JALOUSIE
si elles ne se tiennent prestes, qu'il y a de la contumace et rébellion. Faites moy une amitié, maniez vos affaires avec un peu plus d'honnesteté : n'aviez vous point d'autres moyens pour replastrer la jalousie de S'^ Marry? Si avez preuve en main, ostez luy la cause du mal; après nous verrons ce qu'on dira sur la guerison de la playe.
— Je le veux bien (dit S"^ Theode), car je m'asseure que celuy qui est soupçonné de planter le may n'est sujet à l'amende : le pauvre homme est innocent, il ne pensa onques à y mettre le doigt. Seulement, à ce que je puis apprendre, S^ Marry charge son bonnet de groignart, parce qu'il voit que S"^ Innocent donne des salutades à madame sa voisine, que quelquesfois il prend ses disnez et soupez en leur table; que, s'il y a un bon morceau en son logis, il ne le mangera qu'en la compaignie de ces deux personnes ; qu'après le repas ils passeront deux ou trois heures à jouer au Flus, au J'ay, à la Séquence, à la Condemnade, au Trou ma Dame, à la Clef, à Remuer mesnage, et autres tels jeux qui ne sont point défendus. Si S*" Marry treuve que S*" Innocent ait l'œil tendu à la friandise, y a il tant affaire de le prier de ne retourner en sa maison ? S'il en avoit senty le vent, asseurez vous qu'il* se garderoit bien de toucher plus au plat en la présence de ce S^ Marry.
Il pense faire pour le mieux^ et il en a du re- ^ proche.
— Mais vous ne dites pas (dit S"^ Florent) quMl y a des œillades qui, parmy le disner et souper, se jettent si vivement que le pauvre mary en demeure tout esberlué ; qu'il y a des semonces aux bonnes grâces si très privées qu'au travers du verre on recognoit assez que chat veut à dire minon; que S^ Innocent entrant à table a ses mules nettes, à l'issue les a toutes crottées : ce sont assignations qui se donnent. A un bon entendeur ne faut que trois oublies; qu'au jeu S^ Innocent et ma cousine font si souvent le pasté, et finalement, pour abbreger, que d'entrée (je ne craindray point de le dire icy, ce ne sont qu'amis), outre et au pardessus l'expresse prohibition que mon cousin avoit fait, elle alla avec S^ Innocent en un certain bal, ou ballet, où on tient qu'elle fut secouée par qui, devinez le.
— Ah! (dit Bel-accueil) prenez garde à ce que vous dites, S^ Florent, gardez l'honneur des dames : vous poussez bien avant, et faites tort à plusieurs dames et damoiselles, qui, pour se trouver au bal, ne dansent pas la danse du loup.
— Je ne fais point une généralité (dit S'^ Florent), mais, si mon conseil estoit receu, jamais
femme qui veut conserver son honneur ne se
treuveroit en œs belles dansailleries. O les beaux tours qui s'y font I Et, quant à elle, mon cousin maintesfois la tançoit de ce qu'il n'y avoit bal auquel S^ Innocent ne la mena; puis qu'il luy avoit défendu cestuy cy, elle avoit bien peu de respect à l'honneur et aux commandemens de son mary, si elle ne faisoit trefves pour un jour ; mais le mot estoit donné et l'assignation du choc asseurée. Elle dansa le branle, et n'en faut point douter : car mon cousin apprit par ses espies que S'^ Innocent, après qu'il luy eut fait danser une gaillarde et un branle de Poitou, la tira de la salle, et la mena en une petite chambre escartée, regardant sur le jardin, où ils furent tous deux plus d'heure et demie seuls : à quoy faire ? Je le vous demande.
— Je sçay bien (dit Bel-accueil) que sa damoiselle les suivit, et entra avec eux en la chambre. Voulez vous dire qu'elle leur servit de maquerelie ?
— Nenny ( respondit S^ Florent), on l'en garda bien : car, comme ils furent là eux deux, ma cousine envoia demander un linge pour s'essuyer : la pauvre damoiselle descend ; à peine fut elle au pied des marches qu'on vous la troussa et luy donna on deux ou trois charges si vives qu'elle eut bien encores voulu avoir la quatriesme. Ce-
pendant laissez faire à S^ Innocent s'il perdit l'occasion. Et après vous direz que mon cousin est jaloux à tort?
— Vous me contez là un traîct (dit Bel-accueil) duquel je n'avoie pas eiicores ouy parler, et lequel je fais grande difficulté de croire ; toutesfois, comme il n'est pas impossible qu'il ne soit ainsi advenu, mettez qu'à moitié je vous confesse cecy : si elle s'estoit de tant abusée, elle auroit rendu bille pareille à S^ Marry; car je sçay bien que la pauvre femme, y a plus de deux ans et demy, est martyrisée d'une extrême jalousie pour le sale train que le S^ Marry mené avec la fille du Pellican. Je l'ay veu autresfois en tel accès que, si je ne l'eusse prévenu, elle estoit en termes de faire un coup de sa main.
— Elle ne seroit pas la première (dit le S^ Theode) qui en tel fait auroit usé de voie de fait et main-mise. La force de ceste passion est telle qu'elle nous fait oublier nous mesmes dés qu'elle a peu mordre sur nous : c'est comme la rache, elle croist sans cesse, et fait faire d'estranges coups. Polyxo, ou Polyxene, femme de Tlepolemus, fit pendre à un arbre Hélène, vefve de Menelaus, pour la trop libre communication qui estoit, à son advis, entre elle et son Tlepolemus. Les dames Thessaliennes ne sacmenterent
pour autre occasion la courtisanne Lais, sinon pource que Pausanias, qui estoit de leur pays, s'apprivoisoit avec elle. Laodice, femme d'Antiochus, roy de Syrie (au rapport de sainct Hierosme sur Daniel, ch» ii), fit tuer Bérénice, la sœur de Ptolomée, et son fils, puis elle mesmes s'empoisonna de despit et rage qu'elle avoit qu'Antiochus s'accointoit d'elle. W\.lexandre de Phera fut mis à mort par sa femme Thebé pour l'opinion qu'elle prit qu'il familiarisoit avec d'autres. Demetrius, fils du roy Antigonus, fut massacré par le commandement d'Arsinoë, sa femme, qui portoit fort mal en gré de ce qu'il se joignoit à sa belle mère Bérénice. La jalousie que Cleopatra eut sur Rhodogune, sœur du roi Phraas, causa la mort de Demetrius Nicanor. L'adultère de Clytemnestre avec iEgystus, et la mort d'Agamenon, n'eussent esté pratiquez si ce pauvre prince n'eust trop courtisé sa Briseis. J'ay leu autresfois de la femme d'un certain villageois qu'elle prit tel regret alencontre de son mary, qui, ne se contentant de l'ordinaire de la maison, prenoit party avec d'autres, que de despit elle prit tous les papiers, hardres et meubles de son mary, les jetta dans le grenier, où après elle mit le feu ; et, non contente de telle reparution, elle s'enchevestra d'un licol, et un seul petit enfant
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qu'elle avoit, puis se jetta en ceste façon, et traîna avec soy son enfant dedans un puys. Le piteux carnage que firent les dames de Stalimene sur la race des masles n'est imputé à autre occasion par le Rhodien Apollonius et ceux qui ont touché une si piteuse boucherie, sinon parce que les maris s'accrochoient avec leurs captives*
— Et les hommes (ditS^ Florent) ne sçavent ils point que c'est de ceste maladie?
— Si font, et pleut à Dieu (dit Bel-accueil) qu'on ne leur en donnast point d'occasion ! Quelquesfois eux-mesmes se le fantasient si bien que la première volée de mouches qui vole devant leurs yeux, ils se persuadent que voila leurs femmes croquées, que leurs estables sont arrestées pour y héberger les courtaux estrangers. J'en ay une liste de trois mil, qui ou se sont meffait à eux mesmes, ou ont fait mourir leurs femmes, ou ont commis mil indignitez. J'ay les tenans et aboutissans, je les pourroie designer; mais je crains, parce que ce sont des exemples frais, que l'on ne me jetta quelque chat aux jambes, si j'esventoie ce qui n'est pas propre à estre encores descouvert. Il vaut mieux que, reservant ce que j'en ay aux premiers grans jours qui se pourront tenir, je vous face le conte de ceste gentille et gaillarde dame romaine Justine,
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laquelle, estant douée d'une parfaite et exquise beauté, fut donnée à femme à un jeune homme de la ville fort riche ; mais c'estoit tout, car au reste ce n'estoit qu'un bemus, un lourdaut, et le plus grand sot de sa parroisse ; si estoit il toutesfois si tresassotté de ceste jeune dame qu'il estoit à demy dépassionné lors qu'il la perdoit de veuê : prit une telle impression que, comme elle se panchoit pour détacher son soulier, sa beauté l'esbloûit de telle façon que, se sentant surpris d'elle, soudain il jugea qu'il estoit impossible qu'un autre peut contempler ses beaux et riches traits qu'il n'employa et verd et sec pour en avoir jouissance : de fureur s'eslança sur la doucette, et la tua.
— Voila (dit S*" Innocent) le fait du S^ Marry; il se fait accroire que je suis plus diable que je ne suis noir, et si jamais je ne me mis en effort d'attenter rien sur ses marches. En ce je recognois que sa femme est beaucoup plus chargée que luy, je dis de plomb en la cervelle. Je sçay bien qu'il luy fait tort.
— Vous n'en serez pas creu (dit S"^ Florent); maintenant n'est pas question qu'entriez en vos preuves justificatives; attendez si vous y serez admis. Or, S^ Bel-accueil, j'ay bien pris ce qu'avez dit touchant cette justice, d'où je sens bien
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que voulez dire que les hommes sont trop prompts à recevoir ces jalouses impressions ; mesmes voulez aucunement excuser l'indiscrétion des femmes qui, pour n'avoir le jugement aussi rassis comme les hommes, se laissent mener au gré de ces passions. Je vous recognoistray que la prudence est plus grande aux hommes qu'aux femmes ; mais, puis que l'injure est faite à l'homme et non à la femme lors qu'il est question de ce brouillis infusé, on ne doit trouver estrange si les hommes chargent martel en teste.
— Au contraire (dit leS^Theode), je soustiens que le principal outrage ^s'addresse à la femme, laquelle a juste occasion de se plaindre. A vostre advis, si ceste femme que tenez en vostre logis pour nourrir vostre enfant, S^ Bel-accueil, bailloit à tetter à cinq ou six enfans, n'auriez vous pas plus d'occasion de vous fascher contre cela qu'elle n'auroit contre deux autres bonnes nourrices, qui seroient saines et bien nettes, lesquelles tendroient leurs mammelles pour allaiter vostre enfant? Toute la plainte de la nourrice seroit que par faute d'estre tirée, ses mammelles lùy feroient mal; en un besoin, ce seroit à elle à se succer le bout ou se faire alaiter par un autre enfant. Le mary, allant en dommage, il fait tort à sa femme, laquelle perd autant de son revenu, tout ainsi
que le vachier quand un autre que luy prend la traite de sa vache. Et s'il y a plus, que, quand on a bien esgouté le cornet, il n'y demeure pas souvent de l'ancre ; ce n'est pas comme les tetins des femmes, qui ont plus de laict tant plus on les tire. Pourquoy donc se plaindra le mary lors que sa femme, sentant que son ordinaire ne sufHt pas pour son train, en prendra où elle pourra? Il y en a encores assez pour luy. Les femmes ne sont pas comme petis enfans, elles ne se saoulent pas de cela si tost ; elles sont comme les moyneaux, elles veulent avoir tousjours la becquée. Puis donc que le mary n'y perd rien, qu'au contraire la femme y perd, je conclus que le tort regarde la femme, et non le mary.
— S*" Theode, vous estes (di-je alors) un grand philosophe, et fouillez bien exactement les affaires; mais vous ne considérez pas que nous sommes bien aises d'estre servis honestement, et ne voudrions estre de ces gavoches qui boiront après un ladre et tramperont leur pain en toutes sauces. Le cœur me surbondiroit si je voyoie que ma femme me laissast prendre du caillé autre que celuy de nostre mestairie. Voyez la Guerre des masles contre les femelles : là vous apprendrez que le mary peut accuser d'adultère sa femme, et ce seulement parce que l'injure qui est en cest
endroit faite au mariage regarde sur tout le mary et non la femme, attendu que le mary est le chef. C'est là où il faut regarder, sans s'amuser à ces brouilleries qu'avez remué un peu trop librement : ne pensez pourtant que Je veuille tenir le party de ces grands estalons qui ne sont jamais saouls s'ils n'ont pris lipée à l'extraordinaire; mais, au pis encores, le mary doit estre plus offensé que la femme. En un mot je le vous feray cognoistre. On a accoustumé d'appeller ces messieurs qui, par le moyen de la prodigalité de leurs femmes, ont des supposts et lieutenans de couche, cornards, parens de Moyse, etc. On sçait bien que l'on porte les cornes à la teste : les bœufs, les moutons, les boucs, les chèvres, la licorne, les . cerfs, le rhinocéros et autres bestes cornues ne portent les cornes ailleurs qu'en la teste. Messieurs les gens d'Eglise et de justice ne portent le bonnet à quatre cornes que sur la teste ; voire que pdurce les femmes sont forcloses de commander et en l'Eglise et en justice, parce que, n'ayans le pouvoir de porter le bonnet cornard, il faudroit chausser l'habit des ecclésiastiques et des justiciers. Si ainsi est que ceux qui reçoivent escome en leur mariage sont appeliez cornards, et que les cornes ne se portent qu'à la teste, je conclus que les femmes ne peuvent estre cornardées. Ma