous légitimez tous les crimes où le portera ce parjure ; il ne vous appartient donc plus de punir ce dont vous avez été la cause. Je n'en dirai pas davantage pour faire sentir la cruauté horrible qu'il y a à punir les voleurs. Imitez la loi sage du peuple dont je viens de parler : punissez l'homme assez négligent pour se laisser voler, mais ne prononcez aucune espèce de peine contre celui qui vole ; songez que votre serment l'autorise à cette action et qu'il n'a fait, en s'y livrant, que suivre le premier et le plus sacré des mouvement de la nature, celui de conserver sa propreexistence, n'importe aux dépens dequi (1).
(1) « On vole : 1° en assassinant sur la voie publique ; 2° seul ou en bande ; 3° par effraction ou escalade ; 4° par soustraction ; 5° par banqueroute frauduleuse ; 6° par faux en épriture publique ou privée ; 7" par fabrication de fausse monnaie. Cette espèce comprend tous les voleurs qui exercent le métier sans autre secours que la force et la fraude ouvertes : bandits, brigands, pirates, écumeurs de mer ; les anciens héros se glorifiaient de porter ces noms honorables et regardaient leur profession comme aussi noble que lucrative. Nemrod, Thésée, David, Cacu< Romulus, Clovis et tous ses descendants mérovingiens ; Robert Guiscard Tancrède de Ilauteville, Bohémond et la plupart des héros normands furent brigands et voleurs... On vole : .S par filouterie ; 9° par escroquerie ; iO° par abus de confiance ; 1 1 par jeux et loteries. Cette seconde espèce était encouragée par les lois de Lycurgue, afin d'aiguiser la finesse d'esprit et d'invention dans l'esprit des jeunes gens ; c'est celle des Ulysse, des Dolon, des Sinon, des .luifs anciens et modernes, depuis Jacob jusqu'à Deufz, des Bohémiens, des .\rabes et de tous les sauvages... On vole : 12° par usure. Cette espèce, devenue si odieuse depuis la publication de l'Evangile et si sévèrement punie, forme transition entre les vols défendus et les vols autorisés ; aussi donne-t-elle lieu, par sa nature équivoque, à une foule de contradictions dans les lois et la morale, contradictions exploitées fort facilement par les gens de palais, de finance et de commerce. Ainsi l'usurier qui prête sur hypothèque à dix, douze et quinze pour cent encourt une amende énorme quand il est atteint ; le banquier qui perçoit le même intérêt, non, il est vrai, à titre de prêt, mais à titre de vente et d'escompte, est protégé par pri-
220 l'œuvre du marquis de sade
Les délits que nous venons d'examiner dans cette seconde classe des devoirs de l'homme envers ses semblables consistent dans les actions que peut faire entreprendre le libertinage, parmi lesquelles se distinguent particulièrement comme plus attentatoires à ce que chacun doit aux autres la proslilulion, Vadullère, Vincesle, le viol, la sodomie. Nous ne devons certainement pas douter que tout ce qui s'appelle crimes moraux, c'est-à-dire toutes les actions de l'espèce de celles que nous venons de citer, ne soient parfaitement indifférentes dans un gouvernement dont le seul devoir consiste à conserver, par tel moyen que ce puisse être, la forme essentielle à son maintien : voilà l'unique morale d'un gouvernement républicain.
Or, puisqu'il est toujours contrarié par les despotes qui l'environnent, on ne saurait imaginer raisonnablement que ses moyens conservateurs puissent être des moyens moraux, car il ne se conservera que par la guerre, et rien n'est moins moral que la guerre.
Maintenant, je demande comment on parviendra à démontrer que, dans un Etat immoral par ses obligations, il
vilège roval. Quant aux capitalistes qui placent leurs fonds soit sur l'Etat, soit dans le commerce, à trois, inialre ou cinq pour cent, c'està-dire qui perçoivent une usure moins forte que celle des banquiers et usuriers, ils sont la fleur de la société, la crème des honnêtes gens. La modération dans le vol est toute la vcrlu.
«< On vole : 13° par constitution du rente, par fermage, loyer, amodiation. L'auteur des Proiunciales a beaucoup amusé les honnêtes chrétiens du xvii' siècle avec le jésuite Escohar et le contrat mohatra. Le contrat mohatra, disait Escoliar, e^l celui par lequel on achète des étoffes chèrement, à crédit, pour les revendre nu inênie instant, à la même personne, argent comptant et à meilleur marché. Escobar av.iil trouvé des raisons qui justifiaient cette espèce d'usure; Pascal et tous les jansénistes se moquaient de lui.
« Mais qu'auraient dit le satirique Pascal et le docte Nicole et l'invincible Arnaud si le Père Antoine Escobar de Valladolid leur eût poussé cet argument : (( Le bail à loyer est un contrat par lequel on achète un immeuble, cher et à crédit, pour le revendre au bout d'un temps à la même personne, à meilleur marché ; seulement, pour simplifier l'opération, l'acheteur se contente de payer la différence de la première vente à la seconde. Ou niez l'identité du bail à loyer et du mohatra, et je vous confonds à l'instant; ou, si vous reconnaissez la parité, reconnaissez aussi l'exactitude de ma doctrine, sinon proscriveit
soit essentiel que les individus soit moraux? Je dis plus : il est bon qu'ils ne le soient pas. Les législateurs de la Grèce avaient parfaitement senti l'importante nécessité de gangrener les membres, pour que, leur di'ssoluiion morale influant sur celle utile à la machine, il en résultât l'insurrection toujours indispensable dans un gouvernement qui, parfaitement heureux comme le gouvernement républicain,doit nécessairement exciter la haine et la jalousie de tout ce qui l'entoure. L'insurrection, pensaient ces sages législateurs, n'est point un état moral; elle doit être pourtant l'état permanent d'une république ; il serait donc aussi absurde que dangereux d'exiger que ceux qui doivent maintenir le perpétuel cbranlement immoralde la machine fussent eux-mêmes des êtres moraux, parce que l'état moral d'un homme est un état de paix et de tranquillité, au lieu que son état immoral est un état de mouvement perpétuel, qui le rapproche de l'insurrection nécessaire, dans laquelle il faut que le républicain tienne toujours le gouvernement dont il est membre.
Détaillons maintenant, et commençons par analyser la
du même coup les rentes et les fermages. » A cette efFrovable argumentation du jésuite, le sieur de Montalte eût sonné le tocsin et se fût écrié que la société était en péril, que lés jésuites la sapaient jusqu'en ses fondements
« On vole : 14° par le commerce, lorsque le bénéfice du commerçant dépasse le salaire légitime de sa fonction. La définition du commerce est connue : art d'acheter trois francs ce qui en vaut six et de vendre six francs ce qui jen vaut trois. F.ntre le commerce ainsi défini et le vol à l'américaine, toute la dilFérence est dans la proportion relative des valeurs échangées, en un mot dans la grandeur des bénéfices.
« On vole : lô" en bénéficiant sur son produit, en acceptant une sinécure, en se faisant allouer de gros appointements. Le fermier qui vend au consommateur son blé tant et qui, au moment du niesurag •, plonge sa main dans le boisseau et détourne une poignée de grain vole ; le professeur dont l'Ktat paye les leçons et qui, par l'entremise d'un libraire, les vend au public une seconde fois vole; le sinécuriste qui reçoit, en échange de sa vanité, un très gros produit vole; le fonctionnaire, le travailleur, quel qu'il soit, qui ne produisant que comme un se fuit payer comnie quatre vole; 1 éditeur de ce livre vole, et moi, qui en suis l'auteur, nous volons en le faisant payer le double de ce qu'il vaut. »
Phoudhon, Qu'esl-ce que la propriélé P 1SS4.
222 l'œuvre du marquis de sade
pudeur, ce mouvement pusillanime, contradictoire aux affection impures. S'il était dans les intentions de la nature que l'homme fût pudique, assurément elle ne l'aurait pas fait naître nu ; u le infinité de peuples, moins dégradés que nous par la civilisation, vont nus et n'en éprouvent aucune honte ; il ne faut pas douter que l'usage de se vêtir n'ait eu pour unique base et l'inclémence de Tairetla coquetterie des femmes ; elles sentirent qu'elles perdraient bientôt tous les effets du désir si elles les prévenaient, au lieu de les laisser naître ; elles conçurent que, la nature d'ailleurs ne les ayant pas créées sans défauts, elles s'assureraient bien mieux tous les moyens de plaire en déguisant ces défauts par des parures; ainsi la pudeur, loin d'être une vertu, ne fut donc plus qu'un des premiers effets de la corruption, qu'un des premiers moyens de la coquetterie des femmes. Lycurgue et Solon, bien pénétrés que les résultats de l'impudeur tiennentle citoyen dans l'état /m/nora/essentiel aux lois du gouvernement républicain, obligèrent les jeunes filles à se montrer nues aux théâtres. Rome imita cet exemple : on dansait nu aux jeux de Flore ; la plus grande partie des mystères païens se célébraient ainsi ; la nudité passa même pour vertu chez quelques peuples. Quoiqu'il en soit, de l'impudeur naissent des penchants luxurieux ; ce qui résulte de ces penchants compose les prétendus crimes que nous analysons, et dont la prostitution est le premier effet. Maintenant que nous sommes revenus sur tout cela de la foule d'erreurs religieuses qui nous captivaient et que, plus rapprochés de la nature par la quantité des préjugés que nous venons d'anéantir, nous n'écoutons qwe sa voix, bien assurés que, s'il y avait du crime à quelque chose, ce serait plutôt à résister aux penchants qu'elle nous inspire qu'à les combattre, persuadés que la luxure était une suite de ces penchants, il s'agit bien moins d'éteindre cette passion dans nous que de régler les moyens d'y satisfaire en paix ; nous devons donc nous attacher à mettre de l'ordre dans cette partie, à y établir toute la sûreté nécessaire à ce que le citoyen, que le besoin r? pproche des objets de luxure,
puisse se livrer avec ces objets à tout ce que ses passions lui prescrivent, sans jamais être enchaîné par rien, parce qu'il n'estaucune passion dans l'homme qui ait plus besoin de toute l'extension de la liberté que celle-là. Différents emplacements sains, vastes, proprement meublés et sûrs dans tous les points, seront érigés dans les villes; là, tous les sexes, tous les âges, toutes les créatures seront offerts aux caprices des libertins qui viendront jouir, et la plus entière subordination sera la règledesindividusprésentés ; le plus léger refus sera puni aussitôt arbitrairement par celui qui l'aura éprouvé. Je dois encore expliquer ceci, le mesurer aux mœurs républicaines ; j'ai promis partout la même logique, je tiendrai parole.
Si, comme je viens de le dire tout à l'heure, aucune passion n'a plus besoin de toute l'extension de la liberté que celle-là, aucune, sans doute, n'est aussi despotique; c'est là que l'homme aime à commander, à être obéi, à s'entourer d'esclaves contraints à le satisfaire; or, toutes les fois que vous ne donnerez pasà l'homme le moyen secret d'exhaler la dose de despotisme que la nature mit au fond de son cœur, lise rejettera pour l'exercer sur les objets qui l'entourent, il troublera le gouvernement. Permettez, si vous voulez éviter ce danger, un libre essora ces désirs tyranniques, qui, malgré lui, le tourmentent sans cesse ; content d'avoir pu exercer sa petite souveraineté au milieu du harem d'icoglans ou de sultanes que vos soins et son argent lui soumettent, il sortira satisfait et sans aucun désir de troubler un gouvernement qui lui assure aussi complaisamment tous les moyens de satisfaire sa concupiscence ; exercez, au contraire, des procédés différents, imposez sur ces objets de la luxure publique les ridicules entraves jadis inventées par la tyrannie ministérielle et par la lubricité de nosSardanapales; l'homme, bientôt aigri contre votre gouvernement, bientôt jaloux du despotisme que vous lui imposez, et las de votre manière de le régir, en changera comme il vient de le faire.
Voyez comme les législateurs grecs, bien pénétrés de ces
224 1,'œuvre nu marquis df, sade
idées, traitaient la débauche à Lacédémone, à Athènes ; ils enivraient le citoyen, bien loin de le lui interdire ; aucun genre de lubricité ne lui était défendu, et Sacrale, déclaré par l'oracle le plus sage des philosophes de la terre, passant indifféremment des bras àWspasie dans ceux A'Alcibiade, n'en était pas moins la gloire de la Grèce. Je vais aller plus loin, et quelque contraires que soient mes idées à nos coutumes actuelles, comme mon projet est de prouver que nous devons nous presser de changer nos coutumes si nous voulons conserver le gouvernement adopté, je vais essayer de convaincre que la prostitution des femmes, sous le nom d'honnêtes, n'est pas plus dangereuse que celle des hommes et que non seulement nous devons les associer aux luxures exercées dans les maisons que j'établis, mais que nous devons même en ériger pour elles, où leurs caprices et les besoins de leur tempérament, bien autrement ardent que le nôtre, puissent de même se satisfaire avec tous les sexes.
De quel droit prétendez-vous d'abord que les femmes doivent être exceptées de l'aveugle soumission que la nature leur prescrit aux caprices des hommes, et ensuite, par quel autre droit prétendez-vous les asservir à une continence impossible à leur physique et absolument inutile à leur honneur.
Je vais traiter séparément l'une et l'autre de ces questions.
Il est certain que, dans l'état de nature, les femmes naissent vulgivagues, c'est-à-dire jouissant des avantages des autres animaux femelles et appartenant, comme elles et sans exception, à tous les mâles ; telles furent, sans aucun doute, et les premières lois de la nature et les seules institutions des premiers rassemblements que les hommes firent. Uinlérél, Végoïsme eiV amour dégradèrent ces premières vues si simples et si naturelles; on crut s'enrichir en prenant une femme et avec elle le bien de sa famille : voilà les deux premiers sentiments que je viens d'indiquer satisfaits ; plus souvent encore on enleva cette femme, et
on s'y attacha : voilà le second motif en action, et, dans tous les cas, de l'injustice.
Jamais un acte de possession ne peut être exercé sur un être libre ; il est aussi injuste de posséder exclusivement une femme qu'il l'est de posséder des esclaves ; tous les hommes sont nés libres, tous sont égaux en droits ; ne perdons jamais de vue ces principes; il ne peut donc être jamais donné, d'après cela, de droit légitime à un sexe de s'emparer exclusivement de l'autre, et jamais l'un de ces sexes ou l'une de ces classes ne peut posséder l'autre arbitrairement. Une femme même, dans la puretés des lois de la nature, ne peut alléguer, pour motif du refus qu'elle fait à celui qui la désire, l'amour qu'elle a pour un autre, parce que ce motif en devient un d'exclusion, et qu'auc m homme ne peut être exclu delà possession d'une femme, du moment qu'il est clair qu'elle appartient décidément à tous les hommes. L'acte de possession ne peut être exercé que sur un immeuble ou un animal ; jamais il ne peut l'être sur un individu qui nous ressemble, et tous les liens qui peuvent enchaîner une femme à un homme, de telle espèce que vous puissiez les supposer, sont aussi injustes que chimériques.
S'il devient donc incontestable-que nous ayons reçu de la nature le droit d'exprimer nos vœux indifféremment à toutes les femmes, il le devient de même que nous avons celui de l'obliger de se soumettre à nos vœux, non pas exclusivement, je me contrarierais, mais momentanément. Il est incontestable que nous avons le droit d'établir des lois qui la contraignent de céder aux feux de celui qui la désire; la violence même étant un des effets de ce droit, nous pouvons l'employer légalement. Eh ! la nature n'at-elle pas prouvé que nous avions ce droit en nous départissant la force nécessaire à les soumettre à nos désirs ?
En vain les femmes doivent-elles faire parler pour leur défense ou la pudeur, ou leur attachement à d'autres hommes; ces moyens chimériques sont nuls ; nous avons vu plus haut combien la pudeur était un sentiment factice
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et méprisable. L'amour, qu'on peut appeler la folie de l'âme, n'a plus de titres pour légitimer leur constance ; ne satisfaisant que deux individus, l'être aimé et l'être aimant, il ne peut servir au bonheur des autres, et c'est pour le bonheur de tous, et non pour un bonheur égoïste et privilégié, que nous ont été données les femmes. Tous les hommes ont donc un droit de jouissance égal sur toutes les femmes ; il n'est donc aucun homme qui, d'après les lois de la nature, puisse s'ériger sur une femme un droit unique et personnel. La loi qui les obligera de se prostituer tant que nous le voudrons aux maisons de débauche dont il vient d'être question et qui les y contraindra si elles s'y refusent, qui les punira si elles y manquent, est donc une loi des plus équitables et contre laquelle aucun motif légitime ou juste ne saurait réclamer.
Un homme qui voudra jouir d'une femme ou d'une fille quelconque pourra donc, si les lois que vous promulguez sont justes, la faire sommer de se trouver dans l'une des maisons dont je vous ai parlé, et là, sous la sauvegarde des matrones de ce temple de Vénus, elle lui sera livrée pour satisfaire, avec autant d'humilité et de soumission, tous les caprices qu'il lui plaira de se passer avec elle, de quelque bizarrerie ou de quelque irrégularité qu'ils puissent être, parce au'il n'en est aucun qui ne soit dans la nature, aucun qui ne soit avoué par elle. Il ne s'agirait plus ici que de fixer l'âge ; or, je prétends qu'on ne le peut sans gêner la liberté de celui qui désire la jouissance d'une fille de tel ou tel âge.
Celui qui a le droit de manger le fruit d'un arbre peut assurément le cueillir mûr ou vert, suivant les aspirations de son goût. Mais, objectera-t-on, il est un âge où les procédés de l'homme nuiront décidément à la santé de la fille. Cette considération est sans aucune valeur; dès que vous m'accordez le droit de propriété sur la jouissance, ce droit est indépendant des effets produits par la jouissance : de ce moment, il devient égal que cette jouissance soit avantageuse ou nuisible à l'objet qui doit s'y soumettre. N'ai-
je pas déjà prouvé qu'il était légal de contraindre la volonté d'une femme sur cet objet, et qu'aussitôt qu'elle inspirait le désir de la jouissance elle devait se soumettre à cette jouissance, abstraction faite de tout sentiment égoïste ? Il en est de même de sa santé. Dès que les égards qu'on aurait pour cette considération détruisent ou affaiblissent la jouissance de celui qui la désire et qui a le droit de se l'approprier, cette considération devient nulle, parce qu'il ne s'agit nullement ici de ce que peut éprouver l'objet condamné par la nature et parla loi à l'assouvissement momentané des désirs de l'autre; il n'est question, dans cet examen, que de ce qui convient à celui qui désire. Nous rétablirons la balance.
Oui, nous la rétablirons, nous le devons, sans doute ; ces femmes que nous venons d'asservir si cruellement, nous devons incontestablement les dédommager, et c'est ce qui va former la réponse à la seconde question que je me suis proposée.
Si nous admettons, comme nous venons de le faire, que toutes les femmes doivent être soumises à nos désirs, assurément nous pouvons leur permettre de même de satisfaire amplement tous les leurs : nos lois doivent favoriser sur cet objetleur tempérament de feu, et il est absurde d'avoir placé et leur honneur et leur vertu dans la force antinaturelle qu'elles mettent à résister aux penchants qu'elles ont reçus avec bien plus de profusion que nous ; cette injustice des mœurs est d'autant plus criante que nous consentons à la fois à les rendre faibles à force de séduction, et à les punir ensuite de ce qu'elles cèdent à tous les efforts que nous avons faits pour les provoquer à la chute. Toute l'absurdité de nos mœurs est gravée, ce me semble, dans cette inéquitable atrocité, et ce seul exposé devrait nous faire sentir l'extrême besoin que nous avons de les changer pour de plus pures.
Je dis donc que les femmes, ayant reçu des penchants bien plus violents que nous aux plaisirs de la luxure, pourront s'y livrer tant qu'elles le voudront, absolument déga-
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gées de tous les liens de l'hymen, de tous les faux préjugés de la pudeur, absolument rendues à l'état de nature ; je veux que les lois leur permettent de se livrer à autant d'hommes que bon leur semblera ; je veux que la jouissance de tous les sexes et de toutes les parties de leur corps soient soumises aux hommes ; et, sous la clause spéciale de se livrer de même à tous ceux qui le désireront, il faut qu'elles aient la liberté de jouir également de tous ceux qu'elles croiront dignes de les satisfaire.
Quels sont, je le demande, les dangers de cette licence ? Des enfants qui n'auront point de pères ? Eh ! qu'importe dans une république où tous les individus ne doivent avoir d'autre mère que la patrie, où tous ceux qui naissent sont tous enfants de la patrie ! Ah ! combien l'aimeront mieux ceux qui, n'ayant jamais connu qu'elle, sauront, dès en naissant, que ce n'est que d'elle qu'ils doivent tout attendre ? N'imaginez pas de faire de bons républicains, tant que vous isolerez dans leurs familles les enfants qui ne doivent appartenir qu'à la république. En donnant là seulement à quelques indi\idus la dose d'affection qu'ils doivent répartir sur tous leurs frères, ils adoptent inévitablement les préjugés souvent dangereux de ces individus ; leurs opinions, leurs idées s'isolent, se particularisent, et toutes les vertus d'un homme d'Etat leur deviennent absolument impossibles. Abandonnant enfin leur coeur tout entier à ceux qui les ont fait naître, ils ne trouvent plus dans ce coeur aucune affection pour celle qui doit les faire vivre, les faire connaître et les illustrer, comme si ces seconds bienfaits n'étaient pas plus importants que les premiers ! S'il y a le plus grand inconvénient à laisser sucer les enfants ainsi dans leur famille des intérêts souvent bien différents de ceux de la patrie, il y a donc le plus grand avantage à les en séparer ; ne le sont-ils pas naturellement par les moyens que je propose, puisqu'en détruisant absolument tous les liens de l'hymen il ne naît plus d'autres fruits des plaisirs de la femme que des enfants auxquels la connaissance de leur père est absolument
interdite, et avec cela les moyens de ne plus appartenir qu'à une même famille au lieu d'être, ainsi qu'ils le doivent, uniquement les enfants de la patrie.
Il y aura donc des maisons destinées au libertinage des femmes, et, comme celles des hommes, sous la protection du gouvernement; là, leur seront fournis tous les individus de l'un et l'autre sexe qu'elles pourront désirer, et plus elles fréquenteront ces maisons, plus elles seront estimées. Il n'y a rien de si barbare et de si ridicule que d'avoir attaché l'honneur et la vertu des femmes à la résistance qu'elles mettent à des désirs qu'elles ont reçus de la nature et qu'échaufifent sans cesse ceux qui ont la barbarie de les blâmer. Dès l'âge le plus tendre, une fille dégagée des liens paternels, n'ayant plus rien à conserver pour l'hymen (absolument aboli par les sages lois que je désire), au-dessus du préjugé enchaînant autrefois son sexe, pourra donc se livrer à tout ce que lui dictera son tempérament dans les maisons établies à ce sujet; elle y sera reçue avec respect, satisfaite avec profusion et, de retour dans la société, elle y pourra parler aussi publiquement des plaisirs qu'elle aura goûtés qu'elle le fait aujourd'hui d'un bal ou d'une promenade. Sexe charmant, vous serez libre (1) ; vous jouirez comme les hommes de tous les plaisirs dont la nature vous a fait un devoirvous ne vous contraindrez sur aucun. La plus divine partie de l'humanité doit-elle donc recevoir des fers de
(1) C'était le vœu d'Otto Weininger : « Die Frauen sind Menschen und mûssen als solche behandelt w«rden, auch wenn sic selbst das nie wollen wûrden. Frau und Mann liaben gleiche Rechle », et plus loin: (( Dds Redit aher isl nur eines und da.s g/eic/tc fur Mann und Frau. » Gesc/ilechl und Charakier. Wien und Leipzig. (Wilhelm Braumûller)
Proudhon souhaitait le contraire : « L'homme et la femme ne vont pas de compagnie. La différence des sexes élève entre eux une séparation de même nature que celle que la différence des races met entre les animaux. Aussi, bien loin d'applaudir ce que l'on appelle aujourd'hui l'émancipation de la femme, inclinerais-je bien plutôt, s'il fallait en venir à cette extrémité, à mettre la femme en réclusion. » Qu'esl-ce que la propriété P Œuvres complètes, t. L
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l'autre ? Ah ! brisez-les, la nature le veut ; n'ayez plus d'autre frein que celui de vos penchants, d'autres lois que vos seuls désirs, d'autre morale que celle de la nature ; ne languissez pas plus longtemps dans vos préjugés barbares qui flétrissaient vos charmes et captivaient les élans divins de vos mœurs; vous êtes libres comme nous, et la carrière des combats de Vénus vous est ouverte comme à nous ; ne redoutez plus d'absurdes reproches ; le pédantisme et la superstition sont anéantis ; on ne vous verra plus rougir de vos charmants écarts ; couronnées de myrtes et de roses, l'estime que nous concevrons pour vous ne sera plus qu'en raison de la plus grande étendue que vous vous serez permis de leur donner.
Ce qui vient d'être dit devrait nous dispenser sans doute d'examiner l'adultère ; jetons-y notamment un coup d'oeil, quelque nul qu'il soit après les lois que j'établis. A quel point il était ridicule de le considérer comme criminel dans nos anciennes institutions! S'il y avait quelque chose d'absurde dans le monde, c'était bien sûrement l'éternité des liens conjugaux ; il ne fallait, ce me semble, qu'examiner ou que sentir toute la lourdeur de ces liens pour cesser de voir un crime dans l'action qui les allégeait ; la nature, comme nous l'avons dit tout à l'heure, ayant doué les femmes d'un tempérament plus ardent, d'une sensibilité plus profonde qu'elle n'a fait des individus de l'autre sexe, c'était pour elles, sans doute, que le joug d'un hymen éternel était plus pesant.
Femmes tendres et embrasées du feu de l'amour, dédommagez-vous maintenant sans crainte ; persuadez-vous qu'il ne peut exister aucun mal à suivre les impulsions de la nature, que ce n'est pas pour un seul homme qu'elle vous a créées, mais pour plaire indifféremment à tous. Qu'aucun frein ne vous arrête. Imitez les républicains de la Grèce : jamais les législateurs qui leur donnèrent les lois n'imaginèrent de leur faire un crime de l'adultère, et presque tous autorisèrent le désordre des femmes. Thomas Morus prouve dans son Utopie qu'il est avan-
tageux aux femmes de se livrer à la débauche, et les idées de ce grand homme n'étaient pas toujours des rêves.
Chez les Tartares, plus une femme se prostituait, plus elle était honorée : elle portait publiquement au col les marques de son impudicité, et l'on n'estimait point celles qui n'en étaient point décorées. Au Pégu, les familles livrent leurs femmes ou leurs filles aux étrangers qui y voyagent : on les loue à tant par jour comme des chevaux et des voitures ! Des volumes enfin ne suffiraient pas à démontrer que jamais la luxure ne fut considérée comme criminelle chez aucun des peuples sages de la terre. Tous les philosophes savent bien que ce n'est qu'aux imposteurs chrétiens que nous devons de l'avoir érigée en crime. Les prêtres avaient bien leur motif en nous interdisant la luxure : cette recommandation, en leur réservant la connaissance et l'absolution de ces péchés secrets, leur donnait un incroyable empire sur les femmes et leur ouvrait une carrière de lubricité, dont l'étendue n'avait point de bornes. On sait comme ils en profitèrent et comme ils en abuseraient encore si leur crédit n'était pas perdu sans ressource.
L'inceste est-il plus dangereux ? Non, sans doute ; il étend les liens de la famille et rend par conséquent plus actif l'amour des citoyens pour la patrie ; il nous est dicté par les premières lois de la nature, nous l'éprouvons et la jouissance des objets qui nous appartiennent nous semble toujours plus délicieuse. Les premières institutions favorisent l'inceste ; on le trouve dans l'origine des sociétés ; il est consacré dans toutes les religions ; toutes les lois l'ont favorisé. Si nous parcourons l'univers, nous trouverons l'inceste établi partout. Les nègres de la côte du Poivre et de Rio-Gabon prostituent leurs femmes à leurs propres enfants ; l'aîné des fils de Judah doit épouser la femme de son père; les peuples du Chili couchent indifféremment avec leurs soeurs, leurs filles et épouseni à la fois et la mère et la fille. J'ose assurer, en un mot, que l'inceste devrait être la loi de tout gouvernement dont
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la fraternité fait la base. Comment des hommes raisonnables purent-ils porter l'absurdité au point de croire que la jouissance de sa mère, de sa sœur ou de sa fille pourrait jamais devenir criminelle ? N'est-ce pas, je vous le demande, un abominable préjugé que celui qui paraît faire un crime à un homme d'estimer plus pour sa jouissance l'objet dont le sentiment de la nature le rapproche davantage? Il vaudrait autant dire qu'il nous est défendu d'aimer trop les individus que la nature nous enjoint d'aimer le mieux, et que plus elle nous donne de penchants pour un objet, plus elle nous ordonne en même temps de nous en éloigner. Ces contrariétés sont absurdes : il n'y a que des peuples abrutis par la superstition qui puissent les croire ou les adopter. La communauté des femmes que j'établis entraînant nécessairement l'inceste, il reste peu de chose à dire sur un prétendu délit, dont la nullité est trop démontrée pour s'y appesantir davantage, et nous allons passer au viol, qui semble être, au premier coup d'œil, de tous les écarts du libertinage, celui dont la lésion est la mieux établie, en raison de l'outrage qu'il paraît faire. Il est pourtant certain que le viol, action si rare et si difficile à prouver, fait moins de tort au prochain que le vol, puisque celui-ci envahit la propriété, que l'autre se contente de détériorer. Qu'aurezvous d'ailleurs à objecter au violateur, s'il vous répond qu'au fait le mal qu'il a commis est bien médiocre, puisqu'il n'a fait que placer un peu plus tôt l'objet dont il a abusé au même état où l'auraient bientôt mis l'hymen et l'amour ?
Mais la sodomie, mais ce prétendu crime qui attira le feu du ciel sur les villes qui s'y étaient adonnées, n'est-il point un égarement monstrueux dont le châtiment ne saurait être assez fort ? Il est sans doute bien douloureux pour nous d'avoir à reprocher à nos ancêtres les meurtres judiciaires qu'ils ont osé se permettre à ce sujet. Est-il possible d^être aussi barbare, pour oser condamner à mort un malheureux individu dont tout le crime est de
ne pas avoir les mêmes goûts que vous ? On frémit lorsqu'on'pense qu'il n'y a pas encore quarante ans que l'absurdité des législateurs en était encore là. Consolezvous, citoyens, de telles absurdités n'arriveront plus : la sagesse de vos législateurs en répond. E^ntièrement éclairé sur cette faiblesse de quelques hommes, on sent bien aujourd'hui qu'une telle erreur ne peut être criminelle et que la nature ne saurait avoir mis au fluide qui coule dans nos reins une assez grande importance pour se courroucer sur le chemin qu'il nous plaît de faire prendre à cette liqueur.
Quel est le seul crime qui puisse exister ici ? Assurément ce n'est pas de se placer dans tel ou tel lieu, à moins qu'on ne voulût soutenir que toutes les parties du corps ne se ressemblent point et qu'il en est de pures et de souillées; mais comme il est impossible d'avancer de telles absurdités, le seul prétendu délit ne saurait consister" ici que dans la perte de la semence. Or, je demande s'il est vraisemblable que cette semence soit tellement précieuse aux yeux de la nature qu'il devienne impossible de la perdre sans crime ? Procéderait-elle tous les jours à ces pertes si cela était ? et n'est-ce pas les autoriser que de les permettre dans les rêves, dans l'acte de la jouissance d'une femme grosse ? Est-il possible d'imaginer que la nature nous donnât la possibilité d'un crime qui l'outrageait ? Est-il possible qu'elle consente à ce que les hommes détruisent ses plaisirs et deviennent par là plus forts qu'elle? Il est inouï dans quel gouffre d'absurdités l'on se jette quand on abandonne, pour raisonner, les secours du flambeau de la raison. Tenons-nous donc pour bien assurés qu*il est aussi simple de jouir d'une manière que de l'autre, qu'il est absolument indifférent de jouir d'une fille ou d'un garçon, et qu'aussitôt qu'il est constant qu'il ne peut exister entre nous d'autres penchants que ceux que nous tenons de la nature, elle est trop sage et trop conséquente pour en avoir mis dans nous qui puissent jamais l'offenser.
Celui de la sodomie est le résultat de l'organisation, et nous ne contribuons pour rien à cette organisation. Quelquefois il est le fruit de la satiété ; mais, dans ce cas même, en appartient-il moins à la nature ? Sous tous les rapports, il est son ouvrage, et, dans tous les cas, ce qu'elle inspire doit être respecté par les hommes. Si, par un recensement exact, on venait à prouver que ce goût affecte infiniment plus que l'autre, que les plaisirs qui en résultent sont beaucoup plus vifs, et qu'en raison de cela ses sectateurs sont mille fois plus nombreux que ses ennemis, ne serait-il pas possible de conclure alors que, loin d'outrager la nature, ce vice servirait ses vues, et qu^elle tient bien moins à la progéniture que nous n'avons la folie de le croire ? Or, en parcourant l'univers, que de peuples ne voyons-nous pas mépriser les femmes 1 II en est qui ne s'en servent absolument que pour avoir l'enfant nécessaire à les remplacer. L'habitude qu'ont les hommes de vivre ensemble dans les républiques y rendra toujours ce vice plus fréquent, mais ii n'est certainement pas dangereux. Les législateurs de la Grèce l'auraient-ils introduit dans leur république s'ils l'avaient cru tel P Bien loin de là, ils le croyaient nécessaire à un peuple guerrier. Plutarque nous parle avec enthousiasme du bataillon des amants et des aimés : eux seuls défendirent longtemps la Grèce. Ce vice régna dans la société des frères d'armes ; il la cimenta. Les plus grands hommes y furent enclins. L'Amérique entière, lorsqu'on la découvrit, se trouva r peuplée de gens de ce goût. A la Louisiane, chez les Illinois, des Indiens, vêtus en femmes, se prostituaient comme des courtisanes. Les nègres de Benguéla entretiennent publiquement des hommes ; presque tous les sérails d'Alger ne sont plus aujourd'hui peuplés que par des jeunes garçons. On ne se contentait pas de tolérer on ordonnait à Thèbes l'amour des jeunes garçons; le philosophe de Chéronéele prescrivit pour adoucir l'amour des jeunes gens.
Nous savons à quel point il régna dans Rome : on y
trouvait des lieux publics où de jeunes garçons se prostituaient sous l'habit de filles, et de jeunes filles sous celui de garçons. Martial, Catulle, ïibulle, Horace et Virgile écrivaient à des hommes comme à leurs maîtresses, et nous lisons enfin dans Plutarque que les femmes ne doivent avoir aucune part à l'amour des hommes. Les Amasiens de l'île de Crète enlevaient parfois de jeunes garçons avec les plus singulières cérémonies. Quand ils en aimaient un, ils en faisaient part aux parents le jour où le ravisseur voulait enlever: le jeune homme faisait quelque résistance si son amant ne lui plaisait pas; dans le cas contraire, il partait avec lui, et le séducteur le renvoyait à sa famille sitôt qu'il s'en était servi; car dans cette passion, comme dans celle des femmes, on en a toujours trop quand on en a assez.
Strabon nous dit que dans cette même île ce n'était qu'avec des garçons que l'on remplissait les sérails ; on les prostituait publiquement.
Veut-on une dernière autorité, faite pour prouver combien ce vice est utile dans une république ? Ecoutons Jérôme le Péripatéticien : « L'amour des garçons, nous dit-il, se répandit dans toute la Grèce parce qu'il donnait du courage et de la force et qu'il servait à chasser les tyrans; les conspirations se formaient entre les amants, et ils se laissaient plutôt torturer que de révéler leurs complices ; le patriotisme sacrifiait ainsi tout à la prospérité de l'Etat ; on était certain que ces liaisons affermissaient la république, on déclamait contre les femmes, et c'était une faiblesse réservée au despotisme que de s'attacher à de telles créatures. » Toujours la pédérastie fut le vice des peuples guerriers. César nous apprend que les Gaulois y étaient extraordinairement adonnés. Les guerres qu'avaient à soutenir les républiques, en séparant les deux sexes, propagèrent ce vice, et, quand on y reconnut des suites si utiles à l'Etat, la religion le consacra bientôt. On sait que les Romains sanctifièrent les amours de Jupiter et de Ganymède. Sexlus Empiriciis
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nous assure que cette fantaisie était ordonnée chez les Perses. Enfin les femmes, jalouses et méprisées, offrirent à leurs maris de leur rendre le même serrice qu'ils recevaient de leurs jeunes garçons; quelques-unes l'essayèrent et revinrent à leurs anciennes habitudes, ne trouvant pas l'illusion possible.
Les Turcs, fort enclins à cette dépravation que Mahomet consacra dans son Alcoran, assurent néanmoins qu'une très jeune vierge peut assez bien remplacer un garçon, et rarement les leurs deviennent femmes avant d'avoir passé par cette épreuve. Sixte-Quint et Sanchez permirent cette débauche ; ce dernier entreprit même de prouver qu'elle était utile à la propagation, et qu'un enfant créé après cette course préalable en devenait infiniment mieux constitué. Enfin les femmes se dédommagèrent entre elles. Cette fantaisie, sans doute, n'a pas plus d'inconvénients que l'autre, parce que le résultat n'est que le refus de créer et que les moyens de ceux qui ont le goût de la population sont assez puissants pour que les adversaires n'y puissent jamais nuire. Les Grecs appuyaient de même cet égarement des femmes sur des raisons d'Etat. Il en résultait que, se suffisant entre elles, leurs communications avec les hommes étaient moins fréquentes et qu'elles ne nuisaient point ainsi aux affaires de la république. Lucien nous apprend quel progrès fit cette licence, et ce n'est pas sans intérêt que nous la voyons dans Sapho.
Il n'est, en un mot, aucune sorte de danger dans toutes ces manies ; se portassent-elles même plus loin, allassentelles jusqu'à caresser des monstres et des animaux, ainsi que nous l'apprend l'exemple de tous les peuples, il n'y aurait pas dans toutes ces fadaises le plus petit inconvénient, parce que la corruption des mœurs, souvent très utile dans un gouvernement, ne saurait y nuire sous aucun rapport ; et nous devons attendre de nos législateurs assez de sagesse, assez de prudence, pour être bien sûrs qu'aucune loi n'émanera d'eux pour la répression de
ces misères, qui, tenant absolument à l'organisation, ne sauraient jamais rendre plus coupable celui qui y est enclin que ne l'est l'individu que la nature créa contrefait.
Il ne nous reste plus que le meurtre à examiner dans la seconde classe des délits de l'homme envers son semblable, et nous passerons ensuite à ses devoirs envers lui-même. De toutes les offenses qu'un homme puisse faire à ses semblables, le meurtre est, sans contredit, la plus cruelle de toutes, puisqu'il lui enlève le seul bien qu'il ait reçu de la nature, le seul dont la perte soit irréparable. Plusieurs questions néanmoins se présentent ici, abstraction faite du tort que le meurtre cause à celui qui en devient la victime :
1° Cette action, eu égard aux seules lois de la nature, est-elle vraiment criminelle ?
2° L'est-elle relativement aux lois de la république ?
3° Est-elle nuisible à la société ?
4° Comment doit-elle être considérée dans un gouvernement républicain ?
5° Enfin, le meurtre doit-il être réprimé par le meurtre ?
Nous allons examiner séparément chacune des questions; l'objet est assez essentiel pour qu'on nous permette de nous y arrêter ; on trouvera {îeut-être nos idées un peu fortes ; qu'est-ce que cela fait ? N'avons-nous pas acquis le droit de tout dire ? Développons aux hommes de grandes vérités : ils les attendent de nous : il est temps que l'erreur disparaisse, il faut que son bandeau tombe à côté de celui de nos rois. Le meurtre est-il un crime aux yeux de la nature ? Telle est la première question posée.
Nous allons sans doute humilier ici l'orgueil de l'homme en le rabaissant au rang de toutes les autres productions de la nature, mais le philosophe ne caresse point les petites vanités humaines ; toujours ardent à poursuivre la vérité, il la démêle sous les sots préjugés de l'amourpropre, l'atteint, la développe hardiment à la terre étonnée.
Qu'est-ce que l'homme, et quelle différence y a-t-il
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entre lui et les autres animaux de la terre ? Aucune, assurément. Fortuitement placé, comme eux, sur ce globe, il est né comme eux, il se propage, croît et décroît comme eux ; il arrive comme eux à la vieillesse et tombe comme eux dans le néant après le terme que la nature assigne à chaque espèce d'animaux en raison de la construction de ses organes. Si les rapprochements sont tellement exacts qu'il devienne absolument impossible à l'œil examinateur du philosophe d'apercevoir aucune dissemblance, il y aura donc alors tout autant de mal à tuer un animal qu'un homme, ou tout aussi peu à l'un qu'à l'autre, et dans les préjugés de notre orgueil se trouvera seulement la distance; mais rien n'est malheureusement absurde comme les préjugés de l'orgueil. Pressons néanmoins la question. Vous ne pouvez disconvenir qu'il ne soit égal de détruire un homme ou une bête; mais la destruction de tout animal qui a vie n'est-elle pas décidément un mal, comme le croyaient les pythagoriciens et comme le croient encore quelques habitants des bords du Gange? Avant que de répondre à ceci, rappelons d'abord aux lecteurs que nous n'examinons la question que relativement à la nature ; nous l'envisagerons ensuite par rapport aux hommes.
Or, je demande de quels prix peuvent être à la nature les individus qui ne lui coûtent ni la moindre peine, ni le moindre soin? L'ouvrier n'estime son ouvrage qu'à raison du travail qu'il emploie à le créer. Or, Thomme coùte-t-il à la nature? Et en supposant qu'il lui coûte, lui coûte-t-il plus qu'un singe ou qu'un éléphant ? Je vais plus loin : quelles sont les matières régénératrices de la nature? De quoi se composent les êtres qui viennent à la vie ? Les trois éléments qui les forment ne résultent-ils pas de la primitive destruction des autres corps? Si tous les individus étaient éternels, ne deviendrait-il pas impossible à la nature d'en créer de nouveaux? Si l'éternité des êtres est impossible à la nature, leur destruction devient donc une de ses lois.
Or, si les destructions lui sont tellement utiles qu'elle ne puisse absolument s'en passer et si elle ne peut parvenir à ses créations sans puiser dans ces masses de destruction que lui prépare la mort, de ce moment l'idée d'anéantissement que nous attachons à la mort ne sera donc plus réelle ; il n'y aura plus d'anéantissement constaté ; ce que nous appelons la fin de l'animal qui a vie ne sera plus une fin réelle, mais une simple transmutation, dont est la base le mouvement perpétuel, véritable essence de la matière, et que tous les philosophes modernes admettent comme une de ses premières lois. La mort, d'après ces principes irréfutables, n'est donc plus qu^un changement de forme, qu'un passage imperceptible d'une existence à une autre, et voilà ce que Pythagore appelait la métempsycose.
Ces vérités une fois admises, je demande si ron pourra jamais avancer que la destruction est un crime? A dessein de conserver vos absurdes préjugés, oserez-vous me dire que la transmutation est une destruction ? Non, sans doute, car il faudrait pour cela prouver un instant d'inaction dans la matière, un moment de repos. Or, vous ne découvrirez jamais ce moment. De petits animaux se forment à l'instant que le grand animal a perdu le souffle, et la vie de ces petits animaux n'est qu'un des efiets nécessaires et déterminés par le sommeil momentané du grand. Oserez-vous dire à présent que l'un plaît mieux à la nature que l'autre? Il faudrait prouver pour cela une chose impossible, c'est que la forme longue ou carrée est plus utile, plus agréable à la nature que la forme oblongue ou triangulaire ; il faudrait prouver que, eu égard aux plans sublimes de la nature, un fainéant qui s'engraisse dans l'inaction et l'indolence est plus utile que le cheval, dont le service est si essentiel, ou que le bœuf dont le corps est si précieux qu'il n'en est aucune partie qui ne serve ; il faudrait dire que le serpent venimeux est plus nécessaire que le chien fidèle.
Or, comme tous ces systèmes sont insoutenables, il faut
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donc absolument consentir à admettre que l'impossibilité où nous sommes d'anéantir lesouvrages de la nature, qu'attendu la certitude que la seule chose que nous faisons en nous livrant à la destruction n'est que d'opérer une variation dans les formes, mais qui ne peut éteindre la vie, il devient alors au-dessus des forces humaines de prouver qu'il puisse exister aucun crime dans la prétendue destruction d'une créature, de quelque âge, de quelque sexe, de quelque espèce que vous la supposiez. Conduits plus avant encore par la série de nos conséquences, qui naissent toutes les unes des autres, il faudra convenir enfin que, loin de nuire à la nature, l'action que vous commettez en variant les formes de ses différents ouvrages est avantageuse pour elle, puisque vous lui fournissez par cette action la matière première de ses reconstructions, dont le travail lui deviendrait impraticable si vous n'anéantissiez pas.
Eh ! laissez-la faire, vous dit-on. Assurément, il faut la laisser faire, mais ce sont ses impulsions que suit l'homme ((uand il se livre à l'homicide ; c'est la nature qui le lui conseille, et l'homme qui détruit son semblable est à la nature < e que lui est la peste ou la famine, également envoyées par sa main, laquelle se sert de tous les moyens possibles pour obtenir plus tôt cette manière de destruction, absolument essentielle à ses ouvrages. Daignons éclairer un instant notre âme du saint flambeau de la philosophie ; quelle autre voix que celle de la nature nous suggère les haines personnelles, les vengeances, les guerres, en un mot tous ces motifs de meurtres perpétuels ? Or, si elle nous les conseille, elle en a donc besoin. Comment pouvons-nous, d'après cela, nous supposer coupables envers elle, dès que jous ne faisons que suivre ses vues ?
Mais en voilà plus qu'il n'en faut pour convaincre tout lecteur éclairé qu'il est impossible que le meurtre puisse jamais outrager la nature.
Est-il un crime en politique ? Osons avouer, au contraire, qu'il n'est malheureusement qu'un des plus grands ressorts de la politique. N'est-ce pas à force de meurtres que Rome
est devenue la maîtresse du monde? N'est-ce pas à force de meurtres que la France est libre aujourd'hui ? Il est inutile d'avertir ici qu'on ne parle que des meurtres occasionnés par la guerre et non des atrocités commises par les factieux et les désorganisateurs ; ceux-là, voués à l'exécration publique, n'ont besoin que d'être rappelés pour exciter à jamais l'horreur et l'indignation générales. Quelle science humaine a plus besoin de se soutenir par le meurtre, qui ne tend qu'à tromper, qui n'a pour but que l'accroissement d'une nation au dépens de l'autre ? Les guerres, uniques fruits de cette barbare politique, sont-elles autre chose que les moyens dont elle se nourrit, dont elle se fortifie, dont elle s'étaie ? Et qu'est-ce que la guerre, sinon la science de détruire ? Etrange aveuglement de l'homme, qui enseigne publiquement l'art de tuer, qui récompense celui qui y réussit le mieux et qui punit celui qui, pour une cause particulière, s'est défait de son ennemi! N'est-il pas temps de revenir sur des erreurs aussi barbares ?
Enfin, le meurtre est-il un crime contre la société ? Qui put jamais l'imaginer raisonnablement? Ah! qu'importeà cette nombreuse société qu'il y ait parmi elle un membre de plus ou de moins ? Ses lois, ses mœurs, ses coutumes en seront-elles viciées? Jamais la' mort d'un individu influat-elle sur la masse générale ? Et après la perte de la plus grande bataille, que dis-je, après l'extinction de la moitié du monde, sa totalité, si l'on veut, le petit nombre d'êtres qui pourrait survivre éprouverait-il la moindre altération matérielle? Hélas ! non. La nature entière n'en éprouverait même pas davantage, et le sot orgueil de l'homme, qui croit que tout est fait pour lui, serait bien étonné, après la destruction totale de l'espèce humaine, s'il voyait que rien ne varie dans la nature et que le cours des astres n'en est seulement pas retardé. Poursuivons.
Comment le meurtre doit-il être vu dans un Etat guerrier et républicain?
Il serait assurément du plus grand danger ou de jeter de la défaveur sur cette action, ou de la punir. La fierté du
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républicain demande un peu de férocité; s'il s'amollit, si son énergie se perd, il sera bientôt subjugué. Une très singulière réflexion se présente ici, mais comme elle est vraie malgré sa hardiesse, je la dirai. Une nation qui commence à se gouverner en république ne se soutiendra qu'avec des vertus, parce que, pour arriver au plus, il faut toujours débuter par le moins ; mais une nation déjà vieille et corrompue, qui, courageusement, secouera le joug de son gouvernement monarchique pour en adopter un républicain, ne se maintiendra que par beaucoup de crimes ; car elle est déjà dans le crime, et si elle voulait passer du crime à la vertu, c'est-à-dire d'un état violent dans un état doux, elle tomberait dans une inertie dont sa ruine certaine serait bientôt le résultat. Que deviendrait l'arbre que vous transplanteriez d'un terrain plein de vigueur dans une plaine sablonneuse et sèche ? Toutes les idées intellectuelles sont tellement subordonnées à la physique de la nature que les comparaisons fournies par l'agriculture ne nous tromperont jamais en morale.
Les plus indépendants des hommes, les plus rapprochés de la nature, les sauvages, se livrent avec impunité journellement au meurtre. A Sparte, à Lacédémone, on allait à la chasse des ilotes, comme nous allons, en France, à celle des perdrix. Les peuples les plus libres sont ceux qui l'accueillent davantage. A Mindanao, celui qui veut commettre un meurtre est élevé au rang des braves; on le décore aussitôt d'un turban; chez les Caraguos, il faut avoir tué sept hommes pour obtenir les honneurs de cette coifTure ; les habitants de Bornéo croient que tous ceux qu'ils mettent à mort les serviront quand ils ne seront plus ; les dévots Espagnols même faisaient vœu à saint Jacques de Galice de tuer douze Américains par jour ; dans le royaume de Tangut on choisit un jeune homme fort et vigoureux, auquel il est permis, dans certains jours de l'année, de tuer tout ce qu'il rencontre I Etait-il un peuple plus ami du meurtre que les Juifs? On le voit sous toutes les formes, à toutes les pages de leur histoire.
L'empereur et les mandarins de la Chine prennent de temps en temps des mesures pour faire révolter le peuple, afin d'obtenir de ces manœuvres le droit d'en faire un horrible carnage. Que ce peuple mou et efféminé s'affranchisse du joug de ces tyrans, il les assommera à son tour, avec beaucoup plus de raison, et le meurtre, toujours adopté, toujours nécessaire, n'aura fait que changer de victimes : il était le bonheur des uns, il deviendra la félicité des autres.
Une infinité de nations tolèrent le« assassinats publics ; ils sont entièrement permis à Gêne, à Venise, à Naples et dans toute l'Albanie ; à Kachao, sur la rivière de San- Domingo, les meurtriers, sous un costume connu et avoué, égorgent à vos ordres et sous vos yeux l'individu que vous leur indiquez ; les Indiens prennent de l'opium pour s'encourager au meurtre, et, se précipitant ensuite au milieu des rues, ils massacrent tout ce qu'ils rencontrent; des voyageurs anglais ont retrouvé cette manie à Batavia. Quel peuple fut à la fois plus grand et plus cruel que les Romains et quelle nation conserva plus longtemps sa splendeur et sa liberté? Le spectacle des gladiateurs soutint son courage ; elle devenait guerrière par l'habitude de se faire un jeu du fneurtre. Douze ou quinze cents victimes journalières remplissaient Tarène du cirque, et là les femmes, plus cruelles que les hommes, osaient exiger que les mourants tombassent avec grâce et se dessinassent encore sous les convulsions de la mort. Des Romains passèrent de là aux plaisirs de voir des nains s'égorger devant eux ; et quand le culte chrétien, en infectant la terre, vint persuader aux hommes qu'il y avait du mal à se tuer, des tyrans aussitôt enchaînèrent ce peuple, et les héros du monde en devinrent bientôt les
jouets. ^
Partout enfin on crut avec raison que le meurtrier, c'est-à-dire l'homme qui étouffait sa sensibilité au point de tuer son semblable et de braver la vengeance publique ou particulière, partout, dis-je, on crut qu'un tel homme
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ne pouvait être que très courageux, et par conséquent précieux clans un gouvernement guerrier ou républicain. Parcourons-nous des nations, qui, plus féroces encore, ne se satisfirent qu'en immolant des enfants, et bien souvent les leurs, nous verrons ces actions universellement adoptées, faire même quelquefois partie des lois. Plusieurs peuplades sauvages tuent leurs enfants aussitôt qu'ils naissent. Les mères, sur les bords du fleuve Orénoque, dans la persuasion où elles étaient que leurs filles ne naissaient que pour être malheureuses, puisque leur destination était de devenir les épouses des sauvages de cette contrée, qui ne pouvaient souffrir les femmes, les immolaient aussitôt qu'elles leur avaient donné le jour. Dans la Trapobane et dans le royaume de Sopil, tous les enfants dilTormes étaient immolés par les parents mêmes.
Les femmes de Madagascar exposaient aux. bêtes sauvages ceux de leurs enfants nés certains jours de la semaine. Dans les républiques de la Grèce, on examinait soigneusement tous les enfants qui arrivaient au monde, et si l'on ne les trouvait pas conformés de manière à pouvoir un jour défendre la république, ils étaient aussitôt immolés ; là, l'on ne jugeait pas qu'il fût essentiel d'ériger des maisons richement dotées, pour conserver cette vile écume de la nature humaine. Jusqu'à la translation du siège de l'empire, tous les Romains qui ne voulaient pas nourrir leurs enfants les jetaient à la voirie. Les anciens législateurs n'avaient aucun scrupule de dévouer les enfants à la mort, et jamais aucun de leurs codes ne réprima les droits qu'un père se crut toujours sur sa famille. Aristote conseillait l'avortement, et ces antiques républicains, remplis d'enthousiasme, d'ardeur pour la patrie, méconnaissaient cette commisération individuelle qu'on retrouve parmi les nations modernes; on aimait moins ses entants, mais on aimait mieux son pays. Dans toutes les villes de la Chine, on trouve chaque matin une incroyable quantité d'enfants abandonnés dans les rues; un tombereau les enlève à la pointe du jour, et on les jetto
dans une fosse ; souvent les accoucheuses elles-mêmes en débarrassent les mères, en étouffant aussitôt leurs fruits dans des cuves d'eau bouillante ou en les jetant dans la rivière.
A Pékin, on les met dans de petites corbeilles de jonc, que l'on abandonne sur les canaux, et le célèbre voyageur Duhalde évalue à plus de trente mille le nombre journalier qui s'enlève à chaque recherche. On ne peut nier qu'il ne soit extraordinairement nécessaire, extrêmement politique de mettre une digue à la population dans un gouvernement répiil)licain ; par des vues absolument contraires, il faut l'encourager dans une monarchie; là, les tyrans n'étant riches qu'en raison du nombre de leurs esclaves, assurément il leur faut des hommes ; mais l'abondance de cette population, n'en doutons pas, est un vice réel dans un gouvernement républicain ; il ne faut pourtant pas l'égorger pour l'amoindrir, comme le disaient nos modernes décemvirs ; il ne s'agit que de ne pas lui laisser les moyens de s'étendre au delà des bornes que sa félicité lui prescrit. Gardez-vous de multiplier trop un peuple dont chaque être est souverain, et soyez bien sûrs que les révolutions ne sont jamais jes effets que d'une population trop nombreuse. Si, pour la splendeur de l'PZtat, vous accordez à vos guerriers le droit de détruire des hommes, pour la conservation de ce même Etat, accordez de même à chaque individu de se livrer tant qu'il le voudra, puisqu'il le peut sans outrager la nature, au droit de se défaire des enfants qu'il ne peut nourrir ou desquels le gouvernement ne peut tirer aucun secours ; accordez-lui de même de se défaire, à ses risques et périls, de tous les ennemis qui peuvent lui nuire, parce que le résultat de toutes ces actions, absolument nulles en ellesmêmes, sera de tenir votre population dans un état modéré, et jamais assez nombreuse pour bouleverser votre gouvernement. Laissez dire aux monarchistes qu'un Ktat n'est grand qu'en raison de son extrême population ; cet État sera toujours pauvre si sa population excède ses
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moyens de vivre, et il sera toujours florissant si, contenu dans de justes bornes, il peut trafiquer de son superflu. N'élaguez-vous pas l'arbre lorsqu'il a trop de branches, et pour conserver le tronc, ne taillez-vous pas les rameaux ? Tout système qui s'écarte de ces principes est une extravagance dont les abus nous conduiraient bientôt au renversement total de l'édifice que nous venons d'élever avec tant de peine ; mais ce n'est pas quand l'homme est fait qu'il faut le détruire afin de diminuer la population. Il est injuste d'abréger les jours d'un individu bien conformé; il ne l'est pas, je le dis, d'empêcher d'arriver à la vie un être qui, certainement, sera inutile au monde. L'espèce humaine doit être épurée dès le berceau ; c'est ce que vous prévoyez ne pouvoir jamais être utile à la société qu'il faut retrancher de son sein ; voilà les seuls moyens raisonnables d'amoindrir une population dont la trop grande étendue est, ainsi que nous venons de le prouver, le plus dangereux des abus.
Il est temps de se résumer.
Le meurtre doit-il être réprimé par le meurtre? Non, sans doute. N'imposons jamais au meurtrier d'autre peine que celle qu'il peut encourir par la vengeance des amis ou de la famille de celui qu'il a tué. Je vous accorde voire grâce, disait Louis XV à Charolais, qui venait de tuer un homme pour se divertir, maisjela donne aussi à celui qui vous luera. Toutes les bases de la loi contre les meurtriers se trouvent dans ce mot sublime.
En un mot, le meurtre est une horreur, mais une horreur souvent nécessaire, jamais criminelle, essentielle à tolérer dans un Etat républicain. J'ai fait voir que l'univers entier en avait donné l'exemple ; mais faut-il le considérer comme une action faite pour être punie de mort? Ceux qui répondront au dilemme suivant auront satisfait à la question :
Le meurtre est-il un crime ou ne l'est-il pas ?
S'il n'en est pas un, pourquoi faire des lois qui le pu.nissent ? Et s'il en est un, par quelle barbare et stupide
inconséquence le punirez-vous par un crime semblable ?
Il nous reste à parler des devoirs de l'homme envers lui-même. Comme le philosophe n'adopte ces devoirs qu'autant qu'ils tendent à son plaisir ou à sa conservation, il est fort inutile de lui en recommander la pratique, plus inutile encore de lui imposer des peines s'il y manque.
Le seul délit que l'homme puisse commettre en ce genre est le suicide. Je ne m'amuserais point à prouver l'imbécillité des gens qui érigent cette action en crime ; je renvoie à la fameuse lettre de Rousseau ceux qui pourraient avoir encore quelques doutes sur cela. Presque tous les anciens gouvernements autorisaient le suicide par la politique et par la religion. Les Athéniens exposaient à l'Aréopage les raisons qu'ils avaient de se tuer ; ils se poignardaient ensuite. Toutes les républiques de la Grèce tolérèrent le suicide ; il entrait dans le plan des anciens législateurs ; on se tuait en public et l'on faisait de sa mort un spectacle d'appareil.
La république de Rome encouragea le suicide ; les dévouements si célèbres pour la patrie n'étaient que des suicides. Quand Rome fut prise par les Gaulois, les plus illustres sénateurs se dévouèrent à la mort ; en reprenant ce même esprit, nous adoptons les mêmes vertus. Un soldat s'est tué, pendant la campagne de 92, de chagrin de ne pouvoir suivre ses camarades à l'affaire de Jemmapes. Incessamment placés à la hauteur de ces fiers républicains, nous surpasserons bientôt leurs vertus ; c'est le gouvernement qui fait Thomme. Une si longue habitude du despotisme avait totalement énervé notre courage; il avait dépravé nos mœurs, nous renaissons; on va bientôt voir de quelles actions sublimes est capable le génie, le caractère français, quand il est libre ; soutenons, au prix de nos fortunes et de nos vies, cette liberté qui nous coûte déjà tant de victimes ; n'en regrettons aucune si nous parvenons au but ; elles-mêmes se sont toutes dévouées volontairement ; ne rendons pas leur sang inutile; mais de l'union... de l'union, ou nous perdrons le fruit de toutef
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nos peines; asseyons d'excellentes lois sur les victoires que nous venons de remporter; nos premiers législateurs, encore esclaves du despote qu'enfin nous avons abattu, ne nous avaient donné que des lois dignes de ce tyran, qu'ils encensaient encore; refaisons leur ouvrage, songeons que c'est pour des républicains que nous allons enfin travailler ; que nos lois soient douces comme le peuple qu'elles doivent régir.
En offrant ici, comme je viens de le faire, le néant, l'indifférence d'une infinité d'actions que nos ancêtres, séduits par une fausse religion, regardaient comme criminelles, je réduis notre travail à bien peu de chose. Faisons peu de lois, mais qu'elles soient bonnes; — il ne s'agit pas de multiplier les freins, il n'est question que de donner à celui qu'on emploie une qualité indestructible — que les lois que nous promulguons n'aient pour but que la tranquillité du citoyen, son bonheur et l'éclat de la république; mais, après avoir chassé l'ennemi de vos terres. Français, je ne voudrais pas que l'ardeur de propager vos principes vous entraînât plus loin; ce n'est qu'avec le fer et le feu que vous pourrez les porter au bout de l'univers. Avant que d'accomplir ces résolutions, rappelez-vous le malheureux succès des croisades. Quand l'ennemi sera de l'autre côté du Rhin, cro3'ez-moi, gardez vos frontières et restez chez vous; ranimez votre commerce, redonnez de l'énergie et des débouchés à vos manufactures; faites refleurir vos arts, encouragez l'agriculture, si nécessaire dans un gouvernement tel que le vôtre, et dont l'esprit doit être de pouvoir fournir à tout le monde, sans avoir besoin de personne ; laissez les trônes de l'Europe s'écrouler d'eux-mêmes; votre exemple, votre prospérité les culbutera bientôt sans que vous ayez besoin de vous en mêler.
Invincibles dans votre intérieur et modèles de tous les peuples par votre police et vos bonnes lois, il ne sera pas dans le monde un gouvernement qui ne travaille à vous imiter, pas un seul qui ne s'honore de votre alliance;
mais si, pour le vain honneur de porter vos principes au loin, vous abandonnez le soin de votre propre félicité, le despotisme, qui n'est qu'endormi, renaîtra, les dissensions intestines vous déchireront, vous aurez épuisé vos finances et vos soldats; et tout cela pour revenir baiser les fers que vous imposeront les tyrans, qui vous auront subjugués pendant votre absence ; tout ce que vous désirez peut se faire sans qu'il soit besoin de quitter vos foyers ; que les autres peuples vous voient heureux, et ils courront au bonheur par la même route que vous leur aurez tracée.
EUGÉNIE, à Dolmancé.
Voilà ce qui s'appelle un écrit très sage et tellement dans vos principes, au moins sur beaucoup d'objets, que je serais tentée de vous en croire l*auteur.
DOLMANCÉ
11 est bien certain que je pense une partie de ces réilexions, et mes discours, qui vous l'ont prouvé, donnent même à la lecture que nous venons de faire l'apparence d'une répétition.
EIGÉNIE
Je ne m'en suis pas aperçue; on ne saurait trop dire les bonnes choses ; je trouve cependant quelques-uns de ces principes un peu dangereux.
DOLMANCÉ
11 n"v a de dangereux dans le monde que la pitié et la bienfaisance; la bonté n'est jamais qu'une faiblesse dont l'ingratitude et l'impertinence des faibles portent toujours les honnêtes gens à se repentir. Qu'un bon observateur s'avise de calculer tous les dangers de la pitié et qu'il les mette en parallèle avec ceux d'une fermeté soutenue, il verra si les premiers ne l'emportent pas.
250 l'œuvre du marquis de sade
Mais nous allons trop loin, Eugénie; résumons pour votre éducation l'unique conseil qu'on peut tirer de tout ce qui vient d'être dit : n'écoutez jamais votre cœur, mon enfant ; c'est le guide le plus faux que nous ayons de la nature; fermez-le avec grand soin aux accents fallacieux de l'infortune : il vaut beaucoup mieux que vous refusiez à celui qui vraiment serait fait pour vous intéresser que de risquer de donner au scélérat, à l'intrigant et au cabaleur : l'un est d'une très légère conséquence, l'autre du plus grand inconvénient.
LE CHEVALIER
Qu'il me soit permis, je v©us en conjure, de reprendre en sous-œuvre et d'anéantir, si je peux, les principes de Dolmancé. Ah I qu'ils seraient différents, homme cruel, si, privé de cette fortune immense où tu trouves sans cesse les moyens de satisfaire tes passions, tu pouvais languir quelques années dans cette accablante infortune dont ton esprit féroce ose composer des torts aux misérables ! Jette un coup d'œil de pitié sur eux et n'éteins pas ton âme au point de l'endurcir sans retour aux cris déchirants du besoin ! Quand ton corps, uniquement las de voluptés, repose languissamment surdes lits de duvet, vois le leur, affaissé des travaux qui te font vivre, recueillir à peine un peu de paille pour se préserver de la fraîcheur de la terre, dont ils n'ont, comme les bêtes, que la froide r superficie pour s'étendre ; jette un regard sur eux, lorsque, entouré de mets succulents, dont vingt élèves de Cornus réveillent chaque jour ta sensualité, ces malheureux disputent aux loups, dans les bois, la racine amère d'un sol desséché; quand les jeux, les grâces et les ris conduisent à ta couche impure les plus touchants objets du temple de Cythère, vois ce misérable étendu près de sa triste épouse et, satisfait des plaisirs qu'il cueille au sein des larmes, ne pas même en soupçonner d'autres; regarde-le, quand tu ne te refuses rien, quand tu
nages au milieu du superflu; regarde-le, te dis-je, manquer même opiniâtrement des premiers besoins de la vie; jette les yeux sur sa famille désolée; vois son épouse tremblante se partager avec tendresse entre les soins qu'elle doit à son mari languissant auprès d'elle et ceux que la nature commande pour les rejetons de son amour; privée de la possibilité de remplir aucun de ces devoirs si sacrés pour son âme sensible, entends-la, sans frémir, si tu peux, réclamer près de toi ce superflu que ta cruauté lui refuse 1
Barbare, ne sont-ce donc pas des hommes comme toi, et s'ils te ressemblent, pourquoi dois-tu jouir quand ils languissent ? Eugénie, Eugénie, n'éteignez jamais dans votre âme la voix sacrée de la nature; c'està la bienfaisance qu'elle vous conduira malgré vous, quand vous séparerez son organe du feu des passions qui l'absorbe. Laissons là les principes religieux, j'y consens, mais n'abandonnons pas les vertus que la sensibilité nous inspire; ce ne sera jamais qu'en les pratiquant que nous goûterons les jouissances de l'âme les plus douces et les plus délicieuses. Tous les égarements de votre esprit seront rachetés par une bonne œuvre; eHe éteindra dans vous les remords que votre inconduite y fera naître, et formant dans le fond de votre conscience un asile sacré où vous vous replierez quelquefois sur vous-même, vous y trouverez la consolation des écarts où vos erreurs vous auront entraînée. Ma sœur, je suis jeune, je suis libertin, impie, je suis capable de toutes les débauches de l'esprit, mais mon cœur reste, il est pur, et c'est avec lui, mes amis, que je me console de tous les travers de mon âge.
DOLMANCÉ
Oui, chevalier, vous êtes jeune, vous le prouvez par vos discours; l'expérience vous manque; je vous attends quand elle vous aura mûri ; alors, mon cher, vous ne parlerez plus si bien des hommes, parce que vous les aurez
L ŒL VRE DU MAKQUIS DE SADE
connus. Ce fut leur ingratitude qui sécha mon cœur, leur perfidie qui détruisit dans moi ces vertus funestes pour lesquelles j'étais peut-être né comme vous. Or, si les vices des uns rendent dans les autres ces vertus dangereuses, n'est-ce donc pas un service à rendre à la jeunesse que de les étoufïer de bonne heure en elle? Que me parles-tu de remords, mon ami I Peuvent-ils exister dans Tâme de celui qui ne connaît de crime en rien? Que vos principes les étouffent si vous en craignez l'aiguillon; vous sera-t-il possible de vous repentir d'une action do l'indifférence de laquelle vous serez profondément pénétré ? Dès que vous ne croirez plus de mal à rien, de quel mal pourrez-vous vous repentir ?
LE CHEVALIER
Ce n'est pas de l'esprit que naissent les remords; ils ne sont les fruits que du cœur, et jamais les sophismes de la tête n'atteignent les mouvements de l'âme.
DOLMANCÉ
Mais le cœur se trompe, parce qu'il n'est jamais que l'expression des faux calculs de l'esprit ; mûrissez celuici, l'autre cédera bientôt ; toujours de fausses définitions nous égarent lorsque nous voulons raisonner ; je ne sais ce que c'est que le cœur, moi ; je n'appelle ainsi que les faiblesses de l'esprit. Un seul et unique flambeau luit en moi. Quand je suis sain et ferme, il ne me fourvoie jamais ; suis-je vieux, hypocondre ou pusillanime, il me trompe ; alors je me dis sensible, tandis qu'au fond je ne suis que faible et timide. Encore une fois, Eugénie, que cette perfide sensibilité ne vous abuse pas; elle n'est, soyez-en bien sûre, que la faiblesse de l'âme ; on ne pleure que parce que l'on craint, et voilà pourquoi les rois sont des tyrans.
Rejetez, détestez donc les perfides conseils du chevalier ; en vous disant d'ouvrir votre cœur à tous les maux ima-
LA PHILOSOl'HIE DANS LE BOUDOIR 253
ginaires de l'infortune, il cherche à vous composer une somme de peines qui, n'étant pas les vôtres, vous déchireraient bientôt en pure perte. Ah ! crovez, Eugénie, croyez que les plaisirs qui naissent de l'apathie valent bien ceux que la sensibilité nous donne; celle-ci ne sait qu'atteindre dans un sens le cœur que l'autre chatouille et bouleverse de toutes parts. Les jouissances permises, en un mot, peuvent-elles donc se comparer aux jouissances qui réunissent à des attraits bien plus piquants ceux inappréciables de la rupture des freins sociaux et du renversement de toutes les lois?
EUGÉNIE
Tu triomphes, Dolmancé, tu l'emportes ! Les discours du chevalier n'ont fait qu'effleurer mon âme, les tiens la séduisent et l'entraînent ! Ah ! croyez-moi, chevalier^ adressez-vous plutôt aux passions qu'aux vertus quand vous voudrez persuader une femme.