‹ Œuvres du seigneur de CholièresChapitre 30 sur 41 · DE LA JALOUSIE DU MARY ET DE LA FEMME · texte numérisé non relu

DE LA JALOUSIE DU MARY ET DE LA FEMME

,UR l'entrée des jours ausquels la canicule battoit sur nostre hémisphère, on continua, selon l'acoustumée, la partie pour, décevant les ardeurs Syriennes, prendre un peu de frescade en un fort beau et encores plus excellent vergier d'un seigneur qui pour le présent n'aura point, pour cause, de nom. La troupe estoit de cinq : le premier estoit le marié, auquel nous donnerons le nom de S"^ Marry ; le second estoit un cousin de ce mary, qui prendra le titre de S"" Florent; au troisiesme nous donnerons le nom de S^ Innocent, parce qu'encores qu'il ne fut coulpable, le mary et le cousin vouloient luy faire accroire qu'il avoit mangé le lard; le qua-

triesme estoit un affectionné à la femme, qui sera designé sous le nom de sire Bel-accueil; le cinquiesme est celuy qui, se faignant amy commun des parties, sert de boutefeu, qui prendra le nom du sire Theode. De ma part, je servoie de sixiesme pour voir, oûir et juger à mon aise des coups; mesmes ce fus-je qui donnis entrée au propos, m'addressant au marié, lequel je voyoie blesme et desconforté, de sorte que l'on eut dit qu'il ne beuvoit pas d'eau bonne. « D'où vient, luy di-je, S^ Marry, qu'estes ainsi décoloré que les yeux vous sortent hors de la teste, et finalement que vous nous monstrez une mine engroignée? Nous ne sommes point icy pour penser au mauvais temps. Qu'avez-vous ? Communiquez vostre douleur à vos amis. Peut estre vous deffiez vous de moy. Où estes vous? De ma part, je ne puis assez me complaindre de vous, vous voyant mener une vie si morne, pensive et austère. Si vouliez suivre ce train, je vous conseilleroie, si ce n'estoit offenser Dieu, et vous faire tort et à autruy, de vous demarier, et .aller courir par les bois, et vaincre par vostre pensive et songearde taciturnité la sauvage solitude des forests. Pensez vous que ceste bonne compaignie soupçonne? C'est ou qu'estes envieux de nostre commun plaisir, ou bien qu'estes troublé d'un desplaisir insuppor-

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table; que, s*il vous plaisoit nous le communiquer, il n'y a celuy d'entre nous qui ne s'estimast tres-heureux d'en porter sa part.

— Je vous remercie (respondit S^ Marry) bien humblement, vous asseurant que, s'il y avoit douleur en moy à laquelle, la .vous descouvrant, puissiez donner ordre, me rendriez trop vostre redevable d'y vouloir prester l'aureille. Toutesfois je vous prie estimer que c'est une impression que je ne puis moymesmes manifester; elle me ronge le cœur, dissoult et consomme mon humeur vitale, et est incurable, parce que nécessité m'astraint à entretenir toute ma vie mon mal.

— Vous en direz, mon cousin, ce qu'il vous plaira (dit S^ Florent), si faut il que ceste impression soit accidentele, et ne me sçauriez faire entendre qu'autresfois je ne vous aye veu plus leste, dispos et alaigre que n'estes pour le présent, et ne puis autrement croire qu'il n'y ait quelque anguille sous roche.

— Tant mieux, mon cousin (respondit S^ Marry), car ores qu'ainsi fut, si pourroit ma douleur estre telle que, la taisant, mon mal demeureroit en son entier; la descouvrant, s'accroistroit d'avantage.

— Non, mon cousin (réplique S*' Florent), si faut il que vous deschargiez vostre cœur; je ne

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VOUS abandonneray point que n'ayez rendu gorge. »

11 n'y eut pas un de la compaignie qui ne se mist après ; pressèrent de si prés S"" Marry que, bon gré, mal gré qu'il en eut, force luy fut de faire ouverture de sa maladie, après maintes fuites. <( Bien (disoit il) faut il que maintenant j'esvente ma playe; j'en fais grande difficulté : car, ah! je vois... » Puis perdit la parole.

— Quoyl (ce dit quelcun de la compaignie) nous lairrez vous en appétit? vous ne faites à peine qu'entrer en chemin, et vous demeurez tout court. Courage; contre fortune bon cœur; aydez vous, on vous poussera.

— Comment (dit il, à moitié despité) pourroie je manifester ma douleur icy? celuy qui m'a causé mon tourment est icy devant mes yeux. C'est vous, Innocent, qui me mettez en oppresse : si vaut il mieux, puis que j'en suis venu si avant, que j'en rende mon cœur net, paraventure que, pensant me meffaire, vous me ferez bien, et me ramènerez ma santé. Helas! que si eussiez esté tousjours là où vous estes, et moy où je suis, et ma femme où elle est, que je n'eusse pas esté maintenant du nombre des chanteurs de complainte.

— Et quoyl (dit S*" Florent), avez vous martel

en teste? Estimez vous que ma cousine, vostre femme, s'oublie de tant que vous enrooler avec les confrères de la Lune? Ostez ceste opinion de yostre cervelle : elle vous mineroit le jugement, et à la parfin vous extaseroit de vostre propre raison. Desja avez tellement chargé ceste cornue impression qu'on diroit qu'au lieu que Circé en transforma en pourceaux, que vostre femme vous a métamorphosé en bouc.

— Vous, en parlez fort à vostre aise (respond S"^ Marry), et ne sentez pas où le bas me blesse : faut que vous estimiez que je soye ladre et que je ne sente pas quand on me pique. Ahl que j'ay bien bon besoin de patience pour me detramper et dissoudre l'amertume qui me saisit le cœuri Qu'on me face tel tort 1

— Resvez vous, S^ Marry, mon bon voisin, je croy que vous vous persuadez malade (dit leS"" de Bel-accueil); monstrez, que je vous tienne le poing, vous estes esmeu : ce n'est qu'une sursaillie, ce ne sera rien. Tenez vous gay et joyeux, et me jettez aux pieds ces badinages qui enchartrent vostre pauvre jugement dans des jalousies fort obscures. Si vous ne vous remettez, je seray contraint (et estime que la compaignie ne m'en désavouera) vous prier vous aller jetter dans un

beau lit pour reposer vostre jugement. Nous

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sommes îcy venus pour passer le temps, et vous Voulez engendrer mélancolie. »

Tant plus le S' de Bel -accueil poursuîvoit,^ d'autant s'enfurioit le tourment du S^ Marry : vous luy voyez rouiller les yeux en teste, faire des sur-saîllies les plus estranges du monde, entrècommencer des propos à demy entrecoupez, sans descouvrir le goust de la noix. « Je l'endureray {disoit il), et vous me viendrez faire le beaubeau? à d'autres I Ah! Traditor de la carne salatal Belaccueil, vous jouez au double; vous avez part au butin. Je vous cognois, il y a plus de trois jours : vous avez par le passé fait mine me porter affection, et je sçay que vous me vendez; je ne vous en sçay point de gré; vous estes du grand party. Innocent ensache, et vous tenez le sac : qui est le plus homme de bien de vous deux?

— Messieurs, dit Bel-accueil à la compaignie, je vous prie avoir pitié de ce pauvre; moy, je m'en vais un peu escarter, de peur de le faire entrer en frénésie plus avant. C'est un homme duquel je n'eusse jamais pensé qu'il eut esté si mal pensant qu'il est. Mais qu'est ce qu'il veut dire? Il me voudroit faire maquereau du S^ Innocent; il me fait un bel honneur : j'aimerois mieux que luy et sa femme fussent où je diroie que d'avoir servy à tel maquignonnage. Que si je ne conside-^

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roie qu'il n'est pas maintenant maistre de soft jugement, asseurez vous quç je luy feroie bien construire et remascher ce qu'il a trop témérairement avancé.

-— Non (dit le S^ Theode), il ne faut pas maintenant s'amusera le contrarier; il sera beaucoup mieux séant de guérir la mélancolie du S^ Marry, et sçavoir s'il y a moyen de luy arracher de la cervelle la perverse et sinistre humeur qui luy auroit de telle façon caractérisé son pietrej chetif et misérable cerveau. »

L'advis du S^ Theode fut trouvé le meilleur du monde, et pourtant on le délégua pour porter parole à S^ Marry, ce qu'il accepta assez volontiers, et le vous vint aborder de telle façon : « Vous sçavez que tous ceux qui sont icy vous sont amis, et de moy je m'ose vanter ne leur devoir rien pour la bien-veuillance dont je vous affectionne. A mon grand regret, je vois que vous vous tourmentez à crédit; si m'aimez ou croiez que je vous aime, déclarez moy familièrement l'occasion de vostre mescontentement ; à tout il y a remède fors qu'à la mort.

— Tenez (dit le S^ Marry, tirant de son sein une feuille de papier), voila ma maladie, voila dont je me plaints : si vous m'estes tant affectionné que vous criez, si vous estes bon mede-

cin, donnez allégement à mon mal. Or voici que contenoit ce cartel : « S** Marry est courroucé, fasché et desplaisant de ce qu'il a apperceu que sa femme prestoit à ceux qui ne luy estoient nommez par luy, etc. »

— N'y a il que cela? (dit le S^ Theode), ce n'est rien; vous estes debout. Je feray tout au rebours des autres médecins, lesquels, quand bien est dit, n'entendent que le haut Alemand en ces maladies. Je présuppose que vostre plainte soit véritable; mais je vous prie de croire qu'elle n'est fondée sur raison et fondement véritable. Bien ; vous dites que la dame de vos biens preste à vostre insceu. La charité donc luy sera interdite, si vous ne le commandez : s'il y avoit un pauvre qui fut à l'huis, et que fussiez à la ville, faudroit il qu'elle l'esconduisit sans luy tendre l'aumosne, ou bien qu'elle le remist à vostre arrivée? Ce sont brides à veaux : car, encores que l'on vous advouë que, puis que tenez le rang et lieu de mary, que devez avoir la charge et sur-intendance des affaires, si ne faut il prendre cela si fort à la lettre que l'on die que vostre femme n'osera tourner un œuf sans vous demander congé. On vous envoieroit aussi tost mettre pondre les poules.

— Vous tournés la charrue avant les bœufs

(respond S^ Marry); nous n'avons pas garde de nous entrechoquer; vous vous esloignez fort de moy. Vous parlez du mesnage, et je n'y pense point : tant s'en faut, que je voudroie qu'elle eut aumosné la moitié de mon bien, et que jamais elle n'eut tendu son abreuvoir. Quel outrage m'a elle fait, à vostre advis? Il sera donc dit qu'en mon escuelle tramperont autres que moy? Suis je pas homme? suis je pas entier? m'a elle trouvé dur à l'esperon? Et me planter les!... Que je l'endure? Je n'en feray rien.

— Si necessitéle vous commande (dit S'Theode), si faudra il que vous passiez par là. Or, parce que l'obéissance que rendriez à nécessité seroit forcée, voyons si vous pouvez tenir la bride si austère à vostre femme qu'elle ne puisse familiariser et se communiquer avec ceux qui, estans

ses amis, ne peuvent faillir qu'ils ne soient les vostres : si elle vous est amie, ceux qui luy sont amis vous sont aussi amis. Vous m'avez confessé que vostre femme peut donner l'aumosne de vos biens; si ainsi est, je conclus qu'elle peut prester aquo; la raison est que nous sommes en plus forts termes de droict : car vous ^stes maistre et seigneur des biens de la femme, moyennant que vous n'en abusiez; vous pouvez en disposer à vostre volonté : elle ne sçauroit sans vostre congé

ef permission les aliéner, obliger et dispenser, qtfoy que ce fut à son advantage. Mais, quant au corps, il n'y a loy à présent qui vous en attribue la seigneurie et maistrise : on ne parle plus de les tuer, frapper ny battre. Si donques la femme a la libre administration de son corps^ Tempescherezvous de se donner du plaisir? Qu*y perdez vous? Elle y gaigne, elle reçoit d'une façon ou d'autre; elle porte une serrure où plusieurs clefs peuvent entrer sans ressort, et vous serez si vilain que vostre femme ne puisse jouer dés basses marches? Quel interest y avez vous?

— C'est. (dit S^ Marry) que je veux estre seul

qui trempe mon pain au pot, puis qu'il m'appartient.

— Race vilaine (ditS^ Theode), et vous croyez qu'elle soit seule pour vous? Portez donc le cadenat ; autrement en vostre présence vous sentirez qu'on vous marchera sur le pied. Vostre femme est damoiselle de bon lieu, et vous la ferez retenue, recuite, à demy morfondue, et chippoteuse par faute de donner passage. Ce sont de belles ! Je vous renvoie à ce que Munster raconte de certaines dapes : les plus grandes et plus estimées entre elles sont celles qui sont les plus promptes à accorder la requeste de naturalité, voire que c'est entre elles aussi grand honneur

d'avoir plusieurs personnages qui relèvent d'elles, comme par deçà aux princes et grans seigneurs d'avoir grande suite d'hommes, lesquels par leurs bien-faits et recognoissance ils auront avancé. Il y a plus, qu'entre elles une dame seroit tenue pour vilaine et routuriere, si elle avoit refusé à un ho* neste homme le choc, de mesmes qu'entre nous on tiendroit pour un mal-habile homme celuy qui, deffié, n'auroit osé se présenter en plein champ de bataille. Et, afin qu'en un mot je vous paye d'une monnoye que ne pouvez refuser, avez vous jamais ouy parler de ce philosophe qui, sur la plainte que ua autre luy faisoit de la communication et familiarité que sa femme faisoit, où il trouvoit aussi peu de goust que vous faites aux privautez et gaillardises de la vostre, respondit qu'il avoit tort de s'en formaliser, attendu qu'encores qu'un navire et une monture ayent porté plusieurs charges, on ne fera point difficulté de s'en accommoder, non plus que de boire en un verre de cent ans, moyennant qu'il soit bien net, où plusieurs auront beu. Le chien (comme l'on dit) ne laisse jamais sa langue au plat, encores qu'il l'y trampe en lappant.

— Vous vous émancipez (ce dî-je) un peu de trop, S' Theode : à rostre conte on diroit que les femmes n'ont qu*à tendre le bissac, voire que,

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