‹ Œuvres du Marquis de SadeChapitre 9 sur 18 · LES PROSPÉRITÉS DU VICE · texte numérisé non relu

LES PROSPÉRITÉS DU VICE

Le premier Ministre ; M. de Saint-Fond

RI. de Saint-Fond était un homme d'environ quarante ans, de l'esprit, un caractère bien faux, bien traître, bien libertin, bien féroce, infiniment d'orgueil, possédant l'art de voler la France au suprême degré et celui de distribuer des lettres de cachet, au seul désir de ses plus légères passions ; plus de vingt mille individus de tout sexe et de tout âge gémissaient par ses ordres dans les difïérentes forteresses royales dont la France est hérissée, et parmi ces vingt mille êtres, me disait-il un jour plaisamment, je te jure qu'il n'en est pas un seul de coupable. D'Albert, premier président du Parlement de Paris, était également du souper ; ce ne fut qu'en entrant que Noirceuil m'en prévint. — Tu dois, me dit-il, les mêmes égards à ce personnage-ci qu'à l'autre ; il n'y a pas douze heures qu'il était maître de ta vie ; tu sers de dédommagement aux égards qu'il a eus pour toi ; pouvais-je le mieux acquitter ?

Quatre filles charmantes composaient, avec M""" de Noirceui! et moi, le sérail oftert à ces messieurs. Ces créatures, pucelles encore, étaient du choix de la Duvergier. On nommait Kglé la plus jeune, blonde âgée de treize ans, et d'une figure enchanteresse ; Lolotte suivait, c'était la physionomie de Flore même : on ne vit jamais tant de fraîcheur ; à peine avait-elle quinze ans ; Henriette en avait seize et réunissait à elle seule plus d'attraits que les poètes n'en prêtèrent jamais aux trois Grâces. Lindane avait dix-sept ans ; elle était faite à peindre, des yeux d'une singulière expression et le plus beau corps qu'il fût possible de voir.

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Six jeunes garçons, de quinze à vingt ans, nous servaient nus et coifîés en femme ; chacun des libertins qui composaient le souper avait, ainsi que vous le voyez par cet arrangement, quatre objets de luxure à ses ordres, deux femmes et deux garçons. Comme aucun de ces individus n'était encore dans le salon lorsque j'y parus, d'Albert et Saint-Fond, après m'avoir embrassée, cajolée, louée pendant un quart d'heure, me plaisantèrent sur mon aventure (1). — C'est une charmante petite scélérate, dît Noirceuil, et qui, par la soumission la plus aveugle aux passions de ses juges, vient les remercier de la vie qu'elle leur doit. — J'aurais été bien fâché de la lui ôter, dit d'Albert ; ce n'est pas pour rien que Thémis porte un bandeau, et vous m'avouerez que, quand il s'agit de juger de jolis petits êtres comme ceux-là, nous devons toujours l'avoir sur les yeux. — Je lui promets pour sa vie l'impunité la plus entière, dit Saint-Fond ; elle peut faire absolument tout ce qu'elle voudra ; je lui proteste de la protéger dans tous ses écarts et de la venger, comme elle l'exigera, de tous ceux qui voudraient troubler ses plaisirs, quelque criminels qu'ils puissent être. — Je lui en jure autant, dit d'Albert ; je lui promets, de plus, de lui faire avoir demain une lettre du chancelier qui la mettra à l'abri de toutes les poursuites qui, par tel tribunal que ce soit, pourraient être intentées contre elle dans toute l'étendue de la France. Mais, Saint-Fond, j'exige quelque chose de plus ; tout ce que nous faisons ici n'est qu'absoudre le crime, il faut l'encourager : je te demande donc des brevets de pension pour elle, depuis deux mille francs jusqu'à vingt-cinq, en raison du crime qu'elle commettra. — Juliette, dit Noirceuil, voilà, je crois, de puissants motifs et pour donner à tes passions toute l'extension qu'elles peuvent avoir et pour ne nous cacher aucun de tes écarts. — Mais il faut en convenir, messieurs, poursuivit aussitôt mon amant sans me donner le temps de ripondre, vous faites là un merveilleux usage de l'au-

(1) Aventure qu'il n'est pas possible, ici, de préciser.

torité qui vous est confiée par les lois et par le monarque... — Le meilleur possible, répondit Saint-Fond ; on n'agit jamais mieux que lorsqu'on travaille pour soi : cette autorité nous est confiée pour faire le bonheur des hommes ; n'y travaillons-nous pas en faisant le nôtre et celui de cet aimable enfant ? — En nous revêtant de cette autorité, dit d'Albert, on ne nous a pas dit : Vous ferez le bonheur de tel ou tel individu, abstracti vement de tel ou tel autre ; on nous a simplement dit : Les pouvoirs que nous vous transmettons sont pour faire la félicité des hommes ; or il est impossible de rendre tout le monde également heureux; donc, dès qu'il en est parmi nous quelques-uns de contents, notre but est rempli. — Mais, dit Noirceuil qui ne controversait que pour faire briller ses amis, vous travaillez pourtant au malheur général en sauvant le coupable et perdant l'innocent. — Voilà ce que je nie, dit Saint-Fond : le vice fait beaucoup plus d'heureux que la vertu ; je sers donc bien mieux le bonheur générahen protégeant le vice qu'en récompensant la vertu. — Voilà des systèmes bien dignes de coquins comme vous, dit Noirceuil. — Mon ami, dit d'Albert, puisqu'ils font aussi votre joie, ne vous en plaignez point. — Vous avez raison, dit Noirceuil ; il me semble, au surplus, que nous devrions un peu plus agir que jaser. Voulez-vous Juliette seule un moment, avant que l'on arrive ? — Non, pas moi, dit d'Albert, je ne suis nullement curieux des tête-à-tète... j'y suis d'un gauche... l'extrême besoin que j'ai d'être toujours aidé dans ces choses-là fait que j'ain.e autant patienter jusqu'à ce que tout le monde y soit. — Je ne pense pas tout à fait ainsi, dit Saint-Fond, et je vais entretenir un instant Juliette au fond de ce boudoir. A peine y fûmes-nous que Saint-Fond m'engagea à me mettre nue. Pendant que j'obéissais : — On m'a assuré, me dit-il, que vous seriez d'une complaisance aveugle à mes fantaisies ; elles répugnent un peu, je le sais, mais je compte sur votre reconnaissance ; vous savez ce que j'ai fait pour vous ;je ferai plus encore; vous êtes méchante, vindicative, eh bien I poursuivit-il en me remettant six lettres de cachet

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en blanc qu'il ne s'agissait plus que de remplir pour faire perdre la liberté à qui bon me semblerait, voilà pour vous amuser ; prenez, de plus, ce diamant de mille louis pour payer le plaisir que j'ai de faire connaissance avec vous ce soir... Prenez, prenez, tout cela ne me coûte rien, c'est l'argent de rp^tat. — En vérité, monseigneur, je suis confuse de vos bontés. — Oh ! je n'en resterai pas là ; je veux que vous me veniez voir chez moi ; j'ai besoin d'une femme qui, comme vous, soit capable de tout; je veux vous charger de la partie des poisons. — Quoi I Monseigneur, vous vous servez de pareilles choses? — Il le faut bien : il y a tant de gens dont nous sommes obligés de nous défaire... Point de scrupules, je me flatte. — Pas le moindre, monseigneur ; je vous jure qu'il n'est aucun crime dans le monde capable de m'effrayer, et qu'il n'en est pas un seul que je ne commette avec délices... — Ah ! baisezmoi, vous êtes charmante, dit Saint-Fond. Eh bien ! au moyen de ce que vous me promettez là, je vous renouvelle le serment que je vous ai fait de vous procurer l'impunité la plus entière. Faites pour votre compte tout ce que bien vous semblera :je vous proteste de vous retirer de toutes les mauvaises aventures qui pourraient en survenir ; mais il faut me prouver, tout de suite, que vous êtes capable d'exercer l'emploi que je vous destine; tenez, me dit-il en me remettant une petite boîte, je placerai ce soir près de vous, au souper, celle des filles sur laquelle il m'aura plu de faire tomber l'épreuve ; caressez-la bien — la feinte est le manteau du crime — trompez-la le plus adroitement que vous pourrez, et jetez cette poudre, au dessert, dans des verres de vin qui lui seront servis : l'effet ne sera pas long ; je reconnaîtrai là si vous êtes digne de moi et, dans ce cas, votre place vous attend.

— Oh ! monseigneur, répondis-je avec chaleur, je suis à vos ordres ; donnez, donnez, vous allez voir comme je vais me conduire...

Juliette et le Ministre concluent un pacte

Cependant, d'après les lettres que Noirceuil reçut du ministre, j'eus l'ordre de me monter une maison splendide ; ayant reçu l'argent nécessaire à l'exécution de ce projet, je louai tout de suite un magnifique hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré ; j'achetai quatre chevaux, deux voitures charmantes ; je pris trois laquais d'une taille haute, majestueuse et d'une figure enchanteresse, un cuisinier, deux aides, une femme de charge, une lectrice, trois femmes de chambre, un coiffeur, deux filles en sous-ordre et deux cochers ; des meubles délicieux ornèrent ma maison, et, le ministre étant de retour, je fus me présenter aussitôt chez lui. Je venais d'atteindre ma dix-septième année, et je puis dire qu'il était à Paris bien peu de femmes plus jolies que moi ; j'étais mise comme la déesse même des amours ; il était impossible de réunir plus d'art à plus de luxe; cent mille francs n'eussent pas payé les parures dont j'avais orné mes attraits, et je portais pour cent mille écus de bijoux ou de diamants. Toutes les portes s'ouvrirent à mon aspect : le ministre m'attendait seul. Je débutai par les félicitations les plus sincères des grâces qu'il venait d'obtenir et lui demandai la permission de baiser les nouvelles marques de sa nouvelle dignité ; il y consentit, pourvu que je ne remplisse ce soin qu'à genoux; pénétrée de sa morgue et loin de la heurter, je fis ce qu'il désirait. C'est par des bassesses que le courtisan achète le droit d'être insolent avec les autres. — Vous me voyez, me dit-il, madame, au

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milieu de ma gloire ; le roi m'a comblé, et j'ose dire que j'ai mérité ses dons; jamais mon crédit ne fut plus considérable ; si je fais refluer sur vous une partie de ses grâces, il est inutile de vous dire à quelles conditions; après ce que nous avons fait ensemble, je crois pouvoir être sûr de vous, ma plus entière confiance vous est acquise; mais avant que j'entre dans aucun détail, jetez les yeux, madame, sur ces deux clés : celle-ci est celle des trésors qui vont vous couvrir si je suis bien servi par vous ; celle-là est celle de la Bastille ; une éternelle prison vous y est préparée si vous manquez d'obéissance et de discrétion. — Entre de telles menaces et un pareil espoir, vous n'imaginez pas, sans doute, que je balance, dis-je à Saint-Fond ; confiez-vous donc à votre plus soumise esclave, et soyez parfaitement sûr d'elle. — Deux soins bien importants vont être remis dans vos mains, madame; asseyez-vous et écoutez-moi ; et comme j'allais prendre un fauteuil par inadvertance, Saint-Fond me fit signe de ne me placer que sur une chaise ; je me confondis en excuses, et voici comme il parla :

« Le poste que j'occupe, et dans lequel je veux me soutenir longtemps, m'oblige à sacrifier un nombre infini de victimes; voici une cassette composée de différents poisons; vous les emploierez d'après les ordres que vous recevrez de moi; à ceux qui me desservent seront réservés les plus cruels', \es prompts pour ceux dont l'existence me nuit au point que je n'ai pas un instant à perdre pour les enlever de ce monde; ces derniers, que vous voyez sous l'étiquette de poisons lenls, seront pour ceux dont, par de puissantes raisons politiques, je dois prolonger l'existence afin d'éloigner de moi les soupçons. Toutes ces expéditions, suivant l'exigence des cas, se feront tantôt chez vous, tantôt chez moi, quelquefois en province ou dans les pays étrangers.

« Passons maintenant à la seconde partie de vos soins ; celle-là, sans doute, deviendra la plus pénible pour vous, mais en même temps la plus lucrative. Doué d'une imagi-

nation très ardente, blasé depuis longtemps sur les plaisirs ordinaires, ayant reçu de la nature un tempérament de feu, des goûts très cruels et de la fortune tout ce qu'il faut pour satisfaire h ces furieuses passions, je ferai chez vous, soit avec Noirceuil, soit avec quelques autres amis, deux soupers libertins par semaine, dans lesquels il faut nécessairement qu'il s'immole au moins trois victimes : en retranchant de l'année le temps des voyages où vous me suivrez seulement sans qu'il soit question de ces orgies, vous voyez que cela fait environ deux cents filles dont la recherche ne regarde que vous ; mais il y a des clauses difficiles au choix de ces victimes. Il faut d'abord, Juliette, que la plus laide soit au moins belle comme vous; il ne faut jamais qu'elles soient au-dessous de neuf ans ni audessus de seize ans ; il faut qu'elles soient vierges et de la meilleure naissance... toutes titrées ou au moins d'une grande richesse... — Oh ! monseigneur, et vous immolerez tout cela? — Assurément, madame; le meurtre est la plus douce de mes voluptés ; j'aime le sang avec fureur; c'est ma plus chère passion, et il est dans mes principes qu'il faut les satisfaire toutes, à quelque prix que ce puisse être. — Monseigneur, dis-je en voyant que Saint-Fond attendait ma réponse, ce que je vous ai fait voir de mon caractère vous prouve, je crois, suffisamment qu'il est impossible que je vous trahisse; mon intérêt et mes goûts vous en répondent... Oui, monseigneur, j'ai reçu de la nature les mêmes passions que vous... les mêmes fantaisies, eî celui qui se prête à tout cela par amour pour la chose même sert assurément beaucoup mieux que celui qui n'obéirait que par complaisance ; le lien de l'amitié, la ressemblance des goûts, voilà, soyez-en sûr, les nœuds qui captivent le plus sûrement une femme telle que moi. — Oh ! pour celui de l'amitié, ne m'en parlez pas, Juliette, reprit vivement le ministre ; je n'ai pas plus foi à ces sentiments-là qu'à celui de l'amour ; tout ce qui vient du cœur est faux ; je ne crois qu'aux sens, moi ; je ne crois qu'aux habitudes charnelles..., qu'à l'égoïsme, qu'à l'inté-

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rêt ; oui, l'intérêt sera toujours, de tous les liens, celui auquel je croirai le plus; je veux donc que le vôtre se trouve infiniment flatté, prodigieusement caressé dans les arrangements que je vais prendre avec vous; que le goût vienne ensuite cimenter l'intérêt. Calculons donc votre petite fortune, madame. Noirceuil vous fait dix mille livres de rente, je vous en ai donné trois, vous en aviez douze, voilà vingt-cinq, et vingt-cinq dont voici le contrat, font cinquante. Parlons maintenant du casuel. » J'allai me jeter aux pieds du ministre pour lui rendre grâces de cette nouvelle faveur ; il ne s'y opposa point, et m'ayant fait signe de me rasseoir : « Vous imaginez bien, Juliette, continua-t-il, que ce n'est pas avec un aussi mince revenu que vous pouvez me donnera souper deux fois la semaine, ni tenir la maison que je vous ai commandé de prendre ; je vous donne donc un million par an pour ces soupers ; mais souvenez-vous qu'ils doivent être d'une magnificence incroyable : j'y veux toujours les mets les plus exquis, les vins les plus rares, les gibiers et les fruits les plus extraordinaires ; il faut que l'immensité accompagne la délicatesse, et fussionsnous même tête à tête, cinquante plats ne seraient pas suffisants ; les victimes vous seront payées vingt mille francs pièce, ce n'est pas trop à cause des qualités que je leur désire. Vous aurez de plus trente mille francs de gratification par chaque victime ministérielle immolée par vos mains; il y en a bien cinquante par an; cet article s'élève donc à quinze cent mille francs, auxquels je joins vingt mille francs par mois pour vos appointements ; autant que je puis voir, madame, ceci vous met à la tête de six millions sept cent quatre-vingt-dix mille francs; nous ajouterons deux cent dix mille livres pour vos menus plaisirs, afin de vous composer une somme ronde de sept millions par an, dont cinquante mille francs passés par acte et qui ne peuvent vous fuir. Etes-vous contente, Juliette ? » M'efl"orçant ici de cacher ma joie, afin de servir encore mieux l'avarice dont i'étais dévorée,

je représentai au ministre que les devoirs qu'il m'imposait étaient pour le moins aussi onéreux qu'étaient considérables les sommes dont il m'accordait la disposition, qu'avec l'envie de le bien servir je ne ménagerais rien, et que je voyais qu'il serait fort possible que les dépenses énormes que j'allais être obligée de faire excédaient de beaucoup les recettes, qu'au surplus... — Non, voilà comme je veux qu'on me parle, dit le ministre ; vous m'avez montré de l'intérêt, Juliette, c'est ce que je veux; je suis sûr d'être servi, maintenant; n'épargnez rien, madame, et vous recevrez dix millions par an ; aucun de ces suppléments ne m'effraye; je sais où les prendre tous sans toucher à mes revenus. Il serait bien fou l'homme d'Elal qui ne ferait pas payer ses plaisirs à l'Etal. Et que nous importe la misère des peuples, pourvu que nos passions soient satisfaites ! Si je croyais que l'or pût couler dans leurs veines, je les ferais saigner tous les uns après les autres pour me gorger de leur substance. — Homme adorable ! m'écriai-je, vos principes me tournent la tête; je vous ai laissé voir de l'intérêt, croyez donc au goût maintenant, et persuadez-vous, je vous en conjure, que ce sera mille fois plutôt par idolâtrie pour vos plaisirs que par aucun autre motif que je les servirai avec tant de zèle. — Je vous crois, dit Saint-Fond, je vous ai vue à l'épreuve. Eh ! comment n'aimeriez-vous pas mes passions? Ce sont les plus délicieuses qui puissent naître au cœur de l'homme ; et celui qui peut dire : aucun préjugé ne m'arrête ; je les ai tous vaincus ; et voici d'un côté le crédit qui légitime toutes mes actions, et de l'autre les richesses nécessaires à les assaisonner de tous les crimes; celui-là, dis-je, n'en doutez pas, Juliette, est le plus heureux de tous les êtres... Ah ! ceci me fait souvenir, madame, du brevet d'impunité que vous avait promis d'Albert, la dernière fois que nous soupàmes ensemble ; le voilà, mais c'est à moi que le chancelier vient de l'accorder ce matin et non à d'Albert qui, selon son usage, vous avait totalement oubliée.

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La manière dont toutes mes passions se trouvaient flattées dans cette multitude d'événements heureux me tenait dans une espèce d'ivresse..., d'enchantement, d'où résultait une sorte de stupidité qui m'ôtait jusqu'à l'usage de la parole. Saint-Fond me sortit de cet engourdissement en m'attirant à lui... — Dans combien de temps commencerons-nous, Juliette? me dit-il en baisant ma bouche... — Monseigneur, lui dis-je, il me faut bien au moins trois semaines pour préparer tous les dillerents services que Votre Grandeur exige de moi. — Je vous les accorde, Juliette, c'est aujourd'hui le premier du mois ; je soupe chez vous le 22. —r Monseigneur, poursuivis-je, en m'avouant vos goûts, vous m'avez donné quelques droits à vous confier les miens : vous m'avez reconnu ceux du meurtre, j'ai ceux du vol et de la vengeance; je satisferai les premiers avec vous ; le brevet que vous venez de me donner m'assurant l'impunité du vol, fournissez-moi les moyens de la vengeance. — Suivez-moi, répondit Saint- Fond. Nous passâmes chez un commis : Monsieur, lui dit le ministre, examinez bien cette jeune femme; je vous ordonne de lui signer et délivrer toutes les lettres de cachet qu'elle vous demandera, pour n'importe quelle raison ; et, repassant dans le cabinet où nous étions : Voilà, poursuivit le ministre, un point accordé ; la lettre que je vous ai donnée remplit l'autre. Tranchez, coupez, déchirez, je vous livre la France entière, et quel que soit le crime que vous commettiez, son étendue, sa gravité, je vous réponds qu'il ne vous en arrivera jamais rien. Je vais plus loin et vous accorde, ainsi que je vous l'ai dit, trente mille francs de gratification par chacun des crimes que vous commettrez pour votre compte.

Je renonce à vous dire, mes amis, ce que toutes ces promesses, toutes ces conventions me firent éprouver. O ciel ! me dis-je, avec le dérèglement d'imagination que j^ai reçu de la nature, me voilà donc, d'un côté, assez riche pour satisfaire à toutes mes fantaisies, de l'autre, assez de fortune pour être certaine de l'impunité de toutes;

non, il n'est point de jouissances intérieures pareilles à celles-là; aucune lubricité ne fait éprouver à l'âme un chatouillement plus excessif.

— Il faut sceller le marché, madame, me dit alors le ministre. Voici d'abord le pot-de-vin, continua-t-il en me faisant présent d'une cassette où il y avait cinq mille louis en or et pour le double de pierreries ou de magnifiques bijoux. N'oubliez pas de faire emporter cela avec la boîte de poisons. M'attirant alors dans un cabinet secret où le faste le plus opulent se joignait au goût recherché : Ici, me dit Saint-Fond, vous ne serez plus qu'une putain; hors de là, une des plus grandes dames de France. — Partout, partout, votre esclave, monseigneur; partout votre admiratrice et l'àme de vos plus délicats plaisirs.

Une Victime du premier Ministre

Nous en étions là lorsqu'une vieille pauvresse nous aborde pour nous demander l'aumône. — Comment se fait-il, dit Saint-Fond surpris, qu'on ait laissé entrer cette femme? Et le ministre me voyant sourire entendit aussitôt la plaisanterie... Ah! friponne, me dit-il, c'est délicieux. Eh bien ! que \oulez-vous ? continua-t-il en approchant cette vieille. — Hélas! quelques charités, monseigneur, répondit l'infortunée. Venez, venez voir ma misère; et, prenant la main du ministre, elle le conduisit dans une mauvaise petite baraque, éclairée d'une lampe qui pendait au plafond, et dans laquelle deux enfants, l'un mâle, l'autre femelle, et de huit à dix ans au plus, reposaient nus sur un peu de paille. Vous voyez cette triste famille, nous dit la pauvresse, il y a trois jours que je n'ai un morceau de pain à leur donner; daignez, vous que l'on dit si riche, me mettre à même de soutenir leur triste vie... Oh, monseigneur! qui que vous soyez, connaissez-vous M. de Saint-Fond ? — Oui, répondit le ministre. — Eh bien ! vous voyez son ouvrage : il a fait enfermer mon mari; il nous a pris le bien dont nous jouissions, tel est l'état cruel où il nous réduit depuis plus d'un an. Et voilà, mes amis, le grand mérite que j'avais à cette scène : c'est que tout en était exactement vrai ; j'avais découvert ces tristes victimes de l'injustice et de la rapacité de Saint-Fond, et je les lui offrais réellement pour éveiller sa méchanceté... — Ah, gueuse! s'écria le ministre en fixant cette femme ; oui, oui, je te connais,

et tu dois bien me reconnaître aussi... Oh ! Juliette, vous tenez, par cette adroite scène, mon âme dans un état... Eh bien, qu'avez-vous à me reprocher? J'ai fait enfermer votre époux innocent, cela est vrai ; j'ai mieux fait encore, car il n'existe plus... Vous m'avez échappé, je voulais vous traiter de même. — Quel mal avions-nous commis? — Celui d'avoir un bien, à ma porte, que vous ne vouliez pas me vendre; en vous accablant, je l'ai eu... Vous mourez de faim... Que cela me fait-il? — Et ces malheureux enfants? — Il y en a dix millions de trop en France; c'est rendre service à la société que d'élaguer tout cela.

Le Système politique de Saint-Fond

Apprends, Juliette, qu'il est de la politique de tous ceux qui mènent un gouvernement d'entretenir dans les citoyens le plus extrême degré de corruption ; tant que le sujet se gangrène et s'affaiblit dans les délices de la débauche, il ne sent pas le poids de ses fers; on peut l'en accabler sans qu'il s'en doute. La véritable politique d'un Etat est donc de centupler tous les moyens possibles de la corruption du sujet. Beaucoup de spectacles, un grand luxe, une immensité de cabarets..,, des bordels, une amnistie générale pour tous les crimes de débauche; les voilà les moyens qui vous assoupliront les hommes. O vous qui voulez régner sur eux, redoutez la vertu dans vos empires ; vos peuples s'éclaireront quand elle y régnera, et vos trônes, qui ne sont étayés que sur le vice, seront bientôt renversés; le réveil de l'homme libre sera cruel pour les despotes, et, quand les vices n'amuseront plus ses loisirs, il voudra dominer comme nous. — Et quels sont, dis-je, les règlements que vous vous proposez?— C'est parles modes que je veux d'abord travailler l'opinion publique; tu connais l'influence qu'elles ont sur les Français.

1° J'établis des costumes d'hommes et de femmes qui laissent presque totalement à découvert toutes les parties de la lubricité et les fesses surtout (1);

1^ Il y aura des spectacles à l'instar des jeux de Flore, à Rome, où les jeunes garçons et les jeunes filles danseront nus ;

3" Les principes de la simple nature remplaceront ceux de la morale et de la religion dans les écoles publiques;

(1) Sans cloute est-ce dans Julielle que M"" Tallien puisa l'idée de ces robes fendues auxquelles on essaya de redonner quelque vogue dernièrement*

tout enfant de quinze ans, de l'un ou l'autre sexe, qui ne pourra prouver un amant, sera flétri, déshonoré dans l'opinion publique et déclaré incapable, si c'est une fille, d'être mariée, si c'est un garçon, d'occuper aucune place. A défaut d'un amant, la jeune personne de l'un ou de l'autre sexe sera du moins obligée à fournir un certificat qui prouve qu'elle est prostituée et qu'elle ne possède plus ses prémices ;

4° La religion chrétienne sera sévèrement bannie du gouvernement ; il n'y sera jamais célébré d'autres fêtes que celle du libertinage, et les chaînes religieuses subsisteront malgré cela ; j'en ai besoin pour contenir le peuple, je viens de te le prouver. Qu'importe l'objet des cultes, pourvu qu'il y ait des prêtres; je placerai aussi bien le poignard de la superstition dans les mains de ceux de Vénus que dans celles des adorateurs de Marie ;

5° Le peuple sera tenu dans un esclavage... dans un asservissement qui le mettra hors d'état d'attenter jamais à la domination ni à l'envahissement ou à la dégradation des propriétés du riche ; lié à la glèbe comme autrefois, il fera partie de cette propriété du riche et éprouvera, comme elle, toutes les difïérentfes mutations. Les peines ne porteront que sur lui seul et s'imposeront pour les plus légères fautes... Son propriétaire aura sur lui et sa famille le droit de vie et de mort, et jamais ses plaintes ou ses récriminations ne seront écoutées ; il n'y aura jamais d'écoles gratuites pour lui : on n'a pas besoin de science pour labourer la terre; le bandeau de l'ignorance est fait pour les yeux du cultivateur; on ne l'en arrachera jamais sans danger ; le premier individu, de telle classe qu'il puisse être, qui chercherait à exalter un peuple ou lui conseiller de briser ses fers sera jeté à des tigres pour être dévoré tout vivant ;

6" Il sera ouvert dans toutes les villes du gouvernement un nombre de maisons publiques des deux sexes proportionné à la population de cette ville, dans la gradation d'une de ces maisons de l'un et de l'autre sexe par mille

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habitants ; chacune de ces maisons contiendra trois cents sujets qui y entreront à douze ans, pour n'en sortir qu'à vingt-cinq. Ces établissements seront soudoyés par le gouvernement ; les seuls individus de classe libre auront le droit d'y entrer et d'y faire absolument tout ce que bon leur semblera ;

7*^ Tout ce qui s'appelle crime de libertinage, tels que le meurtre de débauche, l'inceste, le viol, la sodomie, l'adultère, ne seront jamais punis que dans les castes esclaves;

8" Il sera accordé des prix aux plus célèbres courtisanes des maisons de débauche, de même qu'aux jeunes garçons de ces mêmes établissements qui se seront fait une réputation dans l'art de donner des plaisirs. On accordera de même des récompenses à tout auteur de livres cyniques, à tout libertin reconnu pour être profès dans cet ordre ;

9° La classe des hommes dans l'esclavage existera, comme autrefois celle des ilotes à Lacédémone. N'y ayant aucune espèce de différence entre l'homme esclave et la bête, pourquoi punirait-on plutôt le meurtrier de l'un que celui de l'autre?

— Monseigneur, dis-je, ceci mérite, je crois, quelque légère explication. Je voudrais que vous me prouvassiez qu'il n'existe réellement aucune diflérence entre l'homme esclave et la bête.

— Jette les yeux sur les ouvrages de la nature, me répondit ce philosophe, et considère toi-même l'extrême diflérence que sa main a mise à la formation des hommes nés dans la première classe ou nés dans la seconde ; sois impartiale et décide... Ont-ils la même voix, la même peau, les mêmes membres, la même marche, les mêmes goûts, j'ose dire les mêmes besoins ? Inutilement me dirat-on que le luxe et l'éducation ont établi ces différences, et que l'un et l'autre de ces individus, pris dans l'état de la nature, se ressemblent absolument dès l'enfance. Je nie le fait, et c'est pour l'avoir remarqué moi-même, pour l'avoir fait observer par d'habiles anatomistes, que j'affirme qu'il n'est aucune similitude dans les difïérentes

conformations de l'un et de l'autre de ces enfants. Abandonnez-les tous deux et vous verrez que celui de la première caste manifestera des goûts et des intentions bien autres que tout ce que vous démontrera l'enfant de la seconde ; vous reconnaîtrez des sentiments, des dispositions bien différentes dans l'un et dans l'autre. Que je fasse la même étude, maintenant, sur l'animal qui ressemble le plus à l'homme, tel que le singe des bois; que je compare, dis-je, cet animal à l'individu pris dans la caste esclave, que de rapprochements n'y trouverai-je pas? L'homme du peuple n'est que l'espèce qui forme le premier échelon après le singe des bois, et la distance de ce singe à lui est absolument comme celle de lui à l'individu de la première caste. Et pourquoi donc la nature, qui observe toutes ces gradations avec tant de rigueur dans tous les autres ouvrages, les aurait-elle négligées dans celui-ci? Toutes les plantes se ressemblent-elles? Tous les animaux sont-ils de la même figure et de la même force ? Oserez-vous comparer l'arbuste au majestueux peuplier, le chien roquet au fier danois, le petit cheval des montagnes de la Corse au fougueux étalon d'Andalousie ? Voilà donc, dans les mêmes classes, des différences essentielles; et pourquoi donc ne voudriezvous pas qu'elles existassent de même dans celles des hommes? Oserez-vous rapprocher Voltaire de Fréron, et le mâle grenadier prussien du débile Hottentot? Ne doutez donc plus, Juliette, de ces inégalités; et qu'elles existent, ne balançons pas à en profiter et à nous convaincre que si la nature a bien voulu nous faire naître dans la première de ces classes d'hommes, c'est pour jouir à notre gré du plaisir d'enchaîner l'autre et de la faire despotiquement servir à toutes nos passions et à tous nos besoins.

— Embrasse-moi, mon cher ami, dis-je en me jetant dans les bras d'un homme dont les principes me tournaient la tête; tu es un dieu pour moi, et c'est à tes pieds que je veux passer ma vie.

Sur la Religion

— Quel tort, dit Noirceuil, la religion a fait l'univers !

— Je la regarde, dis-je, comme le fléau le plus dangereux de l'humanité; celui qui le premier put en parler aux hommes dut être nécessairement son plus grand ennemi; le plus elïrayant des supplices eût encore été beaucoup trop doux pour lui. — On ne sent pas assez, dit Belmor, la nécessité de la détruire, de l'extirper de notre patrie.

— Ce sera fort difficile, dit Noirceuil; il n'y a rien à quoi l'homme tienne comme aux principes de son enfance. Un jour, peut-être, par un enthousiasme de préjugés aussi ridicules que ceux de la religion, vous verrez le peuple en culbuter les idoles. Mais, semblable à l'enfant timide, il pleurera au bout de quelque temps le brisement de ses hochets et les réédifiera bientôt avec mille fois plus de ferveur. Non, non, jamais vous ne verrez la philosophie dans le peuple; ses organes épais ne s'amolliront jamais sous le flambeau de cette déesse ; l'autorité sacerdotale, un instant atïaiblie, peut-être ne se rétablira qu'avec plus de violence, et c'est jusqu'à la fin des siècles que vous verrez la superstition nous abreuver de ses venins. — Cette prédiction est horrible I — Elle est vraie. — Le moyen de s'j-^ opposer ? — Le voici, dit le comte ; il est violent, mais il est sûr. Il faut arrêter et massacrer tous les prêtres en un seul jour, traiter de même tous leurs adhérents, détruire à la même minute jusqu'au plus léger

vestige de la religion catholique, proclamer des systèmes d'athéisme, confier dans l'instant l'éducation de la jeunesse à des philosophes, multiplier, donner, répandre, afficher des écrits qui propagent l'incrédulité et porter sévèrement pendant un demi-siècle la peine de mort contre tout individu qui rétablirait la chimère. Mais, oset-on nous dire, on fait des prosélytes avec la sévérité ; l'intolérance est le berceau de tous les martyrs. Cette objection est absurde ; ce que l'on me dit là n'est arrivé que parce qu'on a mis au contraire trop de mollesse et de douceur dans le procédé; on a tâtonné l'opération, et jamais on n'a été au but. Ce n'est pas une des têtes de l'hydre qu'il faut couper, c'est le monstre entier qu'il faut étouffer. Le martyr d'une opinion voit la mort avec courage, parce que cette force lui est inspirée par celui qui le précède ; massacrez tout en un seul jour, que rien ne reste, et vous n'aurez plus à ce moment ni sectateurs, ni martyrs. — Cette opération n'est pas aisée, dit Claîrwil. — Infiniment plus qu'on ne le pense, répondit Belmor, et je me charge de l'exécuter avec vingt-cinq hommes, si le gouvernement veut me les confier. Il ne faut à cela que de la politique, du secret,' de la fermeté ; surtout point de mollesse et point de queue ! Vous craignez les martyrs ? vous en aurez tant qu'il restera un sectateur à l'abominable Dieu des chrétiens. — Mais, dis-je, il faudrait donc détruire les deux tiers de la France ? — Pas même un, répondit Belmor; mais à supposer que la destruction nécessaire fût aussi grande que vous le dites, ne vaudra-t-il pas cent fois mieux que cette belle partie de l'Europe ne fût habitée par deux millions d'honnêtes gens que par vingt-cinq millions de coquins? Cependant, je le répète, ne croyez pas qu'il y ait, en France, autant de sectateurs de la religion chrétienne que vous semblez l'imaginer : le triage serait bientôt fait. Un an dans l'ombre et le silence me suffirait à l'établir, et je n'éclaterais que sûr de mon fait. — Cette saignée serait prodigieuse. — J'en conviens, mais elle assurerait à jamais le

112 l'œuvre du marquis de SADE

bonheur de la France : c'est un remède violent administré sur un corps vigoureux. En le tirant promptement d'affaire, il lui évite une infinité de purgations qui, trop multipliées, finissent par l'épuiser tout à fait. Soyez bien certain que toutes les plaies qui déchirent la France depuis dix-huit cents ans ne viennent que des actions religieuses.

Pi. [V

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