‹ Œuvres du Marquis de SadeChapitre 15 sur 18 · A LA COUR DU ROI ZAMÉ · texte numérisé non relu

A LA COUR DU ROI ZAMÉ

(Aline et l 'al(our)

Miss Henriette Stralson

ou Les Effets du Désespoir

Nouvelle anglaise

Un soir où le Henelagh de Londres était dans sa beauté, le lord Granwell, âgé d'environ trente-six ans, l'homme le plus débauché, le plus méchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et malheureusement l'un des plus riches, vit passer près de sa table, où à force de punch et de vin de Champagne il endormait ses remords avec trois de ses amis, une jeune personne charmante, qu'il n'avait encore vue nulle part. « Quelle est cette fille, dit avec empressement Granwel à l'un de ses convives, et comment se peut-il qu'il y ait à Londres un minois aussi fin qui me soit échappé ? Je parie que cela n'a pas seize ans. Qu'en dis-tu, Jacques ? — Sir Jacques : Une taille comme celle des grâces ! Wilson, tu ne connais pas cela ? — Wilson : Voilà la seconde fois que je la rencontre ; elle est fille d'un baronnet d'IIerreford. — Granwel : Fût-elle la fille du diable, il faut que je l'aie, ou que la foudre m'anéantisse ; Gave, je te charge de la découverte. — Gave : Comment 8e nomme-t-elle, Wilson ? — Miss Henriette Stralson ; cette grande femme que vous voyez là, avec elle, est sa

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mère; son père est mort. Il y a longtemps qu'elle est amoureuse de Williams, un gentilhomme d'Herreford ; ils vont se marier. Williams est venu ici pour recueillir la succession d'une vieille tante qui fait toute sa fortune; pendant ce temps, lady Stralson a voulu faire voir Londres à sa fille, et quand les affaires de Williams seront finies, ils repartiront ensemble pour Herreford, où le mariage doit se conclure. — Granwel : Que toutes les furies de l'enfer puissent s'emparer de mon âme si Williams la touche avant moi... Je n'ai jamais rien vu de si joli... Est-il là ce Williams ? Je ne connais pas ce drôlelà, faites-le-moi voir. — Wilson : Le voilà qui les suit... sans doute il s^était arrêté avec quelques-unes de ses connaissances. Il les rejoint... observez-le... c'est lui... le voilà. — Granwel : Ce grand jeune homme si joliment fait? — Wilson: Précisément. — Granwel: Ventre-bleu, à peine cela a-t-il vingt ans. — Gave : Il est en vérité bel homme, milord... voilà un rival... — Granwel : Dont je me déferai comme de bien d'autres... Gave, lève-toi et suis cet ange... En vérité, elle m'a fait une impression... Suis-la, Gave, tâche d'apprendre tout ce que tu pourras sur son compte... mets des espions sur ses traces... As-tu de l'argent. Gave ? as-tu de l'argent ?... voilà cent guinées, qu'il n'en reste pas une demain, et que je sache tout... Amoureux, moi ?... Wilson, qu'en dis-tu? Cependant il est certain que j'ai senti, en voyant cette fille, un pressentiment... Sir Jacques, cette créature céleste aura ma fortune ou ma vie. — Sir Jacques : La fortune soit, mais pour la vie... Je ne crois pas que tu sois d'humeur à mourir pour une femme I — Granwel : Non... (Et milord, en prononçant ce mot, frissonna involontairement... puis reprenant)... Tout cela sont des façons de parler, mon ami, on ne meurt point pour ces animaux-là, mais il y en a en vérité qui remuent l'âme des hommes d'une façon bien extraordinaire!... Holà I garçons, qu'on apporte du vin de Bourgogne, ma tête s'échauffe, et je ne la calme jamais qu'avec ce vin-là. — Wilson : Serait-il

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vrai, milord, que tu te sentes capable de faire la folie de troubler les amours de ce pauvre Williams ?— Granule/: Que m'importe Williams? Que m'importe toute la terre? Apprends, mon ami, que quand ce cœur de feu conçoit une passion, il n'est aucun obstacle qui puisse l'empêcher de se satisfaire ; plus il en naît, plus je m'irrite ; la possession d'une femme n'est jamais flatteuse pour moi qu'en raison de la multitude de freins que j'ai brisés pour l'obtenir. C'est la chose du monde la plus médiocre que la possession d'une femme, mon ami ; qui en a une en a un cent; la seule manière d'écarter la monotonie de ces triomphes insipides est de ne les devoir qu'à la ruse, et c'est sur les débris d'une foule de préjugés vaincus qu'on peut y trouver quelques charmes. — Wilson : Ne vaudrait-il pas mieux essayer de plaire à une femme... tâcher d'obtenir ses faveurs des mains de l'amour que de la devoir à la violence ? — Granwel : Ce que tu dis là serait bon si les femmes étaient plus sincères ; mais comme il n'y en a pas une seule au monde qui ne soit fausse et perfide, il faut agir avec elles comme l'on fait avec les vipères qui s'emploient dans la médecine... retrancher la tête pour avoir le corps... prendre à tel prix que ce soit le peu de bon de leur physique, en contraignant si bien le moral qu'on n'en puisse jamais sentir les effets. — Sir Jacques : Voilà des maximes que j'aime. — Granwel : Sir Jacques est mon élève, et j'en ferai quelque jour un sujet... mais voici Gave qui revient, écoutons ce qu'il va nous dire. » Et Gave s'asseyant après avoir bu un verre de vin : « Votre déesse est partie, dit-il à Granwel, elle est montée dans un carrosse de remise avec Williams et lady Stralson, et on a dit au cocher : Dans Cecil Street. — Granwel : Comment! si près de chez moi ?... As-tu fait suivre ? — Gave : J'ai trois hommes après... trois des plus déliés coquins qui se soient jamais échappés de Newgate. — Granwel : Eh bien. Gave, est-elle jolie ? — Gave: C'est la plus belle personne qu'il y ait à Londres... Stanley... Stafford... Tilner... Burcley, tous l'ont suivie,

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tous l'ont entourée, tous ont convenu qu'il n'existait pas dans les trois royaumes une fille qui la valût. — Granivel, vivement : As-tu entendu quelque chose d'elle ?... a-t-elle parlé ?... le son flatteur de sa voix a-t-il pénétré tes organes ? as-tu respiré l'air qu'elle venait d'épurer ? Eh! parle!... parle donc, mon ami, ne vois-tu donc pas que la tête m'en tourne... qu'il faut qu'elle soit à moi ou que je quitte à jamais l'Angleterre. — Gave : Je l'ai entendue, milord... elle a parlé, elle a dit à Williams qu'il faisait bien chaud au Renelagh et qu'elle aimait mieux se retirer que de s'y promener plus longtemps. — Granwel: Et ce Williams ? — Gave : Il a l'air de lui être fort attaché... il la dévorait des yeux... on eût dit que l'amour l'enchaînait sur ses pas. — Granwel : C'est un scélérat que je déteste, et je crains bien que les circonstances me forcent à me défaire de cet homme-là... Sortons, mes amis. Wilson, je te remercie de tes renseignements, garde-moi le secret, ou je répands dans tout Londres ton intrigue avec lady Montmart ; et toi, sir Jacques, je te donne rendez-vous demain au parc pour aller ensemble chez cette petite danseuse de l'Opéra... Que dis-je ? non, je n'irai pas... Je n'ai plus qu'une idée dans la tête... il n'y a plus que miss Stralson au monde qui puisse m'occuper, je n'ai de regards que pour elle, je n'ai plus d^âme que pour l'adorer... Toi, Gave, tu viendras demain dîner avec moi, avec ce que tu auras pu recueillir sur cette fille céleste... unique arbitre de mes destinées... Adieu, mes amis. »

Milord s'élance dans sa voiture et vole au coucher du roi, où l'appelaient les devoirs de sa charge.

Rien de plus exact que le peu de détails donnés par Wilson sur la beauté qui tournait la tête de Granwel.

Miss Henriette Stralson, née à Herreford, venait effectivement pour voir Londres, qu^elle ne connaissait pas, pendant que Williams terminait ses affaires, et tous s'en retournaient ensuite dans leur patrie, où l'hymen devait couronner leurs voeux.

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