LES CRIMES DE L AMOUR
Il n'était pas surprenant, au reste, que miss Stralson eût tout réuni en sa faveur au Renelagb ; quand à une taille enchanteresse, aux yeux les plus doux et les plus séduisants, aux plus beaux cheveux du monde, aux traits les plus fins, les plus spirituels et les plus délicats, on joint un son de voix délicieux, beaucoup d'esprit, de gentillesse, de vivacité, modérés par un air de pudeur et de vertu qui rendent ces grâces encore plus piquantes... et tout cela à dix-sept ans, nécessairement on doit plaire ; aussi Henriette avait-elle fait une sensation prodigieuse et n'était-il question que d'elle dans Londres.
A l'égard de Williams, c'était ce qu'on appelle un honnête garçon, bon, loyal, sans art comme sans fausseté, adorant Henriette depuis son enfance, mettant tout son bonheur à la posséder un jour et ayant, pour y prétendre, des sentiments sincères, un bien assez considérable, si son procès se gagnait, une naissance un peu inférieure à celle de miss, mais cependant honnête, et une figure très agréable.
Lady Stralson était aussi une excellente créature, qui, regardant sa fille comme le bien le plus précieux qu'elle eût au monde, Taimait en véritable mère de province, car tous les sentiments se dépr.avent dans les capitales ; à mesure qu'on en respire l'air empesté, les vertus se détériorent, et comme la corruption est générale, il faut en sortir ou se gangrener.
Granwel, fort échauffé de vin et d'amour, ne fut pas plus tôt dans l'antichambre du roi qu'il sentit bien qu'il n'était pas en état de se présenter ; il revint chez lui, où, au lieu de dormir, il se livra aux projets les plus fous et les plus extravagants pour posséder l'objet de ses transports. Après en avoir trouvé et rejeté tour à tour cent, tous plus atroces les uns que les autres, celui auquel il s'arrêta fut de brouiller Williams et Henriette, de tâcher, s'il était possible, de susciter à ce Williams de telles affaires qu'il lui devînt impossible de s'en tirer de longtemps et de saisir pendant tout cela ce que le hasard lui
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offrirait de moments auprès de sa belle pour la déshonorer dans Londres même, ou pour l'enlever et la conduire dans une de ses terres, sur les confins de l'Ecosse, où, maître absolu d'elle, rien ne pût l'empêcher d'en faire ce qu'il voudrait. Ce projet, suffisamment garni d'atrocités, devint, par cela seul, celui qui convint le mieux au perfide Granwel, et, en conséquence, dès le lendemain, tout fut mis en œuvre pour le faire réussir.
Gave était l'ami intime de Granwel ; doué de sentiments bien plus bas encore. Gave remplissait auprès de milord cet emploi si commun de nos jours qui consiste à servir les passions des autres, à multiplier leurs débauches, à s'enrichir de leurs folies, tout en se déshonorant soi-même. Il ne manqua pas au rendez-vous du lendemain ; mais le peu d'instructions qu'il put donner ce jourlà fut seulement que lady Stralson et sa fille étaient logées, comme on l'avait dit, dans Cecil Street, chez une de leurs parentes, et que Williams demeurait à l'hôtel de Pologne, dans Covent Garden. — Gave, dit milord, il faut que tu me répondes de ce Williams, il faut que sous le nom et sous le costume d'un Ecossais tu arrives demain dani un bel équipage au même hôtel de ce faquin, que tu fasses connaissance avec lui... que tu le voles... que tu le ruines ; pendant ce temps-là j'agirai près des femmes, et tu verras, mon ami, comme en moins d'un mois nous allons troubler tous les honnêtes petits arrangements de ces vertueux campagnards.
Gave se garda bien de trouver aucun inconvénient aux projets de son patron; l'aventure exigeait beaucoup d'or, et il était clair que plus milord en dépenserait et plus l'exécution deviendrait lucrative pour le ministre infâme des caprices de ce scélérat. Il se prépare donc à agir, pendant que milord, de son côté, place avec soin autour d'Henriette une foule d'agents subalternes, qui doivent lui rendre un compte exact des moindres pas de cette fille charmante.
Miss Henriette était logée chez une parente de sa
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mère, veuve depuis dix ans, et qu'on nommait lady Wateley.
Enthousiasmée d'Henriette, qu'elle ne connaissait pourtant que depuis le séjour de cette jeune personne dans la capitale, lady Wateley ne négligeait rien de tout ce qui pouvait y faire paraître avec éclat l'objet de son attachement et de son orgueil ; mais cette aimable cousine, retenue depuis quinze jours dans sa chambre par une fluxion, non seulement n'avait pu être de la dernière partie du Renelagh, mais se voyait même privée du plaisir d'accompagner sa cousine à l'Opéra, où l'on devait aller le lendemain.
Aussitôt que Granwel fut instruit de ce projet de spectacle par les espions placés près de sa maîtresse, il ne manqua pas d'en vouloir tirer parti ; de plus amples informations lui apprennent qu'on se servira d'une voiture de remise, lady Wateley ayant besoin de ses chevaux pour envoyer prendre son médecin. Granwel vole aussitôt chez le maître du carrosse qui doit être loué à Henriette et obtient facilement qu'une roue se brisera à trois ou quatre rues de distance du point où doivent partir ces dames, et sans réfléchir qu'un tel accident peut coûter la vie à celle qu'il chérit, uniquement occupé de son stratagème, il en paye largement l'exécution et revient tout joyeux chez lui, d*où il repart à l'heure juste où il apprend qu'Henriette doit sortir, en ordonnant au cocher qui le conduit d'aller attendre, aux environs de Cecil Street, qu'un carrosse de telle ou telle manière sorte de chez lady Wateley, de suivre immédiatement cette voiture dès qu'il la verra et de ne se laisser couper par aucune autre.
Granwel se doutait bien qu'en sortant de chez lady Wateley les dames iraient prendre Williams à l'hôtel de Pologne. On n'y manqua pas ; mais on ne fut pas loin sans aventure ; la roue casse... les femmes crient... un laquais se brise un membre, et Granwel, à qui tout est égal pourvu qu'il réussisse, joint aussitôt la voiture fracassée, saute en bas de la sienne et présente la main à lady Stralson, pour
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lui proposer les secours que son équipage lui ofl're. — En vérité, milord, vous êtes bien bon, répond celle-ci : ces carrosses de louage sont affreux à Londres. On n'y va point sans courir les risquée de sa vie ; il devrait y avoir des ordres pour remédier à ces inconvénients. — Granirel : Vous trouverez bon que je ne m'en plaigne pas, madame, puisqu'il me paraît que ni vous, ni la jeune personne qui vous accompagne n'avez éprouvé d'accident, et que j'y gagne l'avantage précieux pour moi de vous être bon à quelque chose. — Lady Slralson: Vous êtes trop serviable, milord..., mais mon laquais me paraît mal, cet événement me fâche. Et le lord, faisant aussitôt appeler des porteurs, ordonne qu'on y dépose le valet blessé... Les dames le renvoient ; on monte dans l'équipage de Granwel,et l'on vole à l'hôtel de Pologne.
On ne se peint point l'état du lord dès qu'il se trouve auprès de celle qu'il aime, et que la circonstance qui l'en rapproche ressemble à un service rendu.
— Miss va sans doute faire une visite à quelque étrangère de l'hôtel de Pologne ? dit-il à Henriette, dèsque la voiture fut en marche. — C'est bien plus qu'une visite à une étrangère, milord, dit lady Stralson avec candeur, c'est un amant... c'est un mari que l'on va voir. — Grai.ioel : Quel eût été le chagrin de miss si cet accident eût retardé le plaisir qu'elle se promet, et combien je me félicite davantage du bonheur d'avoir pu la servir ! — Miss Siralson : Milord est trop bon de s'occuper de nous, nous sommes au désespoir de le déranger, et ma mère me permettra de lui dire que je crains que nous n'ayons fait une indiscrétion. — Granirel : Ah ! miss, que vous êtes injuste de regarder ainsi le plus grand plaisir de ma vie ; mais si j'ose moimême commettre une indiscrétion, ma voiture ne vous sera-t-elle pas nécessaire pour continuer les courses de votre après-midi, et, dans ce cas, serai-je assez heureux pour que vous voulussiez bien l'accepter ? — Miss Siralson : Ce serait une hardiesse trop grande de notre part, milord, nous nous destinions à l'Opéra, mais nous
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passerons la soirée chez l'ami que nous allons voir. — Granwel : C'est me payer bien mal du service avoué par vous que de me refuser la permission de le continuer ; ne vous privez point, je vous conjure, du plaisir sur lequel vous comptez ; Mélico chante aujourd'hui pour la dernière fois, il serait affreux de perdre cette occasion de l'entendre ; ne supposez d'ailleurs aucun dérangement pour moi dans l'offre que je vous fais, puisque je vais moi-même à ce spectacle ; il ne s'agit donc que de me permettre de vous y accompagner.
Il eût été malhonnête à lady Stralson de refuser à Granwel, aussi ne le fit-elle point, et l'on arriva à l'hôtel de Pologne : Williams attendait ces dames ; Gave ne devant commencer son rôle que le lendemain, quoiqu'il fût arrivé ce jour-là même à l'hôtel, ne se trouvait point encore avec lui, moyennant quoi notre jeune homme était seul quand ses amies arrivèrent. Il les reçut de son mieux, combla le lord d'honnêtetés et de remerciements ; mais, l'heure pressant, on se rendit à l'Opéra ; Williams donna la main à lady Stralson, et par cet arrangement dont s'était bien douté Granwel, il fut à portée d'entretenir la jeune miss, à laquelle il trouva un esprit infini, des connaissances étendues, un goût délicat, et tout ce qu'il aurait peut-être eu bien de la peine à rencontrer dans une fille du plus haut rang qui n'aurait jamais quitté la capitale.
Granwel, après le spectacle, ramena les deux dames dans Cecil Street, et lady Stralson, n'ayant eu lieu que de se louer de lui, l'invita d'entrer chez sa parente. Lady Wateley, qui ne connaissait Granwel que très imparfaitement, le reçut néanmoins à merveille ; elle l'engagea à souper, mais le lord, trop adroit pour se jeter ainsi à la tête, prétexta une afïaire importante et se retira mille fois plus embrasé que jamais.
Un caractère comme celui de Granwel n'aime pas communément à languir, les difficultés l'irritent ; mais celles qui ne peuvent se vaincre éteignent les passions dans une
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telle âme au lieu de les enflammer ; et comme il faut à ces sortes d'individus un aliment perpétuel, l'objet changerait sans doute si l'idée du triomphe s'anéantissait sans espoir.
Granwel vit bien que, tout en travaillant à brouiller Williams avec sa maîtresse, comme ce procédé pouvait être long, il devait s'occuper d'ailleurs à désunir cette charmante fille avec sa mère, bien certain qu'il ne viendrait jamais à bout de son plan tant qu'elles seraient ensemble. Une fois introduit dans la maison de lady Wateley, il lui paraissait impossible, enjoignant encore à cela le secours de ses agents, qu^aucune démarche d'Henriette pût venir à lui échapper. Ce nouveau projet de désunion l'occupa donc uniquement.
Trois jours après l'aventure de l'Opéra, Granwel fut s'informer de la santé de ces dames, mais il fut bien étonné quand il vit lady Stralson arriver seule au parloir et excuser sa parente sur l'impossibilité où elle se trouvait de l'engager de monter. Un prétexte de santé s'allégua» et tout piqué qu'était Granwel il n'en montra pas moins de l'intérêt pour l'état de la maîtresse du logis ; mais il ne put tenir à s'informer d'Henriette ; lady Stralson lui répondit qu'un peu saisie de la chute elle n'était pas sortie de sa chambre depuis l'autre jour, et au bout d'un instant, le lord, en demandant permission de revenir, se retira fort mécontent de sa journée.
Cependant Gave avait déjà fait connaissance avec Williams, et le lendemain de la fâcheuse visite du lord chez lady Wateley, il vint rendre compte de ses opérations. — J'ai plus avancé vos affaires que vous ne le croyez, milord, dit-il à Granwel : j'ai vu Williams et des gens d'affaires parfaitement au fait de ce qui le concerne ; la succession qu'il attend, cette succession composant la fortune qu'il espère offrir à Henriette, est très susceptible d'être chicanée ; il y a dans Herreford un parent plus près que lui et qui ne se doute pas de ses droits ; il faut écrire à cet homme d'arriver sur-le-champ, le protéger quand
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il sera ici..., le mettre en possession de l'héritage, et, pendant ce temps-là, j'épuiserai la bourse de l'insolent individu qui ose se déclarer votre rival. Il s'est livré à moi avec une candeur tout à fait digne de son âge, il m'a déjà faitpartde ses amours ; il a été jusqu'à me parler de vous... des bontés que vous aviez eues pour sa maîtresse l'autre jour ; le voilà pris, je vous l'assure, vous pouvez me charger seul de cette besogne, je vous réponds que la dupe est à nous.
— Ces nouvelles me dédommagent un peu, dit le lord, de ce qui m'arriva de fâcheux hier ; et il raconta à son ami la façon dont il avait été reçu chez lady Wateley. — Gave, continua-t-il, je suis perdu d'amour, tout ceci prend une tournure bien longue, il m'est impossible de contraindre jusque-là le désir violent de posséder cette fille... Écoute mon nouveau projet, écoute-le, mon ami, et exécute-le sur-le-champ ; témoigne à Williams l'envie que tu aurais de connaître celle qu'il adore, et que, dans l'impossibilité où tu es de l'aller chercher chez une femme que tu ne connais pas, il faut qu'il prétexte une indisposition et qu'il engage vivement sa maîtresse de se servir d'une chaise à porteurs pour venir promptement chez lui... Travaille à cela, Gave... travailles-y, sans négliger le reste, et laisse-moi agir d'après tes opérations.
Gave, le plus adroit de tous les fripons de l'Angleterre, réussit tellement à son entrepriseque, sans perdre le grand projet de vue, et tout en faisant écrire au chevalier Clark, second héritier de la tante de Williams, de venir au plus tôt à Londres, il obtient de son ami de voir Henriette; et précisément de la façon qu'avait proposée Granwel, miss Stralson est avertie de l'incommodité de son amant ; elle lui mande que, sous le prétexte de faire quelques emplettes, elle trouvera un moment de l'aller voir; et dans l'instant on avertit des deux côtés milord que le mardi suivant, «i quatre heures du soir, miss Henriette sortira seule en chaise pour se rendre dans Covent Garden.
— 0 toi que j'idolâtre, s'écrie Granwel au comble de la
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joie, pour le coup tu ne m'échapperas point ; quelque violents que soient les moyens dont j'use pour te posséder, consolé par ta jouissance, ils ne me donnent point de remords... Des remords... ces mouvements sont-ils donc connus d'un cœur tel que le mien ? Depuis longtemps, l'habitude du mal les éteignit dans mon âme endurcie. Foule de beautés séduites comme Henriette... trompées comme elle, abandonnées comme elle... allez lui dire si je fus ému de vos pleurs, si vos combats m'effrayèrent, si votre honte m'attendrit... si vos attraits me retinrent. Eh bien ! c'en est une de plus sur la liste des illustres victimes de mes débauches; et de quel usage seraient donc les femmes, si ce n'était pour cela seul ? Qu'on me prouve que la nature les a créées pour autre chose. Laissons aux sots la ridicule manie de les ériger en déesses ; c'est avec ces principes débonnaires que nous les rendons insolentes; nous voyant mettre autant de prix à leur futile possession, elles se croient en droit d'en supposer aussi et de nous faire perdre en lamentations romanesques un temps qui n'est destiné qu'au plaisir... Ah ! que dis-je, Henriette, un seul trait de tes yeux de flamme détruira ma philosophie, et je tomberai peut-être à tes genoux tout en jurant de l'offenser... Qui ? moi I je connaîtrais l'amour !... Loin... loin ce sentiment vulgaire... S'il y avait une femme dans le monde qui pût me le faire éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt que de plier sous son art infernal. Non... non, sexe faible et trompeur... non, n'espère jamais de m'enchaîner ; j'ai trop joui de tes plaisirs pour qu'ils puissent m'imposer encore ; c'est à force d'irriter le dieu qu'on apprend à briser le temple, et quand on veut absorber le culte on ne saurait trop multiplier les outrages. Granwel, après ces réflexions bien dignes d'un scélérat tel que lui, envoya sur-le-champ louer toutes les chaises des environs de Cecil Street. Il établit ses valets dans tous les carrefours, pour ne laisser approcher du logis de lady Wateley aucune de celles qui pourraient venir chercher des maîtres, et il en poste une à lui, guidée par deux
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porteurs dont îl est sûr, avec l'ordre de conduire Henriette, dès qu'ils la tiendront, près du parc Saint-James, chez une madame Schmit, dévouée depuis vingt ans aux aventures secrètes de Granwel, et qu'il avait eu soin de prévenir. Henriette, sans s'inquiéter, ne doutant pas de la fidélité des gens publics dont elle croit se servir, se place dans la chaise qu'on lui offre, enveloppée d'une mante ; elle ordonne qu'on la mène à l'hôtel de Pologne, et, ne reconnaissant pas les rues, aucun soupçon durant le trajet ne vient la troubler une minute. Elle arrive où l'attend Granwel ; les porteurs, bien instruits, pénètrent dans l'allée de la maison de la Schmit et n'arrêtent qu'à la porte d'une salle basse. On ouvre... Quelle est la surprise d'Henriette quand elle se voit dans une maison inconnue I Elle fait un cri, elle se jette en arrière, elle dit aux porteurs qu'ils ne l'ont point conduite où elle l'avait ordonné... — Miss, dit Granwel en s'avançant aussitôt, quelles grâces ne dois-je pas rendre au Ciel de ce qu'il me met une seconde fois à même de vous être utile ; je reconnais à vos discours, je vois à l'état de vos porteurs, et qu'ils sont ivres, et qu'ils se sont trompés ; n'est-il pas heureux dans cette circonstance que ce soit chez lady Edward, ma parente, que ce léger accident vous arrive ; donnez-vous la peine d'entrer, miss, renvoyez ces coquins avec lesquels votre vie n'est pas en sûreté, et permettez aux valets de ma cousine d'aller vous chercher des gens sûrs.
Il était difficile de refuser une proposition comme cellelà ; Henriette n'avait vu milord qu'une fois, elle n'avait pas eu à s'en plaindre ; elle le retrouvait à l'entrée d'une maison dont les appartements ne lui présageaient rien que d'honnête ; à supposer qu'il y eût quelques dangers à accepter ce qu'on lui proposait, n'y en avait-il pas davantage à rester dans les mains de gens ivres et qui, déjà piqués des reproches que leur adressait Henriette, se proposaient de la laisser là ! Elle entre donc en demandant un million d'excuses à Granwel ; le lord congédie luimême les porteurs ; il a l'air de donner des ordres à
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quelques valets, d'en aller chercher d'autres. MissStralson pénètre au fond des appartsments où la conduit la maîtresse du lieu, et quand elle est arrivée, la prétendue lady s'incline et dit à Granwel d'un air effronté : — Bien du plaisir, milord ; en vérité, je ne vous l'aurais pas donnée plus jolie. Ici, Henriette frémit, ses forces sont prêtes à l'abandonner ; elle sent toute l'horreur de sa position ; mais elle a la force de se contenir... sa sûreté en dépend; elle s'arme de courage.
— Que signifient ces propos, madame ? dit-elle en saisissant le bras de la Schmit, et pour qui me prend-on ici ?
— Pour une fille charmante, miss, répond Granwel, pour une créature angélique, qui dans l'instant, je l'espère, va me rendre le plus fortuné des hommes, le plus amoureux des amants. — Milord, dit Henriette en ne lâchant jamais la Schmit, je vois bien que mon imprudence me fait dépendre de vous ; mais j'implore votre justice ; si vous abusez de ma situation, si vous me forcez à vous détester, vous ne gagnerez sûrement pas autant qu'aux sentiments où vous m'aviez laissée pour vous. — Adroite miss, tu ne me séduiras ni par ta figure enchanteresse, ni par l'art inconcevable qui t'inspire en ce moment-ci : tu ne m'aimes, ni ne saurais m'aimer ; je ne prétends pas à ton amour, je connais celui qui t'enflamme et me crois plus heureux que lui : il n^a qu'un sentiment frivole que je n'obtiendrai jamais de toi... J'ai ta délicieuse personne qui va plonger mes sens dans le délire. — Arrêtez, milord, on vous trompe : je ne suis point la maîtresse de Williams, on me donne à lui sans que mon cœur y consente; il est libre ce cœur, il peut vous aimer comme il peut en aimer un autre, et il vous haïra certainement si vous voulez ne devoir qu'à la force ce qu'il ne tient qu'à vous de mériter.
— Tu n'aimes point W illiams ? D'où vient que tu allais chez cet homme si tu ne l'aimes pas ? Crois-tu que j'ignore que tu ne te rendais chez lui que parce que tu le croyais malade ? — Soit, mais je n'y aurais point été si ma mère ne Peut voulu ; informez-vous, je n'ai fait qu'obéir...
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— Artificieuse créature 1... — O, milord, rendez-vous au sentiment que je crois lire à présent dans vos yeux... Soyez généreux, Granwel, ne me contraignez point à vous haïr quand il ne tient qu'à vous d'être estimé.
— De l'estime? — Juste ciel! aimeriez-vous mieux de la haine ? — Ce ne serait qu'un sentiment plus ardent qui pourrait m'attendrir pour toi. — Connaissez-vous donc assez mal le cœur d'une femme pour ignorer ce qui peut naître de la reconnaissance ? Renvoyez-moi, milord, et vous saurez un jour si Henriette est une ingrate, si elle était digne ou non d'avoir obtenu votre pitié. — Qui, moi, de la pitié ? de la pitié pour une femme ? dit Granwel en la séparant de la Schmit... moi manquer la plus belle occasion de ma vie et me priver du plus grand des plaisirs pour t'épargner un moment de peine I... et pourquoi le térais-je ? Approche, sirène, approche, je ne t'écoute plus... Et en prononçant ces mots, il arrache le mouchoir qui couvre le beau sein d'Henriette et le fait voler au bout de la chambre. — Bonté du ciel, s'écrie miss en se jetant aux pieds du lord, ne permettez pas que je devienne la victime d'un homme qui veut me contraindre à le détester... Ayez pitié de moi, milord, ayez-en pitié, je vous en conjure ; que mes larmes puissent vous attendrir, et que la vertu soit encore écoutée de votre cœur ; n'accablez pas une malheureuse qui n'est coupable de rien envers vous, à laquelle vous aviez inspiré de la reconnaissance, et qui n'en serait peutêtre pas demeurée là... Et en disant ces mots, elle était à genoux aux pieds du lord, ses bras élevés vers le ciel... des larmes inondaient ses belles joues qu'animaient la crainte et ledésespoir, et retombaient sur son sein découvert, mille fois plus blanc que l'albâtre. — Où suis-je ? dit Granwel éperdu. Quel sentiment indicible vient troubler toutes les facultés de mon existence? Où as-tu pris ces yeux qui me désarment ? Qui t'a prêté cette voix séductrice, dontchaque son amollit mon cœur? Es-tu donc un ange céleste ou n'estu qu'une créature humaine? Parle, qui es-tu? Je ne me connais plus, je ne sais plus ni ce que je veux, ni ce que je
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lais ; toutes mes facultés, anéanties dans toi-même, ne me laissent plus former que tes vœux... Levez-vous, miss; miss, levez-vous, c'est à moi de tomber aux pieds du dieu qui m'enchaîne; levez-vous, votre empire est trop bien établi, il devient impossible... absolument impossible qu'aucun désir impur puisse l'ébranler dans mon âme... Et lui rendant son mouchoir : Tenez, cachez-moi ces charmes qui m'enivrent ; je n'ai besoin d'augmenter par rien le délire où tant d'attraits viennent de me plonger. — Homme sublime, s'écria Henriette en pressant une des mains du lord, que ne méritez-vous pas pour une si généreuseaction ? — Ce que je veux mériter, miss, c'est votre cœur, voilà le seul prix où j'aspire : voilà le seul triomphe qui soit digne de moi. Rappelez-vous éternellement que je fus maître de votre personne et que je n'en abusai pas... et si ce trait ne m'obtient pas de vous les sentiments que j'en exige, souvenez-vous que je serais en droit de me venger, et quela vengeance est un sentiment terrible dans une âme comme la mienne. Asseyezvous, miss, et écoutez-moi... Vous m'avez donné de l'espérance, Henriette; vous m'avez dit que vous n'aimiez pas Williams, vous m'avez laissé croire que vous pourriez m'aimer... Voici les motifqui m'arrêtent..., voilà ceux auxquels vous devez la victoire ; j'aime mieux mériter de vous ce qu'il ne tiendrait qu'à moi d'arracher, ne me faites pas repentir de la vertu, ne me contraignez pas à dire que ce n'est qu'à la fausseté des femmes qu'est due la perfidie des hommes, et que si elles le doivent nous serions sans cesse à notre tour comme elles désirent que nous soyons. — Milord, répondit Henriette, il est impossible que vous puissiez vous dissimuler que dans cette malheureuse aventure le premier tort est de votre côté ; de quel droit avez- vous cherché à troubler mon repos? Pourquoi me faites-vous mener dans une maison inconnue, lorsque, me confiant à des hommes publics, j'imagine qu^ils me conduiront où je leur ordonne ? D'après cette certitude, milord, est-ce à vous de me donner des lois ? ne me devriez- vous pas des excuses, aulieu de m'imposer des conditions?... (et voyant Granwel
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faireungestede mécontentement.) Néanmoins permettez, mîlord, reprit-elle avec vivacité, permettez que je m'explique : ce premier tort, qu'excuse, si vous voulez, l'amour que vous prétendez ressentir, vous le réparez par le sacrifice le plus généreux, le plus noble... Je dois vous en savoir gre sans doute, je vous l'ai promis, je ne m'en dédis pas ; venez chez mes parents, milord, je les engagerai à vous traiter comme vous le méritez; l'habitude de vous voir ranimera sans cesse dans mon cœur les sentiments de reconnaissance que vous y avez fait éclore ; espérez tout de là, vous me mésestimeriez si je vous en disais davantage. - Mais comment allez- vous raconter cette aventure à vos amis? — Comme elle doit l'être... comme une méprise des porteurs, qui par un hasard singulier m'a fait retomber une seconde fois dans les mains de celui qui, m'ayant déjà rendu service, s'est trouvé fort aise de l'occasion qui le mettait à même de m'en rendre un nouveau. — Et vous me protestez, miss, que vous n'aimez pas Williams ? - H m'est impossible d'avoir de la haine pour un homme qui n'a jamais eu que de bons procédés pour moi ; il m'aime, je n'en puis douter, mais le choix est de ma mère, et rien ne m'empêche de le révoquer. Puis se levant : Me permettez- vous, milord, continuat-elle, de vous supplier de me faire avoir des porteurs ; une plus longue entrevue, en me rendant suspecte, nuirait peutêtre à ce que je vais dire ; renvoyez-moi, milord, et ne tarde? pas à venir voir celle que vosbontés pénètrent de reconnaissance et qui vous pardonne un projet barbare en faveur di la manière pleine de sagesse et de vertu dont vous voulez le lui faire oublier. — Cruelle fille, dit le lord en se levant aussi... oui, je vais vous obéir... mais je compte sur votre cœur, Henriette... j'y compte... Souvenez-vous que mes passions trompées me portent au désespoir... je me servirai des mêmes expressions que vous... Ne me forcez pas à vous haïr, il y eût eu peu de danger à ce que vous eussiez été contrainte vis-à-vis de moi, il y en aurait d'énormes si vous m'y réduisiez vis-à-vis de vous. — Non, milord, non, jamais je ne vous forcerai à me haïr, j'ai plus d'orgueil que vous
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n'en supposez et je saurai toujours me conserver des droits à votre estime. A ces mots, Granwel demande des porteurs, il y en avait fort près de là... on les annonce, et le lord prenant la main d'Henriette : Fille angélique, lui dit-il en la conduisant, n'oublie pas que tu viens de remporter une victoire à laquelle nulle autre femme que toi n'aurait osé prétendre... un triomphe que tu ne dois qu'aux sentiments que tu m'inspires... et que, si jamais tu trompes ces sentiments, ils se remplaceront par tous les crimes que la vengeance pourra me dicter. — Adieu, milord, répondit Henriette en entrant dans sa chaise, ne vous repentez jamais d'une belle action et croyez que le ciel et toutes les âmes justes vous en devront la récompense. Granwel se retire chez lui dans une agitation inexprimable, et Henriette rentre chez sa mère dans un tel trouble qu'on crut qu'elle allait s'évanouir.
En réfléchissant sur la conduite de miss Stralson, on démêle aisément, sans doute, qu'il n'était entré que de l'art et de la politique dans tout ce qu'elle avait dit à Granwel, et ces ruses, peu faites pour son âme naïve, elle se les était cru permises pour échapper aux dangers qui la menaçaient ; nous ne redoutons point qu'en agissant ainsi cette intéressante créature soit dans le cas d'être blâmée de personne ; la vertu la plus épurée contraint parfois à quelques écarts. Arrivée chez elle, et n'ayant plus aucun motif de feindre, elle raconta à ses parents tout ce qui venait de lui arriver ; elle ne déguisa ni ce qu'elle avait dit pour échapper, ni les engagements que, danslesmêmes vues, elle avaitété forcée de prendre. Excepté Pimprudence d'avoir voulu sortir seule, rien de ce qu'avait fait Henriette ne fut désapprouvé ; mais ses amies s'opposèrent à l'exécution des paroles qu'elle avait données. On décida que miss Stralson éviterait partout le lord Granwel avec le plus grand soin et que la porte de lady Wateley serait exactement fermée aux tentatives de cet impudent. Henriette crut devoir représenter qu'une telle manière d'agir fâcherait infiniment un homme dont le désespoir pourrait être funeste, qu'au fait, s'il avait commis une faute, il l'avait réparée en galant homme, et qu'elle
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croyait que d'après cela il valait mieux l'accueillir que de l'irriter. Elle crut pouvoir répondre que ce serait également l'opinion de Williams; mais les deux parentes ne se départirent point de la leur, et les ordres furent donnés en conséquence.
Cependant Williams, qui avait attendu toute la soirée sa maîtresse, impatient de ne la point voir venir, quitta le chevalier O'Donel, c'était le nom que s'était donné Gave en arrivant à l'hôtel de Pologne ; il le pria de permettre qu'il fût lui-même apprendre la cause d'un retard qui l'inquiétait si cruellement. Il arriva chez lady Wateley une heure après le retour d'Henriette. Celle-ci pleura en le voyant..., elle lui prit la main et lui dit avec tendresse : Mon ami, de combien il s'en est peu iallu que je ne fusse plus digne de toi ! Et comme elle avait la liberté de causer seule tant qu'elle voulait avec un homme que sa mère regardait déjàcomme un gendre, onles laissa raisonnerensemble sur tout ce qui venait d'arriver.
— Oh ! miss I s'écria Williams dès qu'il eut tout appris, et c'est pour moi que vous alliez vous perdre... et pour me procurer un instant de satisfaction, vous alliez vous rendre la plus malheureuse des créatures... Oui, miss, pour une fantaisie, il faut vous l'avouer, je n'étais point malade; un ami désirait de vous voir, et je voulais jouir à ses yeux du bonheur de posséder la tendresse d'une aussi belle femme. Voilà tout le mystère, Henriette ; voyez combien je suis doublement coupable. — Laissons cela, mon ami, répondit miss Stralson, je te retrouve, tout est oublié. Mais conviens-en, Williams, ajouta-t-elle en laissant ses regards porter le feu le plus doux dans l'âme de celui qu'elle adorait, conviens-en, je ne t'aurais jamais revu si ce désastre m'était arrivé. Tu n'aurais pas voulu de la victime d'un tel homme, et j'aurais eu, avec ma propre douleur, le désespoir de perdre ce qui m'est le plus cher au monde. — Ne l'imagine pas, Henriette, repartit Williams; il n'est rien sous le ciel qui puisse t'empécher d'être chère à celui qui met toute sa gloire à
27G l'(euviie du makquis de sade
te posséder... O toi que j'adorerai jusqu'à mon dernier soupir, persuade-toi donc que les sentiments que tu allumes sont au-dessus de tous les événements humains et qu'il est aussi impossible de ne les avoir pas qu'il l'est que tu puisses jamais te rendre indigne de les inspirer.
Ces deux amants raisonnèrent ensuite un peu plus de sang-froid sur cette catastrophe ; ils virent que le lord Granwell était un ennemi bien dangereux, et que le parti que l'on prenait ne servirait qu'à l'aigrir; mais il n'y avait pas moyen de le faire changer, les femmes n'y voulaient pas entendre. Williams parla de son nouvel ami, et la candeur, la sécurité de ces honnêtes créatures étaient telles qu'il ne leur arriva jamais de soupçonner que le faux Ecossais n'était qu'un agent de milord ; bien loin de là, les éloges qu'en lit Williams inspirèrent à Henriette le désir de le connaître, et elle lui sut gré d'avoir fait une bonne connaissance. Mais abandonnons ces êtres respectables qui soupèrent ensemble, se consolèrent, prirent des mesures pour l'avenir et se quittèrent enfin; laissonsles, dis-je, un moment, pour revenir ù leur persécuteur.
— De par l'enfer, et tous les démons qui l'habitent! dit milord à Gave, qui vint le \ oir dès le lendemain, je suis indigne du jour, mon ami... je ne suis qu'un écolier, je ne suis qu'un sot, te dis-je... je l'ai tenue dans mes bras... je l'ai vue à mes genoux, et je n'ai pas eu le courage de la soumettre à mes désirs... il a été plus fort que moi d'oser l'humilier... Ce n'est point une femme, mon ami, c'est une portion de la divinité même, descendue sur la terre pour éveiller dans mon âme des sentiments vertueux que je n'avais conçus de ma vie ; elle m'a laissé croire qu'elle pourrait peut-être m'aimer un jour, et moi... moi, qui ne pouvais comprendre que l'amour d'une femme fût du plus léger prix dans sa jouissance, j'ai renoncé à cette jouissance certaine pour un sentiment imaginaire qui me déchire et qui me trouble, sans que je le conçoive encore.
Gave blâma vivement milord ; il lui fit craindre d'avoir
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été le jouet d'une petite fille; il l'assura que pareille occasion ne s'offrirait peut-être pas de longtemps, qu'on serait maintenant sur ses gardes... — Oui, souvenez-vous-en, milord, ajouta-t-il, vous aurez à vous repentir de la faute que vous venez de commettre, et votre indulgence vous coûtera cher; est-ce un homme comme vous que quelques pleurs et de beaux yeux doivent attendrir, et recevrezvous de cette situation molle où vous avez laissé tomber votre âme la dose de volupté obtenue de cette apathie stoïque dont vous aviez juré de ne vous écarter jamais ? Vous vous repentirez de votre pitié, milord, je vous le dis... sur mon âme, vous vous en repentirez. — Nous le saurons bientôt, dit milord ; je me présente demain sans faute chez lady Wateley, j'étudierai cette adroite miss, je l'examinerai. Gave, je lirai ses sentiments dans ses regards, et si elle m'abuse, je ne manquerai pas de feintes pour la replonger dans mes pièges, et elle n'aura pas toujours l'art magique d'en éc"happer comme elle l'a fait... Pour toi, Gave, continue de ruiner ce faquin de Williams ; quand le chevalier Clark paraîtra, adresse-le à sir Jacques ; je le préviendrai de tout, il lui conseillera de poursuivre la succession qu'on cherche à lui enlever, et nous le servirons auprès des juges... Nous en serons quittes pour rompre tous ces arrangements sMl est certain que je sois aimé de mon ange, ou pour les presser de la plus vive manière si l'infernale créature m'a trompé... Mais, je te le répète, je ne suis qu'un enfant, je ne me pardonnerai jamais la sottise que j'ai faite... Cache cette faute à mes amis. Gave, déguise-la soigneusement : ils m'accableraient de reproches, et je les mériterais tous.
On se sépara, et le lendemain, c'est-à-dire le troisième jour après l'aventure de chez la Schmit, Granwel se présenta chez lady Wateley dans tout son luxe et toute sa magnificence.
Rien n'avait changé dans la résolution des femmes ; milord est refusé cruellement... il insiste, il fait dire qu'il doit entretenir lady Stralson et sa fille d'une affaire de la
plus grande importance... On lui répond que les dames qu'il demande ne sont plus logées dans cette maison, et il se retire furieux. Son premier mouvement fut d'aller trouver Williams, de lui faire valoir le service qu'il avait rendu à sa maîtresse, en racontant la chose comme il en était convenu avec Henriette chez la Schmit, d'exiger de lui de le conduire chez lady Stralson, ou de se couper la gorge ensemble si son rival n'acquiesçait pas à ses vues ; mais ce projet ne lui parut pas assez méchant. Ce n'est qu'à miss Stralson que Granwel en veut... Il est probable qu'elle n'a pas rendu à sa famille les choses comme elle l'avait promis ; ce n'est qu'à elle qae les refus qu'il éprouve sont dus, ce n'est qu'elle qu'il veut rechercher et punir, et ce n^est qu'à cela qu'il doit travailler.
Quelles que fussent les précautions qu'on se proposât de prendre chez lady Wateley, il ne s'agissait pourtant pas de se renfermer ; moyennant quoi lady Stralson et sa fille n'en faisaient pas moins les courses qu'exigeaient leurs affaires dans Londres, et même celles qui ne pouvaient contenter que leur plaisir ou leur curiosité. Lady Wateley, mieux portante, les accompagnait au spectacle; quelques amis s'y trouvaient avec elles ; Williams s'y rendait de son côté. Milord Granwel, toujours bien servi, n'ignorait aucune des démarches et cherchait à tirer parti de toutes pour y trouver des moyens de satisfaire et sa vengeance et ses coupables d(*sirs. Un mois s'écoula cependant sans qu'il en eût pu rencontrer encore, et sans qu'il cessât d'agir sourdement d'autre part.
Clark, arrivé de Herreford, instruit par sir Jacques, entamait déjà l'histoire de la succession, puissamment soutenu par Granwel et par ses amis; tout cela tracassait le malheureux Williams, que le prétendu capitaine O'Donel, escroquant chaque jour, réduisait d'autre part à ne savoir bientôt plus où donner de la tête ; mais ces manœuvres traînant trop en longueur au gré des fougueux désirs du lord, il n'en désirait pas avec moins d'empressement une occasion plus prochaine d'humilier
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la malheureuse Henriette. Il voulait la revoir à ses genoux, il voulait la punir de l'artifice qu'elle avait employé avec lui ; tels étaient les funestes projets conçus par sa maudite tête lorsqu'on vint l'avertir que toute la société de Wateley , qui ne courait pas trop le grand monde depuis que les affaires de Williams prenaient une aussi fâcheuse tournure, devait pourtant se rendre le lendemain au théâtre de Drury-Lane, où Garick, qui s'occupait pour lors de sa retraite, devait jouer pour la dernière fois dans Hamlel. L'esprit atroce de Granwel conçoit de ce moment le projet le plus noir que puisse inspirer la scélératesse : il ne se résout à rien moins qu'à faire arrêter miss Stralson à la comédie et à la faire conduire dès le même soir à Bridwel (1).
Jetons quelque jour sur cet exécrable dessein. Une fille nommée Nanci, courtisane très célèbre, venait de s'échapper nouvellement de Dublin ; après y avoir fait une multitude de vols, y avoir publiquement dérangé plusieurs Irlandais, elle avait passé en Angleterre, où, quoique récemment arrivée, elle s'était déjà rendue coupable de quelques délits sourds, et la justice, au moyen d'un warrant, travaillait à s'emparer d'elle. Granwel a connaissance de cette affaire ; il se transporte chez le constable chargé de l'ordre, et voyant que cet homme ne connaît qu^imparfaitement la fille qu'il doit arrêter, il lui persuade facilement que cette créature sera le soir à Drury-Lane, dans la loge où il sait que se placera miss Henriette, qui, par ce moyen, étant enfermée au lieu de la courtisane qu'on cherche, se trouvera à la merci de ses odieux projets. Il se présentait aussitôt pour caution ; si cette infortunée consentait à ses désirs, elle était libre...; refusait-elle d'y acquiescer, le lord faisait évader Nanci, fortifiait plus que jamais l'opinion qu'Henriette n'était autre que cette aventurière de Dublin et éternisait ainsi les chaînes de sa malheureuse victime. La société avec
(1) Maison des femmes de mauvaise vie.
laquelle se trouvait miss Stralson l'embarrassait bien un peu; mais on soutiendrait à la Wateley, qui dans le fait n'avait jamais vu lady Stralson et sa fille que depuis qu'elles étaient l'une et l'autre à Londres... qui savait bien qu'elle avait des parents de ce nom à Herreford, mais qui pouvait avoir été trompée sur le personnel de ses parents, on la convaincrait aisément, disait Granwel, qu'elle était dans la plus grande erreur; et que pourraitelle opposer pour défendre ces femmes et les soustraire aux ordres de la justice ? Ce projet arrangé dans la tête de Granwel, confié à Gave et à sir Jacques, qui le tâtent, qui le retournent de tous sens, et qui n'y voient aucun inconvénient, on ne pense plus qu'à le mettre en œuvre. Granwel vole chez le juge de paix chargé de l'affaire de Nanci ; il affirme qu'il l'a vue la veille et qu'elle doit très certainement étr* ce jour même à Drury-Lane, avec des femmes honnêtes qu'elle a séduites et vis-à-vis desquelles elle ose se dire fille de qualité. Le juge et le constable ne balancent point; l'ordre est donné et tout s'arrange pour arrêter sans faute le même jour la malheureuse Henriette à la comédie.
L'affreuse cohorte de Granwel ne manqua pas de se trouver ce soir-là au théâtre ; mais autant par décence que par politique, les sujets de cette troupe infâme ne devaient être que spectateurs. La loge se remplit : Henriette se place entre lady Wateley et sa mère ; derrière elles sont Williams et milord Barwill, un ami de lady Wateley, membre du parlement, et fort considéré dans Londres... La pièce finit ; lady Wateley veut qu'on laisse sortir le monde... H semble qu'elle ait un pressentiment du malheur qui menace ses amies ; cependant le constable et ses archers ne perdent pas Henriette de vue, et Granwel, ainsi que ses associés, ont toujours les yeux sur le constable; la foule dissipée, on sort enfin, Williams donne la main à lady Wateley, lady Stralson marche seule, et Barwill est l'écuyer de miss Henriette. Au dégagement des corridors, l'exempt s'avance la main levée
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sur l'infortunée miss, il la touche de sa baguette et lui ordonne de le suivre. Henriette s'évanouit ; la Wateley et la Stralson tombent dans les bras l'une de l'autre, et Barwill, secondé de Williams, repousse les exempts... — Vous vous trompez, faquins, crie Barwill ; éloignez-vous, ou je vous ferai punir. Ce tableau effraie ce qui se trouve encore dans la salle ; on observe, on entoure... Le constable, montrant son ordre à Barwill, lui fait voir pour qui il prend Henriette. En ce moment, sir Jacques, soufflé par Granwell, s'approche de Barwill. — Milord me permet-il de lui présenter, dit ce fourbe, qu'il sera fâché d'avoir pris parti pour cette fille inconnue de lui ; ne doutez pas, milord, que ce ne soit la Nanci de Dublin, j'en ferai serment s'il le faut. Barwill, qui ne connaît ces étrangères que depuis peu, s'approche de la Wateley pendant que Williams secourt sa maîtresse. — Madame, lui dit-il, voilà l'ordre et voilà monsieur, que je connais pour un gentilhomme incapable d'en imposer, qui m'assure delà justice de cet ordre, et que l'exempt ne se trompe point ; daignez m'expliquer tout ceci. — Par tout ce que j'ai de plus sacré, milord, s'écrie aussitôt lady Stralson, cette infortunée est ma fille, elle n'est point la créature que vous cherchez ; daignez ne pas nous abandonner, dai<2.nez nous servir de défenseur, pénétrez-vous de la vérité, milord, protégez-nous, secourez l'innocence. — Relirez-vous donc, dit alors Barwill à l'exempt. Je réponds de cette jeune personne, je vais de ce pas la conduire nioi-mcme chez le juge de paix : allez nous y attendre ; vous exécuterez là les nouveaux ordres que vous en recevrez ; jusqu'à cet instant, je sers de caution à Henriette, et votre commission est remplie.
A ces mots, tout se dissipe, le constable sort de son côté, sir Jacques, Granwel et sa troupe du leur, et Barwil, entraînant ces dames : — Echappons promptement) leur dit-il ; ne nous offrons pas plus longtemps en spectacle... Il donne la main à Henriette, on le suit ; les trois femmes et lui montent en voiture, et quelques minutes
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suffisent à les rendre ; c'est le célèbre Fielding, juge chargé de cette affaire. Ce magistrat, sur la parole de lord Barwill, son ami depuis longtemps, sur les réponses honnêtes et naïves des trois femmes, ne peut s'empêcher de voir qu'il a été séduit ; pour s'en convaincre encore mieux, il confronte le signalement de Nanci à la personne d'Henriette, et y ayant trouvé des différences sensibles,; il comble ces dames d'excuses et d'honnêtetés ; elles se séparent ici de milord Barwill, auquel elles témoignent^ leur reconnaissance, et retournent tranquillement chez elles, où les attendait Williams... — Oh, mon ami, lui dit Henriette en le revoyant, encore tout émue, quels ennemis puissants nous avons dans cette maudite ville I Puissions-nous n'y être jamais entrés I — H n'est pas douteux, dit lady Stralson, que tout ceci part de ce perfide Granwell ; je n'ai rien voulu dire de mes idées par ménagement, mais chaque nouvelle réflexion les étaye ; il est impossible de douter que ce ne soit ce scélérat qui nous tracasse ainsi par vengeance ; et qui sait, continuât-elle, si ce n'est pas également lui qui a suscité à Williams ce nouveau concurrent à la succession de sa tante? A peine connaissions-nous ce chevalier Clark à Herreford ; personne ne s'était jamais douté de cette alliance, et voilà que cet homme triomphe, le voilà protégé de tout Londres, et mon malheureux ami Williams peut-être à la veille d'être ruiné; n'importe, disait ensuite cette bonne et honnête créature, devînt-il plus pauvre que Job, il aura la main de ma fille... Je te la promets, mon ami, je te la promets ; Williams, toi seul plais à cette chère enfant, et ce n'est qu'à son bonheur où j'aspire. Et Henriette, avec son amant, se jetaient en larmes dans les bras de lady Stralson ; ils l'accablaient l'un et l'autre des marques de leur reconnaissance. Cependant Williams se sentait coupable, il n'osait pas le témoigner; ensorcelé par Gave sous le nom du capitaine O'Donel, il avait perdu, soit avec ce faux ami, soit dans les sociétés où il avait été mené par lui, presque tout l'argent qu'il avait
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apporté à Londres; ne voyant aucune liaison entre Granwel et le capitaine écossais, il était loin de soupçonner que celui-ci dût être l'agent de l'autre... Il se taisait, il soupirait en silence, recevait avec confusion les marques de tendresse d'Henriette et de sa mère et n'osait avouer ses fautes ; il espérait toujours qu'un moment plus heureux lui ramènerait peut-être sa petite fortune: mais si ce moment n'arrivait pas, si d'autre part Clark gagnait le procès, indigne des bontés dont on l'accablait, Williams... le malheureux Williams était décidé à tout plutôt que d'en abuser.
Pour Granwel, il n'est pas besoin de peindre sa fureur, on la conçoit sans nulle peine... — Ce n'est pas une femme, répétait-il sans cesse à ses amis, c'est un être audessus de l'humanité... Ah ! j'aurai beau former des complots contre elle, elle s'y soustraira toujours... Soit, qu'elle continue... je le lui conseille... Si mon étoile prenait de l'ascendant sur la sienne, elle payerait cher l'infâme tromperie qu'elle m'a faite.
Cependant toutes les batteries pour la ruine du malheureux Williams étaient dressées avec encore plus d'art et de promptitude que jamais ; le procès de la succession était au moment d'être jugé, et Granwel n'épargnait ni soins ni démarches pour les intérêts du chevalier Clark, qui, ne conférant jamais qu'avec sir Jacques, ne soupçonnait même pas quelle était la main qui le soutenait aussi puissamment.
Le lendemain de l'aventure de Drury-Lane, Granwel fut s'excuser de sa méprise chez Fielding et le fit avec tant de bonne foi que le juge ne parut lui en savoir aucun mauvais gré, et le fripon partit de là pour aller inventer d'autres ruses dont le succès moins malheureux pût amener enfin dans ses lacs l'objet infortuné de son idolâtrie.
L'occasion ne tarda point à se rencontrer : lady Wateley possédait une assez jolie campagne entre Neumarket et Hosden, à environ quinze milles de Londres ; elle
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imagina d'y mener sa jeune parente pour la dissiper un peu des noirs soucis qui commençaient à l'agiter. Granwel, instruit de tous les pas de sa maîtresse, apprend le jour fixe du départ ; il sait qu'on doit passer huit jours à cette terre et en revenir le neuvième au soir ; il se déguise, il prend avec lui une douzaine de ces scélérats qui battent le pavé de Londres, dont le premier venu peut faire ses satellites pour une guinée, et vole, à la tête de ces bandits, attendre le carrosse de lady Wateley au coin d'une forêt peu éloignée de Neumarket, célèbre par les meurtres qui s'y commettent journellement et qu'il fallait traverser au retour; la voiture passe, elle est arrêtée... les traits se brisent... les valets sont battus... les chevaux s'échappent... les femmes s'évanouissent... Miss Stralson est portée, sans connaissance, dans une voiture à deux pas de là ; son ravisseur y monte avec elle, de vigoureux coursiers s'élancent, et l'on arrive à Londres. Le lord, qui ne s'est point fait connaître à Henriette et qui ne lui a pas dit un mot pendant la route, entre rapidement dans son hôtel avec sa proie ; il l'établit dans une chambre reculée, congédie ses gens... et se démasque.
— Eh bien I perfide, dit-il alors en fureur, reconnais-tu celui que tu as osé trahir impunément ? — Oui, milord, je vous reconnais, répond courageusement Henriette ; dès qu'un malheur m'arrive, m'est-il possible de ne pas vous nommer à l'instant ? Vous êtes la seule cause de tous ceux que j'éprouve ; votre unique charme est de me troubler: quand je serais votre plus mortelle ennemie, vous n'agiriez pas diU'éremment. —Cruelle femme, n'estce donc pas vous qui laites de mol le plus infortuné des hommes en ayant abusé de ma bonne foi, et par votre infâme duplicité, ne m'avez-vous pas rendu complètement la dupe des sentiments que j'avais conçus pour vous? — le vous croyais |)lus juste, milord; j'imaginais qu'avant de condamner les gens vous daigniez au moins les entendre. — Me laisser prendre une seconde fois à tes damnables artifices... moi ? — Malheureuse Henriette, tu