‹ Œuvres du Marquis de SadeChapitre 10 sur 18 · I.tpagelet sn-ips · texte numérisé non relu

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rRUNTlSPICK DE « ZOLOK ET SES DEUX ACOLYTES

Juliette à Florence

La première observation politique que je fis en arrivant dans cette capitale fut de me convaincre que les Florentins regrettaient encore les princes de leur nation, et que ce n'était pas sans peine qu'ils s'étaient soumis à des étrangers. L'expérience simple de Léopold n'en impose à personne ; toute la morgue allemande éclate, malgré son costume populaire, et ceux qui connaissent l'esprit de la maison d'Autriche savent bien qu'il lui sera toujours plus aisé de feindre des vertus que d'en acquérir.

Florence, située au pied de l'Apennin, est partagée par l'Arno ; cette partie centrale de la capitale de Toscane ressemble un peu à celle que coupe la Seine à Paris ; mais il s'en faut que cette ville soit et aussi peuplée et aussi grande que celle à laquelle nous la comparons un moment. La couleur brune des pierres qui servent à la construction de ses palais lui donne un air de tristesse qui la rend désagréable à l'œil. Si j'eusse aimé les églises, j'aurais eu sans doute de belles descriptions à vous faire; mais mon horreur pour tout ce qui touche à la religion est si forte que je ne me permets même pas d'entrer dans aucun de ses temples. Il n'en fut pas ainsi de la superbe galerie du grand-duc : je fus la voir dès le lendemain de mon arrivée; je ne vous rendrai jamais l'enthousiasme que je sentis au milieu de tous ces chefs-d'œuvre. J'aime

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les arts, ils échauffent ma tête ; la nature est si belle qu'on doit chérir tout ce qui l'imite... Ah 1 saurait-on trop encourager ceux qui l'aiment et qui la copient? La seule façon de lui arracher quelques-uns de ses mystères est de l'étudier sans cesse ; ce n'est qu'en la scrutant dans ses replis les plus secrets qu'on arrive à l'anéantissement de tous les préjugés; j'adore une femme à talents; la figure séduit, mais les talents fixent ; et je crois que, pour l'amour-propre, l'un est bien plus flatteur que l'autre.

Mon guide, ainsi que vous l'imaginez facilement, ne manqua pas de m'arrêter à celle des pièces qui fait partie de cette galerie célèbre où Cosme I^"" de Médicis fut surpris dans une opération assez singulière... Le fameux Vasari peignait la voûte de cet appartement, lorsque Cosme y entra avec sa fille dont il était fort amoureux ; ne se doutant point que l'artiste travaillait dans les combles, ce prince incestueux caressa l'objet de son ardeur d'une manière assez peu équivoque. Un canapé se présente : Cosme en profite et l'acte se consomme aux regards du peintre qui, dès le même instant, décampa de Florence, persuadé que l'on emploierait les moyens violents pour étouffer un tel secret et que celui qui en aurait connaissance serait bientôt mis hors d'état de parler. Le Vasari avait raison ; il vivait dans un siècle et dans une ville où le machiavélisme faisait des progrès; il était sage à lui de ne pas s'exposer aux cruels effets de cette doctrine.

On me fit observer plus loin de là un autel d'or massif, orné de belles pierres précieuses que je ne vis pas sans les convoiter. Cette immensité de richesse était, m'expliqua-t-il, un ex-voto que le grand-duc Ferdinand le second, qui mourut en 1630, offrait à saint Charles Borromée pour le rétablissement de sa santé; le présent était en route lorsque le prince mourut. Les héritiers décidèrent assez philosophiquement que, puisque le saint n'avait pas exaucé le vœu, ils étaient exempts de le récompenser,

et ils firent revenir le trésor. Que d'extravagances deviennent les fruits de la superstition, et comme on peut assurer une vérité que, de toutes les folies humaines, celle-là sans doute est celle qui dégrade le plus l'esprit et la raison.

Je passai de là à la fameuse Vénus du Titien, et j'avoue que mes sens se trouvèrent plus émus à la contemplation de ce tableau sublime qu'ils ne l'avaient été des ex-voto de Ferdinand; les beautés de la nature intéressent l'âme, les extravagances religieuses la font frissonner. La Vénus du Titien est une très belle blonde, les plus beaux yeux qu'on puisse voir, les traits un peu trop prononcés pour une blonde, dont il semble que la main de la nature doive adoucir les charmes comme le caractère. On la voit sur un matelas blanc, éparpillant des fleurs d'une main, cachant sa jolie motte de l'autre. Son attitude est voluptueuse, et on ne se lasse pas d'examiner les beautés de détail de ce tableau sublime...

Nous vîmes, dans la pièce suivante, nommée la chambre des idoles, une infinité de chefs-d'œuvre du Titien, de Paul Véronèse et du Guide. Une idée bizarre est exécutée dans cette salle. On y voit un sépulcre rempli de cadavres, sur lesquels peuvent s'observer tous les diflérents degrés de la dissolution depuis l'instant de la mort jusqu'à la destruction totale de l'individu. Cette sombre exécution est de cire, colorée si naturellement que la nature ne saurait être ni plus expressive, ni plus vraie. L'impression est si forte, en considérant ce chef-d'cieuvre, que les sens paraissent s'avertir naturellement. On porte sans le vouloir la main au nez ; ma cruelle imagination s'amusa de ce spectacle; à combien d'êtres ma méchanceté a-t-elle fait éprouver ces affreuses dégradations P. .. Poursuivons : la nature me porta, sans doute, à ces crimes, puisqu'elle me délecte encore seulement à leur souvenir.

Non loin de là est un autre sépulcre de pestiférés, où les mêmes gradations s'observent ; on y remarque sur-

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tout un malheureux tout nu, apportant un cadavre qu'il jette avec les autres, et qui, suffoqué lui-même par l'odeur et le spectacle, tombe à la renverse et meurt ; ce groupe est d'une effrayante vérité.

Nous passâmes ensuite à des objets plus gais ; la chambre dite « la tribune » nous offrit la fameuse Vénus de Médicis, placée au fond de cette pièce. Il est impossible, en voyant ce superbe morceau, de se défendre de la plus douce émotion. Un Grec, dit-on, s'enflamma pour une statue..., je l'avoue, je l'eusse imité près de celle-là ; en examinant les beautés de détail de ce célèbre ouvrage, on croit aisément que l'auteur dut, comme la tradition le rapporte, se servir de cinq cents modèles pour le terminer; les proportions de cette sublime statue, les grâces de la figure, les contours divins de chaque membre, les arrondissements gracieux de la gorge et des fesses, sont des traits de génie qui pourraient le disputer à la nature, et je doute que le triple modèle, choisi sur toutes les beautés de la terre, pût aujourd'hui fournir créature qui n'eût à perdre à la comparaison. L'opinion générale est que cette statue nous représente la Vénus maritime des Grecs ; je ne m'appesantirai pas davantage sur un morceau dont les copies se sont autant multipliées ; tout le monde peut la posséder, sans doute, mais personne ne l'appréciera comme moi... L'exécrable dévotion fit autrefois briser ce beau morceau... Les imbéciles 1 ils adoraient l'auteur de la nature et croyaient la servir en détruisant son plus bel ouvrage. On ne s'accorda point sur le nom du sculpteur; l'opinion commune prête ce chef-d'œuvre à Praxitèle, d'autres à Cléomène ; qu'importe, elle est belle, on l'admire, c'est tout ce qu'il faut à l'imagination ; et quel que puisse être l'auteur, le plaisir que l'on prend à admirer l'ouvrage n'en est pas moins un des plus doux que l'on puisse goûter.

Mes yeux se portèrent, de là, sur l'Hermaphrodite : vous savez que les Romains, tous passionnés pour ce genre de monstres, les admettaient de préférence dans

leurs libertines orgies ; celui-là, sans doute, est un de ceux dont la réputation lubrique fut la mieux établie; il est fâcheux que l'artiste, en lui croisant les jambes, n'ait pas voulu laisser voir ce qui caractérisait le double sexe; on la voit couchée sur un lit, exposant le plus beau cul du monde.

Tout près est un groupe de Caligula, caressant sa sœur; ces maîtres orgueilleux de l'univers, loin de cacher leurs vices, les faisaient éterniser par les arts.

Nous vîmes ensuite la plus belle et la plus singulière collection de poignards: quelques-uns étaient empoisonnés ; aucun peuple n'a raffiné le meurtre comme les Italiens; il est donc tout simple de voir chez eux tout ce qui peut servir à cette action de la manière la plus cruelle et la plus traître.

L'air est très mauvais à Florence ; l'automne, il y est même mortel ; un morceau de pain que l'on laisserait s'imprégner de miasmes de l'Apennin pendant cette saison empoisonnerait celui qui le mangerait ; les morts subites, les coups de sang y sont très fréquents alors ; mais comme nous étions au commencement du printemps, je crus pouvoir y passer. Tété sans aucuns risques; nous ne couchâmes à l'auberge que deux nuits; dès le troisième jour, je louai une superbe maison sur le quai de l'Arno, dont Sbrigani faisait les honneurs ; je passai toujours pour sa femme, et mes deux suivantes pour mes sœurs. Etablie là sur le même pied qu'à Turin et que dans les autres villes d'Italie où j'avais passé, les propositions arrivèrent aussitôt que nous fûmes connues ; mais un ami de Sbrigani l'ayant prévenu qu'avec de la modération et point trop de promptitude nous serions peutêtre admises aux plaisirs secrets du grand-duc, pendant quinze jours nous refusâmes ce qui se présentait ; les émissaires du prince arrivèrent enfin; Léopold voulait nous réunir toutes trois aux objets journaliers de ses débauches secrètes, et il y avait mille sequins pour chacune si notre complaisance était entière. « Les goûts de

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Léopold sont despotes et cruels comme ceux de tous les souverains, nous dit l'émissaire, mais vous ne serez point le plastron de ses luxures; vous les servirez seulement. — Nous serons aux ordres du grand-duc, répondis-je, mais pour mille sequins... non; mes belles-sœurs et moi ne marcherons que pour le triple, vous reviendrez si cela vous convient. »

Le libertin de Léopold, qui nous avait déjà lorgnées, n'était pas homme à renoncer à de telles jouissances pour deux mille sequins de plus. Avare avec sa femme, avec les pauvres, avec ses sujets, le fils de l'Autrichienne ne l'était pas pour ses voluptés. On vint donc nous prendre le lendemain matin pour nous conduire au Pratolino, dans l'Apennin, sur la route par laquelle nous étions arrivés à Florence.

Exemples tirés des Mœurs de toutes les Nations

Nous estîmons beaucoup les prémices d'une fiUe. Les habitants des Philippines n'en font aucun cas. Il y a dans ces îles des officiers publics que l'on paye fort cher pour se charger du soin de dévirginer les filles la veille de leur

mariage. , . , , c ,

L'adultère était publiquement autorise a bparte. Nous méprisons les filles qui se sont prostituées : les Lydiennes, au contraire, n'étaient estimées qu'en raison de la multiplicité de leurs amants. Le fruit de leur prostitution était leur unique dot.

Les Chypriennes, pour s'enrichir, allaient se vendre publiquement à tous les étrangers débarqués dans leur

île.

La dépravation des mœurs est nécessaire dans un état; les Romains le sentirent en établissant, dans toute l'étendue de la république, des bordels de filles et de garçons et des théâtres dont les filles dansaient toutes nues.

Les Babyloniennes se prostituaient une fois l'an, au temple de Vénus; les Arméniennes étaient obligées de consacrer leur virginité aux prêtres de Tanaïs, qui les e...laient d'abord et ne leur accordaient la faveur de

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la défloration qu'autant qu'elles avaient courageusement soutenu les premières attaques; une défense, une larme, un mouvement, un cri venait-il à leur échapper, elles étaient privées de l'honneur des secondes et ne trouvaient plus à se marier.

Les Canariens de Goa font souffrir à leurs filles un bien autre supplice : ils les prostituent à une idole fournie d'un membre de fer, dont la grosseur est démesurée ; ils les plongent de force sur ce terrible godmiché, que l'on a soin de chauffer prodigieusement ; tel est l'état d'élargissure oii la pauvre enfant va chercher un mari qui ne la prendrait pas sans cette cérémonie.

Les Caïmites, hérétiques du douzième siècle, prétendaient qu'on n'arrivait au ciel que par l'incontinence; ils soutenaient que chaque action infâme avait un ange tutélaire et ils adoraient cet ange en se livrant à d'incroyables débauches.

Ewen, ancien roi d'Angleterre, avait établi par loi dans ses états qu'aucune fille ne pouvait se marier sans qu'il ne l'eût dévirginée. Dans toute l'Ecosse et dans quelques parties de la France, les grands vassaux jouissaient de ce droit.

Les femmes ainsi que les hommes arrivent à la cruauté par le libertinage ; trois cents femmes de l'Inca Atabaiiba, au Pérou, se prostituèrent sur-le-champ, d'elles-mêmes, aux Espagnols et les aidèrent à massacrer leurs propres époux.

La sodomie est générale par toute la terre; il n'est pas un seul peuple qui ne s'y livre; pas un grand homme qui n'y soit adonné. Le saphisme y règne également. Cette passion est dans la nature comme l'autre; elle se forme au cœur de la jeune fille, dans l'âge le plus tendre, dans celui de la candeur et de l'innocence, lorsqu'elle n'a encore reçu aucune impression étrangère ; elle est donc imprimée par sa main.

La bestialité fut universelle. Xénophon nous apprend que, pendant la retraite des Dix-Mille, les Grecs ne se

servaient que de chèvres. Cette habitude est encore très répandue dans toute l'Italie; le bouc est meilleur que sa femelle; son anus, plus étroit, est plus chaud; et cet animal, naturellement lubrique, s'agite de lui-même dès

qu'il s'aperçoit qu'on d e; sois bien persuadée, Juliette,

que je n'en parle que par expérience.

Le dindon est délicieux, mais il faut lui couper le cou à l'instant de la crise ; le resserrement de son boyau vous comble alors de volupté.

Les Sybarites e... .aient les chiens ; les Egyptiennes se prostituaient à des crocodiles, les Américaines à des singes. On en vint enfin aux statues : tout le monde sait qu'un page de Louis XV fut trouvé d ant sur le derrière de la Vénus aux belles fesses. Un Grec, arrivant à Delphes pour y consulter l'oracle, trouva dans le temple deux génies de marbre et rendit pendant la nuit son libidineux hommage à celui des deux qu'il avait trouvé le plus beau. Son opération faite, il le couronna de lauriers, pour récompense des plaisirs qu'il en avait reçus.

Les Siamois croient non seulement le suicide permis, mais ils pensent même que se tuer soi-même est un sacrifice utile à l'âme, et que ce sacrifice lui vaut son bonheur dans l'autre monde.

Au Pégu, on tourne et retourne cinq jours de suite, sur des charbons ardents, la femme qui vient d'accoucher : c'est ainsi qu^on la purifie.

Les Caraïbes achètent les enfants dans le sein même de la mère; ils marquent au ventre, avec du rocou, ces enfants, dès qu'ils ont vu le jour, les dépucèlcnt à sept ou huit ans et les tuent communément après s'en être servis.

Dans l'île de Nicaragua, il est permis à un père de vendre ses enfants pour être immolés; quand ces peuples

consacrent le maïs, ils l'arrosent de f et dansent

autour de cette double production de la nature.

On donne une femme, au Brésil, à chaque prisonnier qui va être immolé; il en jouit; et la femme, souvent

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grosse de lui, aide à le déchiqueter et participe au repas que l'on fait de sa chair.

Avant d'être gouvernés par les Incas, les anciens habitants du Pérou, c'est-à-dire les premiers colons venus de la Scythie, qui les premiers peuplèrent l'Amérique, avaient l'usage de sacrifier leurs enfants à leurs dieux.

Les peuples des environs de Rio-Réal substituent à la circoncision des filles, cérémonie en usage chez plusieurs nations, une coutume assez bizarre ; dès qu'elles sont nubiles, ils leur enfoncent dans la matrice des bâtons garnis de grosses fourmis qui les piquent horriblement; ils changent avec soin ces bâtons pour prolonger le supplice, qui ne dure jamais moins de trois mois et quelquefois bien davantage.

Saint Jérôme rapporte que dans un voyage qu'il fit chez les Gallois, il vit les Ecossais manger avec délices les fesses des jeunes bergers et les tétons des jeunes filles. J'aurais plus de confiance au premier de ces mets qu'au second, et je crois, avec tous les peuples anthropophages, que la chair des femmes, comme celle de toutes les femelles d'animaux, doit être fort inférieure à celle du mâle.

Les Mingréliens et les Géorgiens sont les peuples de la terre les plus beaux et en même temps les plus adonnés à toutes sortes de luxures et de crimes, comme si la nature eût voulu nous faire connaître par là que ces écarts l'offensent si peu qu'elle veut décorer de tous ses dons ceux qui y sont les plus adonnés. Chez eux, l'inceste, le viol, l'infanticide, la prostitution, l'adultère, le meurtre, le vol, la sodomie, le saphotisme, la bestialité, l'incendie, l'empoisonnement, le rapt, le parricide, sont des actions vertueuses et dont on se fait gloire. Se rassemblent-ils, ce n'est que pour causer entre eux de l'immensité et de l'énormité de leurs forfaits : des souvenirs et des projets de semblables actions deviennent la matière de leurs plus délicieuses conversations, et c'est ainsi qu'ils s'excitent à en commettre de nouvelles.

II y a un peuple, au nord de la Tartarie, qui se fait un nouveau dieu tous les jours : ce dieu doit être le premier objet que l'on rencontre le matin. Si par hasard c'est un étron, l'étron devient l'idole du jour ; et, dans l'hypothèse, celui-là ne vaut-il donc pas autant que le ridicule Dieu de farine adoré par les catholiques? l'un est déjà matière excrémentielle, l'autre le devient bientôt ; en vérité, la différence est bien légère.

Dans la province de Matomba, on enferme dans une maison très obscure les enfants des deux sexes lorsqu'ils ont atteint l'âge de douze ans ; et là ils souffrent, en matière d'initiation, tous les mauvais traitements qu'il plaît aux prêtres de leur imposer, sans que ces enfants puissent, au sortir de ces maisons, ni rien révéler, ni se plaindre.

Quand une fille se marie à Ceylan, ce sont ses frères qui la dépucèlent ; jamais son mari n'en a le droit.

Nous regardons la pitié comme un sentiment fait pour nous porter à de bonnes œuvres ; elle est, avec bien plus de raison, considérée comme un tort au Kamtchatka : ce serait chez ces peuples un vice capital que de retirer quelqu'un du danger où le sort' l'a précipité. Ces peuples voient-ils un homme se noyer, ils passent sans s'arrêter ; ils se garderaient bien de lui donner quelque secours.

Pardonner à ses ennemis est une vertu chez les imbéciles chrétiens; c'est une action superbe, au Brésil, que de les tuer et de les manger.

Dans la Guyane, on expose une jeune fille nue à la piqûre des mouches, la première fois qu'elle a ses règles : souvent elle meurt dans l'opération. Le spectateur, enchanté, passe alors la journée dans la joie.

La veille des noces d'une jeune femme au Brésil, on lui fait un grand nombre de blessures aux fesses pour que son mari, déjà trop porté par le sang et par le climat à d'antiphysiques amours, soit au moins repoussé par les flétrissures qu'on lui oppose.

Le peu d'exemples que j'ai (1) rapportés suffit à te faire voir, Juliette, ce que sont les vertus dont nos lois et nos religions européennes paraissent faire tant de cas, ce qu'est cet odieux fil de fraternité si préconisé par l'infâme christianisme. Tu vois s'il est ou non dans le cœur de l'homme ; tant d'exécrations seraient-elles générales si l'existence de la vertu qu'elles contrarient avait quelque chose de réel ?

Je ne cesserai de te le dire : le sentiment de l'humanité est chimérique; il ne peut jamais tenir aux passions, ni même aux besoins, puisque l'on voit dans les sièges les hommes se dévorer mutuellement. Ce n'est donc plus qu'un sentiment de faiblesse absolument étranger à la nature, fils de la crainte et du préjugé. Peut-on se dissimuler que ce ne soit pas la nature qui nous donne et nos besoins et nos passions? Cependant les besoins et les passions méconnaissent la vertu d'humanité; donc cette vertu n'est plus dès lors qu'un pur effet de l'égoïsme qui nous a portés à désirer la paix avec nos semblables, afin d'en jouir nous-mêmes. Mais celui qui ne craint pas les représailles ne s'enchaîne qu'avec bien de la peine à un devoir uniquement respectable pour ceux qui les redoutent. Eh ! non, non, Juliette, il n'y a point de pitié franche, point de pitié qui ne se rapporte à nous. Examinonsnous bien au moment où nous nous surprenons qu'une voix secrète crie au fond de nos cœurs : Tu pleures sur ce malheureux, parce que tu es malheureux loi-même et que tu crains de le devenir davantage. Or, quelle est cette voix, si ce n'est celle de la crainte? et d'où naît la crainte, si ce n'est de l'égoïsme ?

Détruisons donc radicalement en nous ce sentiment pusillanime; il ne peut qu'être douloureux, puisqu'on ne peut le concevoir que par une comparaison qui nous ramène au malheur.

Dès que ton esprit, chère fille, aura parfaitement conçu

(1) Il est question de Noirceuil, dont le caractère est décrit dans l'Introduction.

la nullité, je dis plus, l'espèce de crime qu'il y aurait à admettre l'existence de ce prétendu fil de fraternité, écrie-toi avec le philosophe : « Eh 1 pourquoi balancerais-je à me satisfaire, lorsque l'action que je conçois, quelque tort qu'elle fasse à mon semblable, peut me procurer à moi le plus sensible plaisir? » Car, enfin, supposons un moment qu'en faisant cette action quelconque je commette une injustice envers ce prochain, il arrive qu'en ne la faisant pas j'en commets une envers moimême. En dépouillant mon voisin de sa femme, de son héritage, de sa fille, je peux, comme je viens de le dire, commettre une injustice envers lui ; mais, en me privant de ces choses qui me font le plus grand plaisir, j'en commets une envers moi : or, entre ces deux injustices nécessaires, serais-je assez ennemi de moi-même pour ne pas donner la préférence à celle dont je peux retirer quelques chatouillements agréables ? Si je n'agis pas ainsi, ce sera par commisération. Mais si l'admission d'un tel sentiment est capable de me faire renoncera des jouissances qui me flatteraient autant, je dois donc tout mettre en usage pour me guérir de ce sentiment pénible, tout faire pour l'empêcher d'avoir, à l'avenir, aucune espèce d'accès sur mon âme. Une fois que j'aurai réussi (et cela se peut en s'accoutumant par degrés au spectacle des maux d'autrui), je ne me rendrai plus qu'au charme de me satisfaire; il ne sera plus balancé par rien, je ne craindrai plus le remords, parce qu'il ne pourrait plus être que la suite de la commisération, et elle est éteinte; je me livrerai donc à mes penchants, sans frayeur; je préférerai mon intérêt ou mon plaisir à des maux qui ne me touchent plus, et je sentirai que perdre un bien réel, parce qu'il en coûterait une situation malheureuse à un individu (situation dont le choc ne peut plus arriver jusqu'à moi) serait une véritable ineptie, puisque ce serait aimer cet étranger plus que moi, ce qui heurterait toutes les lois de la nature et tous les principes du bon sens.

Que les liens de famille ne te par lissent pas plus sacrés,

Juliette : ils sont tous aussi chimériques que les autres. Il est faux que tu doives quelque chose à l'être dont tu es sortie ; encore plus faux que tu doives un sentiment quelconque à celui qui es sorti de toi ; absurde d'imaginer que l'on doive à ses frères, à ses sœurs, à ses neveux, à ses nièces. Et par quelle raison le sang peut-il établir des devoirs ? pourquoi travaillons-nous dans l'acte de la génération? N'est-ce pas pour nous? Que pouvons-nous devoir à notre père pour s'être diverti à nous créer? Que pouvons-nous devoir à notre fils, parce qu'il nous a plu de perdre un peu de f..... au fond d'une matrice? à notre frère ou à notre sœur, parce qu'ils sont sortis du même sang? Anéantissons tous ces liens comme les autres : ils sont également méprisables.

Episodes intéressants de la vie de l'opulent scélérat Noirceuil

Les filles que j'étais obligée de fournir au ministre Saint-Fond ne me coûtaient pas toujours les sommes que je recevais pour elles. Il arrivait même quelquefois qu'elles me rapportaient au lieu de me coûter; je vais vous en citer un exemple qui ne vous donnera peut-être pas une haute idée de ma probité :

Un homme de province m'écrit un jour que le gouvernement lui doit cinq cent mille francs pour des avances faites dans la dernière guerre. Sp. fortune, bouleversée depuis lors, le réduit, faute de cette somme, à mourir de faim, lui et une fille de seize ans qui fait la consolation de ses jours et qu'il marierait avec une partie de cet argent s'il pouvait en obtenir la rentrée. Le crédit qu'il me connaît auprès du ministre l'engage à s'adresser à moi, et il m'envoie toutes ses pièces, m'informe; le fait est vrai ; ce ne sera pas sans beaucoup de crédit qu'on aura ses fonds; mais ils sont dus très effectivement. La jeune personne dont il s'agit est d'ailleurs, m'assure-t-on, l'une des plus intéressantes créatures qu'il y a au monde. Sans rien expliquer de mes projets au ministre, je lui demande un ordre pour retirer l'argent. Je l'obtiens à la minute; vingt-quatre heures suffisent à me procurer ce que le bon provincial ne pouvait obtenir depuis six ans. Dès que je suis en possession de la dette, j'écris au solliciteur que tout est en bon train, mais que sa présence est

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absolument nécessaire ; qu'une jeune et jolie personne produite avec lui dans les bureaux ne peut qu'accélérer la réussite de sa demande; que je l'invite, en conséquence, à amener sa fille avec lui. Le benêt, dupe de mes conseils perfides, apporte lui-même sa réponse et me présente effectivement une des plus belles filles que j'eusse encore vues. Je ne les fis pas languir longtemps après leur arrivée. Un de ces dîners ministériels que je donnais chaque semaine à Saint-Fond les mit en ma puissance. Déjà maîtresse des cinq cent mille francs et le devenant, par cette insigne trahison, du père et de la fille, vous devinez, je crois, aisément l'emploi que je fis des uns et des autres. L'argent, qui eût fait la fortune de plusieurs familles, fut dépensé par moi dans moins d'une semaine, et la fille, destinée à faire la félicité d'un honnête homme, après avoir été souillée par nos pollutions nocturnes pendant trois jours de suite, devint la quatrième victime, avec son père, de la férocité de Saint-Fond et de ses amis, qui les firent expirer tous deux dans un supplice d'autant plus barbare qu'ils y vécurent douze heures dans les angoisses les plus effrayantes.

A ces preuves de ma perfidie, je dois, pour achever de me peindre à vous, vous en donner de mon avarice. Croiriez-vous que je la portais au point de prêter sur gages? M'en trouvant un jour pour huit cent mille francs qui m'eussent à peine, en les rendant, rapporté le quart de la somme, je fis banqueroute et ruinai, par ce trait, vingt malheureuses familles qui n'avaient mis dans mes mains leurs efiets les plus précieux que pour se procurer une triste subsistance momentanée, et qu'ils ne trouvaient pas dans des travaux qui leur coûtaient néanmoins tant de peines et tant de sueurs.

Chez rOgre

Dans leur voyage en Italie, les « Amis du Crime » rencontrent un ogre, haut de sept pieds, qui se nourrit de chair humaine. Il prévient les voyageurs qu'ils sont inévitablement destinés à être servis, sur sa table, en fricandeaux et en rôtis et les emmène dans son repaire : un château bâti sur des rocs inaccessibles. Avant de les manger, il veut leur faire poliment les honneurs de sa résidence, et il leur montre ses harems, etc., extraordinairement peuplés. Chaque jour, nouveau divertissement. Une fois, ce sont des tables vivantes : une rangée de femmes nues, pressées les unes contre les autres, courbant les reins, immobiles, et là-de,ssus les laquais viennent placer tout le service, sans nappe — et l'on s'essuie les doigts aux cheveux flottants. Les mets sont délicieux. Juliette, après avoir goûté d'un ragoût, demande ce que c'est. « C'est votre femme de chambre », répond le géant avec un sourire aimable. Le lendemain l'ogre fait dévorer par des lions la fleur de son harem. Le jour suivant, il montre à Juliette le jeu d'une machine perfectionnée qui assomme, poignarde et décapite seize victimes à la fois...

... Nous entrâmes dans un autre appartement. Un magnifique déjeuner, des fruits, des pâtisseries, du lait et des boissons chaudes nous furent offerts par de jolis garçons h demi nus et qui faisaient, en nous présentant les plats, mille caracoles, mille polissonneries, plus libertines les unes que les autres. Mes deux hommes et moi

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déjeunâmes amplement. Pour Minski, des choses plus solides lui furent servies : huit ou dix bouts de boudin fait avec du sang de pucelles et deux pâtés aux couilles parvinrent à le rassasier; dix-huit bouteilles de vin grec délayèrent ces vivres dans son prestigieux estomac. Il fouetta jusqu'au sang une douzaine de ses petits cchansons, auxquels il chercha querelle sans aucun motif. Un d'eux ayant résisté, il lui cassa les deux bras avec le même flegme que s'il eût fait la chose du monde la plus simple ; il en poignarda deux autres, et nous commençâmes notre inspection.

La première salle dans laquelle nous entrâmes contenait deux cents femmes âgées de vingt à trente-cinq ans. Des que nous parûmes (et cet usage était consacré), deux bourreaux s'emparèrent d'une victime et la pendirent sur-le-champ à nos yeux. Minski s'approche de la créature accrochée, et, dans l'instant, toutes les femmes se rangent sur six rangs. Nous traversâmes et longeâmes ces rangs, afin de mieux voir celles qui les formaient. La manière dont ces femmes étaient vêtues ne déguisait aucun de leurs charmes; une simple draperie les ceignait ; ce raffinement, désiré par Minski, dérobait à ses yeux libertins un temple où son encens ne fumait guère.

A l'une des extrémités de cette salle en était une moins grande qui contenait vingt-cinq lits. Là se mettaient les femmes blessées par les intempérances de l'ogre, ou celles qui tombaient malades. « Si l'incommodité devient grave, me dit Minski, voilà où je les place. » Mais quel fut notre étonnement de voir la cour où donnait cette fenêtre remplie d'ours, de lions, de léopards et de tigres. « Certes, dis-je, en voyant cet horrible lieu, voilà des médecins qui doivent promptement les tirer d'affaire. — Assurément il ne faut qu'une minute pour les guérir en ce lieu : j'évite par là le mauvais air. De quelle utilité d'ailleurs peut être à la luxure une femme flétrie, corrompue par la maladie ? J'épargne des frais au moyen de ce procédé, car vous conviendrez, Juliette, qu'une femme malade ne vaut pas ce qu'elle coûte. »

La même loi s'exécutait pour les autres sérails. Minski visite les malades; six, trouvées seulement un peu plus mal que les autres, sont impitoyablement arrachées de leur lit et précipitées, sous nos yeux, dans la ménagerie, où elles sont dévorées en moins de trois minutes. « Tel est, me dit tout bas Minski, l'un des supplices qui irritent le plus mon imagination. — Je t'en livre autant, mon cher, dis-je au géant, en dévorant ce spectacle des yeux ; mets ta main là, continuai-je, et tu verras si je partage ton délire... » Minski, devinant alors que je serais bien aise de lui voir faire une seconde réforme, revisita les lits et en fit cette fois emporter de malheureuses filles qui n'étaient là que pour quelques blessures presque guéries. Elles frémirent en voyant leur sort. Pour nous en amuser plus longtemps et plus cruellement, nous leur fîmes observer les furieux animaux dont elles allaient devenir la pâture. Minski leur égratignait les fesses, et je leur pinçais les tétons. On les jette. Nous parcourûmes les autres salles où s'exécutèrent différentes scènes, toutes plus féroces les unes que les autres, et dans lesquelles périt Zéphire, victime de la rage de ce monstre.

Tout cela est bien amusant, mais Juliette n'est pas tranquille. Elle s'entretient avec Sbrigani, qui partage ses vagues inquiétudes; ils décident que le moment est venu d'agir : un paquet de poudre dans son chocolat du matin, et l'ogre a son affaire faite. Les deux complices, maîtres du château, défoncent la porte de la cave au trésor et emportent tout ce qu'ils peuvent: des montagnes de lingots d'or et d'argent, lourds à faire sombrer le bateau sur lequel ils s'échappent.

En Italie

« Comment avez-vous trouvé mon dîner ? nous demanda la princesse de Borghèse au dessert. — Excellent, répondîmes-nous, et vraiment il avait été aussi somptueux que délicat. — Eh bien, dit-elle, avalons ceci. » C'était une liqueur qui nous fît aussitôt rejeter par en haut tout ce dont nous venions de nous remplir, et en trois minutes nous nous trouvâmes autant d'appétit qu'avant de nous mettre à table. Un second dîner se sert, nous le dévorons. « Avalons cette autre liqueur, dit Olympe, et tout va couler par en bas. » A peine cette cérémonie est-elle achevée que l'appétit se fait encore sentir. Un troisième dîner, plus succulent que les deux autres, se sert; nous le dévorons... « Point de vin ordinaire à celui-ci, reprit Olympe, débutons par l'alicante, nous finirons par le falerne et les liqueurs dès l'entremets. — Et la victime ? — Oh, foutre ! elle respire encore, dit Chigi. — Changeons-la, dit Olympe, et qu'on enterre celle-là, morte ou vive. » Tout s'arrange, et la seconde des jeunes filles, empalée, nous sert de surtout au troisième dîner. Nouvelle à ces excès de table, je crus que je n'y résisterais pas ; je me trompais : en aiguisant l'estomac, la liqueur que nous prenions le réconfortait ; et quoique nous eussions tous mangé des cent quatre-vingts plats offerts à notre voracité, pas un de nous ne s'en ressentit. A ce troisième dessert, comme notre seconde victime respirait encore, nos libertins impatientés l'accablèrent d'outrages.

.mUETTE

Il n'y eut rien qu'ils n'exécutassent sur son malheureux corps, et j'avoue que je les aidai beaucoup. Bracciani essaya sur elle deux ou trois expériences de physique, dont la dernière consistait à produire une foudre simulée qui devait l'écraser à l'instant : telle fut sa cruelle fin. Elle expirait quand la famille Cornélie vint éveiller en nous l'affreux désir de nouvelles horreurs.

Si rien n'égalait la beauté de Cornélie, rien ne surpassait non plus la majesté de ses traits, la supériorité de la taille de sa malheureuse mère, âgée de trente-cinq ans. Léonard, frère de Cornélie, atteignait à peine sa quinzième année et ne le cédait en rien à ses parents. « Voilà bien, dit Bracciani en le saisissant tout à coup, le plus joli bardache.» Mais un air d'abattement et de tristesse absorbait tellement cette famille infortunée qu'on ne put s'occuper un moment que de les considérer en cet état; et c'est une jouissance pour le crime que de se repaître des chagrins dont sa scélératesse accable la vertu. « Tes yeux s'animent, me dit Olympe. — Cela peut être, répondis-je; il faudrait être bien froide pour ne pas être émue d'un tel spectacle. — Je n'en connais pas de plus délicieux, me répondit Borghèse. — Prisonniers, dit alors le magistrat en affectant le ton le plus sévère, vous êtes, je crois, bien pénétrés de vos crimes ? — Nous n'en commîmes jamais, dit Cornélie ; je crus un moment ma fille coupable ; éclairée par ta conduite, je sais maintenant à quoi m'en tenir. — Vous allez le mieux savoir tout à l'heure... » Et nous les fîmes à l'instant passer avec nous dans le petit jardin préparé pour l'exécution. Chigi leur fit là un interrogatoire

dans toutes les formes ; je le br pendant ce temps-là.

Vous n'imaginez pas l'art avec lequel il les fit tomber dans tous les pièges qu'il leur tendait, les subterfuges qu'il employa pour les faire couper, et quelque candeur, quelque naïveté qu'ils missent dans leur défense, ces trois infortunés, Chigi les trouva coupables, et leur sentence tut à l'instant prononcée. Olympe s'empare aussitôt de la

134 l'œuvre du marquis de SADE

mère, je saisis la fille, le comte et le magistrat sautent sur le petit garçon.

On les attache à la fin tous les trois aux cordes qui vont leur donner la mort. Quinze cabrioles consécutives leur brisent bientôt la poitrine, les reins, les vaisseaux ; à la dixième, l'enfant de Cornélie se détache et tombe sur les cuisses de Chigi, pendant que Bracciani faisait aller la corde.

Ce que je remarque d'affreux, c'est qu'on le poursuivît. Quoique les têtes fussent calmes, aucun de nous n'imagina de demander grâce ; et les coups de corde se continuèrent jusqu'à ce que les malheureux à qui on les appliquait eussent rendu l'âme. Et voilà comme le crime s'amuse de l'innocence, quand, ayant pour lui le crédit et la richesse, il ne lui reste plus à lutter que contre l'infortune et la misère.

Le projet horrible du lendemain s'exécuta (1). Les trente-sept hôpitaux furent consumés, et plus de vingt mille âmes y périrent. « Oh ! sacredieu! dis-je à Olympe, qu'il est divin de se livrer à de tels écarts! Inexplicable et mystérieuse Nature, s'il est vrai que ces délits t'outragent, pourquoi donc m'en délectes-tu ? Ah ! garce, tu me trompes peut-être comme je l'étais autrefois par l'infâme chimère déifique à laquelle on te disait soumise; nous ne dépendons pas plus de toi que de lui. Les causes sont peut-être inutiles aux effets, et nous tous, par une force aveugle aussi stupide que nécessitée, nous ne sommes que les machines ineptes de la végétation, dont les mystères, expliquant tout le mouvement qui se fait ici-bas, démontrent également l'origine de toutes les actions des hommes et des animaux. »

L'incendie dura huit jours, pendant lesquels nous ne vîmes pas nos amis; ils reparurent le neuvième. «Tout est fini, dit le magistrat; le pape est parfaitement consolé du malheur qui vient d'arriver ; j'ai obtenu le privilège

(1) Un incendie.

que je demandais ; voilà mon profit sûr et votre récompense décidée. — Chère Olympe, poursuivi Chigi, ce qui aurait le plus attendri votre âme bienfaisante, c'eût été sans doute l'incendie des conservatoires : si vous eussiez vu toutes ces jeunes filles nues... échevelées, se précipiter les unes sur les autres pour échapper aux flammes qui les poursuivaient, et la horde des coquins que j'avais placés là les y repousser cruellement, sous le prétexte de les secourir, dérober néanmoins les plus jolies, pour les offrir un jour à mes voluptés tyranniques, se hâter de plonger les autres au milieu des flammes... Olympe... Olympe, si vous eussiez vu tout cela, vous en seriez morte de plaisir. — Scélérat, dit M"'" de Borghèse, combien en as-tu conservées ? — Près de deux cents, répondit le monsignor ; on les garde dans un de mes palais, d'où elles partiront en détail pour se distribuer dans mes campagnes. Les vingt plus jolies vous seront offertes, je vous le promets, et je ne vous demande pour reconnaissance que de me faire voir quelquefois d'aussi belles créatures que cette charmante personne, continua-t-il en me montrant. — Je suis étonnée que vous y pensiez encore, après ce que je sais de votre philosophie sur cet objet, dit Olympe.

— J'avoue, répondit le magistrat, qu'il suffirait qu'une femme parût aimer ma jouissance pour n'être plus payée de moi que par de la haine et du mépris. Il m'est arrivé très souvent même de concevoir l'un et l'autre sentiment pour l'objet qui devait me servir, et mes plaisirs, pris de cette manière, se trouvaient y gagner beaucoup. Tout cela tient à ma manière de penser sur la reconnaissance; je ne veux pas qu'une femme s'imagine que je lui doive quelque chose parce que je me souille sur elle : je ne lui demande alors que de la soumission et la même insensibilité que le fauteuil qui sert à pousser ma selle. Je n'ai jamais cru que de la jonction de deux corps puisse jamais résulter celle de deux cœurs : je vois à cette jonction physique de grands motifs de mépris,... de dégoût, mais

136 l'œuvre du marquis de sade

pas un seul d'amour ; je ne connais rien de gigantesque comme ce sentiment-là, rien de plus fait pour attiédir une jouissance, rien en un mot de plus loin de mon cœur. Cependant, madame, j'ose vous dire sans fadeur, poursuivit le magistrat en me serrant les mains, que l'esprit dont vous êtes douée vous met à l'abri de cette manière de penser, et que vous mériterez toujours l'estime et la considération de tous les philosophes libertins ; je vous rends assez de justice pour croire que vous ne devez être jalouse que de plaire à ceux-là. »

De ces flagorneries, dont je faisais assez peu de cas, nous passâmes à des choses plus sérieuses. Bracciani, Olympe, lui et moi nous passâmes donc dans le cabinet secret des plaisirs de la princesse, où de nouvelles infamies se célébrèrent, et je rougis, d'honneur, de vous les avouer. Cette maudite Borghèse avait tous les goûts, toutes les fantaisies. Un eunuque, un hermaphrodite, un nain, une femme de quatre-vingts ans, un dindon, un singe, un très gros dogue, une chèvre et un petit garçon de quatre ans, arrière-petit-fîls de la vieille femme, furent les objets de luxure que nous présentèrent les duègnes de la princesse. « Oh I grands dieux I m'écriai-je en voyant tout cela ; quelle dépravation 1 — Elle est on ne saurait plus naturelle, dit Bracciani ; l'épuisement des jouissances nécessite des recherches. Blasés sur les choses communes, on en désire de singulières, et voilà pourquoi le crime devient le dernier degré de la luxure. Je ne sais, Juliette, quel usage vous ferez de ces bizarres objets, mais je vous réponds que la princesse, mon ami et moi nous allons sûrement trouver de grands plaisirs avec eux. — Il faudra bien que je m'en arrange aussi, répondis-je, et je puis vous assurer d'avance que vous ne me verrez jamais en arrière quand il s'agira de débauche et d'incongruités. »

A la Cour de l'impératrice Catherine

Jusqu'alors je n'avais été reçu qu'à la campagne de la souveraine ; cette fois-ci ce fut dans l'intérieur même du Palais d'hiver, situé dans l'île de l'Amirauté, où l'on me fit l'honneur de m'admettre.

« Ce que j'ai vu de vous, Borchamps, me dit l'impératrice, ne me laisse plus douter de l'énergie de votre caractère. Revenue de tous les préjugés de l'enfance, je vois quelle est maintenant votre manière de penser sur ce que les sots appellent le crime ; mais si ce mode est souvent utile aux simples particuliers, combien de fois ne devient-il pas indispensable aux souverains et à l'homme d'Etat ! L'être isolé, pour assurer la base de son bonheur dans le monde, n'a tout au plus besoin que d'un crime ou deux dans le cours de son existence ; ceux qui s'opposent à ses désirs sont en si petit nombre qu'il lui faut très peu d'armes pour les combattre. Mais nous, Borchamps, entourés perpétuellement ou de flatteurs qui n'ont d'autres desseins que de nous tromper, ou d'ennemis puissants dont l'unique but est de nous détruire, dans combien de différentes circonstances ne sommes-nous pas forcés d'emplover le crime? Un souverain jaloux de ses droits devrait ne s'endormir que la verge à la main. Le célèbre Pierre crut rendre un grand service à la Russie en brisant les fers d'un peuple qui ne connaissait et ne chérissait que son esclavage ; mais Pierre, plus occupé de sa réputation que du bonheur de ceux qui devaient un

138 l'œuvre du marquis de SADE

jour occuper son trône, ne sentit pas qu'il flétrissait la couronne des souverains, sans rendre le peuple plus heureux. Et qu'a-t-il gagné dans le fait à ce grand changement? Que lui importe le plus ou le moins d'étendue d'un Etat dont il n'occupe que quelques toises ? Que lui font les arts et les sciences, à grands frais transportés sur un sol dont il ne veut que la végétation ? En quoi le flatte l'apparence d'une liberté qui ne rend ses fers que plus lourds? Affirmons-le donc sans aucune crainte, Pierre a perdu la Russie aussi certainement que celui qui la remettra sous le joug en deviendra le libérateur; le Russe éclairé s'aperçoit de ce qui lui manque; le Russe assoupli ne verrait rien au delà de ses besoins physiques. Or, dans laquelle des deux situations l'homme est-il le plus fortuné : est-ce dans celle où le bandeau, loin de ses yeux, lui fait apercevoir toute les privations, ou celle où son ignorance ne lui en laisse soupçonner aucune? Ces bases établies, osera-t-on nier que le despotisme le plus violent ne convienne mieux au sujet que la plus entière indépendance? Et si vous m'accordez ce point, que je crois impossible de refuser, me blâmerez-vous de tout entreprendre pour rétablir les choses en Russie comme elles l'étaient avant le malheureux siècle de Pierre ? Bazilovitz régna comme je veux régner ; sa tyrannie me servira de modèle. Il s'amusait, dit-on, à assommer les prisonniers qu'il faisait, à violer leurs femmes et leurs filles, à les mutiler de sa main, à les déchirer et les brûler ensuite ; il assassina son fils ; il punit une insurrection dans Novogorod en faisant jeter trois mille hommes dans la Volga; il était le Néron de la Russie. Eh bien, j'en serai, moi, la Théodora ou la Messaline; aucune horreur ne me tiendra pour m'affermir sur le trône, et la première que je dois commencer est la destruction des jours de mon fils. J'ai jeté les yeux sur vous, Borchamps, pour l'accomplissement de ce forfait politique. Celui que je choisirais dans ma nation pourrait être attaché à ce prince, et je n'aurais qu'un traître au lieu d'un complice ; je me souviens des plaintes légitimes

que j'eus à faire du Russe à qui je confiai le meurtre de mon époux ; je ne veux plus me trouver dans le même cas. Il ne faut absolument que ce soit un homme du pays qui soit chargé de ces grands desseins ; un reste d'attachement fabuleux qu'il croit devoir à un prince de sa nation le retient, et le crime se fait toujours mal lorsque les préjugés captivent. Je n'ai point de telles craintes avec vous ; voilà le poison dont je veux que vous vous serviez... J'ai dit, Borchamps ; acceptez-vous ?

— Madame, répondis-je à cette femme vraiment douée du plus grand caractère, quand le crime ne serait pas l'élément de ma vie, celui que vous me proposez me flatterait, et la seule idée d'arracher au monde un prince débonnaire pour y conserver la tyrannie dont je suis un des plus zélés partisans, cette seule idée, madame, suffirait pour me faire accepter avec joie le projet dont vous me parlez ; comptez sur mon obéissance.

— Cette profonde résignation t'enchaîne pour toujours à moi, me dit Catherine en me serrant dans ses bras. Je veux, demain, enivrer tes sens de toutes les délices de la volupté ; je veux que tu me voies dans le plaisir ; je veux t'y considérer moi-même, et ce sera dans l'ivresse des plus piquantes luxures que tu recevras le poison qui doit trancher les jours abhorrés du misérable individu que j'ai pu mettre au monde. »

Le rendez-vous fut à la maison de campagne où j'avais déjà vu l'impératrice. Elle me reçut au sein d'un boudoir magique, dans lequel l'air le plus chaud faisait à la fois éclore les fleurs de toutes les saisons, agréablement réparties dans des banquettes d'acajou qui régnaient tout autour de ce délicieux cabinet. Des canapés à la turque, environnés de glaces qui se voyaient au-dessus, invitaient, par leur mollesse, aux plus voluptueuses jouissances. Un réduit plus lugubre se voyait au delà ; on y apercevait quatre beaux garçons de vingt ans que des fers contenaient aux passions effrénées de Catherine. « Ce que tu regardes là, me dit la princesse, est le bouquet de la

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lubricité. Des plaisirs ordinaires vont commencer par échaufïer nos sens ; ce que tu vois complétera leur délire. Des victimes de mon sexe te plairaient-elles mieux ? — Peu m'importe, répondis-je, je partagerai vos plaisirs, et sur quelque individu que se commette le meurtre, il est toujours sûr d'enflammer mes sens. — Ah ! Borchamps, il n'y a que cela de bon dans le monde ; il est si doux de contrarier la nature ! — Mais le meurtre ne la contrarie point ! — Je le sais ; mais il forme infraction aux lois, et rien ne m'échauffe comme cette idée. Qui serait au-dessus des lois, si ce n'étaient ceux qui les font ?... — Votre Majesté a-t-elle joui de ces quatre beaux hommes ? — Seraient-ils dans mes fers sans cela? — Savent-ils le sort qui les attend ? — Pas encore ; nous le leur déclarerons en nous en servant ; je prononcerai leur arrêt. — Je voudrais que vous l'exécutassiez alors... — Ah ! scélérat, je t'adore », me dit Catherine. Et les objets de luxure destinés aux orgies que nous allions célébrer parurent à l'instant. C'étaient six jeunes filles de quinze à seize ans de la plus rare beauté et six hommes de cinq pieds dix pouces. « Mets-toi bien en face de moi, me dit Catherine, et considère mes plaisirs sans t'en mêler ; br....-toi si tu veux, mais ne me trouble pas. ))

Dans un asile de fous

Nous traversâmes Résine pour nous rendre à Pompéia. Cette ville fut engloutie comme Ilcrculanum et par la même éruption. Une chose assez singulière que nous remarquâmes, c'est qu'elle est elle-même édifiée sur deux villes englouties déjà il y a longtemps. Comme vous le voyez, le Vésuve absorbe, détruit toutes les habitations dans cette partie, sans que rien ne décourage d'y en reconstruire de nouvelles; tant il est vrai que, sans ce cruel ennemi, les environs de Naples seraient incontestablement le plus agréable pays de la terre.

De Pompéia nous gagnâmes Salerne et fûmes de là coucher à la fameuse maison de force, qui se trouve située à près de deux milles de cette cité, et dans laquelle Vespoli exerce sa terrible puissance.

Vespoli, issu des plus grandes maisons du royaume de Naples, était autrefois premier aumônier de la cour. Le roi, dont il avait servi les plaisirs et dirigé la conscience, lui avait accordé l'administration despotique de la maison de correction où il était, et, le couvrant de sa puissance, il lui permettait de se livrer là à tout ce qui pourrait le mieux flatter les criminelles passions de ce libertin.

C'était en raison des atrocités qu'il y exerçait que Ferdinand fut bien aise de nous envoyer chez lui.

Vespoli, âgé de cinquante ans, d'une physionomie imposante et dure, d'une taille élevée et d'une force de

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taureau, nous reçut avec les marques de la plus extrême considération. Aussitôt qu'il eut vu nos lettres, et comme il était tard quand nous arrivâmes, on ne s'occupa qu'à nous faire promptement coucher. Le lendemain, Vespoli vint nous servir lui-même le chocolat, et, sur le désir que nous lui témoignâmes, il nous accompagna dans la visite que nous voulions faire de sa maison.

Chacune des salles que nous parcourûmes nous fournit à tous infiniment de matières à de criminelles lubricités, et nous étions déjà horriblement échauffés lorsque nous arrivâmes aux loges où étaient enfermés les fous.

Le patron, qui jusqu'à ce moment n'avait fait que s'irriter, b...ait incroyablement quand nous fûmes parvenus dans cette enceinte et, comme la jouissance des fous était celle qui irritait le plus ses sens, il nous demanda si nous voulions le voir agir. « Certainement, répondîmesnous. — C'est que, dit-il, mon délire est si prodigieux avec ces êtres-îà, mes procédés sont si bizarres, mes cruautés tellement atroces, que ce n'est qu'avec peine que je me laisse voir en cet endroit. — Tes caprices fussent-ils mille fois plus incongrus, dit Clairwil, nous voulons te voir, et nous te supplions même d'agir comme si tu étais seul, de ne nous rien faire perdre surtout des élans précieux qui mettent si bien à découvert et tes goûts et ton âme... » Et il nous parut que cette question réchauffait beaucoup. « Et pourquoi n'en jouirions-nous pas aussi de ces fous ? dit Clairwil ; tes fantaisies nous électrisent : nous voulons les imiter toutes. Si, néanmoins, ils sont méchants nous aurons peur; s'ils ne le sont pas, nous nous en échaufferons comme toi ; pressons-nous, je brûle de te voir aux prises. »

Ici, les loges environnaient une grande cour plantée de cv'près, dont le vert lugubre donnait à cette enceinte toute l'apparence d'un cimetière. Au milieu était une croix garnie de pointes d'un côté; c'était là-dessus que se garrottaient les victimes de la scélératesse de Vespoli. Quatre geôliers, armés de gros bâtons ferrés dont un

seul coup eût tué un bœuf, nous escortaient avec attention. Vespoli, qui ne redoutait pas leurs regards, par l'habitude où il était de s'amuser devant eux, leur dit de nous placer sur un banc de cette cour, de rester deux auprès de nous, pendant que les deux autres ouvriraient les loges de ceux dont il aurait besoin. On lui lâche aussitôt un grand jeune homme, nu et beau comme Hercule, qui fit mille extravagances dès qu'il fut libre. Et Vespoli ne manqua pas, se mettant ensuite à danser, à faire les mêmes gambades que le fou ; il le saisit en traître, le pousse sur la croix, et les geôliers le garrottent à l'instant. Dès qu'il est pris, Vespoli, transporté, le fouet à la main, étrille une heure de suite le malheureux fou, qui jette des cris perçants... Cependant, comme Vespoli ne voulait pas perdre ses forces, il fait détacher le jeune homme. Un autre arrive... celui-là se croit Dieu... « Je vais f..... Dieu, nous dit Vespoli, regardez-moi ; il faut que je rosse Dieu. Allons, poursuit-il, allons, bougre de Dieu » ; et Dieu, mis au poteau par les geôliers, est bientôt déchiré par sachétive créature. Une belle fille de dix-huit ans succède ; celle-ci se croit la Vierge : nouveaux sujets de blasphèmes pour Vespoli, qui fustige jusqu'au sang la sainte mère de Dieu.

A Naples

Peu de jours après notre retour à Naples, le roi l'erdinand nous fit proposer de venir voir, à un des balcons de son palais, l'une des fêtes les plus singulières de son royaume. Il s'agissait d'une cocagne. J'avais souvent entendu parler de cette extravagance, mais ce que je vis était bien difTérent de l'idée que je m'étais faite.

Ferdinand et la reine Charlotte nous attendaient dans un boudoir dont la croisée donnait sur la place où devait avoir lieu la cocagne. Le duc de Gravines, homme de cinquante ans, très libertin, et la Riccia furent les seuls admis avec nous. «Si vous ne connaissez pas ce spectacle, nous dit le roi dès que le chocolat fut pris, vous allez le trouver bien barbare. — C'est ainsi que nous les aimons, sire, répondis-je, et j'avoue qu'il y a longtemps que je voudrais en France ou de semblables jeux ou des gladiateurs : on n'entretient l'énergie d'une nation que par des spectacles de sang ; celle qui ne les adopte pas s'amollit. Quand un empereur imbécile, en faisant monter le christianisme sur le trône des Césars, eut fait fermer le cirque à Rome, qui de\ lurent les maîtres du monde ?... des abbés, des moines ou des ducs. — Je suis parfaitement de cet avis, dit Ferdinand. Je voudrais renouveler ici les combats d'hommes contre des animaux, et môme ceux d'homme à homme ; j'y travaille ; Gravines et la Riccia m'aident tous deux, et j'espère que nous réussi-

rons. — La vie de tous ces gueux-là, dit Charlotte, doitelle être comptée pour quelque chose quand il s'agit de nos plaisirs ? Si nous avons le droit de les faire égorger pour nos intérêts, nous devons également l'avoir pour nos voluptés. »

Le dîner qu'on nous offrit fut de la plus extrême magnificence ; les jeunes filles nous servaient à table et les femmes grosses, couchées à terre sous nos pieds, recevaient les vexations qu'il nous plaisait de leur imposer.

Electrisés par la chair délicate et les vins délicieux qui nous furent servis, nous passâmes, en trébuchant, dans une magnifique salle toute préparée pour les orgies que nous avions à célébrer. Là, les agents étaient Ferdinand, Gravines, la Riccia, Clairwil, Charlotte, Olympe et moi. Les victimes : les quatre femmes grosses, les quatre jeunes filles qui nous avaient servis à dîner et les huit beaux enfants de l'un et de l'autre sexe. Le repas nous ayant menés fort loin, il devenait essentiel que des lumières éclairassent le lieu de la scène. Cinq cents bougies, cachées dans des gazes vertes, répandaient dans cette salle la clarté la plus douce et la plus agréable. « Plus de particularité, plus de tête-à-tête, dit le roi ; c'est aux yeux les uns des autres que nous devons opérer maintenant. »

Nous nous précipitons alors, sans aucune règle, sur les premiers objets qui se présentent, lorsque Ferdinand nous proposa de passer dans un cabinet voisin, dans lequel une machine artistement préparée nous ferait jouir d'un supplice très extraordinaire pour les femmes grosses. On prend les deux qui restent, on les lie sur deux plaques de fer placées l'une au-dessus de l'autre, en telle sorte que les ventres des femmes mises sur ces plaques se répondaient perpendiculairement : les deux plaques s'enlèvent à dix pieds l'une de l'autre. « Allons, dit le roi, disposez-vous au plaisir. » Chacun l'entoure, et, au bout de quelques minutes, par le moyen d'un ressort aux ordres de Ferdinand, les deux plaques, l'une en montant,

146 l'œuvre du marquis de sade

l'autre en descendant, s'unissent avec une telle violence que les deux créatures, s'écrasant mutuellement, sont, elles et leur fruit, réduits en poudre en une minute. Vous imaginez facilement, j'espère, qu'il n'y eut pas un de

nous qui ne perdît son f à ce spectacle et pas un qui

ne le comblât des plus divins éloges.

— Repassons dans une autre pièce, dit Ferdinand ; nous y goûterons d'autres plaisirs.

Cette pièce énorme est occupée par un vaste théâtre ; sept diflérentes tortures y paraissent préparées ; quatre bourreaux, nus et beaux comme Mars, devaient servir chaque supplice, dont le premier était le feu; le second, le fouet ; le troisième, la corde ; le quatrième, la roue; le cinquième, le pal; le sixième, la tête coupée; le septième, haché en morceaux.

Retour à Paris

L'abbé Chabert m^avait trouvé tout ce qu'il me fallait. Je m'établis, au bout de huit jours de mon arrivée à Paris, dans un hôtel délicieux ; vous le connaissez ; et l'achetai, près d'Essonnes, la belle terre où nous voici réunis ; je plaçai le reste de mon bien en difïérentes acquisitions et me trouvai, mes afTaires faites, à la tête de quatre millions de rente. Les cinq cent mille francs de Fontanges servirent à meubler mes deux maisons avec la magnificence que vous y voyez. Je m'occupai ensuite d'arrangements libidineux ; je me formai les différents sérails de femmes que vous me connaissez, à la ville et à la campagne ; je pris trente valets de la plus belle taille et de la plus délicieuse figure, et vous savez l'usage que j'en fais. J'ai, de plus, six maquerelles qui ne travaillent absolument que pour moi dans Paris et chez lesquelles, quand je suis à la ville, je me rends trois heures tous les jours. A la campagne, elles m'envoient ce qu'elles découvrent, et vous avez souvent pu juger de leurs fournitures. Peu de femmes, d'après cela, doivent donc se flatter de jouir plus délicieusement de la vie, et cependant je désire toujours ; je me trouve pauvre ; mes désirs sont mille fois supérieurs à mes facultés ; je dépenserais le double si je l'avais ; et il ne sera jamais rien que je ne fasse pour augmenter encore ma fortune : criminel ou non, je ferai tout.

1 i.S i/œL VUE DU MAKQUIS DE SADE

Dès que ces divers arrangements furent pris, j'envoyai chercher M"" de Fontanges à Chaillot : je fis payer sa pension et je la retirai. Rien, dans la nature entière, n'est aussi joli que cette fille. Représentez-vous Flore ellemême, et vous n'aurez encore, de ses grâces et de ses attraits, que la plus imparfaite des idées. Agée de dixsept ans. M"'' de Donis était blonde ; ses cheveux superbes la couvraient en entier; ses yeux étaient du plus beau brun ; on n'en vit jamais de plus vifs : ils pétillaient à la fois d'amour et de volupté ; sa bouche délicieuse ne paraissait s'ouvrir que pour l'embellir encore; et ses dents, les plus belles du monde, ressemblaient à des perles qu'on aurait semées sur des roses. O Fontanges I qu'il fallait être à la fois cruelle et libertine pour ne pas faire grâce à tant d'attraits et pour ne pas l'excepter, au moins, du sort rigoureux que je destinais à toutes mes jouissances !

Prévenue depuis cinq ans par sa mère de me rendre tous les respects et tous les soins possibles, aussitôt qu'elle sut que c'était moi qui l'envoyais prendre, elle se félicita intérieurement de ce bonheur ; et en arrivant, éblouie de ce faste, de cette multitude de valets, de femmes, de cette magnificence de meubles dont elle n'avait encore aucune idée, n'étant jamais sortie de son couvent, elle s'imagina voir l'Olympe et se crut transportée, toute vive, dans le séjour azuré des dieux ; peut-être même me prenait-elle pour Vénus. Elle se jette à mes genoux, je la relève ; je baise sa jolie bouche de rose, ses deux grands yeux et ses deux joues d'albâtre que la pudeur anime, sous mes lèvres, du plus beau vermillon de la nature. Je la presse contre mon sein, et je sens son petit cœur battre sur ma gorge comme celui de la jeune colombe qu'on arrache au sein de sa mère. Elle était assez bien vêtue, quoique avec simplicité : un joli chapeau de fleurs, de superbes cheveux blonds retombant en boucles flottantes sur deux épaules délicieusement coupées. Elle me dit, du son de voix le plus doux et le plus flatteur : « Madame, je rends

grâce au ciel qui me procure l'avantage de vous consacrer ma vie ; je sais que ma mère est morte, et je n'ai plus que vous dans le monde. » Alors ses paupières se sont mouillées, et j'ai souri. « Oui, mon enfant, lui ai-je dit, votre mère est morte ; elle a été mon amie ; elle mourut singulièrement... Elle me laissa de l'argent pour vous. Si vous vous conduisez bien avec moi, vous pourrez être riche ; mais tout cela dépendra de votre conduite, de votre aveugle obéissance à toutes mes volontés. — Je serai votre esclave, madame », me répondit-elle en se courbant sur ma main, et je rebaisai sa bouche une seconde fois avec un peu plus de détail. Je fis découvrir la gorge... Elle rougissait, elle était émue et m'adressait néanmoins, toujours avec esprit ce qu'elle pouvait placer d'honnête et de respectueux. Alors je la reprends une troisième fois dans mes bras, ses cheveux épars, et je lui dis : « Je crois que je vous aimerai, car vous êtes douce et fraîche... » L'idée de la scandaliser me vint alors : rien n'est joli comme le scandale donné par le vice à la vertu.

« Mademoiselle, lui dis-je sévèrement, n'arguez rien de ce moment d'ivresse où la nature m'a plongée malgré moi ; n'allez pas vous imaginer que ce soit, de ma part, une afiaire de prédilection. Il faut maintenant que vous sachiez que votre mère m'a remis cinq cent mille francs pour vous composer une dot ; comme vous auriez pu l'apprendre par d'autres, il est plus simple que je vous en prévienne. — Oui, madame, je le savais. — Ah I vous le saviez, mademoiselle, je vous en félicite ; mais ce que vous ne saviez pas, c'est que madame votre mère doit ici cette même somme à un certain M. de Noirceuil, auquel je l'ai remise et qui, de ce moment-ci, devient le maître de vous en faire présent ou de la garder, puisqu'elle lui appartient ; je vous mènerai demain chez ce M. de Noirceuil et vous exhorte à beaucoup de complaisance s'il lui arrive d'exiger de vous quelque chose. — Mais, madame, les leçons de morale et de pudeur qui ont fait la base de

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l'excellente éducation que j'ai reçue s'accordent mal avec vos conseils. — Ajoutez mes actions, pendant que vous êtes en train de me gronder; je vous conseille de me reprocher jusqu'aux bontés que j'ai eues pour vous. — Je ne dis pas cela, madame. — Ah ! dites-le si vous le voulez, je vous assure que vos reproches me touchent aussi peu que vos éloges : on s'amuse d'une petite fille comme vous, on la méprise après. — Du mépris, madame... j'avais cru qu'on ne méprisait que le vice. — Le vice amuse et la vertu fatigue ; or, je crois que ce qui sert à nos plaisirs doit toujours l'emporter sur ce qui n'est bon qu'à donner des vapeurs... »

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