L'EXPRÈS, THÉSÉE
l'exprès.
Iris te condition! fâcheux devoir ! pourquoi m'appeler pour vous annoncer des malheurs inouïs?
THÉSÉE
Ne crains rien ; les désastres n'ont plus rien qui m'étonne.
l'exprès.
Ah ! la douleur étouffe ma voix.
THÉSÉE
Parle ; quel nouveau coup vient me frapper?
l'exprès.
Hippolyte n'est plus.
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THÉSÉE
Je savais que je n'avais plus de fils , je suis vengé; mais raconte-moi son trépas.
l'exprès.
Il fuyait désespéré et résolu de s'éloigner à jamais ; il court à ses superbes coursiers ; pendant qu'il les soumet au joug , et qu'il suspend les rênes à leur bouche docile , on l'entendait parler seul , et dans ses discours sans ordre il maudissait le trône paternel , il attestait son père , il invoquait tous les dieux ; puis, montant sur son char, il abandonne ses chevaux à toute leur vitesse. Le ciel était serein , l'air tranquille , l'onde calme ; à l'instant la mer bouillonne d'elle-même ; elle s'enfle et s'élève jusqu'aux nues; jamais les autans, jamais les aquilons n'ont soulevé de telles vagues. Les rochers semblent ébranlés du choc , et le sommet de Leucate est blanchi d'écume ; les eaux se courbent en vaste montagne , et roulent vers le rivage ; à travers l'onde impétueuse qui s'élance on croit entrevoir une colline qui bientôt découvre son sommet. Est-ce une autre Cyclade? est-ce le
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prodige d'Epidaure ? sont-ce encore les rochers de Scyron, ou de nouvelles contrées qui s'élèvent du fond des mers? Pendant notre surprise et nos questions un long mugissement sort du sein des flots, et Ton distingue un monstre écumant , plus effroyable cent fois que toutes les baleines du vaste Océan. Tour a tour il pompe et lance des fleuves d'eau salée; la vague immense qui le couvrait s'écoule en bouillonnant. Le péril succède à la terreur ; le monstre avance dans les terres , et les flots roulent à sa suite.
THÉSÉE
N'omets aucun détail ; peins-moi tout ce que tu as vu.
l'exprès.
Ah ï mes yeux voient encore cette tête hideuse , colorée d'un vert livide , qui s'élève au-dessus d'un cou bleuâtre ; je vois ce front marqué de taches obscures, ces oreilles mobiles , ces cornes effroyables dont la couleur changeante convient à la fois aux chefs des troupeaux et aux habitans de l'onde : ses larges naseaux s'ouvrent et se refer-
Î3È M. Î)E BOUFFLERS. So;
ment avec un horrible ronflement, une huile épaisse semble dégoutter de son large poitrail , ses vastes flancs sont teints d'une couleur fauve , et son corps est terminé par une queue énorme , semblable à celles des baleines qui dans les mers lointaines soulè* vent et submergent les vaisseaux. A cet aspect la terre a tremblé ; les troupeaux se dispersent , les bergers épouvantés ne songent point à les suivre ; les animaux des forêts sortent de leurs retraites ; les chasseurs eux-mêmes restent glacés d'effroi ; le seul Hippolyte n'est point ému ; sa main retient ses chevaux effrayés, et sa voix les encourage. Vous connaissez le chemin d'Argos , sur le sommet des collines escarpées , dont la mer bat le pied. C'est là que le monstre s'arrête et semble s'apprêter au combat : dès qu'il a repris haleine , et qu'il s'est assuré de ses forces, il avance rapidement, effleurant à peine la terre de ses pas , et se présente menaçant aux coursiers effrayés. Votre fils, sans pâlir , se lève , et d'une voix de tonnerre : Ne crois point, dit-il, étonner mon courage ; des monstres n'épouvanteront point le fils de Thésée. A l'instant les chevaux
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indociles entraînent le char loin de la route i et volent où l'effroi les emporte. Tel qu'un pilote au fort de la tempête manœuvre pour soutenir son vaisseau contre les vents, et oppose les ruses de l'art à la furie des flots , tel le héros gouverne toujours ses chevaux emportés . Tantôt il les retient , tantôt il les frappe ; le monstre infatigable les suit toujours , tantôt courant à côté du char, tantôt le devançant, et revenant par un circuit s'offrir à sa rencontre. La fuite devient inutile : l'animal furieux s'élance à la tête des hevaux , ouvrant une gueule effroyable : les coursiers oublient et leur maître et leur frein ; ils s'agitent , se débattent , se cabrent , et renversent le char : Hippoly te tombe ; dans sa chute les rênes se nouent autour de son corps et le retiennent : plus il fait d'efforts, plus les nœuds se serrent; les coursiers sentent le char vide ; ils ne connaissent plus la main qui les régissait, et fuient au hasard. Tels les chevaux du jour, indignés d'être conduits par un autre que Phébus , précipitèrent Phaéton du haut des cieux. Déjà les champs sont rougis du sang d'Hippolyte ; sa tête brisée frappe et retentit contre les rochers ; sa
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chevelure reste dans les chardons et dans les ronces ; les cailloux aigus déchirent son beau visage ; ses charmes malheureux diparaissent; le rapide essieu brise ses membres mourans ; enfin sa poitrine s'enfonce sur les éclats d'une souche à demi brûlée. Le char s'arrête vin instant , et les chevaux ,■ faisant un nouvel effort , entraînent et brisent le corps de leur maître ; les buissons et les épines achèvent de le déchirer : à chaque obstacle nouveau il reste une partie d'Hippolyte. Ses tristes esclaves errent dans les champs ; aidés de ses chiens fidèles , ils suivent la longue trace du sang , et recherchent ses précieux restes ; mais leurs pitoyables soins n'ont pu tout rassembler. O fatale beauté ! le voilà ce brillant collègue , ce digne héritier de son auguste père , qui naguère semblait l'astre de cet empire : aujourd'hui ses membres épars ne seront pas même tous réunis sur son bûcher , et une partie d'Hippolyte manquera dans son tombeau.
THÉSÉE
O puissante nature I le courroux d'un
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père ne saurait briser tes nœuds : j'ai demandé la mort du coupable et je le. pleure.
l'exprès.
On ne doit point s'affliger de ce qu'on a voulu.
THÉSÉE
Eh! le comble du malheur est pour moi d'avoir été contraint à le vouloir,
l'exprès,
Si votre haine dure encore , pourquoi ces larmes ?
THÉSÉE
Je pleure son meurtre , et non sa perte *
LE CHOEUR
O incertitude des choses humaines! Cependant la fortune est moins cruelle pour les petits, et la faiblesse est frappée plus faiblement : l'obscurité est plus tranquille , et l'on dort mieux sous le chaume : les monts qui touchent aux nues sont plus battus des vents et de la tempête : l'humble vallée est moins frappée de la foudre ; le Caucase et
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l'Ida retentissent des traits redoutables de Jupiter. Il craint encore pour l'Olympe, et frappe tout ce qui s'élève ; l'humble toit du simple pasteur est à l'abri des secousses qui renversent les trôjnes des rois.
Nous attendons le temps mobile , sans savoir ce qu'il nous apporte; et la fortune légère peut tout donner, hors la confiance. Tel arraché aux ténèbres de la mort et revenu à la lumière des cieux pleure aujourd'hui son triste retour , et retrouve ses foyers plus tristes que les enfers. O Pallas ! divinité chérie des Grecs ! c'est par ton secours que Thésée, arraché aux marais du Styx , revoit aujourd'hui le séjour de la vie. Mais tu ne dois point pour cela une autre victime à Pluton ; son empire n'est point diminué. Dieux ! quelle triste voix retentit dans le palais, et que médite la déplorable Phèdre avec le fer qui brille dans ses mains?
Fin du quatrième acte.
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