PHÈDRE, LA NOURRICE
PHÈDRE
O reine des mers! vaste Crète, qui de chacun de tes rivages envoies d'innombrables vaisseaux jusqu'aux plages d'Assyrie î pourquoi souffres-tu que la fille de ton roi demeure en otage dans une cour odieuse , et qu'épouse de ton ennemi, elle passe ses beaux jours dans la tristesse et dans les larmes ? Il est parti mon volage époux. Thésée garde à sa femme sa fidélité accoutumée. Compagnon d'un audacieux adultère , il erre dans les demeures éternelles d'où jamais mortel n'est revenu; il essaie, pour son ami; d'arracher la déesse des enfers à son austère époux : ni crainte ni pudeur ne l'arrête, et jusqu'aux rives de l'Achéron , le père d'Hippolyte va porter l'offense et le déshonneur. . . Ah ! malheureuse , mon sein renferme de plus cruels troubles. La tranquillité de la nuit , les char-
mes du sommeil ne peuvent rien sur moi : tel que les feux qui couvent dans les antres de l'Etna, mon mal se nourrit, s'accroît et me brûle au-dedans ; l'art de Pallas est abandonné , les fuseaux tombent de mes mains : on ne me voit plus orner les autels de mes offrandes ; ma voix ne se mêle plus dans les temples aux cbants des Athéniennes; je ne porte plus le flambeau dans leurs assemblées secrètes ; je n'adresse plus de prières ni d'hommages purs à la déesse dont les soins gouvernent la terre.... Je ne sais , il me semble que j 'aimerais à devancer la course des bêtes fugitives, et mes faibles mains brûlent de lancer des traits mortels.... Où vous égarezvous mon esprit? et d'où vient cet amour des
bois? Ah î je reconnais les maux de ma
déplorable mère : l'amour et le crime nous attendent dans les • forêts. O ma mère î que je vous plains î embrasée d'une étrange flamme, vous osâtes aimer le chef sauvage, d'un troupeau : il était farouche, fougueux, indompté, mais au moins il aima. Moi, malheureuse, quel dieu, quel génie pourrait aider a me consoler? Non, le père d'Icare , qui nous apprit a renfermer un monstre dans,
d'obscurs détours , m'offrirait en vain le secours de son art. Vénus irritée déteste la race du Soleil, et se venge sur nous des chaînes de Mars et des siennes. Elle plonge dans l'opprobre et le crime toute la race de Phébus : une fille de Minos n'est pas faite pour brûler d'une flamme ordinaire, il faut qu'il s'y joigne des forfaits.
la nourrice.
Femme de Thésée , brillante fille de Jupiter , éloignez de vous ces pensées, étouffez cette flamme honteuse , et ne vous livrez point à un funeste espoir. Celui qui résiste k l'amour naissant peut seul s'en défendre et triompher; mais celui qui se nourrit audedans de ce poison délicieux essaie trop tard de secouer le joug , il est déjà vaincu. O reine î je le sais trop bien , l'orgueil du trône connaît peu la dure vérité , et résiste aux sages conseils ; mais quels que soient les dangers que je cours, je les affronte. Que craindrai-je à mon âge ? la mort va me rendre libre — Où courez-vous , malheureuse Phèdre ? vous ajoutez a l'opprobre de votre maison : vous surpassez voire mère ; son
amour monstrueux était moins coupable :
car votre crime vient de vous, et le sien fui celui des dieux... Eteignez , je vous en conjure , des feux inconnus jusqu'ici même parmi les peuples barbares , et dont les déserts des Gètes , les sauvages rochers du Taurus , les champs des Scythes vagabonds n'ont point vu d'exemple. Que votre ame , rendue à elle-même , se rappelle Pasiphaé , et qu'elle craigne de nouvelles horreurs. Quel affreux mélange méditez-vous? quel fruit naîtra de votre flamme incestueuse ? Ah ! renversez la nature ; renouvelez les prodiges , repeuplez le labyrinthe de nouveaux monstres , et que l'univers frémisse toutes les fois qu'une Cretoise aimera!
PHEDRE
Tes discours sont trop vrais ; mais, hélas ! mon destin m'entraîne ; mon esprit sait qu'il court à sa perte, et se retourne inutilement vers de sages conseils. Ainsi, quand les flots battent un vaisseau déjà ouvert de toutes parts , c'est en vain que le pilote et les matelots luttent contre leur destinée. La raison parle , mais la fureur domine : un dieu puis-
sant est mon maître ; c'est lui qui plane sur les mers; il commande à Jupiter, il triomphe de Mars , il enflamme le dieu qui forge la foudre dans les fournaises de l'Etna ; et Phébus lui - même , aux traits de qui rien n'échappe, est atteint des flèches de cet enfant volage , aussi redoutable pour le ciel que pour la terre.
LA NOURRICE
Une imagination déréglée et favorable au vice a placé l'Amour dans le ciel. Ainsi , diton, Vénus envoie son fils parcourir l'univers ; ainsi la faible main de cet enfant lance du haut des cieux des traits redoutables, et le moindre des dieux est le maître de tous. Mais ces fantômes sont nés d'un esprit insensé, et c'est à quoi Vénus doit sa puissance, et l'Amour ses traits... Souvenez-vous des lois que votre rang vous impose ; respectez votre maître dans votre époux , et craignez son retour.
PHÈDRE
Ah î je n'ai d'autre maître que l'Amour , et je ne crains point le retour de mon époux :