OE U V R E S
quiconque est descendu dans les pâles demeures n'est jamais revenu de l'éternelle nuit à la lumière du jour.
LA NOURRICE
N'espérez point en Pluton; en vain il aurait fermé son royaume; Cerbère en vain redoublerait de vigilance, Thésée saura trouver des chemins inconnus.
PHÈDRE
Eh bien ! l'excès de mon amour sera mon excuse.
LA NOURRICE
, Auprès de lui , qui n'a pas même épargné la fidèle Antiope î Mais je veux encore que vous puissiez fléchir sa colère , qui fléchira l'esprit intraitable de cet ennemi de votre sexe? Digne fils des Amazones, il fuit tout hymen , il passe une jeunesse solitaire loin des amours et des plaisirs.
PHÈDRE
Je le suivrai dans les neiges, dans les rochers , dans les monts, dans les forêts.
DE M. DE BOUPFLERS. $69
LA NOURRICE
Croyez-vous qu'il s'arrête à votre voix , et que son cœur s'amollisse ? Quittera-t-il Diane pour Vénus ? Vous immolera-t-il cette haine pour les femmes , que vous seule peut -être lui avez fait concevoir ?
PHÈDRE
Les prières sont-elles donc sans vertu ?
LA NOURRICE
C'est un barbare.
PHÈDRE
L'amour triomphe de la barbarie.
LA NOURRICE
Il fuira.
PHÈDRE
Je le suivrai , fût-ce à travers les mers.
LA NOURRICE
Souvenez-vous de votre père.
PHÈDRE
Je me souviens aussi de ma mère.
2;o ŒUVRES x
LA NOURRICE
Il abhorre votre sexe.
PHÈDRE
Au moins je ne crains point de rivale.
LA NOURRICE
Votre époux reviendra.
PHÈDRE
Il est avec Pirithoùs.
LA NOURRICE
Et votre père ?
PHÈDRE
Il a pardonné à ma sœur.
LA NOURRICE
Ah î je vous en conjure , par ces cheveux blanchis à votre service, par ce corps épuisé de fatigue, par ces mamelles qui vous furent chères , retenez ces transports , et vous-même secourez-vous. Le désir de guérir est un pas vers la guérison.
DE M. DE BOUFFLEPcS. 271
PHÈDRE
Non , toute pudeur n'est pas bannie de mon ame. Oui, chère nourrice, je t'obéirai et je terrasserai cet amour que je n'ai pu régler, je veux au moins sauver ma renommée : je n'ai qu'un moyen, qu'une ressource, c'est de suivre mon époux j et ma mort préviendra mon crime.
LA NOURRICE
Arrêtez, ô ma fille ! cette nouvelle fureur, reprenez vos esprits : plus vous vous trouvez digne de mourir, plus je vous vois digne de vivre.
PHÈDRE
Mon trépas est résolu , je n'en cherche que les moyens. Périrai-je par le nœud fatal? me servirai-je du glaive? ou me précipiterai-je du haut de la tour de Pallas ? C'en est fait , j'armerai mes chastes mains contre mon déshonneur.
LA NOURRICE
Ainsi donc au déclin de ma vie je vous verrai trancher la fleur de vos jours. Ah! renoncez à ce triste projet.
i}â OEUVRES
PHÈDRE
Non, rien ne peut arrêter qui veut et doit mourir.
LA NOURRICE
Unique joie de mes vieux ans, chère maîtresse î si ce fatal amour ne peut sortir qu'à ce prix de votre ame , méprisez plutôt la renommée : elle n'est pas toujours, juste ; souvent elle accuse le mérite et justifie les fautes. Je vais sonder cette ame froide et inflexible ; c'est à moi d'attaquer la première ce jeune barbare, et d'essayer d'amollir sa rigide innocence,
LE CHOEUR
Fille de l'onde écumante , ô Vénus î mère des amours, tu te plais à voir ce fils brillant et folâtre abuser de son arc et de son flam beau. D'une main trop incertaine il porte des blessures invisibles qui déchirent nos coeurs et font circuler dans nos veines un feu dévorant; nulle trêve avec cet enfant. Des plages de l'orient aux contrées de l'Hespérie, des nations brûlées du midi jusqu'aux peuples errans du pôle glacé, tout éprouve
DE If. DE BOUFFLERS. a73
$es ravages ; il allume les brûlantes ardeurs de la jeunesse ; il ranime les feux éteints du vieillard débile ; il embrase la vierge innocente d'une flamme inconnue, et fait descendre ici les dieux sous des formes empruntées. Voyez le blond Phébus conduire en Thessalie de vils troupeaux , et le dieu de la lyre les rappeler au son d'un pipeau ru* 1que. De plus étranges déguisemens ont caché le maître du ciel et des tempêtes; tantôt imitant les derniers accens du cygne , il déploie ses ailes argentées ; tantôt c'est un taureau qui semble se prêter aux jeux des nymphes j mais bientôt, chargé de la belle Europe , il traverse l'empire de son frère , tremblant pour sa proie. Ses larges pieds lui servent de rames mobiles, et de son poitrail nerveux il sillonne les flots. La tranquille déesse des nuits a connu l'amour. Elle abandonne à son frère le soin de son char. Phébus apprit à plier les coursiers de sa sœur dans un cercle plus étroit. Le char appesanti roula moins rapidement , et la terre attendit le jour plus long-temps que de coutume. Le fils d'Alcmène laissé son carquois et sa dépouille sauvage ; il souffre que des
anneaux brillans parent ses doigts endurcis , que ses cheveux hérissés soient rassemblés en boucles , et que de riches liens entourent ses jambes nerveuses. La main qui porta la massue tourna mollement le fuseau ; et la riche Lydie a vu ces épaules qui naguère soutenaient les cieux rejeter la dépouille du lion de Némée pour se couvrir d'une étoffe délicate. Non , non , cette flamme est sacrée , trop de victimes l'attestent. Cet enfant superbe règne sur l'étendue que l'Océan environne et dans les espaces que les astres parcourent. Ses traits enflammés vont chercher les filles de Nérée au fond des mers bleuâtres, et les enfans de l'air au-dessus des nuages. Voyez les taureaux que Vénus aiguillonne se disputer des troupeaux entiers par de sanglants combats : le timide cerf devient audacieux pour défendre ses amours , et les bois reten tissent de sa fureur ; alors le tigre redoutable porte ses ravages chez les pâles Indiens ; le sanglier écumant aiguise ses armes ; le fier lion agite son panache , et l'écho des déserts répond à ses longs mugissemens. Les monstres des mers orageuses , les sauvages buffles de Lucanie connaissent l'amour. La
DE M. DE BOÙFFLÊRS. 2;5
nature réclame ses droits sur tous les êtres ; rien n'en garantit ; la haine même , dès que l'amour a parlé, s'éteint et fait place à d'autres feux; et pour tout dire enfin > une marâtre peut aimer.
Fin du premier acte.