‹ Œuvres du Marquis de SadeChapitre 17 sur 18 · I.KS CIUMKS DE l'aMOUR · texte numérisé non relu

I.KS CIUMKS DE l'aMOUR

seras donc punie de trop de franchise et de crédulité, et ce sera le seul homme que tu as distingué dans le monde qui sera la cause de tous les désastres de ta vie. — Que voulez-vous dire, miss? expliquez-vous. Je veux bien écouter encore votre justification, mais ne vous flattez pas de me tromper. N'imaginez pas abuser de ce fatal amour dont j'ai trop à rougir, sans doute... Non, miss, vous ne m'induirez plus en erreur... vous ne m'intéressez plus, Henriette ; je vous vois de sang-froid maintenant, et vous n'allumez plus en moi d'autres désirs que ceux du crime et de la vengeance. — Doucement, milord, vous m'accusez trop légèrement ; une femme qui vous aurait trompé vous aurait reçu, elle aurait prolongé votre espoir, elle aurait cherché à vous désarmer, et, avec l'art que vous me supposez, elle y aurait réussi... Examinez la conduite différente que j'ai tenue... démêlez-en le principe, et condamnez-moi si vous l'osez. — Eh quoi !... dans notre dernier entretien vous me laissez croire que je ne vous suis pas indifférent, vous m'invitez vous-même à me rendre chez vous... c'est à ce prix que je m'apaise... c'est à cette condition que la délicatesse remplace dans mon cœur les sentiments que je vous y vois blâmer... et quand je fais tout pour vous plaire, quand je sacrifie tout pour obtenir un cœur... dont la possession me devient inutile si je n'eusse écouté que mes désirs, la récompense en est de me voir fermer votre porte... Non, non, perfide, n'espérez pas m'échapper encore, ne l'espérez pas, miss ; vos tentatives seraient inutiles. — Faites de moi ce que vous voudrez, milord, je suis entre vos mains... (et versant involontairement quelques larmes...) vous m'obtenez sans doute aux dépens des jours de ma nvère... N'importe, faites de moi ce que vous voudrez, vous dis-je ; je ne veux employer aucun moyen de défense... mais s'il était possible que vous entendissiez la vérité, sans l'accuser d'artifice, je vous demanderais, milord, si les refus que vous avez essuyés ne sont pas des preuves certaines et de l'aveu que j'ai fait des sentiments que vous m'avez ins-

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pires et de la frayeur qu'on a eue de leur puissance sur moi ? Qu'eût-il été besoin de vous exclure si Ton ne vous eût pas craint, et vous eût-on redouté si je n'eusse avoué publiquement ce que j'éprouvais pour vous? Vengezvous de moi, milord, vengez-vous, punissez-moi de m'être trop livrée à cette erreur enchanteresse... je mérite toute votre colère, vous n'en rendrez jamais les efiFets assez éclatants... vous ne les presserez jamais assez. — Eh bien ! dit Granwel dans une incroyable agitation, ne l'avais-je pas prévu que cette rusée créature essayerait de m'enchaîner encore... Oh non ! non, vous n'avez plus de torts, miss, c'est moi qui les ai tous... je suis le seul coupable, c'est à mfti de m'en punir ; j'étais un monstre assurément, puisque j'avais pu comploter contre celle qui m'adorait du fond de son âme... Je ne la voyais pas, miss, je l'ignorais... pardonnez-le à l'extrême humilité de mon caractère ; comment pouvais-je concevoir l'orgueil d'être aimé d'une fille comme vous ! — Trouvez bon que je vous le dise, milord, nous ne sommes, ni vous ni moi, dans le cas du sarcasme ou de la plaisanterie : vous me rendez la plus malheureuse des femmes, et j'étais loin de désirer que vous fussiez le plus infortuné des hommes ; c'est tout ce que j'ai à vous dire, milord ; il est tout simple que vous ne le croyiez pas ; permettez-moi d'avoir à mon tour assez de fierté, tout humiliée que je suis, pour ne pas chercher à vous en convaincre; il est assez cruel pour moi d'avoir à rougir de ma faute avec ma famille et mes amis sans être obligée de la pleurer encore avec celui qui me la fait commettre... Ne croyez rien de ce que je vous dis, milord, je vous en impose sur tout, je suis la plus fausse des femmes; il ne doit pas vous être permis de me voir autrement... ne me croyez pas, vous dis-je... — Mais, miss, s'il était vrai que vos sentiments pour moi fussent tels que vous avez l'air de me le persuader, ne pouvant réussir à me voir, qui vous empêchait de m'écrire ? Ne deviez-vous pas me supposer très inquiet du refus que j'avais éprouvé ? — Je ne dépends pas de

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moi, milord, n'oubliez jamais cette circonstance, et vous conviendrez qu'une fille de mon âge, et dont les sentiments répondent à la bonté de l'éducation, ne doit travailler qu'à étoufler dans son cœur tout ce que désap>prouve sa famille. — Et à présent que vous ne dépendez plus de cette famille barbare, qui s'opposait à vos vœux comme aux miens, consentez-vous à me donner la main sur-le-champ ? — Moi ? quand ma mère expire peut-être et que ce sont vos coups qui m.e l'enlèvent? Ah ! permettez-moi de ne songer qu'à celle à qui je dois le jour avant de m'occuper de mon bonheur. — Soyez rassurée sur cela, miss, votre mère est en sûreté, elle est chez lady Wateley, et toutes deux y sont aussi saines que vous ; l'ordre de les secourir aussitôt que vous seriez enlevée a été exécuté avec plus d'intelligence encore que celui qui vous met en mon pouvoir ; que cet objet ne vous donne donc encore aucune sorte d'inquiétude, qu'il ne trouble en rien la réponse décisive que je vous prie de me faire : acceptez-vous ma main, miss, ou ne l'acceptezvous pas ? — N'imaginez point que je me décide sur une telle chose sans l'agrément de ma mère ; ce n'est pas votre maîtresse, milord, que je veux être, c'est votre femme ; la deviendrais-je légitimement si, dépendante de ma famille, je vous épousais sans son aveu ? — Mais, miss, observez-vous que je suis le maître de votre personne, et que ce n'est pas à l'esclave à vouloir imposer des conditions ? — Oh ! milord, je ne vous épouserai donc point... je ne veux pas être l'esclave de celui qu'aura choisi mon cœur. — Fière créature, je ne parviendrai jamais à t'humilier ? — Et quelle délicatesse placeriezvous dans le triomphe que vous auriez remporté sur une esclave ? Ce qui n'est dû qu'à la violence peut-il donc frapper l'amour-propre ? — Il n'est pas toujours sûr que cette délicatesse si vantée soit aussi précieuse que se l'imaginent les femmes. — Laissez cette dureté de principes, milord, à ceux qui ne sont pas faits pour mériter les cœurs qu'ils cherchent à dompter, ces abominables

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maximes ne sont pas faites pour vous. — Mais ce Williams, miss... je voudrais que tous les malheurs dont la nature peut accabler les hommes fussent réunis sur la tète de ce scélérat. — N'appelez point ainsi le plus honnête homme des hommes. — Il m'enlève votre cœur, c'est lui la cause de tout. Je sais que vous l'aimez. — Je vous ai déjà répondu sur cet article, je continuerai de vous dire la même chose. Williams m'aime, voilà tout... Ah I milord, n'ayez jamais rien qui combatte plus dangereusement vos projets, et vous ne serez pas aussi malheureux que vous le supposez. — Non, séductrice, non je ne te crois pas (et se troublant) : allons, miss, préparezvous ; je vous ai donné tout le temps de la réflexion, vous devez bien imaginer que ce n'est point pour être encore votre dupe que je vous ai amenée ici; il faut, dès ce soir, que vous soyez ou ma femme ou ma maîtresse... Et en même temps il la saisit durement par le bras et l'entraîne vers l'autel impie où le barbare veut la sacrifier.

— Un mot..., milord, dit Henriette en contraignant ses larmes et résistant de toutes ses force? aux entreprises de Granwel, un seul mot, je \ ous en conjure... Qu'espérezvous du crime que vous allez commettre ? — Tous les plaisirs qu'il peut me donner. — Vous ne les connaîtrez qu'un seul jour, milord : demain je ne serai plus ni votre esclave, ni votre maîtresse ; demain vous n'aurez plus devant vos yeux que le cadavre de celle que vous aurez flétrie... Oh ! Granwel ! vous ne connaissez pas mon caractère, vous ignorez à quels excès je puis me porter; pouvez-vous donc, s'il est vrai que vous ayez pour moi le plus léger sentiment, acheter au prix de ma perte la malheureuse jouissance d'un quart d'heure ; ces mêmes plaisirs que vous voulez arracher, je vous les offre; pourquoi ne voulez-vous pas les tenir de mon coeur ?... Homme équitable et sensible, poursuit-elle à demi inclinée, en tendant les mains jointes vers son tyran, laissezvous attendrir par mes pleurs... Que les cris de mon désespoir arrivent encore une fois à votre âme, vous ne

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VOUS repentirez pas de les avoir entendus. Oh! milord ! voyez devant vous en attitude de suppliante celle qui mettait toute sa gloire à vous enchaîner un jour à ses pieds ; vous voulez que je sois votre femme, eh bien ! regardez-moi déjà comme telle, et à ce titre ne déshonorez point celle dont la destinée est tellement unie à la vôtre... rendez Henriette à sa mère, elle vous en supplie, et c'est par les sentiments les plus vifs et les plus ardents qu'elle acquittera vos bienfaits. Mais Granwel ne la regardait plus, se promenant à grands pas dans l^appartement... brûlé d'amour... tourmenté par la soif de jouir... dévoré de vengeance... combattu par la pitié que cette voix douce, que cette posture intéressante, que ces pleurs qui coulaient à grands flots excitaient malgré lui dans son âme et qui naissait de son amour... Quelquefois prêt à la saisir, voulant quelquefois lui pardonner, il était impossible de dire auquel de ces deux mouvements il allait se rendre lorsque Henriette, saisissant son trouble: — Venez, milord, lui dit-elle, venez voir si j'ai envie de vous tromper; conduisez-moi vous-même chez ma mère, venez me demander à elle, et vous verrez si je servirai vos désirs. — Fille incompréhensible, dit le lord, eh bien !... eh bien, oui! je te cède une seconde fois ; mais si malheureusement tu m'abuses encore, il n'est aucune force humaine qui puisse te soustraire aux effets de ma vengeance... souviens-toi qu'elle sera terrible... qu'elle coûtera du sang aux objets qui te seront les plus chers et qu'il n'en sera pas un seul de tous ceux qui t'entourent que ma main n'immole à tes pieds. — Je me soumets à tout, milord ; partons, ne me laissez pas plus longtemps dans l'inquiétude où je suis de ma mère; il ne manque à mon bonheur que son aveu... que de la savoir sans danger... et vos désirs se couronnent à l'instant. Milord demande des chevaux... — Je ne vous accompagnerai pas, dit-il à Henriette, je ne dois point choisir ce moment pour paraître chez vos amis ; vous voyez quelle est ma confiance. Demain, à midi précis, une voiture ira de ma

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part chercher votre mère et vous ; vous arriverez chez moi, vous y serez reçues par ma famille, les notaires s'y trouveront, je deviendrai votre époux dès le même jour, mais si j'éprouve encore de vous l'apparence même du plus léger refus, ne l'oubliez pas, miss, vous n'aurez pas dans Londres un plus mortel ennemi que moi... Partez, la voiture vous attend, je ne veux pas même vous conduire à elle... je ne saurais trop tôt quitter des regards dont les effets sont si singuliers sur mon cœur que j'y trouve dans le même instant tout ce qui détermine au crime et tout ce qui rend à la vertu.

Henriette, de retour chez elle, trouva toute la maison en alarmes : lady Stralson était blessée à la tête et au bras ; sa cousine Wateley gardait le lit à cause de l'effroi terrible qu'elle avait eu : deux domestiques avaient presque été écrasés sur la place; cependant Granwel n'en avait point imposé ; l'instant d'après son départ, les mêmes gens qui avaient attaqué le carrosse en étaient devenus les défenseurs ; on avait aidé aux femmes à remonter dans la voiture, on les avait escortées jusqu'aux portes de Londres.

Lady Stralson pleurait bien plus amèrement la perte de sa fille que les douleurs instantanées qu'elle éprouvait ; il était impossible de la consoler, et l'on allait se déterminer aux plus sérieuses démarches lorsque Henriette parut et se précipita dans le sein de sa mère. Un mot éclaira tout mais n'apprit rien à lady Wateley, qui n'avait pas douté que le perfide lord n'eût été l'unique auteur de ces nouveaux désastres. Miss Stralson rendit compte de ce qui s'était passé et n'inquiéta que davantage. Si l'on se trouvait à l'invitation, il n'y avait plus à reculer, il fallait dès le lendemain devenir la femme de Granwel... Quel ennemi n'avait-on pas contre soi si l'on manquait I

Dans cette terrible perplexité, lady Stralson voulait s'en retourner sur-le-champ à Herreford ; mais tout violent qu'était ce dessein, mettait-il cette malheureuse

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mère et sa fille à l'abri du courroux d'un homme qui jurait de les poursuivre l'une et l'autre à l'extrémité de la terre si elles lui manquaient de parole ? Se plaindre... employer de puissantes protections devenait-il un moyen plus sûr? Il ne se mettait en usage qu'en aigrissant mille fois plus un être dont les passions étaient terribles et la vengeance à redouter ; lady Wateley penchait pour le mariage, il était difficile que miss Henriette trouvât mieux; un lord de la plus haute qualité... des biens immenses, et l'ascendant qu'elle avait sur lui ne devait-il pas convaincre Henriette qu'elle en ferait ce qu'elle voudrait toute sa vie ?

Mais le cœur de miss Stralson était bien loin de ce parti ; tout ce qu'elle éprouvait, en lui rendant son amant plus cher, ne servait qu'à lui faire détester davantage l'homme afi'reux qui s'acharnait à elle; elle assura qu'elle prêterait la mort aux propositions de lady Wateley et que la terrible nécessité où elle avait été de feindre avec le lord Granwel le lui rendait encore plus odieux. On s'arrêta donc au projet de traîner, de recevoir le lord avec politesse, de continuer à nourrir ses feux par l'espoir, tandis que d'autre part on les éteindrait à force de longueurs ; de terminer pendant ce temps-là les affaires qu'on avait à Londres, d'épouser secrètement Williams et de s'en retourner un beau jour à Herreford sans que Granwel pût s'en douter. Une fois là, continuait-on, si cet homme dangereux poursuivait ses démarches, dirigées contre une femme en puissance de mari, elles acquéraient un genre de gravité qui répondait à lady Stralson et à sa fille de la protection des lois ; mais ce parti pouvait-il convenir ? Un homme aussi fougueux que Granwel, déjà trompé deux fois, ne serait-il pas fondé à croire qu'on travaillait à ce qu'il le fût une troi. sième, et, dans ce cas, que n'avait-on pas à en appréhender ? Cependant ces réflexions n'étaient pas venues aux amies d'Henriette; on s'en tint au projet adopté, et dès le lendemain miss écrivit à son persécuteur que l'état de

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santé de sa mère ne permettait pas qu'elle pût effectuer la promesse qu'elle avait faite; elle suppliait instamment le lord de ne point s'en fâcher, de venir la consoler au contraire des regrets qu'elle éprouvait de ne pouAoir tenir sa parole et de la tristesse qui l'accablait auprès d'une mère malade.

Le premier mouvement de Gran\vel fut du dépit. Me voilà encore trompé! s'écria-t-il ; me voilà encore la dupe de cette fausse créature!... J'en étais le maître... et je pouvais la contraindre à mes désirs... la rendre l'esclave de mes volontés... je l'ai laissée vaincre... la perfide... elle m'échappe encore... Voyons ce qu'elle me veut... voyons si réellement l'état de sa mère peut lui servir d'excuse légitime.

Granwel arrive chez lady Wateley et ne s'avouant pas, comme on imagine aisément, pour auteur des catastrophes de la veille, il convient seulement qu'il les avait apprises, et que l'intérêt qu'il était impossible de ne pas prendre à lady Stralson, dès qu'on avait le bonheur de la connaître, le faisait voler vers elle pour s'informer de l'état de sa santé et de celui des personnes qui lui étaient chères. Ce début est saisi, on en soutient le ton ; au bout de quelques instants, Granwel prend à part Henriette, il lui demande si elle croit que cette légère incommodité de sa mère mettra de longs obstacles au bonheur de lui appartenir, et s^il ne pourrait point, malgré ces contretemps, hasarder toujours quelques propositions? Henriette le calme, elle le conjure de ne pas s'impatienter; elle lui dit que, quoique ses amies feignent, elles n'en sont pas" moins persuadées qu'il est le seul auteur de tout ce qu'elles ont souffert la veille et que, d'après cela, ce n'est trop l'instant d'entamer une négociation semblable. « N'est-ce pas beaucoup, continua-t-elle, qu'on nous permette de nous voir et m'accuserez-vous encore de vous tromper quand je viens de vous ouvrir pour toujours la porte d'une maison que vous remplissiez d'amertume et de deuil? » Mais milord, qui ne croyait

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jamais qu'on n'eût rien fait pour lui tant que ses désirs n'étaient pas satisfaits, ne répondit qu'en balbutiant et dit à miss Stralson qu'il consentait à lui donner encore vingt-quatre heures et qu'au bout de ce terme il voulait savoir à quoi s'en tenir. Enfin, la visite se termine, et ce petit instant de repos va nous ramener à Williams, que tout ceci nous a fait perdre de vue.

Par les soins criminels de Granwel et de Gave, il était difficile que les affaires de ce pauvre garçon fussent plus mal qu'elles n'étaient. Sous peu de jours, le procès allait être jugé, et le chevalier Clark, soutenu de toute la ville de Londres, se regardait déjà, non sans fondement, comme le seul héritier des biens que Williams comptait offrir avec sa main à l'aimable Henriette ; Granwel ne négligeait rien de tout ce qui pouvait faire tourner ce jugement au gré de ses désirs. Cette ruse, qui n'était d'abord qu'accessoire, devenait maintenant celle dont il attendait tout le succès de ses opérations : Henriette se déterminerait-elle à épouser ce Williams s'il était entièrement ruiné ? A supposer que sa délicatesse l'y contraignît même encore, sa mère pourrait-elle y consentir ? Malgré tout ce que Granwel avait appris de miss Stralson à leur dernière entrevue, il étajit impossible que ce séducteur n'eût pas reconnu dans les propos de celle qu'il aimait plus de politique et de ménagements que de tendresse et de vérité. Ses espions l'instruisaient d'ailleurs, et il ne pouv^ait douter que les deux jeunes gens ne continuassent à se voir; il se résolut donc de presser la ruine de Williams, tant pour en dégoûter les Stralson que pour obtenir de cette catastrophe un dernier moven de remettre Henriette entre ses mains... dont il jurait bien qu'elle ne s'échapperait plus.

Quant au capitaine O'Donel, après avoir tiré tout ce qu'il avait pu de Williams, il l'avait cruellement abandonné et s'était retiré chez Granwel, d'où il sortait fort peu, de crainte d'être reconnu : son protecteur avait exigé de lui cette précaution jusqu'au dénouement de

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toute cette intrigue, lequel, selon le lord, ne devait pas tarder encore bien des jours.

Cependant Williams, réduit à ses quatre dernières guinées, n'ayant même plus de quoi faire face aux frais du procès qu'il avait à soutenir, était déterminé à aller faire l'aveu de ses fautes aux pieds de la bonne Stralson et de son adorable fille ; il y allait lorsque les derniers éclats de la foudre suspendue sur sa tête éclatèrent subitement. Son affaire se juge, Clark est reconnu tenir à la parente dont on plaide l'héritage de deux degrés plus près que Williams ; et ce malheureux jeune homme se voit à la fois privé et du peu de fortune présente dont il jouissait et de celle qu'il pouvait espérer un jour. Anéanti par la multitude de ses revers, ne pouvant tenir à l'horreur de sa situation, il est prêt à s'arrêter la vie, mais il lui est impossible d'attenter à ses jours sans voir une dernière fois le seul être qui les lui rend chers; il vole chez lady Wateley ; il savait que l'on y voit le lord Granwel, il en connaissait les motifs, et quelque inquiétude que cela lui donnât, il n'osait pourtant pas le désapprouver : était-ce à lui de dicter des lois dans la fatale position où il se trouvait? On était convenu, d'après la politique qui guidait les démarches actuelles, de ne recevoir jamais Williams qu'en secret; il arriva donc la nuit et dans un moment où l'on était sûr que Granwel ne surviendrait pas. On ne savait rien encore de la perte de son procès ; il en fait part et y joint en même temps la nouvelle affreuse de ses malheurs au jeu. — Oh ! ma chère Henriette 1 s'écrie-t-il en se précipitant aux pieds de celle qu'il adore, ce sont mes derniers adieux que je vous fais; je viens vous dégager de vos liens et rompre également ceux de ma vie; ménagez mon rival, miss, et ne lui refusez pas votre main, lui seul peut faire votre bonheur à présent; mes fautes et mes revers ne me permettent pas d'être à vous, devenez l'épouse de mon rival, Henriette, c'est votre meilleur ami qui vous en conjure ; oubliez à jamais un malheureux qui n'est plus digne que

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de votre pitié. — Williams, dit Henriette en relevant son amant et le plaçant à côté d'elle, ô toi que je ne cesserai jamais d'adorer un instant, comment as-tu pu croire que mes sentiments dépendissent des fantaisies de la fortune? Et quelle injuste créature serais-je donc si je devais cesser de t'aimer pour des imprudences ou des malheurs? Crois, Williams, crois que ma mère ne t'abandonnera pas plus que moi; je me charge du soin de lui apprendre tout ce qui t'arrive ; je veux t'épargner le chagrin de lui en faire l'aveu ; mais réponds-moi de ta vie, jure-moi, Williams, que tant que tu seras certain du cœur d'Henriette, aucun malheur ne pourra te contraindre à trancher le fil de tes jours. — O maîtresse adorée, j'en fais le serment à tes genoux ; qu'ai-je de plus sacré que ton amour? Quel malheur puis-je redouter, toujours chéri de mon Henriette ? Oui, je vivrai puisque tu m'aimes, mais n'exige pas de moi de t'épouser, ne laisse pas réunir ton sort à celui d'un misérable qui n'est plus fait pour toi ; deviens la femme du lord : si je ne l'apprends pas sans chagrin, je le verrai du moins sans jalousie, et l'éclat dont cet homme puissant te fera jouir me consolera, s^il est possible, de n'avoir pu prétendre au même bonheur. Ce n'était pas sans verser des larmes que la tendre Henriette entendait prononcer ces discours; ils lui répugnaient à tel point qu'elle ne put les laisser finir. — Homme injuste, s'écria-t-elle en saisissant la main de Williams, mon bonheur peut-il exister sans le tien, et serais-tu heureux si j'étais dans les bras d'un autre ? Non, mon ami, non, je ne t'abandonnerai jamais ; j'ai une dette de plus à acquitter à présent... celle que ton infortune m'impose ; l'amour seul m'enchaînait jadis à toi, j'y suis aujourd'hui liée par devoir... Je te dois des consolations, Williams; de qui te seraient-elles chères, si ce n'était de ton Henriette? N'est-ce pas à ma main d'essuyer tes larmes ? Pourquoi veux-tu m'ôter cette jouissance ? En m'épousant avec la fortune qui devait t'appartenir, tu ne m'aurais rien dû, mon ami, et je t'unis maintenant

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à moi par les liens de l'amour et par les tendres nœuds de la reconnaissance. Williams arrose de ses pleurs les mains de sa maîtresse, et l'excès du sentiment qui l'embrase l'empêche de trouver des expressions qui puissent peindre ce qu'il éprouve. Lady Stralson survient comme nos deux amants, anéantis dans les bras l'un de l'autre, font passer mutuellement dans leur âme le feu divin qui les consume : sa fille lui apprend alors ce que Williams n'ose lui dire et termine ce récit en demandant par grâce à sa mère de ne rien changer aux dispositions dans lesquelles elle a toujours été. — Viens, mon cher, dit la bonne Stralson après avoir tout appris, viens, dit-elle en jetant ses bras autour du cou de Williams, nous t'aimions riche, nous t'aimerons encore mieux pauvre ; n'oublie jamais deux bonnes amies et repose-toi sur elles du soin de te consoler... Tu as fait une faute, mon ami... tu es jeune... tu es sans lien, tu n'en feras plus quand tu seras l'époux de celle que tu aimes.

Nous passons sous silence les expressions de la tendresse de Williams. Quiconque aura son cœur les sentira sans qu'il soit besoin de lui dire, et l'on ne peint rien aux âmes froides.

— Oh, ma chère fille, reprit lad}' Stralson, que je crains qu'il n'y ait dans tout ceci quelques nouvelles ruses de cet homme affreux qui nous tourmente... Ce capitaine écossais qui ruine en si peu de temps notre bon Williams... ce chevalier Clark que nous ne connûmes jamais pour le parent de la tante de ce cher ami, tout cela sont des trames de cet homme perfide... Ah! puissionsnous n'être jamais venus à Londres ! Il faut quitter cette ville dangereuse, ma fille, il faut s'en éloigner pour jamais.

Il n'est pas difficile de croire qu'Henriette et Williams adoptèrent avec joie ce dessein ; on prit donc jour : il fut décidé qu'on partirait le lendemain, mais que tout se ferait avec un tel mystère que les gens même de lady Wateley n'en pussent rien savoir ; et ces projets admis

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■de part et d'autre, Williams voulut sortir pour se préparer à leur exécution. Miss l'arrête : — Songes-tu donc, mon ami, lui dit-elle en lui remettant une bourse j)leine d'or... songes-tu que tu m'as confié le triste état de tes finances, et que c'est à moi seule à les remettre en ordre ? — Oh! miss, quelle générosité! — Williams, dit lady Stralson, elle me lait voir mes torts... Prends, mon ami, prends ; je la laisse jouir de ce plaisir aujourd'hui, mais à condition qu'elle ne me l'enlèvera plus... Et Williams, en pleurs, Williams, pénétré de reconnaissance, sort en disant : « Si le bonheur peut être pour moi sur la terre, ce n'est bien sûrement qu'au sein de cette honnête famille. J'ai fait une faute... j'ai éprouvé un revers affreux... je suis jeune, le service m'offre des ressources... je tâcherai que mes enfants ne puissent s'apercevoir de tout ceci ; ces gages précieux de l'amour feront à jamais l'unique occupation de ma vie, et je combattrai si bien la fortune qu'ils ne se sentiront point de mes malheurs. »

Milord Granwel vint le lendemain rendre visite à celle qu'il aimait; on se contraignit, comme on faisait ordinairement, mais trop adroit pour ne pas démêler quelques variations dans la conduite de miss et de sa mère, trop fin pour ne pas les attribuer à la révolution de la fortune de Williams, il s'informa. Quoiqu'on eût gardé le mystère sur le départ projeté et sur les dernières visites de Williams, il devint impossible que quelque chose n'eût transpiré et que par conséquent, merveilleusement servi par ses espions, Granwel pût être longtemps sans tout savoir.

— Eh bien, dit-il à Gave dès que ses dernières instructions lui furent apportées, me voici donc encore la dupe de cette séquelle de traîtres ! et la perfide Henriette, en m'amusant, ne songe qu'à couronner mon rival... Sexe faux et trompeur, a-t-on raison de t'outrager et de te mépriser après, et ne justifies-tu pas chaque jour par tes torts tous les reproches intentés contre toi ? O Gave ! ô mon ami ! elle ne sait pas qui elle offense, l'ingrate ; je veux sur elle seule venger mon sexe entier, je veux lui

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faire pleurer en larmes de sang et ses torts et ceux de tous les êtres qui lui ressemblent... Dans le commerce que tu as eu avec ce fripon de Williams, Gave, t'es-tu procuré de son écriture ? — En voici. — Donne... Bien... Porte aussitôt ce billet chez Jonhson, chez ce coquin qui a l'art de contrefaire si bien toutes les écritures ; qu'il imite à l'instant celle-ci, qu'il transcrive du caractère de Williams les lignes que je vais te dicter. Gave écrit, il porte le billet ; Jonhson le copie, et la veille du départ de miss Henriette elle reçoit, sur les sept heures du soir, la lettre qu'on va lire, delà main d'un homme qui lui assure qu'elle est de Williams, et que ce malheureux amant en attend la réponse avec la plus vive impatience.

« On est au moment de m'arréter pour une dette bien plus forte encore que l'argent que je puis avoir ; il est certain que de puissants ennemis se mêlent de tout ; à peine aurai-je peut-être le temps de vous embrasser une dernière fois ; j'attends ce bonheur et vos conseils ; venez seule consoler un instant, au coin des jardins de Kinsington, le malheureux Williams, prêt à expirer de douleur si vous lui refusez cette grâce. »

Henriette se désole après avoir lu ce billet, et dans la crainte que tant d'imprudence ne refroidisse enfin les bontés de sa mère, elle se détermine à lui cacher cette nouvelle catastrophe, à se munir du plus d'argent qu'il lui sera possible et à voler au secours de Williams... Un moment elle réfléchit au danger de sortir à une telle heure... mais que peut-elle appréhender du lord ? Elle le croit parfaitement la dupe des feintes de sa mère et de son amie lady Wateley : ces deux femmes et elles n'ont pas cessé de le recevoir; Granwel lui-même n'eut jamais l'air plus calme... Que peut-elle donc en redouter?... Peut-être agira-t-il contre Williams, peut-être est-ce lui qui est encore cause de ce nouveau revers ; mais le désir de nuire à un rival qu'on ne cesse de craindre n'est pas une raison pour attenter encore à la liberté de celle dont on doit être sûr.

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Faible et malheureuse Henriette, telles étaient tes folles combinaisons I l'amour, qui te les sugjjérait, les légitimait toutes ; tu ne songes pas que le voile n'est jamais plus épais sur les yeux des amants que quand le précipice est prêt à s'ouvrir sous leurs pas... Miss Stralson envoie prendre des porteurs, et elle se rend au lieu indiqué... La chaise arrête... on l'ouvre... — Miss, lui dit Granwel en lui tendant la main pour en sortir, vous ne m'attendiez pas là, j'en suis sûr ; c'est pour le coup que vous allez dire que le fléau de votre vie s'offre à tout instant à vos yeux... Henriette jette un cri, elle veut s'arracher et fuir..» — Doucement, bel ange, doucement, dit Granwel en lui mettant le bout d'un pistolet sur le sein et lui faisant voir qu'elle est entourée, n'espérez pas m'échapper, miss, non, ne l'espérez pas... je suis las d'être votre dupe... il faut que je sois vengé... Silence donc ou je ne réponds pas de votre vie... Miss Henriette, privée de l'usage de ses sens, est emportée vers une chaise de poste, où le lord s'élance avec elle, et sans arrêter une minute on arrive au nord de l'Angleterre dans un vaste château isolé que possédait Granwel sur les frontières de l'Ecosse.

Gave était resté à l'hôtel du lord : il était chargé d'observer et de donner exactement, par de prompts courriers, des nouvelles précises de ce qui se passait à Londres.

Deux heures après le départ de sa fille, lady Stralson s'aperçoit qu'elle est sortie ; sûre de la conduite d'Henriette, elle ne s'en inquiète pas d'abord ; mais quand elle entend sonner dix heures, elle frémit et soupçonne de nouveaux pièges... Elle vole chez Williams... elle lui demande, en tremblant, s'il n'a point vu Henriette... Sur les réponses de ce malheureux amant, elle s'efïraye encore davantage. Elle dît à Williams de l'attendre, elle se fait conduire chez lord Granwel... On lui répond qu'il est malade... Elle fait dire qui elle est, bien certaine qu'à ce nom le lord doit laisser entrer. Même réponse ; ses soupçons redoublent ; elle revient chez Williams, et tous deux, horriblement émus, vont k l'instant trouver le

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premier ministre, dont ils savent que Granwel est parent. Ils racontent leurs malheurs, ils certifient que celui qui trouble aussi cruellement leur vie, que celui qui est la seule cause de tout ce qui leur arrive, que le ravisseur, en un mot, de la fille de l'une et de la maîtresse de l'autre n'est autie que lord Granwel... — Granwel ! dit le ministre étonné... mais savez-vous qu'il est mon ami... mon parent et que quelque légèreté que je lui suppose, je le crois pourtant incapable d'une horreur?... — C'est lui, c'est lui, milord, répond cette mère désolée ; faites approfondir, et vous verrez si nous vous en imposons. On envoie sur-lechamp à l'hôtel du lord ; Gave, n'osant en imposer aux émissaires du premier ministre, fait dire que Granwel est parti pour une tournée dans ses biens ; ce rapport joint aux soupçons et aux plaintes de la mère d'Henriette ouvre enfin les yeux du ministre. — Madame, dit-il à lady Stralson, allez avec votre ami vous tranquilliser chez vous, je vais agir ; soyez sûre que je ne négligerai rien de tout ce qui pourra vous rendre ce que vous avez perdu et rétablir l'honneur de votre famille.

Mais toutes ces démarches avaient pris du temps ; le ministre n'avait rien voulu entreprendre juridiquement qu'il n'eût au préalable reçu des conseils du roi, auquel Granwel était attaché par sa charge ; ces détails avaient donné à Gave la facilité de faire parvenir un courrier au château de son ami, et il en résulta que les événements dont il nous reste à rendre compte purent s'exécuter sans obstacles.

Granwel en arrivant dans sa terre, à force de calmer miss Henriette, avait obtenu d'elle de prendre un peu de repos, mais il avait eu soin de la placer dans une chambre de laquelle il lui était impossible de s'évader. Quelque peu d'envie que miss Stralson eût de dormir en ce cruel état, trop heureuse de pouvoir être quelques heures tranquille, elle n'avait encore fait aucune sorte de bruit qui pût faire soupçonner qu'elle était éveillée, lorsque le courrier de Gave arriva. De ce moment, le lord sentit que

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s'il avait envie de réussir il fallait presser ses démarches. Tout ce qui pouvait les assurer lui devenait égal ; quelque criminel qye cela pût être, il était résolu à tout, pour\ u qu'il se vengeât et qu'il jouît de sa victime.

Le pis-aller, se disait-il, sera de l'épouser et de ne reparaître à Londres qu'avec le titre de son mari ; mais dans la situation où tout se trouvait, d'après ce que venait de lui apprendre le courrier de Gave, il vit qu'il n'aurait le temps de rien s'il ne calmait sur-le-champ l'orage qui se formait sur sa tête, et il conçut aisément que pour y parvenir il fallait nécessairement deux choses : tranquilliser lady Stralson et s'assurer de Williams ; une ruse abominable, un crime plus odieux encore venaient à bout l'un de l'autre et Granwel, à qui rien ne coûtait dès qu'il s'agissait d'assouvir ses désirs, n'eut pas plus tôt enfanté ces horribles projets qu'il ne songea plus qu'à leur exécution. Il fait attendre le courrier et se présente chez (lenriette ; il y débute par les propositions les plus insultantes, et, selon sa coutume, Henriette les élude à force d'art ; c'est ce que voulait Granwel, il ne demandait qu'à lui faire employer toute sa séduction, afin d'avoir l'air d'y succomber encore et de la prendre dans les mêmes pièges qu'elle avait usage d'employer contre lui. Il n'est rien que miss Stralson ne fasse pour renverser les projets que milord affiche; pleurs, prières, amour, tout s'oppose indistinctement, et Granwel, après bien des combats, ayant enfin l'air de se rendre, tombe lui-même avec perfidie aux genoux d'Henriette. — Cruelle fille, lui dit-il en arrosant ses mains de larmes feintes de repentir, ton ascendant est trop marqué, tu triomphes sans cesse, et je me rends enfin pour jamais... C'en est fait, miss, vous ne trouverez plus en moi votre persécuteur, vous n'y verrez plus que votre ami ; plus généreux que vous ne pensez, je veux être avec vous capable des derniers efîorts du courage et de la vertu ; vous voyez tout ce que je serais endroit d'exiger, tout ce que je pourrais demander au nom de l'amour, tout ce que je pourrais obtenir de la

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violence; eh bien, Henriette, je renonce à tout; oui, je veux vous contraindre à m'estimer, à me regretter peutêtre un jour... Apprenez, miss, que je n'ai jamais été votre dupe, vous avez beau feindre, vous aimez Williams... miss 1 c'est de ma main que vous allez le recevoir... Obtiendrai-je à ce prix le pardon de ce que je vous ai fait souffrir de maux ?... En vous donnant Williams, en réparant de ma fortune même les revers que la sienne vient d'éprouver, aurai-je acquis quelques droits au cœur de ma chère Henriette et me nommera-t-elle encore son plus cruel ennemi ?... — O généreux bienfaiteur 1 s'écrie la jeune miss, trop prompte à saisir la chimère qui vient la caresser un instant, quel dieu vient vous inspirer ces desseins, et comment est-il que vous daigniez changer aussi promptement la destinée de la triste Henriette ? Vous me demandez quels droits vous aurez acquis sur mon cœur? Tous les sentiments de ce cœur sensible qui n'appartiendront pas au malheureux Williams seront à jamais à vous, je serai votre amie, Granwel... votre sœur... votre confidente ; uniquement occupée de vous plaire, j'oserai vous demander pour unique grâce de passer ma vie près de vous et d'en employer tous les instants à vous témoigner ma reconnaissance... Ah 1 réfléchissez-y, milord... les sentiments d'une âme libre ne sont-ils pas préférables à ceux que vous vouliez arracher ? Vous n'auriez jamais eu qu'une esclave dans celle qui va devenir votre plus tendre amie. — Oui, miss, vous la serez cette amie sincère, dit Granwel en balbutiant ; j'ai tant à réparer vis-à-vis de vous qu'au prix même du sacrifice que je vous fais je n'ose pas me croire encore quitte; j'attendrai tout du temps et de mes procédés. — Que dites-vous, milord ? Que mon âme vous est peu connue 1 Autant les offenses l'irritent, autant le repentir l'entr'ouvre, et je ne sais plus me souvenir des injures de celui qui fait un seul pas pour en obtenir le pardon. — Eh bien, miss, que tout s'oublie de part et d'autre, et donnez-moi la satisfaction de préparer moi-même les

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nœuds que vous désirez tant. — Ici ? répondit Henriette avec un mouvement d'inquiétude dont il lui fut impossible d'être maîtresse ; j'avais cru, milord, que nous allions repartir pour Londres. — Non, ma chère miss, non je mets toute ma gloire à ne vous y ramener que sous le titre de l'épouse du rival auquel je vous cède... Oui, miss, je veux en vous montrant apprendre à toute l'Angleterre à quel point la victoire a dû me coûter ; ne vous opposez point à ce projet dès que j'y trouve à la fois mon triomphe et ma tranquillité ; écrivons à votre mère de se calmer, mandons à Williams de se rendre ici, célébrons-y promptement cet hymen, et repartons dès le lendemain, — Mais, milord, ma mère ? — Nous lui demanderons son consentement ; elle est bien loin de le refuser, et ce sera lady Williams qui viendra lui en rendre grâces. — Eh bien ! milord, disposez de moi ; pénétrée de tendresse et de reconnaissance, m'appartient-il de régler les moyens par lesquels vous daignez travailler à mon bonheur ; faites, milord, j'approuve tout... et trop entière aux sentiments que je vous dois, trop occupée de les éprouver et de les peindre, j'oublie tous ceux qui pourraient m'en distraire.

— Mais, miss, il faut que vous écriviez... — A Williams ?

— Et à votre mère, miss ; ce que je dirais persuaderait-il comme ce que vous écrirez vous-nrjéme ? On apporte tout ce qu'il faut, et miss Henriette trace les deux billets suivants :

Miss Henrielle à William»

« Tombons tous deux aux pieds du plus généreux des hommes ; venez m'aider à lui témoigner la reconnaissance que nous lui devons l'un et l'autre ; jamais sacrifice ne fut plus noble, jamais fait avec autant de grâces et jamais plus entier : milord Granwel veut nous unir lui-même, Williams, c'est sa main qui va serrer nos nœuds,.. Accourez... embrassez ma mère, obtenez son aveu et dites-lui que bientôt sa fille jouira du bonheur de la serrer dans ses bras. )*

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La même à sa mère

« Au moment d'inquiétude le plus affreux succède le calme le plus doux : Williams vous montrera ma lettre, ô la plus adorée des mères. Ne vous opposez, je vous en conjure, ni au bonheur de votre fille ni aux intentions de milord Granwel, elles sont pures comme son cœur ; adieu, pardonnez si votre fille, toute livrée aux sentiments de la reconnaissance, peut vous exprimer à peine ceux dont elle brûle pour la meilleure des mères.»

Granwel joignit à ces billets deux lettres qui assuraient et Williams et lady Stralson du bonheur qu'il se faisait de réunir deux personnes dont il voulait devenir Tami le plus tendre, et il chargeait W^illiams de prendre chez son notaire, à Londres, dix mille guinées qu'il le suppliait d'accepter pour présent de noces; ces lettres étaient remplies d'affection, elles portaient un tel caractère de franchise et de naïveté qu'il était impossible de ne pas y ajouter foi ; le lord écrivit en même temps à Gave et à ses amis d'apaiser la rumeur publique, de calmer le ministre et de répondre que l'on verrait bientôt à Londres de quelle manière il réparait ses fautes. Le courrier repart avec ses dépêches ; Granwel ne s'occupe plus qu'à combler miss Stralson de bons procédés, afin, disait-il, de lui faire oublier de son mieux tous les crimes qu'il avait à se reprocher envers elle... et dans le fond de son âme le monstre triomphait de l'avoir à la fin emporté de ruses sur celle qui depuis si longtemps l'enchaînait par les siennes.

Le courrier du ravisseur d'Henriette arrive à Londres au moment où le roi venait de conseiller au premier ministre d'employer toutes les voies de la justice contre Granwel... Mais lady Stralson, pleinement la dupe des lettres qu'elle reçoit, croyant d'autant mieux à leur contenu qu'elle est accoutumée aux victoires d'Henriette sur Granwel, vole à l'instant chez le ministre ; elle le conjure de ne faire aucune poursuite contre le lord, elle lui rend

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compte de ce qui se passe ; tout s'apaise, et Williams s'apprête au départ. « Ménage cet homme puissant et dangereux, lui dit lady Stralson en l'embrassant, jouis des triomphes que ma fille a remportés sur lui, et revenez promptementtousdeuxconsolerunemèrequi vousadore. » Williams part, mais sans prendre le superbe présent que lui destine Granwel ; il ne daigne pas même s'informer si cette somme l'attend ounon , cette démarche eût eu l'apparence du doute, et ces braves et honnêtes gens sont loin d'en avoir. Williams arrive... Grand Dieu !... il arrive... et ma plume s'arrête, elle se refuse au détail des horreurs qui attendent ce malheureux amant. O furies de l'enfer ! accourez, prêtez-moi vos couleuvres ; que ce soit de leurs dards étincelants que ma main trace ici les horreurs qui me restent à décrire encore.

— O ma chère Henriette, dit Granwel, en entrant le matin chez sa captive, avec l'air du bonheur et de la joie, venez jouir de la surprise que j'ai eu l'art de vous ménager ; accourez, chère miss, je n'ai voulu vous montrer Williams qu'au pied même des autels où il va recevoir votre main... suivez-moi, miss, il vous attend. — Lui, milord... lui, grand Dieu !... Williams... il est à l'autel... et c'est à vous que je le dois... O, milord, pertnettez-moi que je tombe à vos genoux... les sentiments que vous m'inspirez l'emportent aujourd'hui sur tout autre... (Et Granwel troublé...) — Non, miss, non, je ne peux pas jouir encore de cette reconnaissance, c'est le dernier instant où elle doit arracher du sang de mon coeur ; ne la montrez pas, miss, elle n'a plus qu'un jour à m'être cruelle... je la savourerai demain plusà l'aise... pressons-nous, Henriette, ne faisons pas attendre plus longtemps un homme qui vous adore et qui brûle de vous être uni.

Henriette s'avance... elle est dans un trouble... dans une agitation... à peine respire-t-elle, jamais les roses de son teint ne furent plus brillantes... Animée par l'amour et l'espoir, cette chère fille se croit au moment du bonheur... On arrive au bout d'une galerie immense que

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terminait la chapelle du château... O juste ciel ! quel spectacle !... ce lieu sacré était tendu de noir, et sur une espèce de lit funèbre entouré de cierges ardents reposait le corps de Williams percé de treize poignards, tous encore dans les plaies sanglantes qu'ils venaient d'entr'ouvrir. — Voilà ton amant, perfide ! voilà comme ma vengeance le rend à tes indignes vœux, dit Granwel... — Traître ! s'écrie Henriette, en réunissant toutes ses forces pour ne pas succomber dans un moment aussi terrible pour elle... Ah ! tu ne m'as point trompée ; tous les excès du crime doivent appartenir à ton âme féroce, il n'y aurait que la vertu qui m'eût surprise dans elle ; laissemoi mourir là, cruel, c'est la dernière grâce que je te demande. — Tu n'obtiendras pas cette faveur encore, dit Granwel avec cette fermeté froide, unique partage des grands scélérats... ma vengeance n'est goûtée qu'à demi, il faut en assouvir le reste; voilà l'autel qui va recevoir vos serments ; c'est là que je veux entendre de votre bouche celui que vous allez me faire de m'appartenir à jamais.

Granwel veut être obéi... Henriette, assez courageuse pour résister à cette crise épouvantable... Henriette, en qui le désir de la vengeance réveille l'énerg e, promet tout et retient ses larmes. — Miss, dit Granwel, dès qu'il est satisfait, croyez maintenant à ce que je vais vous dire : tous mes sentiments de vengeance sont éteints, je ne pense plus qu'à réparer mes crimes... Suivez-moi, miss, quittons cet appareil lugubre, tout nous attend au temple ; les ministres du Ciel et le peuple nous y devancent dès longtemps, venez y recevoir aussitôt ma main... Vous accorderez cette nuit aux premiers devoirs de l'épouse, demain je vous ramène publiquement à Londres et vous rends à votre mère comme ma femme.

Henriette jette des yeux égarés sur Granwel, elle croit être sûre de n'être pas trompée cette fois, mais son coeur ulcéré n'est plus susceptible de consolation... ; déchirée parle désespoir... dévorée du désir de la vengeance, il lui devient impossible d'écouter d'autres sentiments...

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« Milord, dit-elle avec la tranquillité la plus courageuse, j'ai une si grande confiance à ce retour inattendu que je suis prête à vous accorder de bonne grâce ce que vous pourriez obtenir par la force ; quoique le Ciel n'ait pas légitimé notre union, je n'en remplirai pas moins cette nuit les devoirs que vous exigez ; je vous conjure donc de remettre la célébration à Londres ; j'ai quelques répugnances à la faire ailleurs que sous les yeux de ma mère. Peu vous importe, Granwel, dès que je vais de moi-même me soumettre à tous vos transports. »

Quoique Granwel eût réellement désiré devenir l'époux de cette fille, il ne voyait pourtant qu'avec une sorte de joie maligne qu'elle consentait encore à risquer d'être sa dupe, et prévoyant qu'après une nuit de jouissance il n'aurait peut-être plus autant de délicatesse, il consentit de tout son cœur à ce qu'elle voulait. Tout fut calme le reste du jour, on ne changea même rien de la funèbre décoration, étant essentiel que les ombres les plus épaisses de la nuit présidassent à l'inhumation du malheureux Williams.

— Granwel, dit miss Stralson à l'instant de se retirer, j'implore une nouvelle faveur : après tout ce qui s'est passé ce matin, serai-je la maîtresse de ne pas frémir en me voyant dans les bras du meurtrier de mon amant ? Permettez qu'aucun jour n'éclaire le lit où vous allez recevoir ma foi ; ne devez-vous pas cet égard à ma pudeur ? n'ai-je pas acquis par assez de maux le droit d'obtenir ce que j'implore ? — Ordonnez, miss, ordonnez, répond Granwel ; il faudrait que je fusse bien injuste pour vous refuser de telles choses. Je conçois trop facilement la violence que vous avez à vous faire, et je permets, de tout mon cœur, ce qui peut la diminuer. Miss s'incline et rentre chez elle, pendant que Granwel, enchanté de ses infâmes succès^ s'applaudit en silence d'avoir enfin triomphé de son rival; il se couche; on emporte les flambeaux. Henriette est prévenue qu'elle est obéie et qu'elle peut, quand elle le voudra, passer dans l'appartement nuptial... Elle y vient,

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elle était armée d'un poignard qu'elle avait arraché ellemême du cœur de son amant... elle s'approche... Sous le prétexte de guider ses pas, une de ses mains s'assure du corps de Granwel, elle y plonge de l'autre l'arme qu'elle tient, et le scélérat roule à terre en blasphémant le Ciel et la main qui le frappe.

Henriette sort aussitôt de cette chambre; elle gagne en tremblant le lieu funèbre où repose Williams ; elle tient une lampe à la main, de l'autre le poignard ensanglanté dont elle vient de servir sa vengeance... — Williams, s'écrie-t-elle, le crime nous désunit, la main de Dieu va nous rejoindre... reçois mon âme, ô toi que j'idolâtrai toute ma vie, elle va s'anéantir dans la tienne pour ne s'en séparer jamais... A ces mots, elle se frappe et tombe en palpitant sur ce corps froid que, par un mouvement involontaire, sa bouche presse encore de ses derniers baisers.

Ces funestes nouvelles arrivèrent bientôt à Londres. Granwel y fut peu regretté. Depuis longtemps ses travers l'y rendaient odieux. Gave, craignant d'être mêlé dans cette terrible aventure, passa sur-le-champ en Italie, et la malheureuse lady Stralson retourna seule à Herreford, où elle ne cessa de pleurer les deux pertes qu'elle venait de faire jusqu'à l'instant où l'Éternel, touché de ses larmes, daigna la rappeler dans son sein et la réunir, dans un monde meilleur, aux personnes chéries et si dignes de l'être que lui avaient enlevées le libertinage, la vengeance, la cruauté..., tous les crimes enfin nés de l'abus des richesses, du crédit, et plus que tout de l'oubli des principes de l'honnête homme, sans lesquels ni nous, ni ce qui nous entoure ne peuvent être heureux sur la terre.

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